Exhibit B

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Exhibit B. création de Brett Bailey

 
Exhibit B. , exposition-performance en douze tableaux vivants, est un invitation sans détour, à un devoir de mémoire et à une réflexion qui reste d’actualité, sur le comportement et l’engagement éthique et géopolitique de l’Europe envers l’Afrique.
Rien de
surprenant donc,  si cette création de l’artiste-plasticien sud-africain Brett Bailey, soulève depuis le début de sa tournée en Europe en 2010, des protestations parfois des plus virulentes. En septembre dernier, l’exposition a été annulée à Londres, puis le mois dernier au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis; elle est présentée  actuellement  au Cent Quatre à Paris…
  Une association d’artistes a fondé  Contre Exhibit, un mouvement  diffusant des slogans du genre : « Non au racisme déguisé, Je ne suis pas un objet, Respectez vos ancêtres » … et a lancé un appel pour l’arrêt définitif de cette exposition-performance, que ce groupe contestataire estime dégradante pour la communauté noire, quand elle expose  des tableaux vivants rappelant les zoos humains présentés dans des foires au XIXème  et au début du XXème siècle, ou encore montre un immigré des années 1990, ligoté et bâillonné, sur un fauteuil d’un avion prêt à décoller pour Johannesburg.
  Aussi inacceptables soient-elles, ce sont deux situations différentes, et on peut contester, le fait d’avoir réuni en une seule et même exposition, des périodes peu comparables, de par leur contexte épistémologique, et politico-historique.  Mais qui aurait pu prévoir une telle hostilité face à cette exposition d’abord présentée au théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis? Selon Brett Bailey, c’est avant tout un geste artistique, politique et de mémoire, face à la marche de l’Histoire, à l’esclavage et au racisme pratiqués en Europe (du XVIIIème siècle jusqu’à nos jours) commis  sur  les Africains.
Dès lors, se pose, une question: comment, sans avoir même vu cette création plastique et théâtrale, un collectif d’artistes peut-il affirmer que cette œuvre fait « l’apologie d’un crime contre l’humanité »  et « est un spectacle assassin » ! Difficile et peu objectif de porter un tel jugement et  de crier au scandale, sans avoir eu au moins l’honnêteté d’y aller  voir. « La conscience, dit bien Brett Bailey, porte les graines du changement ».  
  Avant d’entrer au Théâtre Gérard Philipe, on se trouve déjà et pour cause, dans une atmosphère  peu réjouissante: nombreux cars de police en stationnement, puis on filtre le public. A l’intérieur, dispositif de sécurité oblige, règne une même  tension. On finit par appeler le public devenu impatient et nerveux! Et, chaque soir, entre 19h et 22h et toutes les trente minutes, on autorise  vingt-huit personnes seulement, sécurité oblige, à pénétrer.
Au début, le public est rassemblé dans une salle, ensuite un spectateur est alors appelé et invité à suivre un parcours fléché  pour découvrir ainsi chacun des tableaux vivants. Il doit cependant respecter certaines règles  dont  celle du silence, et celle de ne pas revenir sur ses pas. Il  passe à travers différents espaces pour la plupart  dans les sous-sols, pour arriver  à la fin, dans la grande salle du Théâtre
  Mais cela n’est pas aussi simple et paisible. Comme pris au dépourvu, le spectateur ressent petit à petit une atmosphère oppressante, comme si il devenait lui-même un  responsable de cette période sombre de l’histoire de l’humanité. Un soir, un gardien est venu pour  calmer avec douceur une jeune femme qui s’était mise à courir en hurlant, autour de la Vénus Hotentote! Incident significatif de la tension que peuvent susciter certaines  actes  artistiques. Surtout quand  ils se situent à  la frontière du documentaire et de la fiction.
  A chaque tableau-vivant, est joint une note précisant le contexte historique et identifiant l’individu ou le groupe ethnique. Bref, nous ne sommes pas du tout  dans une fiction théâtrale !
On peut lire dans la salle du tableau 3 Civiliser les indigènes,  cette condamnation :
« Le nègre Jossie sera pendu au gibet par un crochet de fer à travers ses côtes, jusqu’à ce qu’il meurt ; sa tête sera alors coupée et montée sur un pieu au bord du fleuve et y restera pour être picorée par les oiseaux de proie. En revanche pour les nègres Wierrie Mannhote, ils seront liés à un poteau et rôtis vivants sur un feu doux, tout en étant torturés avec des pinces brûlantes. Les nègresses Lucrèce Ambira, Aga, Gomba, Marie et Victoria seront attachées à une croix, pour être rompues vivantes, puis leurs têtes seront coupées et exposées au bord du fleuve sur des pieux. Les négresses Diana et Christina seront décapitées à la hache et leurs têtes seront exposées sur des pieux au bord du fleuve ».
Tout ici, est présenté avec une grande pudeur, ce qui n’exclut ni la violence ni la beauté…  Comme en témoignent le regard échangé entre spectateur-visiteur et personnage-interprète. Ce qui est vu et lu, est saisissant de monstruosité. Les interprètes de chaque tableau sont noirs, même ceux qui incarnent les blancs, qui sont juste maquillés.

