Les Clownesses

les-cinq-caricaturistes-morts-leurs-dessins

Les Clownesses, un spectacle d’Olivier Lopez

 

  les clownessesSur le plateau du théâtre d’Hérouville Saint-Clair, plein d’un public de tout âge, un sol de plastique rouge pétant, et des plaques de petites ampoules  suspendues devant le rideau de fond. Au milieu de la scène, une allée légèrement surélevée face public, et au-dessus de la salle, d’autres plaques d’ampoules et une boule à facettes, comme déjà dans les petits cirques de notre enfance.
  Nous vous avions dit tout le bien  qu’on  pensait  de ces clownesses, à propos d’un sketch qu’elles avaient joué à la  présentation de saison en juin dernier sur ce même plateau.  Soit une curieuse galerie de quatre personnages,  tous avec un nez de clown : d’abord, Pauline Couic (Marie-Laure Bodin), sorte de diablesse très autoritaire, doyenne et chef de troupe, Marion, filiforme, perchée sur des escarpins, en mini-robe de tulle  bleu nuit (Adélaïde Langlois),  la désarmée et émouvante  Bibine, une cousine des Dechiens, fagotée dans une immonde robe grise, visiblement dépressive (Laure Deforge), et enfin, Pom, un grand Duduche, souvent travesti, à l’identité mal définie et pas très à l’aise dans sa peau (Alexandre Chatelin).
  Et cela parle, de tout et de rien, avec, en vrac: des petites misères de la vie courante, de sexe et de sodomie avec illustration bien vulgaire à coup de balai de toilettes, de la mort de Claude François électrocuté dans sa baignoire, qu’ils commentent d’un même et  beau geste collectif de fatalité.
On cite La Promesse de l’aube de Romain Gary, et on commente aussi la vie politique:  “François Hollande, il a avoué qu’il a échoué. Mais il avait dit: “Si j’échoue, je pars! Il est pas parti… De Nicolas Sarkozy aussi. Avant de conclure d’un ton  grave,  trente secondes après: “C’est bien qu’on ait parlé politique!” Cela parle aussi d’une répétition entre comédiens qui tourne mal: “Vous êtes virés, dit la chef,  vous avez cinq minutes pour partir, et vous me laissez les costumes. »
Cela chante enfin  avec  cette folle et réjouissante parodie de comédie musicale américaine ou d’un jeune rocker déjanté.Ou  avec t La Chanson des blés d’or, interprétée un peu à la façon des Deschiens qui, autrefois entonnaient Les Trois Cloches, le fameux tube  des Compagnons de la chanson accompagnés par Edith Piaf. C’est donc à toute une tradition de cabaret, de théâtre satirique et de music-hall que se rattachent ces numéros de clownesses.
  Bien entendu, comme dans toute apparition clownesque, même si le dialogue est fréquent entre les personnages, c’est l’expression du corps qui est  privilégiée et qui définit même les personnages. Marche, perte d’équilibre, chutes, désorientation, contorsions, etc… Chacun se définit et s’invente en jouant, en chantant ou dansant aussi.
   Comme le note Hubert Godard, à propos de la  chorégraphie contemporaine “ Trans-porté par la danse, ayant perdu la certitude de son propre poids, le spectateur devient en partie le poids de l’autre (…) C’est ce qu’on peut nommer l’empathie kinesthétique ou la contagion gravitaire”. Et cette remarque peut s’appliquer ici au corps en mouvement  ou  presque immobile de ces personnages, comme à la fin, quand la pauvre Marion arrive seule, malheureuse, juste en slip noir, essayant maladroitement de se cacher les seins puis y renonçant…
   Ce qu’a su remarquablement faire Olivier Lopez, c’est réaliser un cocktail de messages, à la fois auditifs et corporels, teintés de comique et de cruauté parfois sordide,  avec  une vision qui reste toujours poétique, oscillant sans cesse entre un premier et un second degré revendiqué, et où chacun peut se retrouver. Le public en empathie et constamment sous le charme, rit presque sans arrêt, fasciné par ces moments où chaque partenaire est  ici soutenu par l’autre, qu’il y ait contact physique ou non. Aucun des quatre personnages ne peut en effet exister sans le relais, ou du moins, la présence même muette de l’autre, ce qui fait ,bien entendu, l’unité, et donc la force  de la représentation.
  La direction des acteurs est exemplaire à plus d’un titre mais le spectacle créé il y a un an pour une petite salle, est ici  joué sur un plateau sans doute trop grand, où les voix, mais c’est normal un soir de première, se perdaient parfois, malgré les micros HF, surtout dans les petits dialogues. En fait, et au-delà de cela, le spectacle souffre d’une déficience de dramaturgie: les numéros, pour être d’une rare efficacité, n’ont pas toujours de lien, il y a des ruptures de rythme, une fausse fin et  la représentation est trop longue d’une bonne quinzaine de minutes. Bref, soyons clairs, le spectacle gagnerait beaucoup  à être encore travaillé, même si les acteurs – surtout Marie-Laure Baudin- sont remarquables d’intelligence et de sensibilité, et si les fondamentaux du spectacle sont bien là …
 Cela dit, on rit comme rarement, et cela fait plaisir même et surtout si c’était le soir de l’atroce tuerie; l’émotion a saisi tout le public qui s’est levé, quand, au salut final, comédiens et techniciens du spectacle, très applaudis, ont enfilé un T-shirt, où avait été imprimée dans l’urgence la couverture du dernier Charlie…  Et là, on ne riait plus du tout!

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle vu le mercredi 28 janvier à la Comédie de Caen, Théâtre d’Hérouville.


  

 


Pas encore de commentaires to “Les Clownesses”

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...