Standards, chorégraphie de Pierre Rigal

std-p6Standards chorégraphie de Pierre Rigal

«Quand on se demande pourquoi certains sont prêts à tuer pour des frontières, des croyances, ou des symboles, on dessine des p’tits bonshommes», n°1178 de Charlie Hebdo, du 14 janvier 2015, un journal de résistance à la connerie humaine.
Pierre Rigal, qui questionne ici la notion d’identité, lui, ne dessine pas, mais réalise une chorégraphie pour des artistes qui dansent sur la projection, au sol, du drapeau tricolore. Pendant une heure, huit danseurs de hip-hop ont l’emblème français comme paysage de jeu. Le spectacle, créé en 2012, prend, bien sûr, une autre dimension aujourd’hui, puisqu’il aborde, à partir d’un symbole collectif, la question d’une vision commune selon des standards communs: celle de l’appartenance à une nation  avec le devoir se conformer à ses règles, nation fondée sur l’idée de liberté, et que des extrémistes religieux cherchent à détruire.
Le spectacle est repris dans un lieu significatif: le Musée de l’histoire de l’immigration, ouvert en 2007, anciennement Musée des colonies, qui avait été inauguré en 1931 pour l’Exposition coloniale, et dont les fresques de l’imposante salle des fêtes illustrent la mission  «civilisatrice» de la France.
 Dans une première partie, les danseurs cherchent, individuellement ou collectivement, à s’extraire de ce rectangle au sol, qui les bride et suivent, avec minutie, le rythme de la musique originale de Nihil Bordures. Puis, ils vont changer leurs repères de jeu, et utilisent séparément les trois morceaux de tapis de danse  constituant le drapeau tricolore. Ils s’enroulent dedans, s’amusent avec, forment des sculptures mouvantes  avec  précision, et créent des figures d’une belle poésie.
Pierre Rigal propose ici un travail exigeant, avec une multitudes d’images que chacun peut interpréter à sa façon, notamment quant au sens et à la valeur de ce drapeau, symbole national de plus en plus malmené aujourd’hui.

Jean Couturier

 Musée de l’Histoire de l’immigration, Paris les 23, 24 et 25 janvier.

www.pierrerigal.net

    


Archive pour janvier, 2015

Dezafi

Dezafi de Frankétienne, adaptation et mise en scène de Guy Régis Jr.

 

c3a113c864ae551a39557b17818dd12d« La culture est debout », déclarait Frankétienne à la télévision, montrant sa bibliothèque adossée au seul mur préservé de sa maison qui avait été éventrée par le tremblement de terre de 2010, en Haïti.
Une parole à la hauteur de son œuvre littéraire : contre vents et marées, contre dictateurs et tyrans, l’un des plus grands écrivains de la Caraïbe n’a cessé de dénoncer l’oppression et les folies du pouvoir des Duvalier. En 1975, il publie Dezafi, premier roman écrit en créole, qu’il traduira lui-même en français, sous le titre Les Affres d’un défi.
Ce livre flamboyant, à la langue finement ciselée, raconte la révolte du peuple contre Zofer, un dictateur cruel qui, avec l’aide de Saintil, un prêtre vaudou,  a assujetti le peuple en le transformant en une troupe de zombis.
Dans un récit-puzzle, où le symbolisme vaudou croise une poésie ardente, l’amour de Sultana, la fille de Zofer, pour Clodonis, va sauver l’humanité. Grâce à un grain de sel, seul élément capable de mettre fin à cette zombification, Clodonis va ouvrir les yeux du peuple et prêcher la révolte. Le partage du sel aura lieu, c’est à dire l’avènement de la liberté.  Haïti, on le sait, fut, en 1804, la première république noire indépendante, avant de sombrer dans l’horreur deux siècles durant.
On sait gré à Guy Régis Jr., auteur et directeur de la compagnie haïtienne Nous théâtre, de nous  faire  connaître la prose éruptive et déconcertante de Frankétienne, dont l’oralité évidente convient bien au théâtre. Sur le plateau, dans le noir, un chœur de zombis martèle des mots ésotériques. Ses incantations s’accompagnent de cris et piétinements. Il y est question de branches entremêlées, de partage du sel, de rats, et de ventres creux.
Une lumière  parcimonieuse laisse entrevoir des corps scandant des formules en créole, donc difficiles à saisir pour nous,  mais le plus souvent en français, d’où émergent des expressions de toute beauté  : «Mes oiseaux mal servis par des ailes déplumés »,  « Je titube dans la mouvance des sables »…
Mais le spectacle en offre seulement des bribes et, au lieu de développer une intrigue, aussi décousue fût-elle ( comme dans le roman), il fait surtout la part belle  au travail corporel. Lors des quelques scènes dialoguées, on ne distingue guère, dans la pénombre, les enjeux dramatiques entre les personnages, et le public, même curieux de découvrir le théâtre haïtien, reste donc sur sa faim, mais on découvre, malgré tout, un de ses  grands écrivains…

