Le Jeu de l’amour et du hasard

 

5961_dc4acce50e32bf2d44553cc12eb1cc9d_s

 

Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en scène de Laurent Laffargue

   La pièce (1740) est une des plus célèbres et des plus jouées de  Marivaux qui  a su faire du langage un moteur de l’action, et avec un remarquable sens du dialogue du genre: Silvia-Taisez-vous, allez répondre vos impertinences ailleurs, et sachez que ce n’est pas à vous à juger de mon cœur par le vôtre./Lisette-Mon cœur est fait comme celui de tout le monde ; de quoi, le vôtre s’avise-t-il de n’être fait comme celui de personne?
Dans ses pièces, le désir amoureux  est le pivot des relations entre un homme et une femme, avec ses joies, ses intrigues et coups cyniques, mais aussi avec sa pudeur dans l’expression. Cela dit, les personnages de Marivaux se passent fort bien de morale tout court, et encore plus de morale religieuse.
 
Laurent Laffargue a conçu une remarquable mise en scène pour cette pièce-culte du répertoire classique qui n’est si finalement pas autant jouée que cela. « C’est, dit-il, toute la mécanique subtile de cette double partition, amoureuse et sociale, que je souhaite mettre en scène, en m’appuyant sur les codes actuels. Car, bien qu’en apparence plus égalitaire, notre société reste pourtant cloisonnée, même si les marqueurs sociaux de la distinction se font sans doute plus discrets et habiles aujourd’hui. Marivaux montre des individus en quête de (leur) vérité, qui se cherchent encore, et découvrent un sentiment pour eux inconnu, tout à la fois délicieux et effrayant : l’amour ».
Au centre de la scène, une sorte de tourniquet comme on en voit dans les jardins publics qui ne sert pas à grand chose et qui disparaîtra ensuite, un décor blanc avec deux portes frontales, construit sur un plateau tournant qui se mettra en marche avec les personnages pour ponctuer les différents moments de l’action. Cette invention ancienne née pour le music-hall n’est pas ici vraiment justifiée,  d’autant qu’elle réhausse encore la scène déjà mal foutue du T.O.P., mais bon!
Côté costumes, c’est aussi un peu le n’importe quoi hissé au rang d’esthétique, cela aurait dû être beaucoup mieux étudié (entre autres le pantalon de clown d’Orgon!), surtout quand on en sait le rôle capital chez Marivaux et qu’on les veut contemporains; en tout cas, c’est raté.
Laurent Laffargue semble ici s’être davantage préoccupé de la direction d’acteurs et il  a bien choisi ses comédiens: Georges Bigot (Orgon), et une bande de jeunes issus du Conservatoire national: Maxime Dambrin: (Mario) Clara Ponsot: Silvia; un jeune acteur qui a remplacé- belle performance- Pierric Plathier subitement hospitalisé, dans Dorante; Manon Kneusé (Lisette), et Julien Barret (Arlequin).
Rarement, on a entendu comme ici, ces dialogues sublimes: Georges Bigot, bien sûr,  et ces jeunes acteurs ont une impeccable et indispensable diction (mais cela devient rare!) pour interpréter du Marivaux. Bien dirigés par Laurent Laffargue, ils sont tous crédibles, dès qu’ils entrent sur le plateau. Même s’il y a parfois comme l’ombre d’un flou dans l’unité de jeu…
Mention spéciale en tout cas, pour Manon Kneusé, brillante et Clara Ponsot qui a une sacrée présence et une large palette  de sentiments: cynisme, joie, tristesse, tendresse amoureuse  dont elle use avec discrétion. On a pu la voir, bonne actrice de cinéma, notamment dans Des gens qui s’embrassent de Danièle Thompson mais, là, elle  donne  toute sa  vérité à cette Silvia.
Laurent Laffargue, en nettoyant la  pièce avec efficacité, d’une teinture historique souvent pesante, a su rendre toute la modernité de  Marivaux, comme il l’avait fait autrefois avec La Dispute. Les lycéens, en nombre ce soir-là, semblaient fascinés par cet auteur qu’ils ne connaissaient sûrement pas ou mal… C’est toujours bon signe, comme dirait notre amie Christine Friedel…

Philippe du Vignal

Spectacle créé en mars dernier au Théâtre de l’Ouest Parisien de Boulogne-Billancourt et qui y est repris jusqu’au 19 octobre.
Le 4 novembre : Espace d’Albret de Nérac ; les 6 et 7 novembre : Odyssée de Périgueux; du 27 au 29 novembre : Théâtre Jean Vilar de Suresnes; le 5 décembre : Espace Philippe Auguste de Vernon; le 12 décembre : Scène nationale de Montbéliard à Sochaux;  les 16 et 17 décembre : Théâtre du Beauvaisis hors-les-murs.

 


Archive pour octobre, 2014

L’Ecole des Femmes

L’École des Femmes (School for Wives) de Molière, traduction/adaptation en anglais de David Whitely, mise en scène de John P. Kelly
 
