Yvonne, princesse de Bourgogne

Pierre Grobois

Pierre Grobois

 

Yvonne, princesse de Bourgogne, de Witold Gombrowicz, traduction de Constantin Jelenski et Geneviève Serreau, mise en scène de Jacques Vincey

 

L’imaginaire de l’écrivain et  dramaturge polonais  est théâtral, comme par nature : l’interaction des êtres entre eux est l’essence de ses pièces, ce qui privilégie une vision artistique avant-gardiste, autant que chaotique et bousculée.
  Selon Blonsky, spécialiste de  Witold Gombrowicz, si les hommes dans son œuvre ressentent, pensent et  font, ce n’est que par rapport aux autres, grâce à eux et pour eux. Tout être est forcément inclus dans un milieu. Pour Witold Gombrowicz, toute activité humaine est médiatisée par des « formes », masques et habitudes mentales, à la fois  moyens de communication et de domination.
Démonstration faite avec  Yvonne, princesse de Bourgogne,  publiée en 1938, et créée à Varsovie en 1957, où  Witold Gombrowicz  s’amuse des usages et stéréotypes sociaux, et des relations de maître à esclave.

 Le dramaturge pousse loin l’investigation de l’inconscient, en  donnant à ses pièces une  dimension fantastique et onirique, mais aussi comique et teintée  d’effroi. Parodie brillante,  Yvonne, princesse de Bourgogne contrefait la comédie de salon. Cette histoire tragi-comique  a pour thème l’introduction à la cour royale d’Yvonne, une fille sans charme rencontrée à la promenade par le prince Philippe, héritier du trône. Mais ce  héros de conte, ne fraye qu’avec la loi du désir et de la séduction, s’élève contre ces poncifs contre-nature, et décide d’aimer la laideur, en la personne d’Yvonne qu’il prend pour fiancée, aussi empotée et apathique soit-elle : «Je ne m’y soumettrai pas, je l’aimerai ! »
  Ce qui se passe alors dans la famille royale pourrait évoquer, comme à l’envers, Théorème (1968) de Pier Paolo Pasolini qui met en scène les ravages de la beauté d’un jeune homme dans une riche famille bourgeoise  à Milan. Une situation anormale  chez des gens normaux...
 Jacques Vincey évoque une normalité qui dérape progressivement dans la monstruosité à travers le déchaînement des pulsions, et s’amuse des situations farfelues à l’intérieur d’un milieu rigide et plein de préjugés, malgré le panache affiché par la famille royale…
La scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy donne à voir une sorte de salle de sports à l’intérieur même de la maison,  rappel lointain du court de tennis de  Terre étrangère  d’Arthur Schnitzler,  mise en scène de Luc Bondy en 1984.
 Et donc trente ans plus tard encore avec cette Yvonne, c’est à travers le ping-pong, l’entrainement physique, la course sur tapis roulant sous contrôle cardiaque, que le culte du corps de ces sportifs, hommes  et femmes, habillés de blanc, atteint aujourd’hui son apogée musclée. Bref, le corps est le maître adulé ici-bas qui rend l’homme asservi à lui-même.
  Derrière de grandes baies vitrées, une végétation tropicale foisonnante meuble le jardin attenant, avant que cette sauvagerie naturelle n’investisse les appartements du palais princier. La nature envahit alors l’espace, comme les désirs enfouis envahissent le corps et l’esprit. Plus rien n’est alors contrôlable : la liberté existentielle du désir fait loi.
Le Prince Philippe (Thomas Gonzalez) joue une folie inquiétante mais enjouée et fantasque, accompagné dans ses mauvais agissements par la velléité jouée de Clément Bertonneau. Marie Rémond est une Yvonne aussi timide que possible – l’exclue de rêve -, et  les autres jeunes et belle femmes sont pleines d’hypocrisie et de rouerie.
Hélène Alexandridis  joue la reine Marguerite, de manière appuyée, tel un pantin mécanique.
Alain Fromager est un roi hystérique, absolument incapable de se maîtriser,  dont le chambellan (Jacques Verzier) est aussi classe que superficiel et peu fiable.
  Une galerie de caricatures dans un palais bruyant, pris de folie ravageuse, et qui offre au public un joyeux moment absurde de farce triviale.

 Véronique Hotte

 Théâtre 71 de Malakoff, jusqu’ au 30 novembre. T : 01 55 48 91 00

 

 

 


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