Gertrud d’après la pièce de Hjalmar Söderberg

Gertrud d’après la pièce de Hjalmar Söderberg, traduction de Jean Jourdheuil et Terje Sinding, adaptation et mise en scène de Jean-Pierre Baro

 

34-141101_rdl_0181Traquer le domaine de l’amour revient à cheminer sur les sentiers de la conscience morale, des sentiments, des passions, du sexe, de l’effroi et de la mystique. On pourrait assimiler Gertrud (1964) du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer à un film religieux, même si, comparé à Ordet (1955), sa dimension mystique est moindre.
La belle héroïne de Gertrud, pièce du dramaturge suédois Hjalmar Söderberg, sacrifie sa vie pour un idéal d’amour, une utopie, qu’elle inscrit continument à la fois dans la réalité quotidienne et dans un absolu improbable malgré les échecs essuyés. Telle la beauté, autre création platonicienne d’Eros, la vérité reste une, qu’elle soit atteinte ou non, vérifiée ou pas. L’amour est un aspect « naturel » de la transcendance et du rapport à l’autre. Si les personnages tuent l’amour, il ne reste plus que la solitude du cœur, l’envers de l’aspiration humaine à sortir de soi. Gertrud représente le combat d’une âme pure afin de vivre, sensuellement et sentimentalement, la seule raison d’exister en ce monde qu’est l’amour.
La cantatrice n’accepte pas les compromis ni les petits arrangements; qu’elle soit suppliée ou bien humiliée, elle préfère perdre sa mise pour la rejouer ailleurs. Les trois hommes – ils ont des âges différents, du plus âgé au plus jeune, alors que l’amante, l’épouse, la maîtresse a l’âge de sa conscience  éternellement jeune -, qui construisent cette figure vive et étincelante sont mus par le principe de pouvoir, l’ambition, la reconnaissance sociale : l’homme politique, l’écrivain et le compositeur. Aucun n’a perçu la lumière inépuisable dispensée par l’envoûtante Gertrud.
Ces considérations vont à l’encontre de ce que Verlaine avance dans ses Mémoires; le poète affirme que l’amour est le mobile de toutes les actions : « Et ne me parlez pas d’autre chose, ambition, lucre, gloire ! Tout au plus peut-être de l’Art. Et encore, et encore l’Art, tout seul ? ».
Seule, la cantatrice Gertrud, pour se sentir être, croit à l’amour, et à l’art ensuite. Les règles du savoir-vivre qui empêchent la réalisation des désirs intimes donnent à la figure féminine l’apparence d’un échec passionnel et celle d’un échec familial et social, bien que Gertrud ressente personnellement ce ratage comme une victoire existentielle. Aimer, signifie souffrir, subir et se donner sans compter à la douleur.
Dans la mise en scène de Jean-Pierre Baro, Cécile Coustillac incarne une Gertrud presque irréelle et pourtant sensuelle, un personnage qu’on croyait impossible à force de transparence et d’émotion à fleur de peau, une héroïne évanescente qui sait toucher terre pourtant, pâle et fragile, silhouette au pouvoir de rayonnement.
L’actrice pleure, chante, crie, parle et argumente, sourit et rit, cherche ou fuit les baisers. Avec naturel, donc un art scénique accompli et beaucoup d’humilité. Quant aux hommes, ils maintiennent le cap vers le grand large du théâtre. L’avocat sur le point de devenir ministre, Tonin Palazzotto, use de sa dégaine et de son verbe : une scansion, une conviction et un art de la communication éloquents. Elios Noël est une force virile de la nature – charme, chair violente et musique. Jacques Allaire, en écrivain content de lui et qui joue les insatisfaits, est parfait.
La scénographie, à la fois sombre et pure, de Mathieu Lorry Dupuy est subtile : un espace mental vide et sombre avec, de temps à autre, un lustre d’opéra et un tapis volatile de copeaux légers de neige blanche que l’on balaie parfois. Avec  aussi, un piano à queue que font miroiter les murs environnants, des panneaux de glace couverts de craie que l’on efface progressivement pour laisser paraître les reflets de soi et du monde.
Jean-Pierre Baro s’amuse de ces jeux de transparence, invitation à l’éveil et à la méditation à travers des visions lumineuses du monde.  Le miroir est un moyen de connaissance des atteintes du temps, un révélateur qui ne ment pas. La réussite de cette Gertrud délicate tient à cette osmose scénique entre les personnages – corps et verbe, d’un côté ; solo, duo et chœur de l’autre – et l’espace vivant dessiné, révélateur puissant non des déceptions, mais des attentes de la vie.

 Véronique Hotte

 

Le Monfort Théâtre Paris 15 ème,  jusqu’au 13 décembre. T :01 56 08 33 88

                                      


Archive pour 26 novembre, 2014

focus sur martin crimp

Focus sur Martin Crimp au Studio Théâtre de Vitry : Playhouse et La  Ville

 Le Studio Théâtre de Vitry, lieu convivial où se fabrique le théâtre d’aujourd’hui, convie le public à des «ouvertures» régulières, avec présentation de travaux en cours et rencontres avec les artistes.
Dans ce cadre, il propose des journées Martin Crimp avec, au menu, spectacles, lectures et débat. L’auteur  (58 ans), découvert en France à la fin des années quatre-vingt-dix, avec Atteintes à sa vie, qui a, depuis, connu de nombreuses mises en scène en dehors de son Angleterre natale.
En novembre 2011, le Studio Théâtre avait accueilli la création de La Ville par Rémy Barché qui, depuis, a traduit et réalisé Playhouse. Rendez-vous est donné pour retrouver Rémy Barché et Martin Crimp en amont de la reprise prochaine de la Ville au Théâtre de la Colline.
Les deux pièces nous entraînent  dans l’intimité quotidienne d’un couple avec des situations qui dérapent insidieusement vers l’insolite, l’inquiétant, des ambiances que feu Pinter ne renierait pas. Cependant,  Martin Crimp, qui a bûché le théâtre grec et latin à Cambridge, et fréquenté  Bernard-Marie Koltès, Molière, Jean Genet et Eugène Ionesco pour les avoir traduits, s’est forgé un style et un univers personnels qui se déclinent sur deux modes différents dans le diptyque de cette soirée.