 Mireille Davidovici


Le Tarmac, 159 avenue Gambetta, 75020. T. 01 43 64 80 80. Jusqu’au 24 janvier  www.letarmac.fr

Le texte est publié aux éditions Vents d’ailleurs (2010)

 

The Haunting Melody

The Haunting Melody (La Mélodie fantôme) conception et mise en scène de Mathieu Bauer

 Un décor de studio d’enregistrement,  simple, fonctionnel, avec, à jardin, une forêt de pupitres et, à cour, un rideau qui ouvre sur la jungle des sons s’étendant hors-champ. Là, réunie pour une longue journée, rythmée par les aiguilles de l’horloge, une équipe de musiciens, une chanteuse classique, et deux comédiens réalisent la bande-son d’un film d’horreur, sous la direction du réalisateur (Mathieu Bauer) qui  se trouve vite débordé par ce qui se passe entre les prises, car chacun entretient un rapport intime avec la musique.
Les intérêts divergent : l’ingénieur du son ((Thomas Blanchard) capte les bruits de la nature, de la ville et des objets; la chanteuse (Pauline Sikirdji), tombée sous le charme romantique de Mahler, fredonne ad libitum sa symphonie en D mineur,  ou l’air de Chérubin des Noces de Figaro ; le comédien (Matthias Girbig) ne jure que par les tubes de variétés, qu’il enchaîne avec talent, en changeant de tessiture comme de chemise. L’actrice (Kate Strong) cherche, tout au long du spectacle, l’air d’une chanson qui lui trotte dans la tête… et va jusqu’à s’adresser aux spectateurs pour qu’ils lui suggèrent des titres.
Les acteurs enregistrent les dialogues du film dans la cabine, accompagnés du bruiteur qui,  pour simuler le massacre de l’héroïne dans un cimetière, torture au couteau des choux et des salades et balance des chants de grillons en bruit de fond. Ambiance gothique! Pendant cette séance de post-production, un conflit souterrain oppose le réalisateur et le compositeur, à propos du statut du son par rapport à l’image.
Mais l’essentiel du spectacle réside dans la traque et l’analyse des sons qui composent notre environnement sans qu’on y prête attention. Le studio d’enregistrement devient une véritable caisse de résonance, habitée par des musiques en tous genres, des bruitages, des paroles … Au risque d’une joyeuse et salutaire cacophonie.
Pour cette exploration, sont convoqués des penseurs comme Peter Szendy, Roland Barthes et Luigi Rossolo-, aux  paroles mises en musique. Notamment, le beau texte de Roland Barthes, tiré de L’Écoute (in L’Obvie et L’Obtus), scandé en anglais par Kate Strong maissurtitré en français, tandis que l’orchestre se déchaîne derrière la vitre du studio : « Entendre est un acte physiologique, écouter est un acte psychologique. (…) L’enfant, l’amoureux écoutent les pas de qui s’approche et qui sont peut-être les pas de la mère ou de l’être aimé… ». Peter Szendy, dans La Philosophie dans le juke-box, cite Theodor Reick, disciple de Freud,  qui, « contrairement à tant d’autres psychanalystes, aura tenté de penser la place de la musique dans les mécanismes inconscients. La mélodie revenante, donc, comme un fantôme qui viendrait nous hanter. Ou comme un ver, un virus d’oreille qui ne cesserait de se reproduire en nous. »
C’est de cette réflexion qu’est né, semble-t-il, le concept du spectacle: l’obsession de la musique qui hante chacun des personnages : à chacun « la bande son de sa propre vie », comme dit l’un d’eux. On prend plaisir à écouter les musiques, les sons et les bruits qui surgissent, entremêlés : airs d’opéra, lieders, ritournelles de Dalida, Kate Bush, Johnny Hallyday,  musique de film de Nino Rota, pépiement d’oiseaux et coassement de corbeaux…
Notre oreille est sur le qui-vive, sollicitée tout au long du spectacle qui peine cependant à trouver sa forme, les séquences se succèdent sans cohérence dramaturgique, et les dialogues sans grande vigueur s’éternisent, à force de vouloir trop en dire… La quête insistante de Kate, à la recherche de sa mélodie fantôme, finit par agacer. Dans  ce tohu-bohu sonore, le public, entraîné dans les méandres d’un discours complexe, finit par perdre pied. Le temps, au cadran de l’horloge, s’écoule lentement.
Dommage, car tous les ingrédients et les talents sont rassemblés ici autour de Mathieu Bauer, à qui l’on doit la programmation du Nouveau théâtre de Montreuil qui fait une large place à la musique et qui invite le public à explorer nos territoires sonores, avec des films, des ateliers bande-son et chanson, pendant la durée d’exploitation de The Haunting Melody. A la marge du spectacle, un parcours d’installations sonores a été réalisé par les élèves de l’école des Arts appliqués Duperré, et  ceux du lycée Léonard de Vinci, où on enseigne les métiers du bois.
Le Nouveau Théâtre de Montreuil s’associe aux représentations du Dieu Bonheur, en l’intégrant à son parcours Mesure pour  mesure, temps forts de théâtre musical .