  Mais chez l’artiste et comme  le disent  les nombreux visiteurs de cette exposition/performance,  rien ne  laisser penser qu’il s’agit là d’un geste artistique et théâtral CONTRE les exploités d’hier et d’aujourd’hui, la communauté noire et les esclaves de l’empire colonial des pays européens pendant plusieurs siècles. Le tableau n° 1, de cette même  série « civiliser les indigènes » nous apprend l’existence de camps de concentration allemands dans l’Afrique du Sud-Ouest, de 1905 à 1908, où les femmes devaient faire bouillir les têtes décapitées de leurs codétenues et les curer avec des tessons de verre.
Ces camps avaient été mis en place, suite à l’extermination de dizaine de milliers de Hereros et de Namas par les forces occidentales allemandes, et ces crânes étaient ensuite expédiés dans les instituts européens de recherche, pour être mesurés et analysés, dans le but de prouver les théories européennes de supériorité raciale justifiant  de telles politiques.
Un autre tableau nous rappelle l’existence d’un certain docteur Fischer (1874-1967). Professeur d’anatomie et recteur de l’université de Berlin pendant le IIIème Reich, il avait, dans les camps de concentration en Afrique du Sud-Ouest,élaboré des théories sur l’hygiène raciale et posé les fondements idéologiques légitimant l’extermination des juifs…  

 Si cette œuvre est politique, elle aussi plastique et artistique. Dans le cadre de cette présentation,  se pose une question esthétique et éthique, qui est sans doute loin d’être étrangère  à l’agitation musclée suscitée par Exhibit B. au Théâtre Gérard Philipe comme au Cent Quatre. Cette mise en forme plastique et dramatique, peut-elle instaurer une distance suffisante, sur le plan tragique et poétique, entre l’émotion du spectateur et l’œuvre artistique et politique ici présentée ? Nous ne sommes en effet ni dans une exposition, ni devant une performance …
Etrange et perturbante situation pour le public, confronté à ce travail de Brett Bailey, qui oscille entre réalité socio-historique et  politique, et  théâtralité. O
n reste un peu interloqué devant l’ampleur de la contestation et du rejet. Alors qu’Exhibit B. révèle d’abord toute l’injustice et la barbarie commises par l’Europe en Afrique, de l’époque coloniale  jusqu’à nos jours.
A la
fin, on entend dans la grande salle de merveilleux chants prégnants de recueillement, de mélancolie et de grâce, interprétée par une chorale namibienne. Pourquoi autant de tension, d’agression, venant non pas, comme habituellement, de groupes d’extrême-droite et/ou religieux intégristes, mais de certains habitants de Saint-Denis et d’ailleurs, de communautés noires, de soi-disant groupes anti-racistes, et de collectifs d’artistes?
En sortant, on tente juste de trouver le silence...

Elisabeth Naud

Exhibit B. a été présentée au Théâtre Gérard Philipe, du 27 au 30 novembre et est actuellement programmée au Cent Quatre, 106 rue d’Aubervilliers, 75018 Paris, jusqu’au 14 décembre.T: 01 53 35 50 00

 

 


Archive pour 11 décembre, 2014

La Imaginacion del futuro

 La Imaginacion del futuro,  mise en scène de Marco Layera, par le Teatro La Re-sentida

IMG_6407Voilà un spectacle aussi paradoxal que flamboyant: l’outil théâtral est bien maîtrisé mais le propos, malgré tout, reste brouillon…  « Notre spectacle, dit Marco Layera, ne prétend pas être un récit fidèle à la vérité historique.» Mais il traite d’un sujet encore sensible aujourd’hui, au Chili : la mort, après un discours démocratique, de Salvador Allende, président de la République dans son palais assiégé, le 11 septembre 1973, qui va très vite signer l’avènement de la dictature de Pinochet.
Cette peinture désacralisée de ce personnage historique a créé des polémiques dans le public et chez les critiques au dernier festival d’Avignon, lors des représentations au cloître des Carmes. Et à Paris plusieurs spectateurs chiliens sont sortis pendant la représentation… Le metteur en scène a tendance à nous dire que tout le monde est un peu coupable, dans cette histoire vécue en direct dans le palais présidentiel transformé en studio de télévision. (Sans doute une des premières fois pour l’époque).
Mais le spectacle bouscule cette vision mythifiée, qu’ont perçue les Européens, de ce régime démocratique,  dont la chute, puis l’arrivée au pouvoir d’Augusto Pinochet  provoqueront ensuite l’isolement du Chili. Marco Layera fait aussi allusion à nos démocraties actuelles, à leur hypocrisie, (comme le rôle évident des Etats-Unis dans cette mise à bas de Salvador Allende) et au plein pouvoir des médias: ce qui irrite la bien-pensance occidentale. L’impertinence doit choisir son camp pour être admise!
Le théâtre dans le théâtre, trop souvent utilisé  chez nous, l’est encore ici mais avec bonheur, grâce à l’énergie et au jeu des acteurs qui ont recours à différentes formes d’expression scénique: cabaret, pantomime, cirque, danse, interventions dans le public, etc. Mais certaines scènes sont trop longues ou inutiles, comme le monologue de «la balle perdue» ou le délire des hommes politiques sous cocaïne. D’autres plus réussies et poétiques, comme la chute sur le sol du président Allende.
Finalement Marco Layera nous dit: « Nous n’avons jamais pensé, dit Marco Layera, que notre spectacle serait considéré comme une insulte à l’image de Salvador Allende, bien que nous ayons été conscients que notre fiction pouvait en déranger plus d’un.»
N’est-ce pas encore aujourd’hui le rôle du théâtre?

Jean Couturier

Théâtre des Abbesses  jusqu’au 11 décembre          

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