Playhouse, traduit par Rémy Barché et  Adèle Chaniolleau se découpe en treize courts sketches :  Se bPlayhouse-2rosser les dentsNettoyer le réfrigérateur, Appareil mobile numéro 1Post-coïtum…Treize instantanés de la vie d’un jeune couple entre les quatre murs de leur nouvel appartement où quelque chose de pourri, de moisi, s’insinue, à l’image de leur réfrigérateur qu’ils récurent énergiquement.
Les miasmes de l’extérieur, les blessures intimes et les lourds non-dits contrecarrent leur amour. La mise en scène  joue sur le contraste entre le caractère faussement enjoué des jeunes gens, leur énergie et leur fureur de vivre et de s’aimer, et les traumas du passé qui les menacent, tout autant que la vacuité de l’avenir qui s’ouvre devant eux.
L’auteur, qui reconnaît que c’est là, sa pièce la moins noire, souffle le chaud et le froid, avec des scènes ludiques qui,tout à coup, virent à l’aigre. Ainsi, dans le première scène, Déclaration numéro 1, quand, au comble de l’exaltation amoureuse, il lui lance : « Je t’aime tellement, tu emplis toute l’étendue de mon être… Je ne crois pas en Dieu mais je crois en toi, tu m’as créé… », en réponse, elle lui offre une merde de chien joliment emballée dans un paquet cadeau.
Avec une écriture économe qui pratique l’art du retournement brutal en deux temps trois mouvements, Martin Crimp tisse une courte parodie de la vie conjugale, à la fois joyeuse et désespérée, où la passion sombre dans la routine. Rémy Barché et ses acteurs se prêtent à ce jeu avec délectation, et le public apprécie.
Le spectacle a été conçu avec  un décor minimaliste réduit à une aire de jeu, quelques meubles et une porte, pour pouvoir aller en tournée un peu partout ; il a été souvent présenté hors-les-murs, dans des mairies, salles de sport, magasins et établissements scolaires où il a été, nous dit-on, chaleureusement accueilli.
On retrouve cette manière particulière qu’a Martin Crimp de manipuler ses personnages, son style acéré, son écriture  laconique, dans La Ville (traduction de Philippe Djian), présenté ici par Rémy Barché dans une version  sans éclairages et avec, pour tout décor, une table, deux chaises, et un piano.
Le couple un peu moins jeune que le précédent, habite une maison avec jardin, a des enfants dont la présence est plutôt fantomatique. Mais une voisine infirmière vient pour se plaindre du bruit qu’ils font. Clair est traductrice, Chris est informaticien. Ils s’aiment, mais la vie les sépare progressivement. Leur quotidien est banal. Ils se comprennent de moins en moins. Il perd son travail. Elle part pour un colloque. Les enfants deviennent progressivement incontrôlables… L’atmosphère se dégrade et dérive vers une inquiétante étrangeté : « Rien ne semble normal, tout semble décalé et artificiel », constate l’infirmière.
Les acteurs, dirigés à la loupe par le metteur en scène, respectent une  écriture composée au métronome, où les silences creusent un abîme entre les personnages. En bon musicien professionnel qu’il est aussi, Martin Crimp  accorde à ces silences la même valeur qu’aux mots. Et c’est dans ces non-dits et ce sous-texte, que s’engouffrent le doute, le désamour, la violence … Les personnages évoqués par les protagonistes présents sur scène en chair et en os ont autant de poids qu’eux, et la fiction qui leur donne vie prend le pas sur leur ici-et-maintenant.
Clair donne une belle définition de cette écriture en trompe-l’œil, dans la lecture finale qu’elle fait de son journal intime, ébauche d’un roman. Elle compare son univers à une ville peuplée de personnages : « J’ai inventé des personnages et je les ai mis dans ma ville » Mais la ville est détruite, il n’y a pas d’enfants, personne, «  juste  de la poussière ». « Si j’arrivais à trouver la vie dans ma ville, je pourrais devenir vivante », continue-t-elle.

Et si tout n’était que fiction, et nos vies, comme le théâtre, un mentir-vrai.  « Et moi, suis-je inventée ? » s’interroge Clair. « Peut-être ce que l’on voit, c’est le roman que Clair essaye d’écrire à partir de sa propre vie, de sa ville intérieure », indique Rémy Barché.  Le travail dépouillé, précis, qu’il propose ici, nous transporte au cœur de la matière vivante qu’est l’écriture de  Martin Crimp, sa ville à lui. Il donne lui aussi une belle définition de son art: « Je n’écris pas sur la violence. Ce n’est pas mon sujet. Je la laisse affleurer, tout comme elle cogne sous la surface de nos vies. »
Une proposition réussie pour découvrir Martin Crimp, servie par une mise en scène sans fioritures et par des acteurs qui portent le texte avec justesse, délicatesse et talent.

Mireille Davidovici

La Ville sera jouée au Théâtre de la Colline, du 27 novembre au 20 décembre 5 Rue Malte Brun, 75020 Paris.  T: 01 44 62 52 52

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