Wivesthe-school-for-wives-opens-on-september-12-at-the-gladstoneCette traduction/adaptation de L’École des Femmes est une tentative pour rendre la langue de Molière accessible à un  public anglophone qui connaît mal le théâtre français du dix-septième siècle. Au départ, on ressent la présence d’un étrange anachronisme entre une mise en scène presque classique, et le rythme naturel des répliques  écrites en alexandrins dans un anglais populaire du XXIe siècle !
En effet, la fusion entre un XVIIe français et un XXIe canadien  fonctionne assez bien, même si, pour certains  puristes, cette rencontre linguistique a pu paraître indigeste. Mais cette traduction/adaptation respecte la sensibilité de la pièce de Molière. La langue anglaise contemporaine, peu raffinée, semble ici  faire écho au côté frondeur de L’École des Femmes … qui avait choqué certaines oreilles sensibles des Précieux de la Cour de Louis XIV (voir La Critique de l’École des femmes).
Bien sûr, cette traduction en anglais élimine certaines tournures de langue et des images  et elle efface les traces des parodies de liturgie, catéchisme et autres sermons. Mais cette Ecole des Femmes a profondément touché un public anglophone, grâce notamment au travail des comédiens qui rend hommage aux origines populaires du théâtre de Molière. En effet, leur jeu, très physique, possède la sensibilité d’un théâtre qui participe à la fois du raffinement de la Cour, et de la vulgarité de la commedia delle’arte, ce qui nous renvoie à une époque qui précède celle de  Molière… Curieux paradoxe.
En
costumes d’époque beaux et raffinés, les acteurs jouent devant une jolie façade peinte évoquant l’hôtel particulier d’Arnolphe, et  se lancent tous dans un  joyeux carnaval autour de la maison; des volets  s’ouvrent, des portes claquent, et les domestiques se déplacent comme des marionnettes. Il y a des moments qui semblent  improvisés,  mais tout est ici parfaitement orchestré.
TugofWarLRAndyMassinghamTessMcManusDavidBenedictBrownDrewMooreCatrionaLegerDavidWhiteleyphotoEri2-300x198Des chocs émotifs font rougir les nez, enfler les joues, et transforment les visages en masques grotesques,  avant de déclencher un jeu de cache-cache cruel. La petite Agnès et son amoureux Horace font un va-et-vient frénétique entre jardin et maison, sous le nez du pauvre Arnolphe, victime impuissante d’une paranoïa grandissante provoquée par des trahisons  auxquelles il refuse encore de croire.
Ces  tableaux bouleversants  montrent bien le fonctionnement psychologique d’Arnolphe et, dans sa traduction, David Whitely a été sensible à toutes les nuances de langage de ce pauvre Monsieur de la Souche (Douche en anglais!),  dont la vie sombre dans la confusion la plus totale.

  Les  comédiens sont tous bien dirigés, mais Andy Massingham (Arnolphe) surtout, fait du spectacle un grand moment de théâtre. Professeur d’interprétation dans une école de théâtre locale, il s’intéresse depuis longtemps au jeu corporel et  il a pu trouver ici un terrain de rencontre entre la commedia dell’arte, un romantisme exacerbé et un début de paranoïa qui déforme le corps des comédiens. Superbe résultat!
L’actrice qui joue Georgette, possède, elle aussi, une grande maîtrise gestuelle, surtout quand elle interprète Enrique, le beau-frère de Chrysalde; elle passe alors d’une vulgarité paysanne, aux maniérismes des salons précieux; c’est un grand moment de mime qui doit sûrement beaucoup au metteur en scène qui en a orchestré la gestualité et assuré l’harmonie. Et les autres comédiens, qui n’ont ni l’énergie physique ni la formation pour ce type de jeu, ont aussi profité de l’exercice…
.

Traduire/adapter un texte d’une langue vers une autre, surtout quand  l’humour du texte original  fait référence à la culture d’un autre pays et d’une autre époque, n’est pas chose facile. Mais, grâce à John P. Kelly, très versé dans toutes les formes de jeu scénique, grâce aussi à Andy Massingham, les personnages populaires de la commedia dell’arte, avec ses propos obscènes, son allégresse et ses conflits de génération, la parodie des maîtres et  autres gags  de théâtre populaire, sont ici, comme curieusement adoucis par la belle diction de ces alexandrins traduits en anglais…
On pourrait donc parler d’un  Molière hybride post-moderne! Le spectacle, en tout cas, est fort divertissant et parfaitement clair!

Alvina Ruprecht
 
Le spectacle a été joué jusqu’au 28 septembre dernier,  au SevenThirty /Plosive Theatre production, à Ottawa. 

Notre Faust

Notre Faust, série diabolique en cinq épisodes de Stéphane Bouquet, Robert Cantarella, Nicolas Doutey, Liliane Giraudon et Noëlle Renaude, mise en scène de Robert Cantarella

 

notre faust Qui serait, que serait un personnage comme Faust aujourd’hui ? Il faut se mettre à plusieurs et enfourcher le galop de la « série » pour le saisir au vol.  Il est comme tout le monde et a envie de ce qu’il n’a pas, mais pas assez d’énergie pour se le procurer sans un petit coup de main du diable qui est partout : chez les pauvres qu’il soigne (il est kiné) pour le plaisir réel de sa bonne conscience (cela vaut quand même mieux qu’une mauvaise, mais les deux peuvent cohabiter), dans son propre passé révolutionnaire, revenu en “transgenre“, dans sa famille, avec diverses tentations incestueuses.

Le diable, c’est l’amour et le manque d’amour; le diable ici, c’est Carole, femme d’Henri Faust, qui se suicide et devient ainsi enfin un peu plus présente, c’est classiquement: le fils adolescent, la belle-mère trop proche, le père en rival exaspéré… La famille est décidément, avec l’argent, un bon filon. Sur scène, la série alterne entre loufoque froid et vraie mélancolie, c’est parfois criant (et riant) d’une vérité qu’il faudra bien qualifier de petite bourgeoise, mais parfois pas crédible du tout, ce qui n’a jamais empêché une série de fonctionner.

L’intérêt de la série? On s’attache, quoiqu’il arrive, aux personnages, même quand ils prennent leur temps: par exemple, dans la scène d’enterrement « moderne », et  cocasse de vérisme,  chaque chanson, en guise de dernier accompagnement à Carole,  est interprétée en temps réel. Comédiens et auteurs réunis ont tressé et compliqué ça, vite fait bien fait, avec une belle virtuosité, et dans un dispositif scénique qui vous fait démancher le cou… De ce divertissement grinçant, il reste deux épisodes à découvrir. On peut aussi revoir The Band wagon de Vincente Minnelli, une variation sur Faust mais autrement plus déjantée.

