Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, d’après la correspondance de Louis-Ferdinand Céline, adaptation d’Emile Brami, mise en scène d’Ivan Morane

 

  maxresdefaultLe spectacle avait été créé, il y a deux ans au Trident-Scène nationale de Cherbourg. Les romans de Céline ont souvent été adaptés au théâtre et Fabrice Luchini, en 1985 déjà,  avait ainsi créé  Voyage au bout de la nuit au Théâtre du Rond-Point comme l’a aussi fait récemment Jean-François Balmer.

Ivan Morane a travaillé, lui, à partir de la Correspondance du docteur Louis-Ferdinand Destouches, sur son art de l’écriture et du personnage. «Céline écrit comme s’il était le premier, dit-il,  à se colleter avec le langage, et secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature  française.
Comme s’envole la balle, tombent les tournures usées », écrit Léon Trotsky à propos du Voyage au bout de la nuit. On  découvre ici,  non pas une adaptation d’un de ses romans  mais bien l’écrivain lui-même,  sa dimension existentielle et créative.

Le spectacle commence et finit dans une  grande tension dramatique, avec cette dernière lettre signée Destouches, écrite à son éditeur Gaston Gallimard mais restée sur son bureau de Meudon. Céline mourra le lendemain… « Où en est-il, quelques heures, quelques minutes, avant de mourir ? » se demande Ivan Morane,  dont la mise en scène comme l’adaptation d’Emile Brami font songer d’un point de vue dramaturgique et esthétique à un éventail avec  fermeture, ouverture, fermeture…
Dans la pénombre,  on aperçoit d’abord, des feuilles blanches accrochées à un fil avec des pinces à linge, un lit, une table, une chaise, un piano, un escabeau en bois, et des livres de tous les écrivains qu’il insulte et qu’il jette au sol.
Puis, la scène s’éclaire, et sous les doigts de Louis-Ferdinand Céline, magistralement interprété par Denis Lavant, jaillit un air de piano: « La magie n’est pas dans les mots, elle est dans leur juste touche, ainsi du piano-des airs, du Chopin, des notes ».
Défilent alors sous nos yeux, toujours au rythme de cette ouverture/fermeture, des séquences où Céline est en proie à ses doutes, colères, et prises de position socio-politiques et esthétiques souvent violentes.  

« Plutôt que dans les romans, qui sont, par définition, des œuvres d’imagination, dit Emile Brami, j’ai choisi de puiser pour l’essentiel dans l’énorme correspondance de Céline; il y est plus sincère et plus vrai, ce qui permettait d’aborder tous les aspects de l’homme, qu’ils soient glorieux ou sordides ».

Ce qui n’exclut pas d’entendre çà et là des fragments de ses romans; comme dans une partition de musique, viennent alors s’agencer avec précision, extraits de textes, musique, travail de lumière de Nicolas Simonin, en totale  harmonie avec le rythme du spectacle qui a «la particularité de n’utiliser aucun contre-jour, ni aucun filtre. Dans le souci d’échapper au maximum à une esthétique théâtrale. » Décor et gestuelle du comédien forment ici une sorte de symphonie poétique et musicale.
  « Les mots ne sont rien, disait Louis-Ferdinand Céline, s’ils ne sont pas notes d’une musique du tronc ( …) « Je ne veux pas narrer, je veux faire ressentir ». On reproche parfois  à Denis Lavant de faire du Denis Lavant, mais ici son jeu, à l’incroyable énergie, sa voix, son corps, donnent un aspect à la fois cabotin et énigmatique au personnage de l’écrivain. Il sait en faire ressortir l’agressivité, l’exagération, l’ironie, le mépris, l’ambiguïté, le découragement et le dégoût qui l’habitent…

  Denis Lavant parvient même à en être proche physiquement, dans ses intonations, et on est ébloui par son  mimétisme.La magie théâtrale opère, et nous sommes bien en présence de Louis-Ferdinand Céline ou Destouches, c’est selon!
Emile Brami  a eu la bonne idée de choisir de très courts extraits « comme s’il s’agissait de mots, l’écriture de Céline devenant alors une langue en soi. (…..) J’ai tenu à ce qu’il n’y ait rien qui vienne de moi afin que l’on entende seulement sa fameuse « petite musique »   

  Il sait nous faire sentir le travail  exceptionnel de l’écrivain sur le modelage de la langue, sur  l’écriture musicale et le rythme. Céline avait l’obsession d’éprouver une émotion pour créer son art poétique : «Pas une syllabe au hasard, disait-il. Je me sers du langage parlé, je le recompose pour mon besoin-mais je le force en un rythme de chanson-je demeure toujours en danse. Je ne marche pas ». (…) « Je connais la musique du fond des choses… Je saurais, s’il le fallait, faire danser les alligators sur la flûte de Pan. Seulement, il faut le temps de tailler la flûte et la force pour souffler… Souvent la flûte, si légère qu’elle soit, me tombe des doigts… »

 Elisabeth Naud

 Théâtre de l’œuvre 55, rue de Clichy 75009 Paris. Du mardi au samedi à 21h, et dimanche à 15h. T: 01 44 53 88 88.  Jusqu’au 11 janvier.

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