 Mireille Davidovici

 

 Nouveau théâtre de Montreuil T. 0148704890, jusqu’au 14 février  ; www. nouveau-theatre-montreuil.com

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Nos Serments

Nos Serments (très librement inspiré de La Maman et la putain) de Jean Eustache par la compagnie L’In-Quarto de Guy-Patrick Sainderichin et Julie Duclos, mise en scène de Julie Duclos

 la maman et la putain  Le film-culte (1973) de Jean Eustache (qui s’est suicidé huit ans plus tard), avec Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont, Isabelle Weingarten et Françoise Lebrun,  avait déjà inspiré un remarquable spectacle de Jean-Louis Martinelli en 1990.
    C’est ici un peu la même histoire: François, intello sans le sou, vit avec Mathilde qui a une boutique de vêtements, puis devient l’amant d’Esther, avant de  rencontrer une belle et jeune infirmière polonaise, Oliwia.
Comme chez Jean Eustache,  ils vont essayer de refuser le schéma classique du trio amoureux, et faire en sorte que cela se passe au mieux… Les deux jeunes femmes acceptent ou tolèrent cette situation, mais François partira finalement vivre avec Oliwia, et Esther  en restera désespérée.

   Il y a aussi, autre pion dans ce jeu amoureux, Gilles, le meilleur ami et confident de François, qui a ensuite une liaison avec Esther. Plus tard, François et Oliwia vivront ensemble, auront un enfant mais elle partira avec un autre homme.
 “ Le souvenir et la trace du film a servi d’impulsion à l’écriture, dit Julie Duclos. Nos personnages,  avant de se déployer librement à leur façon, ont été initialement convoqués  par ceux du film ».  En 2011,  elle avait déjà conçu Fragments d’un discours amoureux, avec cinq acteurs, dans un dispositif scénique qui inclut de la vidéo. Et, l’an passé, elle avait déjà expérimenté, avec le même groupe d’acteurs, Masculin/Féminin, une sorte d’atelier/laboratoire. Une étape de travail de Nos Serments avait été présentée en mai dernier au théâtre de Vanves.
  Il était intéressant d’aller voir ce qu’une bande de jeunes acteurs  pouvait faire du scénario et des dialogues de ce film mythique, sorti alors qu’aucun d’entre eux n’était évidemment déjàné. (Les années nous viennent sans bruit, disait Ovide: Jean Eustache aurait 76 ans et pourrait donc être leur grand-père…)
  Sur  la scène, une sorte de studio de cinéma, intelligemment conçu par Paquita Milville, avec nombre de projecteurs sur pied, figurant un logement de jeunes gens à Paris où, comme cela se faisait dans les années 70, il y a juste un lit à même le sol, un canapé, une table de travail et quelques chaises.  Avec une référence permanente au cinéma: un décor de  salon est posé au fond, et, sur un écran central, sont projetées des scènes en extérieur avec les mêmes personnages. Rappel évident des moments du film de Jean Eustache qui se passent au Flore et aux  Deux Magots, célèbres cafés de Saint-Germain-des-Près, ou à l’hôpital Laennec.
   Dès le début, on voit que Julie Duclos, à peine sortie du Conservatoire, n’est pas n’importe qui et qu’elle sait diriger ses acteurs: Maëlle Gentil, David Houri, Yohan Lopez, Alix Riemer, particulièrement juste, et Magadelana Malina, qui a, elle, quelques problèmes de diction. Mais tous très présents et crédibles; ils se connaissent visiblement bien, sont très à l’aise sur le plateau et semblent habiter cet espace depuis des mois.
Julie Duclos a compris qu’il ne valait mieux pas imiter le jeu distancié de Jean-Pierre Léaud qui avait fait son succès au cinéma, et a su donner une véritable unité d’interprétation à ce spectacle de croisements amoureux, où les personnages vivent, des “temps superposés ». « Du seul fait, dit Gaston Bachelard, qu’ils n’ont pas les mêmes principes d’enchaînement, le temps pensé et le temps vécu ne peuvent être posés comme naturellement synchrones”.