 Christine Friedel

 Théâtre Ouvert, jusqu’au 25 octobre, T: 01 42 55 74 40

 

Tu oublieras aussi Henriette

Tu oublieras aussi Henriette, une fantasmagorie de Corine Miret, Jean-Christophe Marti, Stéphane Olry, librement inspirée de Ma vie, de Jacques Casanova de Seingalt, texte et mise en scène de Stéphane Olry

 

HenrietteL’oubli comme souvenir : selon Casanova, qui raconte bien, invente un peu, et ne se soucie pas que ses amies de rencontre mentent, elles aussi, ce sont les mots qu’aurait gravés de la pointe de son diamant, une mystérieuse aristocrate aixoise, après leur rencontre. Tu m’oublieras : comme si la supposée Henriette se plaçait dans la légende de Casanova en s’effaçant de sa vie.
Aventure très romanesque: elle quitte  son mari, un « monstre » (on la croit, à écouter ce qu’en dit le mémorialiste), se déguise en officier et s’enfuit avec un amant, puis est sauvée des supposées griffes de son séducteur d’escroc et ramenée vers les siens par un intermédiaire discret et raisonnable.
Il y avait là de quoi faire : Rome, Venise, Parme, Genève,  au grand galop…
Mais ce n’est pas là que Stéphane Olry s’est laissé conduire. Écrivant tous les jours à la terrasse d’un même café, il y sympathise avec une autre habituée, Clara, qui se présente comme serveuse et qui lit Céline, le matin. Ils se donnent rendez-vous dans d’autres cafés, mais ne s’échangent ni numéro de téléphone ni adresse électronique. Un nouveau roman s’écrit, qui, peu à peu, envahit l’autre et prend sa place. De cette double histoire, est né un micro-opéra au charme presque naïf, en « ligne claire ». Le personnage de l’auteur est joué par le musicien Jean-Christophe Marti (et son piano «non pareil» en direct), et celui de Clara par la chanteuse Elise Chauvin.
Et c’est beau : le lyrisme n’a pas besoin de la belle phrase du XVIIIe siècle ni des masques vénitiens dorés que l’on devine dans l’ombre, il s’épanouit au bord du trottoir. Stéphane Olry promène un Casanova souriant et désabusé, en robe de chambre, qui jette le regard bienveillant du premier sur ce que, lui,  est en train d’écrire et du second sur ce qu’il a profondément inspiré : « Voilà les plus beaux moments de ma vie. Ces rencontres imprévues, inattendues, tout à fait fortuites, dues au pur hasard et d’autant plus chères qu’elles ne sont dues qu’au hasard ».
Un quatrième larron vient jouer, en homme ou en femme –transformations à vue bien logiques dans ce monde de fantasmagorie- la confidente ou le raisonneur : « L’histoire de Casanova et d’Henriette, c’est moi qui l’ai écrite, puisque c’est moi qui en  ai inscrit le point final ».
Mais ce qui fait de ce montage, de ce glissement d’histoires, un véritable opéra, c’est la danse de Corine Miret. Franchement contemporaine, et appuyée, si l’on ose dire, vu sa légèreté, sur la danse baroque, elle crée un pont aérien au-dessus du temps. Masquée, démasquée, la danseuse se fait aussi comédienne avec une grâce presque inquiétante.
Ensemble, sans la moindre emphase, sans se presser, et avec un humour raffiné, les interprètes, disons, les personnes qui sont sur le plateau, créent une émotion d’une acuité rare.

 Christine Friedel

  henriette2Reprise donc au Théâtre de l’Aquarium,  et cette fois dans un espace scénique beaucoup plus vaste. Mais là, désolé, nous n’avons pas dû voir le même spectacle que notre amie Christine avec laquelle pourtant nous sommes très peu souvent d’accord…Nous étions seulement 33, et à la fin, 30, à avoir quitté la merveilleuse douceur d’une flânerie sous les marronniers de la Cartoucherie, pour subir cette chose qui n’a cessé de développer un ennui abyssal.
La faute à quoi? D’abord au texte assez prétentieux de Stéphane Olry qui,  dans un aller et retour permanent entre le présent, celui de Clara, un jeune serveuse de restaurant, et l’époque des aventures de Casanova, ne fonctionne pas vraiment. Et cela, malgré la gestuelle et l’excellente diction des comédiens! Eclairage des plus réduits, mise en scène statique, musique, créée en direct sur un piano droit en hauteur comme pour le sauver des eaux de Venise? mais pas vraiment passionnante, bref, l’auteur de cette ébauche de roman qui s’écrit devant nous, ne semble pas avoir grand chose à nous dire, et tout se passe comme s’il devait remplir une heure quarante de spectacle.
 » On est assis à la terrasse du café, fait alors irruption un spectre qui danse. Et ces instants volés à l’ordinaire d’une terrasse de café parisien se transmutent en fantasmagorie  » dit très sérieusement l’auteur.  Non, désolé, aucune fantasmagorie, et ce spectacle des trois maîtres d’œuvre: Corine Miret, Stéphane Olry et Jean-Christophe Marti, ne se transforme ici en rien d’autre qu’en un redoutable ennui…
On a en effet vite l’impression qu’avec les mêmes interprètes, mais cette fois réunis autour d’une table de repas , le texte des Mémoires de Casanova à la main, (façon célèbre mise en scène d’Antoine Vitez pour ce formidable théâtre-récit qu’était Catherine (1975), d’après Les Cloches de Bâle de Louis Aragon),  cela aurait pu être tout à fait intéressant. Comme à un rare et court moment de ce spectacle, où Casanova retrouve, à son insu et par hasard, l’une de ses anciennes conquêtes,  et où, enfin!, il se passe quelque chose entre les personnages.

