You are my destiny

You are my destiny  (Lo stupro di Lucrezia/Le Viol de Lucrèce) texte et mise en scène d’Angelica Liddell (en espagnol et italien surtitrés)

angelika_liddell_thierry-pasquetLe viol et la mort de Lucrèce, sans doute un des épisodes de l’histoire romaine raconté par Tite-Live qui aura fait couler beaucoup  de you_are_my_destiny_05_brigitteenguerandpeinture (entre autres, Albert Dürer, Sandro Boticelli, Rembrandt, Paul Véronèse, Lucas Cranach, Simon Vouet, etc), et qui aura fait aussi couler beaucoup d’encre, en inspirant un poème à William Shakespeare, une sonate à Georg Friedrich Haendel, un opéra à Benjamin Britten, une pièce à Jean Giraudoux, etc.
Le thème: fils d’un roi, un certain  Tarquin ne supporte pas que son cousin, assez stupide, ait réussi à épouser à une femme aussi belle que Lucrèce, (vieille histoire répétée dans tous les milieux au cours des siècles!) et il ira donc violer dans sa chambre cette belle Lucrèce. Il menace de la tuer et de mettre un esclave mort dans son lit, si elle révèle la chose, ce qui la discréditerait tout de suite. Pour éviter la honte, Lucrèce se suicidera   devant son mari et son frère.
« Je ne supporte pas, dit Angélica Liddell, que Lucrèce soit utilisée comme un symbole de vertu parce qu’elle s’est suicidée (…). C’est la société, cette mercerie bourrée de femmes vertueuses dont il est question dans la pièce qui la suicident. Tarquin, n’est pas perturbé mais succombe face à la beauté, un homme tourmenté par la passion. Je l’ai tellement compris que j’ai fini par l’aimer. Pourquoi une femme devrait-elle être vertueuse? » 

Angélica Liddell n’a jamais mâché ses mots, et, si on l’a bien comprise, ici, la violée peut aussi aimer son violeur, justement parce qu’il est capable d’une telle passion qu’il ne respecte pas la loi établie; elle peut aussi très bien vivre après cela, surtout quand son mari fait des paris sur sa beauté. Bref, ce genre de provocations a de quoi énerver plus d’une féministe, et plus d’un public macho de pays méditerranéen…
C’est pour cela qu’on l’aime, Angélica Liddell. Pour son arrogance, pour l’espace de liberté personnelle et artistique qu’elle fait naître, pour sa démesure qu’elle maîtrise cependant tout à fait sur le plateau, pour sa création jamais vue d’images fabuleuses d’inspiration picturale (comme Bob Wilson il y a quarante ans), et porteuses de sens mais juxtaposées: au public de ne pas rester passif, et de travailler à la signification de cette grande fresque, dite en espagnol, en italien mais surtout en images et en musique, où elle s’engage personnellement comme auteure, metteuse en scène et comédienne, deux heures vingt durant!
Elle entre en scène, en robe longue de tulle vert et blouson de cuir, comme une maîtresse de maison ravie de faire découvrir sa maison. « Le temps du sacré est venu », dit-elle, et le rideau s’ouvre avec un décor qui évoque sans fioritures, juste éclairé par une lumière rouge, la colonnade du palais des Doges de Venise, Avec elle, une jeune femme, Lola Jiménez, qui est là comme son double. Elle déplace avec elle un canapé, comme elle le faisait déjà dans La Maison de la force, ce spectacle grandiose (voir Le Théâtre du blog) qui l’avait révélée au festival d’Avignon. Face public, elle dit haut et fort, avec une franchise absolue, en espagnol : «Il y a cinq ans, j’ai quitté Venise, humiliée, éprouvant un dégoût insupportable pour mon propre corps et ma propre existence, sans autre élan pour vivre que les fluides qui irriguaient ma chair, marchant avec la mort qui dansait dans ma tête…»
On va donc avoir droit à l’exorcisme d’un amour bafoué; décidément Angélica Liddell a encore et toujours des comptes à régler sur une scène, avec  le sexe et la gent masculine, qu’elle semble admirer et redouter à la fois. Mais qui s’en plaindrait… Dix beaux jeunes hommes, presque nus, voire ensuite complètement nus, vont entrer et battre du tambour en criant en rythme. Sur ces vingt tambours, un carré de tissu blanc (un suaire, une serviette?) qui va être brandi puis les jeunes gens vont se mettre dos au mur du fond, les genoux pliés, en proie à une véritable souffrance physique, (tous les spectacles d’Angélica Liddell participent à un degré ou à un autre d’une performance…) Mais, comme pour les récompenser et se faire pardonner de la torture imposée, Lola épongera leur sueur et caressera très érotiquement chacun d’entre eux. Puis on les verra se flageller et flageller le sol avec une serpillère pleine d’eau.
Au balcon, puis  sur le sol rouge, trois chanteurs ukrainiens chantent merveilleusement a capella la Lucrezia de Haendel, et des chants populaires ou religieux qui accompagneront tout le spectacle. Un peu facile peut-être mais bienvenu; et cela  apporte un peu de paix dans cet univers de bruit et de fureur où on frappe le tambour pendant dix minutes et où les cloches sonnent à toute volée.