 Ils semblent être en effet en constant décalage, à la fois temporel et spatial, et cela, la jeune metteuse en scène sait très bien le rendre. Si bien que l’on est tout de suite pris, pendant, disons, une petite heure, seulement à cause de la faiblesse évidente du texte, faiblesse qui  s’accentuera encore plus.  Sans doute, il n’y a pas tromperie sur la marchandise, puisque le titre annonce: “très librement inspiré de La Maman et la putain! Les dialogues de Jean Eustache étaient certes prolifiques et on sait qu’il était des plus exigeants, quant à leur  respect  par les comédiens… (Ce sont de lointains souvenirs, puisque le film n’est pas trouvable en DVD pour des raisons de droits d’auteur).
Ici, ce dialogue/bavardage, (visiblement élaboré à partir d’improvisations  sur la base d’un texte connu: une véritable manie aujourd’hui chez les jeunes metteurs en scène!), frise souvent le degré zéro de l’écriture, mal adaptée à la dramaturgie proposée.
Comme ces jeunes acteurs sont sympathiques et efficaces, on ne s’ennuie pas vraiment mais… cette première partie n’en finit pas, même si on a l’occasion de s’aérer un peu, au sens figuré et au sens propre, grâce à quelques bouts de film tournés dans les rues de Paris, et pour une dernière et longue scène dans un café, quand François retrouve  Oliwia, plusieurs années plus tard …
Mais l’éternité, c’est long, surtout vers la fin, comme dirait Alphonse Allais, et cette  première partie dure quand même plus d’une heure et demi! Arrive donc ce qui devait arriver: après l’entracte, la salle se vide d’un tiers des spectateurs, excédés par ce dialogue des plus faiblards; puis on doit revenir, mais pour quarante minutes seulement. Cherchez l’erreur…
   En fait, tout se passe, comme si Julie Duclos s’était fait d’abord plaisir et avait voulu suivre de trop près le modèle eustachien! En oubliant, erreur dramaturgique évidente, que le dialogue de théâtre n’est pas celui du cinéma, même si elle fait assez habilement l’aller et et retour entre image scénique et image filmée...
  Que faire maintenant que le spectacle est construit!  Supprimer cet entracte, et resserrer l’ensemble d’au moins   trente minutes? Mais Julie Duclos ne le fera pas: cela suppose trop de travail  avec ses acteurs et techniciens… Le spectacle, malgré ses qualités, restera donc à l’état de projet intéressant mais pas vraiment abouti. Dommage!
  Alors, y aller ou pas? Oui, pour cette brochette de jeunes  comédiens, à la belle présence, bien dirigés et  que l’on a vraiment plaisir à voir jouer. Non, à cause d’un  texte trop pauvre, que Julie Duclos  a voulu homogène, mais qui ne fonctionne pas sur la durée.