  Mais non, le temps  d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard, comme disait Louis Aragon et, dix minutes après le début, on s’ennuie sec. Sans doute avec une pareille matière, il y avait de quoi faire, Casanova a souvent inspiré les metteurs en scène (pour le meilleur et souvent pour le pire) mais ici, ce n’est pas franchement le cas, et cette heure quarante n’en finit pas de finir, sans grand rythme, sans progression,  sous  un éclairage des plus faiblards qui se voudrait intimiste mais qui, en fait, est terriblement maladroit pour un plateau trop grand pour créer une véritable intimité avec le public. Les acteurs ont bien du mal à imposer leurs personnages, surtout dans des costumes aussi approximatifs! (les masques sont eux plus intéressants), et un texte sans grande qualité dramatique qui se prend très au sérieux.
Humour raffiné,  émotion rare, dit Christine, on veut bien! Mais on n’a rien perçu de tout cela;  on va encore sans doute nous répliquer que  nous n’avons rien compris, que nous  sommes bien sévères (les critiques ne sont jamais assez sévères, disait Charles Dullin), que surtout, nous ne sommes pas tombés sur le bon soir, qu’il n’y avait pas assez de public!  Peut-être, mais on en doute, et même si cette pseudo-scénographie devait fonctionner un peu moins mal sur un plus petit plateau. Danger bien connu des reprises ailleurs que dans le lieu de création!
Une chose est sûre! Nous n’oublierons jamais Henriette!!! Enfin la Cartoucherie, un beau soir de printemps,  a toujours et encore quelque chose de magique, et cela console de cette soirée ratée mais quand même pas point de vous dire d’y aller.

Philippe du Vignal

L’Échangeur jusqu’au 21 octobre.T: 01 43 62 71 20.
Reprise au Théâtre de l’Aquarium, T: 01 43 74 99 61, jusqu’au 19 avril, puis au Centre Culturel André Malraux de Vandœuvre-les-Nancy.

 

Les Particules élémentaires

Les Particules élémentaires de Michel Houellebeq, mise en scène de Julien Gosselin.

houellebecqIMG_7402_0On connaît le roman de Michel Houellebecq (1998), devenu en quelques années, un livre-culte, réédité en collection de poche, dont les gens de vingt ans à l’époque, ont fait leur petite madeleine.
Ici, avec ce spectacle conçu et réalisé par Julien Gosselin, c’est visiblement, un nouveau type de théâtre qui apparait. Celui d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes de théâtre, dans des collectifs, tels qu’on les a vus émerger en quelques années, et souvent depuis la fameuse piste de décollage du Théâtre de Vanves, en rupture (apparente!) avec l’institution.
Ce phénomène théâtral du début du XXIème siècle fera d’ici peu, à n’en pas douter, l’objet de thèses universitaires… Avec  comme dénominateurs communs chez ces collectifs: un texte souvent très présent – de théâtre et  aussi de romans classiques ou contemporains – mais adapté, si besoin est, voire réécrit et sans état d’âme pour la scène, et à l’opposé de toute dramaturgie classique; une prédominance fréquente de l’image vivante ou filmée, des spectacles souvent longs de quelques heures voire plus, avec une prédilection pour le théâtre-récit; et des lumières blanches, loin des pastels à la Bob Wilson, et un son -enregistré ou non- parfois très violent,  avec prédominance de basses.
Ces collectifs d’une dizaine de jeunes acteurs, musiciens, vidéastes, etc… pour la plupart récemment sortis d’école, soudés par une expérience de travail effectué dans la plus grande précarité sont dirigés par une jeune femme ou un jeune homme, metteur en scène ambitieux et aussi chef de troupe, et souvent auteur d’une scénographie minimale, sur un plateau presque nu,  à base d’éléments récupérés mais signifiants, qui emprunte volontiers aux codes de l’art contemporain, et en particulier à ceux de la performance (Gina Pane, Orlan, etc.. ).
Les costumes a-historiques, sont souvent venus de friperies, il y a peu d’accessoires et ces jeunes metteurs en scène ont tous une envie folle de jouer dans les institutions qui les ont vite accueilli et qui  y trouvent un peu de sang neuf! (Chaillot, Théâtre de la Ville, Odéon…), ou de les diriger, comme Jean Bellorini, vite placé à la tête du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis par le Ministère de la Culture, qui se dédouane ainsi à bon compte, des coups tordus qu’il  pratique à loisir, et depuis longtemps,  dans ses nominations.

Le spectacle mis en scène par Julien Gosselin, a été créé il y a l’an passé au festival d’Avignon (voir l’article de Véronique Hotte dans Le Théâtre du Blog), mais reste encore brut de décoffrage, bourré à la fois d’étonnantes  fulgurances scéniques et de surprenantes erreurs et facilités. C’est à prendre ou à laisser; dans ces cas-là, mieux vaut donc évidemment prendre…
  Sur le plateau, pas vraiment de scénographie, au sens strict du terme, même si elle est signée et donc revendiquée par Julien Gosselin: un plateau nu et sans pendrillons, (les décors traditionnels en contre-plaqué trop chers en ces temps de crise, ont été mis aux oubliettes). Joli clin d’œil théâtral en passant, même s’il est dû au hasard : les Ateliers Berthier, construits par Charles Garnier à la fin du XIXème siècle ont longtemps servi de lieu de fabrication et de remise aux décors de l’Opéra de Paris !

Il y a juste un praticable en fond de scène et sur chaque côté, des tables à tréteaux, un petit  canapé, des micros sur pied et des caméras, et des chaises où sont assis un régisseur-son avec ses consoles, et les acteurs qui ne jouent pas, ou qui jouent assis et dont on voit le seul visage grossi à l’écran.

Guillaume Bachelé, qui est aussi le créateur de la musique, Marine de Missolz, Joseph Drouet, Denis Eyrley, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Alexandre Lecroc, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier. comme Julien Gosselin, n’ont pas la trentaine mais sont tous déjà dotés d’un solide métier: diction, gestuelle impeccable présence (dénuée de tout cabotinage, ce qui n’est pas si fréquent) et unité de jeu exceptionnelles, comme on en rêve quand on va souvent au théâtre…
Jacques Livchine qui, lors d’un stage à Dunkerque, avait repéré Julien Gosselin encore très jeune et l’avait poussé à faire du théâtre, et Stuart Seide, l’ancien directeur du Théâtre et de l’Ecole du Nord dont il a été l’élève, peuvent en être fiers.

