Les Clownesses

 

 

IN MEMORIAM: c’était il y a six ans déjà l’attentat contre Charlie Hebdo…Un spectacle créé en janvier 2015

 

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Les Clownesses, un spectacle d’Olivier Lopez

Sur le plateau du théâtre d’Hérouville-Saint-Clair, plein d’un public de tout âge, un sol de plastique rouge pétant et des petites ampoules suspendues devant le rideau de fond. Au milieu de la scène, une allée légèrement surélevée face public, et au-dessus de la salle, d’autres plaques d’ampoules et une boule à facettes, comme déjà dans les petits cirques de notre enfance.
  Nous vous avions dit tout le bien qu’on  pensait  de ces clownesses, à propos d’un sketch qu’elles avaient joué à la  présentation de saison en juin dernier sur ce même plateau.  Soit une curieuse galerie de quatre personnages, tous avec un nez de clown: d’abord, Pauline Couic (Marie-Laure Bodin), une diablesse très autoritaire, doyenne et chef de troupe, Marion, filiforme, perchée sur des escarpins en mini-robe de tulle  bleu nuit (Adélaïde Langlois),  la désarmée et émouvante  Bibine, une cousine des Dechiens, fagotée dans une immonde robe grise, visiblement dépressive (Laure Deforge) et enfin, Pom, un grand Duduche, souvent travesti, à l’identité mal définie et pas très à l’aise dans sa peau (Alexandre Chatelin).
 Et cela parle, de tout et de rien, avec, en vrac: des petites misères de la vie courante, de sexe et de sodomie avec illustration bien vulgaire à coup de balai de toilettes, de la mort de Claude François électrocuté dans sa baignoire, qu’ils commentent d’un même et  beau geste collectif de fatalité.
  Elles citent La Promesse de l’aube de Romain Gary et commentent aussi la vie politique:  “François Hollande, il a avoué qu’il a échoué. Mais il avait dit: “Si j’échoue, je pars! Il est pas parti. » On évoque aussi Nicolas Sarkozy aussi. Avant de conclure d’un ton  grave, trente secondes après: “C’est bien qu’on ait parlé politique!” Elles discutent aussi d’une répétition entre comédiens qui tourne mal: “Vous êtes virés, dit la chef,  vous avez cinq minutes pour partir et vous me laissez les costumes. »
Cela chante enfin avec  cette folle et réjouissante parodie de comédie musicale américaine ou d’un jeune rocker déjanté. Ou  avec La Chanson des blés d’or, interprétée un peu à la façon des Deschiens qui, autrefois entonnaient Les Trois Cloches, le fameux tube des Compagnons de la chanson accompagnés par Edith Piaf. C’est donc à toute une tradition de cabaret, théâtre satirique et music-hall, que se rattachent ces numéros.
Bien entendu, comme dans toute apparition clownesque, même si le dialogue est fréquent entre les personnages, c’est l’expression du corps qui est  privilégiée et qui définit même les personnages. Marche, perte d’équilibre, chutes, désorientation, contorsions, etc… Chacun se définit et s’invente en jouant, en chantant ou dansant aussi.
Comme le note Hubert Godard, à propos de la  chorégraphie contemporaine “Transporté par la danse, ayant perdu la certitude de son propre poids, le spectateur devient en partie le poids de l’autre. » (…) « Ce qu’on peut nommer l’empathie kinesthétique ou la contagion gravitaire.” Et cette remarque peut s’appliquer ici au corps en mouvement  ou  presque immobile de ces personnages. A la fin, quand la pauvre Marion arrive seule et malheureuse, juste en slip noir, essayant maladroitement de cacher ses seins puis y renonçant…
  Olivier Lopez a su remarquablement réaliser un cocktail de messages, à la fois auditifs et corporels, teintés de comique et d’une cruauté parfois sordide. Mais  avec  une vision qui reste toujours poétique, oscillant sans cesse entre un premier et un second degré revendiqué et où chacun peut se retrouver. Le public en empathie et constamment sous le charme, rit presque sans arrêt, fasciné par ces moments où chaque partenaire est ici soutenu par l’autre, qu’il y ait contact physique ou non. Aucun des quatre personnages ne peut en effet exister sans le relais, ou du moins, la présence même muette de l’autre, ce qui fait bien entendu, l’unité et donc la force de la représentation.
Direction des acteurs exemplaire à plus d’un titre mais le spectacle créé il y a un an pour une petite salle, est ici joué sur un plateau sans doute trop grand, où les voix, mais c’est normal un soir de première, se perdaient parfois, malgré les micros H.F., surtout dans les petits dialogues. En fait, et au-delà de cela, le spectacle souffre d’une déficience de dramaturgie: les numéros, pour être d’une rare efficacité, n’ont pas toujours de lien, il y a des ruptures de rythme, une fausse fin et la représentation est trop longue d’une bonne quinzaine de minutes. Bref, soyons clairs, le spectacle gagnerait beaucoup  à être encore travaillé, même si les acteurs -surtout Marie-Laure Baudin- sont remarquables d’intelligence et de sensibilité, et si les fondamentaux du spectacle sont tous bien là …
 Cela dit, on rit comme rarement et cela fait plaisir même et surtout si c’était le soir de l’atroce tuerie; l’émotion a saisi tout le public qui s’est levé quand, au salut final, comédiens et techniciens du spectacle, très applaudis, ont enfilé un T-shirt, où avait été imprimée dans l’urgence la couverture du dernier Charlie…  Et là, on ne riait plus du tout!

 Philippe du Vignal

 Spectacle vu le mercredi 28 janvier 2016 à la Comédie de Caen, Théâtre d’Hérouville.

  

 


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