C’est une  bêtise de croire que le discours au théâtre peut agir comme un principe d’unité, même et surtout quand il est “très librement inspiré” et, en plus, comme ici d’un film-culte. On aurait dû apprendre cela (voir Molière, Marivaux, Beaumarchais, Lesage, etc…) à Julie Duclos et à ses amis, quand ils étaient élèves au Conservatoire national, sous le règne de Daniel Mesguisch.  Message transmis à Claire Lasne-Darcueil, qui lui a succédé, pour qu’elle améliore sérieusement les choses; il s’agit d’un enseignement dispensé dans  une école nationale supérieure…
 Voilà, vous êtes prévenus,  donc, à vous de choisir…

 Philippe du Vignal

 Théâtre de la Colline jusqu’au 14 février.
 

 

Festival On y danse

Festival: On y danse, 21ème édition

 Le Centre Wallonie-Bruxelles possède, au cœur de Paris, à côté du centre Georges Pompidou, un lieu de spectacle avec une  programmation cinéma, et peut  donc se faire l’écho du travail des artistes, toutes disciplines, confondues, issus de la Belgique francophone. On sait qu’en matière de danse, ce pays est le berceau d’un important courant. Tous les ans, pendant dix jours, de jeunes danseurs sont  invités  à dévoiler leur univers, leur style, leur être-au-monde, inscrits dans un paysage chorégraphique d’une grande diversité.

 Modern dance chorégraphie de Johanne Saunier

 C’est à un véritable marathon que se livrent trois danseuses (dont la chorégraphe) emportées par le rythme de Fast track, ou le simulant, quand le silence s’installe. Mais bientôt, des temps morts dévorent la danse, les corps se relâchent, se débattent, se tordent, menacés d’inertie, sans jamais tomber pourtant, sans jamais capituler.
Puis le tempo les ranime de plus belle. Une corde élastique, tendue en travers, aux tiers du plateau, délimite l’espace, créant une sorte de coulisse à vue, et a aussi pour fonction de faire rebondir et renvoyer les interprètes vers les spectateurs.
Bâtie sur un morceau de l’album We want Miles (1981), la chorégraphie épouse la musique de Miles Davis avec minutie. Mais on regrette que les costumes soient aussi peu flatteurs. Johanne Saunier, issue de la compagnie Rosas d’Anne Teresa de Keersmaeker, a créé sa propre structure, et, quand elle ne produit pas ses spectacles, collabore à de nombreux projets théâtraux ou musicaux.
Elle travaille souvent avec le compositeur Georges Aperghis, et a imaginé ici, avec Modern dance,  un spectacle d’ une grande  précision et d’une grande simplicité, où la danse prime, qui met en lumière la virtuosité de chacune des interprètes. Mais on peut dire, comme Paul Valéry l’a si bien exprimé : «  Je croyais que les pieds de la danseuse savaient seulement dessiner,  je vois aussi qu’il savent penser, et même écrire. »
Une artiste à suivre.