Au milieu, un rectangle de véritable pelouse  verte, auquel succèdera, dans la seconde partie, un sol nu. Et,  en fond de scène, un grand écran où se succèdent la retransmission de scènes tournées en direct, les titres des épisodes, des petits arbres généalogiques pour expliquer qui est qui dans cette histoire familiale puis les images de mer à la fin, avec les dernières phrases du roman en surimpression. Pour dire, (de façon un peu schématique mais comment faire autrement?) l’histoire de deux demi-frères, Bruno, en proie à une boulimie sexuelle, et Michel, un chercheur scientifique très en pointe qui travaille sur la reproduction des humains sans passer par la case accouplement…

Bref, on s’en doute: ici, le sexe n’est guère joyeux et on en parle en termes crus: bite, vulve… et les personnages  sont obsédés par la mort et le suicide, comme celles des femmes qui aiment les deux frères. Mais aussi par le vieillissement irréversible qui les attend.
C’est aussi un prétexte chez l’auteur pour régler ses comptes avec une société issue de 68, celle des ses parents, et  obsédée par la quête de l’amour, et pour décrire celle qui attend nos successeurs dans un siècle… Une voix off féminine dit d’abord, et dans le noir complet, le prologue du roman, aussi prophétique que pessimiste: « Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme,  qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes ». Il vécut dans des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement dans la zone des pays moyens-pauvres … »
Julien Gosselin a choisi la voie du théâtre-récit, avec des interprètes auxquels, c’est évident, il fait entièrement confiance. Ils disent, face public, le texte plus souvent qu’ils ne le jouent vraiment, mais avec, à la fois distance et conviction. Il possède une intelligence du spectacle dans son ensemble et une maîtrise du plateau, assez exceptionnelles,  qui rappelle celle qu’avait Bob Wilson, à son âge. Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène, claire, lisible, bien rythmée et dotée d’un étonnant sens de l’image qui doit beaucoup aux vidéos, toujours justifiées-ce qui est rare-de Pierre Martin, et à l’impeccable lumière de Nicolas Joubert.

Et cela, malgré la difficulté du vocabulaire et de la syntaxe de Michel Houellebecq qui multiplie analyses scientifiques, dialogues et récits, avec une méticulosité et une ironie implacables. Il y a ainsi, et surtout dans la seconde partie, des scènes très fortes, comme celle où il caricature avec férocité, une leçon de yoga dispensée dans un club de vacances. C’est un peu facile mais efficace, et fait rire le public.

Julien Gosselin a bien lu, relu et assimilé son Houellebecq, et arrive à rendre tout à fait crédibles ses personnages, soumis à une compétition sexuelle permanente et en proie à une tristesse métaphysique, qui essayent de bricoler leur petite vie, mais dont l’échec est programmé. Rien à faire, hommes et femmes appartiennent à des planètes différentes… Constat amer, désabusé et, en même temps, plein de compassion de Michel Houellebecq.
Julien Gosselin a raison de dire que l’écriture de ces Particules élémentaires n’est pas cynique, mais plutôt désespérée, ce dont rend très bien sa mise en scène. Le spectacle possède une grande rigueur mais le metteur en scène  a eu du mal (pari presque impossible) à construire une dramaturgie qui prenne en compte les multiples facettes et intrigues du roman.

La première partie est ainsi  académique malgré les apparences, et il se contente le plus souvent de faire débiter le texte par ses acteurs face public, selon une manie chère à Stanislas Nordey et qui devient contagieuse parmi les jeunes metteurs en scène.  Cela passe, parce que fait avec exigence,  et  grâce aussi aux éclairages, aux vidéos, et la musique sur le plateau, mais, rien à a faire, il n’arrive quand même pas à nous épargner de sacrés tunnels, et cela sommeille sec dans la salle; des spectateurs, dont des professionnels avertis, ne sont pas revenus après l’entracte…

Il a mieux réussi la seconde partie, beaucoup plus vivante, et qui fait davantage théâtre, comme dirait Antoine Vitez. Mais de toute façon, ces trois heures cinquante sont bien longues, malgré, encore une fois, la grande précision de sa mise en scène. Non, ce n’est pas ici, comme annoncé sur le programme, Les Particules élémentaires, mais seulement, désolé, des extraits choisis,  et deux heures et quelque auraient largement suffi à la démonstration…

On ne comprend guère plus pourquoi ses actrices se mettent à moitié nues (mais à moitié seulement), plusieurs fois. Allez, Julien Gosselin, un peu d’audace! Il pourrait aussi nous épargner une série de déflagrations sonores de basses insupportables et qui font mal aux oreilles. Après Idiot de Vincent Macaigne, cela devient une autre manie dans le théâtre contemporain! Pour faire djeune? Et les bouchons d’oreille généreusement offerts et conseillés par les ouvreuses ne servent à rien.

Le metteur en scène aurait aussi bien du mal à justifier ces bourrasques de fumigènes généreusement dispensées qui font tousser  le public! Ces provocations faciles et stupides nuisent beaucoup au spectacle. Où est, dans ces conditions, le plaisir théâtral? Il y a des limites au masochisme! Cela dit, peu de gens sont  ne sont pas revenus après l’entracte mais, à la fin, les applaudissements, et on le comprend, étaient  un peu mous…

Erreurs et maladresses de jeunesse sans doute, dont Julien Gosselin aurait intérêt à se débarrasser d’urgence, mais, à vingt-neuf ans, il possède, c’est évident, un sacré talent! Et merci à Luc Bondy de l’avoir l’invité. En tout cas, si ce que nous vous en avons dit, vous tente, et il y a vraiment de quoi être tenté, allez-y mais le moins fatigué possible: c’est quand même une épreuve,  à cause de ce bruit impossible à éviter surtout dans la seconde partie; après quatre heures, on ressort de là quelque  peu essoré…

Philippe du Vignal

Odéon/Ateliers Berthier Paris 17 ème, jusqu’au 14 novembre
 

Mi Muñequita

 

Mi Munequita ( Ma Petite Poupée ) de Gabriel Calderón, en espagnol surtitré en français, mise en scène d’Adel Hakim

 

 mi-muc3b1equita« Il était une fois une petite fille qui était née dans un bois. Sa mère était une louve et son père un loup. La petite fille était du genre humain mais sa famille et ses amis étaient des loups ». Ainsi commence par un récit d’un maître de cérémonie, cette farce, à la fois tragique et musicale, où la danse et les chansons sont aussi  omni-présentes et où  l’auteur uruguayen invite le public à entrer dans le labyrinthe de cette famille déjantée.
Sur fond d’attitudes grotesques et d’humour le plus noir qui doivent beaucoup aux  spectacles d’Alfredo Arias des années 1970, et aux films de cinéma fantastique et d’horreur. On pense, bien sûr, au Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, avec des  maquillages et des gestes très marqué, au fameux Nosferatu le vampire de  Murnau  (1922), et à Frankenstein, joué par Boris Karlof mais aussi au célèbre Victor ou les enfants au pouvoir (1929) de Roger Vitrac et aux films de Pedro Almodovar.

