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Focus sur Martin Crimp au Studio Théâtre de Vitry : Playhouse et La  Ville

 Le Studio Théâtre de Vitry, lieu convivial où se fabrique le théâtre d’aujourd’hui, convie le public à des «ouvertures» régulières, avec présentation de travaux en cours et rencontres avec les artistes.
Dans ce cadre, il propose des journées Martin Crimp avec, au menu, spectacles, lectures et débat. L’auteur  (58 ans), découvert en France à la fin des années quatre-vingt-dix, avec Atteintes à sa vie, qui a, depuis, connu de nombreuses mises en scène en dehors de son Angleterre natale.
En novembre 2011, le Studio Théâtre avait accueilli la création de La Ville par Rémy Barché qui, depuis, a traduit et réalisé Playhouse. Rendez-vous est donné pour retrouver Rémy Barché et Martin Crimp en amont de la reprise prochaine de la Ville au Théâtre de la Colline.
Les deux pièces nous entraînent  dans l’intimité quotidienne d’un couple avec des situations qui dérapent insidieusement vers l’insolite, l’inquiétant, des ambiances que feu Pinter ne renierait pas. Cependant,  Martin Crimp, qui a bûché le théâtre grec et latin à Cambridge, et fréquenté  Bernard-Marie Koltès, Molière, Jean Genet et Eugène Ionesco pour les avoir traduits, s’est forgé un style et un univers personnels qui se déclinent sur deux modes différents dans le diptyque de cette soirée.

Playhouse, traduit par Rémy Barché et  Adèle Chaniolleau se découpe en treize courts sketches :  Se bPlayhouse-2rosser les dentsNettoyer le réfrigérateur, Appareil mobile numéro 1Post-coïtum…Treize instantanés de la vie d’un jeune couple entre les quatre murs de leur nouvel appartement où quelque chose de pourri, de moisi, s’insinue, à l’image de leur réfrigérateur qu’ils récurent énergiquement.
Les miasmes de l’extérieur, les blessures intimes et les lourds non-dits contrecarrent leur amour. La mise en scène  joue sur le contraste entre le caractère faussement enjoué des jeunes gens, leur énergie et leur fureur de vivre et de s’aimer, et les traumas du passé qui les menacent, tout autant que la vacuité de l’avenir qui s’ouvre devant eux.
L’auteur, qui reconnaît que c’est là, sa pièce la moins noire, souffle le chaud et le froid, avec des scènes ludiques qui,tout à coup, virent à l’aigre. Ainsi, dans le première scène, Déclaration numéro 1, quand, au comble de l’exaltation amoureuse, il lui lance : « Je t’aime tellement, tu emplis toute l’étendue de mon être… Je ne crois pas en Dieu mais je crois en toi, tu m’as créé… », en réponse, elle lui offre une merde de chien joliment emballée dans un paquet cadeau.
Avec une écriture économe qui pratique l’art du retournement brutal en deux temps trois mouvements, Martin Crimp tisse une courte parodie de la vie conjugale, à la fois joyeuse et désespérée, où la passion sombre dans la routine. Rémy Barché et ses acteurs se prêtent à ce jeu avec délectation, et le public apprécie.
Le spectacle a été conçu avec  un décor minimaliste réduit à une aire de jeu, quelques meubles et une porte, pour pouvoir aller en tournée un peu partout ; il a été souvent présenté hors-les-murs, dans des mairies, salles de sport, magasins et établissements scolaires où il a été, nous dit-on, chaleureusement accueilli.
On retrouve cette manière particulière qu’a Martin Crimp de manipuler ses personnages, son style acéré, son écriture  laconique, dans La Ville (traduction de Philippe Djian), présenté ici par Rémy Barché dans une version  sans éclairages et avec, pour tout décor, une table, deux chaises, et un piano.
Le couple un peu moins jeune que le précédent, habite une maison avec jardin, a des enfants dont la présence est plutôt fantomatique. Mais une voisine infirmière vient pour se plaindre du bruit qu’ils font. Clair est traductrice, Chris est informaticien. Ils s’aiment, mais la vie les sépare progressivement. Leur quotidien est banal. Ils se comprennent de moins en moins. Il perd son travail. Elle part pour un colloque. Les enfants deviennent progressivement incontrôlables… L’atmosphère se dégrade et dérive vers une inquiétante étrangeté : « Rien ne semble normal, tout semble décalé et artificiel », constate l’infirmière.
Les acteurs, dirigés à la loupe par le metteur en scène, respectent une  écriture composée au métronome, où les silences creusent un abîme entre les personnages. En bon musicien professionnel qu’il est aussi, Martin Crimp  accorde à ces silences la même valeur qu’aux mots. Et c’est dans ces non-dits et ce sous-texte, que s’engouffrent le doute, le désamour, la violence … Les personnages évoqués par les protagonistes présents sur scène en chair et en os ont autant de poids qu’eux, et la fiction qui leur donne vie prend le pas sur leur ici-et-maintenant.
Clair donne une belle définition de cette écriture en trompe-l’œil, dans la lecture finale qu’elle fait de son journal intime, ébauche d’un roman. Elle compare son univers à une ville peuplée de personnages : « J’ai inventé des personnages et je les ai mis dans ma ville » Mais la ville est détruite, il n’y a pas d’enfants, personne, «  juste  de la poussière ». « Si j’arrivais à trouver la vie dans ma ville, je pourrais devenir vivante », continue-t-elle.

Et si tout n’était que fiction, et nos vies, comme le théâtre, un mentir-vrai.  « Et moi, suis-je inventée ? » s’interroge Clair. « Peut-être ce que l’on voit, c’est le roman que Clair essaye d’écrire à partir de sa propre vie, de sa ville intérieure », indique Rémy Barché.  Le travail dépouillé, précis, qu’il propose ici, nous transporte au cœur de la matière vivante qu’est l’écriture de  Martin Crimp, sa ville à lui. Il donne lui aussi une belle définition de son art: « Je n’écris pas sur la violence. Ce n’est pas mon sujet. Je la laisse affleurer, tout comme elle cogne sous la surface de nos vies. »
Une proposition réussie pour découvrir Martin Crimp, servie par une mise en scène sans fioritures et par des acteurs qui portent le texte avec justesse, délicatesse et talent.

Mireille Davidovici

La Ville sera jouée au Théâtre de la Colline, du 27 novembre au 20 décembre 5 Rue Malte Brun, 75020 Paris.  T: 01 44 62 52 52

 


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