677576-angelika_liddell_119_2014 Un homme jeune, sans doute un fossoyeur, en veste de velours noire et robe blanche, armé d’une pelle, revient régulièrement dans un silence total, et  dix petits garçons, en cape verte, jouent aussi du tambour avec les jeunes hommes, puis tombent endormis ou morts peut-être, on ne sait. Il y a aussi, comme sortie tout droit d’une toile de Vélasquez, jouée par un homme, une sorte de petite duègne, au visage d’un rouge malsain, en robe noire qui  tient un coq dans ses bras.
Angélica Liddell, à 48 ans,  toujours aussi belle, en longue robe noire fendue,  se met à fouler de grosses grappes de raisin comme dans un rituel de vendange, puis boit plusieurs bières directement à la bouteille, et s’en asperge, enlève son slip, se met à danser nue; on entend  à la fin You are my destiny, une chanson de Paul Anka (1958).Elle reboit un peu d’une bière puis salue épuisée.

Telles sont quelques-unes des fabuleuses images de ce spectacle hors normes et  inégal; la metteuse en scène aurait pu gagner une bonne vingtaine de minutes: c’est en effet parfois bien long mais il faut admettre aussi qu’elle ne peut créer un tel climat que dans la lenteur, avec ou sans texte.
Aucune improvisation. Rien ici n’est laissé au hasard, que ce soit l’univers sonore et musical, les fragments de texte, comme ces quelques versets, impressionnants  du livre d’Isaïe qu’elle aime beaucoup.   A la fin,  une image que l’on a vu chez d’autres metteurs en scène mais qui fait toujours de l’effet: descend lentement des cintres une vieille Seat/corbillard noir avec, sur le toit, une sorte d’animal empaillé avec des ailes d’ange, tandis que des amoureux se tiennent debout, absolument nus, le corps enduit de feuilles… Rares les spectacles où il y a une telle unité entre musique, texte, chant et images.
N’hésitez pas un instant, ce You are my destiny est vraiment un beau spectacle, on ne vous le dira pas deux fois, et l’Espagne a bien de la chance d’avoir une Angélica Liddell. Chez nous, qui a cette énergie, cette envie d’en découdre, ce sens extrême de la beauté plastique et cette intelligence dramaturgique? Ne répondez pas tous à la fois…
Allons, rêvons un peu: ce spectacle comme La Maison de la force mériterait  dans cinquante ans, voire même avant, d’entrer au répertoire de la Comédie-Française. Il y a de formidables images mais aussi un texte et pas n’importe lequel. Toujours aussi fou, ce du Vignal!

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe/Festival d’Automne. T: 01 44 85 40 40 jusqu’au 14 décembre. Festival de Otono en Primavera à Madrid: +34 (9)1 720 83 58; Comédie de Valence,  les 23 et 24 janvier.


Archive pour 8 décembre, 2014

Trois Ruptures

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Trois Ruptures de Rémi de Vos, mise en scène d’Othello Vilgard

Soit un couple à table. L’homme se régale, il le dit, le répète jusqu’à l’outrance : « C’est une expérience gustative absolue. Un avant-goût du paradis. »  Et nous rions de ce dialogue convenu qui tourne en rond et qui se limite à des mots creux, lancés du tac au tac, entre deux silences… Elle et lui n’ont plus grand’ chose à se dire… Tout à trac, la femme annonce : « Je te quitte. »
C’était donc un repas d’adieu. L’homme le prend mal, refuse sa proposition.  Ils se lancent des insultes, toujours dans ce même style concis et rythmé, si caractéristique de l’auteur de Sextett et de Cassé.
De tableau en tableau, de couple en couple, l’heure du désamour a sonné et les scènes de rupture  se succèdent,  avec plus ou moins de violence, souvent verbale et parfois physique… Les deux comédiens épousent leurs différents personnages avec talent : d’une femme à l’autre, Johanna Nizard  déploie un jeu aigu qui sied à l’écriture de Rémi de Voos;  plus rond, Pierre-Alain Chapuis adopte une interprétation plus sinueuse. Le metteur en scène, également scénographe, a eu la bonne idée de mettre les acteurs comme en vitrine derrière un panneau de verre qui court sur toute l’avant-scène, et derrière lequel ils se meuvent, tels des insectes observés au microscope.
La variation des situations offre une vision kaléidoscopique de la rupture en général. En abordant la question du couple par ce biais, Rémi de Vos en brosse un portrait noir, sans affect. Certains sketches sont moins réussis que d’autres, surtout quand une certaine vulgarité affleure, mais, dans l’ensemble, l’auteur, qui manie l’art de la rupture comme ressort d’écriture, nous livre ici une comédie grinçante et enlevée, servie par une mise en scène élégante.

Mireille Davidovici

 Théâtre du Lucernaire jusqu’au 31 janvier 53, rue Notre-Dame de Champs 75006 Paris
Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papier.

 

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