  Ma Petite Poupée raconte l’histoire d’une fillette née dans le cocon d’une famille qui va ensuite exploser: comportements  douteux, trahison, inceste, extrême violence et vent de folie, font alors partie du paysage où Gabriel Calderón va emmener le public. « Chaque fois, dit-il,  qu’un membre d’une espèce apprend un nouveau comportement, cela change le champ morphologique pour l’espèce. Ce changement est d’abord à peine perceptible, mais si le comportement se répète un certain temps, sa résonance morphique affecte l’espèce entière. Jai pensé mon texte, comme s’il y avait un tel champ non pas entre les individus, mais entre les faits de même nature. Je dirais ensuite, qu’une fois que la mort apparaît dans un certain modèle d’organisation (une famille, par exemple) il sera plus facile que d’autres morts surviennent dans différentes parties ou lieux de ce même modèle.”
Adel Hakim, avait présenté la saison dernière, une trilogie de cet auteur urugayen, (voir Le Théâtre du Blog) dont Ore et Ouz, reprises cette année avec Mi Muñequita qui vient de recevoir le Prix du Syndicat des critiques urugayens. Il s’agit ici d’une mise en abyme où  Gabriel Calderón joue sur la caricature, à mi-chemin entre un premier  degré de théâtre presque vulgaire, et une réflexion des plus pointues sur les codes dramatiques…
Et cela fonctionne? Oui, même si le texte est souvent un peu facile, ce cocktail inédit, aux beaux costumes noirs et blancs, possède une belle unité et reste provocant et drôle… C’est, en fait, la représentation théâtrale elle-même qui ne cesse de fasciner Gabriel Calderón, et Adel Hakim l’a bien compris. Il met en scène et dirige avec beaucoup d’intelligence et de précision les comédiens chiliens: Andrés Alegría, Carlos Briones, Pablo Dubott, Ignacia Goycoolea, Carolina Alarcón, Angélica Martinez, qui sont tous remarquables, que ce soit dans le jeu, le chant ou la danse.
C’est à la fois, brillant, drôle et assez grinçant. En cette rentrée un peu morne, cette drôle de bulle sud-américaine jouée de quelque 80 minutes, jouée  avec en alternance, Ore ou Ouz, fait du bien…

Philippe du Vignal

Théâtre des Quartiers d’Ivry/Studio Casanova 69 avenue Danielle Casanova  Ivry. T: 01 43 90 11 jusqu’au 19 octobre.

La Dispute de Marivaux

C’est seulement que je ne veux rien perdre /La Dispute de Marivaux, théâtre-performance, mise en scène de Grégoire Strecker

 

disputeAvec La Dispute (1744), Marivaux, en accord avec les idées de son temps, évoque le « commencement du monde et de la société ». Cette dispute entre le Prince et Hermianne porte sur l’origine féminine ou masculine de la première infidélité; c’est en fait,   le miroir  d’un malaise sentimental au sein du couple.
Le père du Prince avait fait élever dans une sorte de château au fond d’une forêt, trois couples d’enfants, sans aucune communication entre eux, et chacun n’a connu que son éducateur attitré qui l’espionne. Le Prince, lui, fait libérer ces enfants qui ont été volontairement coupés du monde, pour répondre au désir de connaissance dominatrice de leur maître…

 Ainsi, Églé et Azor vont se rencontrer et, aussitôt, se sentir attirés l’un par l’autre. Adine et Mesrin vont s’aimer eux  aussi mais  Adine et Églé se jalousent et dénigrent la beauté de l’autre, alors que les deux garçons sont plutôt bons camarades. Amours croisés entre les deux couples mais les deux jeunes filles, volages mais dépitées, voudraient bien retrouver leur premier amoureux.
Hermianne, outrée, refuse de continuer à les observer. Le troisième couple, c’est Dina et Meslis, qui s’aiment d’un amour inaltérable. Le prince et Hermianne les placeront sous leur protection, et se retireront amers.

  Ces enfants naïfs ne sont pas des sauvages, et prêtent attention à des sentiments nouveaux : « Le plaisir de vous voir m’a d’abord ôté la parole », dit  Azor à Eglé et chacun découvre le plaisir d’aimer, de ravir, d’enchanter, et de soupirer. Chacun exprime son amour, nuancé de crainte, d’inquiétude et de désir d’éternité. Mais les garçons  sont  aussi  infidèles que les filles auxquelles revient quand même la palme…
La tyrannie des hommes et la coquetterie des femmes sont des données originelles, dans une société où les hommes oppriment les femmes. Azor est intensément amoureux, mais Églé est plus égoïste: elle n’a jamais vu ni aimé aucun homme et quand, elle se regarde dans l’eau d’un ruisseau, elle conçoit pour elle-même, une admiration plus forte que son amour pour Azor. Mais l’inconstance, elle,  appartient aux deux sexes : « Il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi, je prétends qu’elle soit pour tout le monde dit Eglé.»