 Mireille Davidovici

Centre Wallonie-Bruxelles, 46 rue Quincampoix, 75004 Paris. T: 01 53 01 96 96, jusqu’au 31 janvier; au programme : Double de Nono Battesti ; Hérétiques de Ayelin Parolin et S620 de Claudio Bernardo.
info@cwb. fr

http://www.dailymotion.com/video/xw1cc3 

 

 

 

 

Le Paris des Femmes

 

Le Paris des Femmes

6598bdu00a9f-mantovaniC’est la quatrième édition de  ce Paris des femmes au Théâtre des Mathurins. Véronique Olmi, Michèle Fitoussi et Anne Rotenberg, directrices artistiques de ce festival, passent ainsi des commandes d’écriture sur un thème  imposé à  neuf auteures. Mais le texte ne doit pas excéder trente minutes et est mis en espace, par des  professionnels qu’elles sélectionnent chaque année.
En 2015, le thème:  le meilleur des mondes, à prendre au sens que l’on veut : au pied de la lettre, ou   comme l’entend Adlous Huxley… Furent ainsi  sélectionnées: Nina Bouraoui, Sedef Ecer, Anne Giafferi, Stéphanie Janicot, Nathalie Kuperman, Amélie Nothomb, Lydie Salvayre, Samira Sédira et Lucy Wadham. Pour   mettre en espace  leurs textes:  Jean-Philippe Puymartin, Eric Massé et Michel Vuillermoz, sociétaire de la Comédie Française.
Ce 10 janvier, c’est  Éric Massé qui  dirige d’abord Parfaite de Lucy Wadham, romancière britannique, auteur du best-seller The secret life of France. Une mère retrouve son fils après plusieurs années de séparation, mais cet  enfant de bonne famille qui prenait des médicaments, a dû partir loin de son entourage familial qu’il ne supportait plus. Elle le découvre, vivant du minimum dans une ferme, cultivant des légumes bio, et dont la compagne  est enceinte.
L’intrigue a quelque chose de classique et son auteur n’a pas l’habitude de l’écriture dramatique: trous d’air dans le texte et manque de rythme,  et même beaucoup de légèreté. Mais le principe de la mise en espace, c’est uen fois de plus prouvé,  ne rend service à personne : les comédiens, texte à la main, s’empêtrent avec un accessoire! Visuellement, cela n’a pas grand sens, et on n’est donc qu’à moitié au théâtre. Quand un texte est bon, la lecture  à la table est suffisante, mais…certainement moins spectaculaire et attirante !
   Puis c’est au tour de Tu honoreras ton père et ta mère de Samira Sédira qui nous avait touché au cœur avec son roman L’odeur des Planches (voir Le Théâtre du blog).  La pièce résonne avec la récente actualité! Un jeune homme  part faire le djihad et croit fort à cette croisade pour le meilleur des mondes. Ses parents, au courant de son projet, ne l’ont jamais cru vraiment capable de passer à l’acte, mais là, il est décidé. Au dernier moment, il ne s’en sent plus capable et  n’embarquera pas,.
Mais voilà: déserter a un prix: il doit impérativement trouver un remplaçant, sinon, on le tuera. Il se tourne  alors vers ses parents… Ici, cela fonctionne beaucoup mieux, avec un texte bien découpé, parfois glaçant,  même si le public, plutôt âgé et bourgeois, rit de manière surprenante. Les acteurs,  dont Delphine Rich qui interprète la mère, s’en sortent bien. L’écriture de Samira Sédira est vive; l’écrivaine joue avec un sujet grave mais n’hésite pas à mettre de petites touches d’absurde, de cynisme, voire de comique  sans pourtant jamais les installer.  Sur la demi-heure, les évènements s’enchaînent, et  il y a donc une véritable construction dramaturgique.
Puis vient enfin, Otages de Nina Bouraoui, sobrement interprété par Christine Citti; elle a une belle présence et incarne Sylvie Meyer, une chef d’équipe d’une usine en crise.  Son lui patron demande de dresser une liste des employés « pas suffisamment sérieux », pour qu’il puisse les licencier! Mais elle craque et le séquestre.
On assiste à son témoignage devant ce qui semble être un tribunal. Belle tension et forte montée dramatique  dans un dispositif libérant Christine Citti, qui donne ici le meilleur d’elle-même et déclenche notre émotion. Tout est fait pour que nous comprenions son geste et les étapes qui l’y ont menée.