  Grégoire Strecker a monté cette comédie comme une fantaisie poétique noire, un cauchemar d’avant ou d’après les temps de la civilisation. On est dans une sorte de théâtre-performance, avec une scénographie tri-frontale. Cette mise en scène de La Dispute offre un univers de déchets, et sur le plateau maculé, traînent sacs en plastique, chaussures de tennis esseulées, veste et pantalon de sport jetés, détritus, dans une atmosphère de brouillard et de trombes d’eau. Les personnages juvéniles, (en couches-culottes!) ont ici perdu leur grâce et leur spontanéité aériennes à la Marivaux, malgré les chants clairs d’oiseaux saisis ici et là, si on  a une oreille attentive.
  Les acteurs, s’engagent à corps perdu mais semblent, malgré cela, empêtrés comme des créatures sorties tout droit de La Planète des Singes; ils ne connaissent pas la station verticale et évoluent à quatre pattes, en maugréant, et en déclamant un texte qui devient vite pesant et fastidieux dans leurs bouches essoufflées. Les filles sont interprétées par des acteurs, et les garçons par des actrices…   C’est joliment joué en termes de genre et de désir, mais servi par la seule cause de corps nus, ce qui se révèle être une fausse bonne idée… À la place de la sensualité recherchée, s’impose alors la seule violence psychologique dans les relations existentielles, et la domination qui  crée des victimes.
Le metteur en scène, a voulu ne considérer que le désir animal chez l’humain, mais ici, il ne reste que la bête!

 Véronique Hotte

 Studio-Théâtre de Vitry, jusqu’au 13 octobre (à partir de seize ans). 

Camille, Camille

Camille, Camille, Camille de Sophie Jabès, mise en scène de Marie Montegani

vz-9D19334B-9065-4A46-B0AC-76E64689EFEDCamille Claudel, artiste maudite, a été sortie de l’oubli par de nombreuses biographies, quelques pièces de théâtre et deux films, l’un avec l’inoubliable Isabelle Adjani, l’autre avec Juliette Binoche. Sa vie est « un roman [...] même une épopée. [...] Je suis tombée dans le gouffre. Je vis dans un monde si curieux, si étrange. Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar », écrit-elle en 1934, alors qu’elle est internée depuis  vingt et un an (elle le restera jusqu’à son décès, en 1943).
Ici, trois comédiennes la font revivre à trois moments décisifs de son existence: Camille la démente, au seuil de la mort, en proie au délire de persécution; Camille, la jeune fille passionnée de sculpture, élève de Rodin, prête à céder aux avances du maître; Camille, l’amante bouleversée, quelques jours avant son internement, sombrant dans une folie destructrice.
La démultiplication du personnage permet à l’auteure de bousculer une chronologie par trop réaliste, pour composer un portrait kaléidoscopique  fondé sur la synergie entre les actrices et des couleurs de jeu contrastées. Elles interviennent en alternance ou simultanément, ce qui impulse un rythme syncopé au spectacle, et chacune parvient, dans son registre, à donner vie à un texte efficace mais sans grand relief. Formant un trio étrange, fantômes les unes des autres, notamment quand elles dialoguent ensemble…
Une vidéo projetée en fond de scène  et le discret univers sonore et musical qui l’accompagne, ouvrent un espace fantasmagorique. Mais  dommage! l’apparition d’un messager dans le film vient perturber et redoubler la notion de tragique qui sous-tend déjà ce spectacle en trois temps, dont on retiendra surtout le jeu de Vanessa Fonte, Nathalie Boutefeu, et Clémentine Yelnik.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Lucernaire   53 Rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris T. 01 45 44 57 34 jusqu’au 22 novembre

Le texte de la pièce est publié chez Lansman.

Combat de Gilles Granouillet

Combat de Gilles Granouillet, mise en scène de Jacques Descorde

Combat-c-Nadege-Cathelineau« Notre maman va recevoir la médaille du travail… » : le frère tourne et retourne maladroitement les formules de sa lettre pour inviter sa sœur à la cérémonie : il est si peu sûr de lui et amer, vis-à-vis d’elle, qui a réussi sa vie, alors que lui, est resté coincé dans leur ville natale, sans emploi et sans avenir, entretenu par sa femme qui travaille aux abattoirs, tout comme leur mère et beaucoup d’habitants de ce coin perdu.
Le ton est donné. Pour tout décor, une table en formica et quelques chaises qu’on déplace en fonction des séquences; au fond du plateau, un quartier de bœuf grandeur nature pend au-dessus des confettis et des serpentins épars. On ne verra pas la mère, ni la fête, triste et ratée, comme la vie ici: « Ce n’est plus une banlieue mais un triangle, avec nous dedans », constate le frère.
Quand elle fait son apparition, la sœur, jeune et belle, contraste avec cet univers; un fossé social et culturel la sépare de la famille ouvrière qu’elle a quittée. Jusqu’au moment où, comme si elle était de nouveau happée par son milieu, son destin bascule. Elle poignarde, sauvagement et sans raison, un inconnu sur le quai de la gare. Son frère vient alors à sa rescousse, trouvant enfin, dans ce combat, un sens à sa vie : « C’est une affaire de famille. Je suis donc un autre homme, un homme qui va jusqu’au bout », dit-il. Et il ira jusqu’à se dénoncer pour la sauver. «Si vous avez deux pieds de tomates dans un petit pot, un pot tellement petit qu’ils ne pourront plus grandir ensemble, demande-t-il,  vous arrachez le vilain ou le beau? »
Gilles Granouillet s’intéresse une fois de plus aux petites gens, dans un thriller, presque un polar, qui fouille et dissèque les entrailles d’une famille éclatée, détruite par les frustrations sociales et affectives. Il revendique le plaisir d’employer le mot prolétariat: «C’est une mot banni! Ne plus le nommer, c’est le faire disparaître! Le prolétariat, qui existe aujourd’hui comme hier, comment on en sort, comment on y reste, c’est aussi ça, Combat ».
Cependant ses personnages, loin d’obéir à des types sociologiques, ont une véritable épaisseur. De quoi, pour les comédiens, donner corps, avec justesse et précision, à des dialogues serrés, écrits dans une langue imagée. Avec des scènes d’une violence qui remue les tripes, tempérée par un humour féroce et beaucoup de dérision. C’est dans les vérités qu’on se lance à la figure que réside surtout la cruauté. La confrontation s’avère musclée entre la sœur (Astrid Cathala) frêle et élégante, qui n’aura pas le dessus, face à sa belle-sœur (Anna Andreotti), plus massive, dans une robe tristounette et mal coupée.
Le frère (Jacques Descorde) quitte sa dépouille de désespoir et d’acrimonie, comme transfiguré par son sacrifice. La mise en scène ne tombe jamais dans le réalisme sordide et l’illustratif, et  garde une distance glacée avec le fait divers sanglant qui précipite l’action dans le drame; sobre, elle maintient une tension, une étrange inquiétude, jusque dans les recoins du plateau où, tapis dans la pénombre, les protagonistes se glissent, prêts à surgir.
Le spectacle nous tient en haleine comme un match de boxe; il nous trouble aussi, et nous touche,  sans jamais se vautrer dans le pathos. Il faut assister à ce combat.

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Lucernaire, 53 Rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris T. 01 45 44 57 34 jusqu’au 16 novembre.

 

Combat est publié aux Editions des Quatre vents/L’avant-scène théâtre.

 

 

La Face cachée de la lune

La Face cachée de la lune, musique des Pink Floyd, concert-spectacle imaginé par Thierry Balasse, avec la complicité de Laurent Dailleau et d’Yves Godin.

hd01-plateau-la-face-cacheepatrickberger Pour Thierry Balasse, praticien de la musique liée à l’électroacoustique,  qui s’est inspiré de  l’œuvre de Pierre Henry, l’album mythique  des  Pink Floyd, The Dark Side of the Moon, parcourt toute la richesse sonore du chant, musique instrumentale,  synthétiseur,  bruitage, et voix parlée.
Cet album correspondait  à une révolution musicale conduisant la musique rock là où elle n’était encore jamais allée,  et qui se faisait aussi l’écho d’une prise de position philosophique radicale : « Don’t be afraid to care » (Ne craignez pas de vous soucier des autres)

Roger Waters, bassiste et compositeur du groupe, fait allusion à une « expression d’empathie politique, philosophique et humaniste ». et le célébrissime Money évoquait déjà, il y a quarante ans, la prépondérance des investissements  financiers sur la qualité des relations humaines! Neuf musiciens ont retrouvé les instruments d’époque: synthétiseur AKS, piano Wurlitzer, et caisse enregistreuse qui scande Money; le progrès technique aidant, ils font sur scène, ce que les Pink Floyd enregistraient en studio.
   Le spectacle s’apparente à une  reconstitution, et, en même temps,  à une façon de réfléchir à l’histoire des arts. The Dark Side of The Moon avait été enregistré dans les mythiques studios d’Abbey Road à Londres en 1972, à une époque où s’était développée la lutherie avec des synthétiseurs analogiques, aussitôt balayée par le numérique des années 80. « Aujourd’hui, dit Thierry Balasse, le son est presque toujours numérisé avant d’arriver aux oreilles, alors qu’un synthétiseur analogique, branché sur un système tout aussi analogique, donne des sensations inégalables ».
Le spectacle propose donc les timbres de cette époque, avec une belle sensation de qualité sonore. La scénographie  reconstitue un studio, avec un placement inhabituel des instruments,  synthétiseurs et systèmes de bruitage sur le devant de la scène, et priorité est donnée, par exemple, à des tintements de cloches lointaines,  balancements d’horloge, mécanismes familiers identifiables dans la mise en œuvre musicale de Time. S’accomplit ainsi à vue, le bruitage du battement d’un cœur,  avec juste un chiffon noir froissé d’un coup sec au micro, typique d’une installation artisanale du spectacle. Et les manipulations sont montrées, en direct et dans le détail, sur des écrans vidéo.
Pour la dimension ludique de Money, une feuille de journal, déchirée vivement et régulièrement au micro par le même musicien accessoiriste, précède le bruit métallique des pièces de monnaie, placées dans le tiroir des anciennes et feues caisses enregistreuses de notre enfance, et remis ici à l’honneur par Thierry Balasse lui-même, maître de cérémonie aux commandes des synthétiseurs analogiques Minimoog, synthi AKS et des bruitages, pour réaliser ce jingle de renommée planétaire.
Se succèdent des échanges entres synthétiseurs, claviers, et solos auxquels chacun des musiciens a droit: Eric Groleau est à la batterie, Olivier Lété, à la basse, Eric Loher, à la guitare, Cécile Maisonhaute, au piano à queue, au synthétiseur Nordstage et au chant, Benoît Meurant aux Minimoog et VCS3, Antonin Rayon, à l’orgue Hammond, au piano électrique Wurlitzer et au chant. Saluons les voix émouvantes de Yannick Boudruche et d’ Elisabeth Gilly.
Un retour lumineux dans le passé pour les anciens, et une révélation pour les jeunes…

 Véronique Hotte

 

Théâtre de la Cité internationale  du 7 au 10 octobre.
Et les 19 et 20 novembre, Festival Automne en Normandie, Le Hangar 23, Rouen; les 22 et 23 novembre à L’Espal, Le Mans (72); les 9 décembre, L’Apostrophe à  Cergy Pontoise (95); les 15 et 16 décembre à Vannes; les 8 et 9 janvier, Maison de la Culture, Bourges (18); le 23 janvier, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines; le 28 janvier, Théâtre municipal, Bastia; le 31 janvier, Théâtre des Salins, Martigues; les 6 et 7 février, Nuithonie-Equilibre, Fribourg (Suisse); le 3 mars, Château-Rouge, Centre culturel d’ Annemasse; les 5 et 6 mars, Espace Malraux, Chambéry; le 10 mars, Dôme Théâtre, Albertville; le 12 mars,Théâtre du Crochetan, Monthey (Suisse); les 10 et 11 avril, Le Bateau Feu, Dunkerque; le 14 avril, Espace Malraux, Joué-les-Tours  et le 19 mai, Opéra de Limoges.

12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...