Ce Paris des Femmes est une bonne initiative, même si on comprend mal pourquoi on fait cette proposition d’écriture seulement à des femmes. Il y a de belles écritures au fur et à mesure des éditions, et l’opération semble gagner en ouverture, puisque les organisatrices font moins maintenant appel à leurs seules relations, pour choisir leurs auteures…
Cela dit, ces mises en espace ne rendent pas toujours le meilleur service aux textes et aux acteurs, mais comment faire autrement…  si on veut  générer des recettes de billetterie!

Julien Barsan

Quelque part au cœur de la forêt

Quelque part au cœur de la forêt : La Belle et la Bête, texte de Claude Merlin, mise en scène de Claude Buchvald

DSC08835Sur un joli texte aérien de Claude Merlin, c’est un spectacle tout public à partir de sept ans, d’une poésie pétillante, dont les mots exercent leur pouvoir enchanteur sur tous les enfants que nous sommes restés,  car la Belle change ici sa vêture de princesse pure,  pour enfiler, entre autres, une robe d’aube, puis une autre de vent, enfin, une troisième de soleil.       
   Et les regards émerveillés voient se succéder les métamorphoses colorées de la Bête, créature  énigmatique, sous l’emprise d’un sort funeste dont elle  saura se dégager patiemment, grâce à la fidélité régénératrice de la Belle.   le public a rendez-vous avec  de nombreux animaux et le dieu Pan, habillés de costumes féériques, et portant des masques inquiétants imaginés par Sabine Sigwalt.
  Laurène Brun mime les oreilles de l’âne, avec un sens farceur de l’évocation et un humour serein, en faisant tomber ses mains levées autour de la tête, de gauche à droite, comme un animal humble mais éloquent. La comédienne juvénile, aux longs cheveux blonds lâchés, incarne la Belle avec un plaisir visible: la Bête, à ses côtés, a d’abord la voix grave et effrayante de celui que l’on ne veut pas voir,  si grande est la terreur supposée de cette vision monstrueuse.
Le contrat entre la Belle et la Bête: la première ne doit jamais croiser le regard de la seconde. Mais, peu à peu,  la Bête s’approche de la Belle, déguisée et grimée, et quand la Bête est blessée, c’est la Belle qui soigne cette victime singulière. Quand le père de la Belle tombe malade, elle se rend à son chevet, et abandonne la Bête qui  par erreur, croit ce départ définitif. Or, la Belle, portée par un élan salvateur, revient avec toute l’attention amoureuse qu’elle porte intimement à cette figure étrange et mystérieuse, dont elle sait transcender la prétendue laideur.
La Bête se dévoile enfin en beau jeune homme (Nelson-Rafaell Madel) 
et  compose, avec son instrument  et  sa voix, « une matière vibrante, dit Claude Buschwald,  qui suscite  notre la mémoire la plus ancienne, qui va jusqu’au cœur de l’enfance, et peut-être à l’origine du monde ». Cet univers sonore, à connotation grave, profonde et tellurique, tel que l’a conçu Yves Collet, est enchanteur: près de vieux troncs d’arbres, et de colliers de lianes végétales, mariage subtil de matières et de couleurs, il diffuse sa chaleur, entre la présence entêtante du bois et la fraîcheur de quelques fleurs.                            
  Comme dans le jardin d’un paradis perdu, tout juste près de renaître.

 Véronique Hotte

Le Grand Parquet, jusqu’au 1er février. T : 06 98 03 60 80

Animal(s)

Animals, « deux pièces zoologiques » en un acte, La Dame au petit chien et Un mouton à l’entresol d’Eugène Labiche, mise en scène de Jean Boillot, musique  de Jonathan Pothier

  Eugène Labiche (1815-1888) a écrit quelque 174 pièces dont 164 retrouvées,  dont quatre ou cinq, de sa seule plume, et les autres au sein d’un collectif, comme on dirait maintenant (d’abord sous un pseudo: Paul Dandré),  de dialoguistes et scénaristes, dont Auguste Lefranc, Marc-Michel, et un copain de jeunesse, Alphonse Leveaux !!!  dit, pour faire moins drôle, Alphonse Jolly…    
  En fait, ce sont toujours un peu les mêmes pièces d’Eugène Labiche que l’on joue. Mais Jean Boillot a eu la belle idée d’en monter deux d’un acte mais ensemble, l’une assez peu représentée : La Dame au petit chien (1863) et  et l’autre, Un Mouton à l’entresol (1875) puis  Eugène Labiche décida, deux ans plus tard, de ne plus écrire. Toutes les deux sont marquées au sceau de l’amertume (il ne réussit jamais à être joué à la Comédie-Française de son vivant!) et d’une vision pessimiste de l’humanité où personne, bourgeois, domestique, artisan…ne vaut  grand-chose, et où l’argent et le sexe mènent le  bal . 
  NEST_Animals_012015_photo_Arthur_Pequin_MG_0289Dénominateur commun : le parasitisme comme mode de vie dans la société bourgeoise. Dans La Dame au petit chien,  Roquefavour, un jeune artiste peintre, couvert de dettes, propose à M. Fontenage, son créancier, de lui confier ses quelques meubles en gage.
Bien entendu, le jeune homme est assez  rusé (il a en plus une petite pratique du droit civil, ce qui est toujours utile!) pour profiter à son tour de la naïveté de M. Fontenage (Philippe Lardaud) qui, lui, n’a aucun scrupule à pratiquer des taux d’emprunt exorbitants.
Vieille fable de l’arroseur arrosé: Roquefavour continue à profiter de sa chambre, même si elle n’est plus à lui : «C’est admirable ! dit-il, cyniquement. Pas de loyer à payer (…) J’ai un logement, et pas de domicile ». Il n’hésite pas à profiter des bons repas de la maison, et Julie, la gentille bonne (Nathalie Lacroix) et Joseph, le brave valet (David Maisse) vont s’occuper ( contre un peu d’argent quand même) de ravauder ses vêtements en piteux état, et, bien entendu, tour à tour flatteur, pleurnicheur, il n’hésite pas une seconde à séduire cette  dame au petit chien, Ernestine  Fontenage ( Isabelle Ronayette) qui n’attend que cela…

  NEST_Animals_012015_photo_Arthur_Pequin_MG_0875Les bourgeois d’Un Mouton à l’entresol ne valent pas mieux, Monsieur et Madame Fougalas (David Maisse et Nathalie Lacroix), ont engagé Marianne, une bonne (Isabelle Ronayette) et un valet, Falingard (Guillaume Fafiotte). M. Fougalas a exigé qu’il soit marié, de façon à avoir, comme c’était souvent la règle, un sexe à disposition, sans avoir d’histoires.
Mais ce Falingard a menti trois fois : il n’est pas du tout bossu, n’est pas marié avec Marianne, et n’est pas valet.
C’est une espèce de chercheur amateur, assez  fou, qui veut faire des découvertes à base de produits chimiques sur le tournis du mouton, et qui  se livre à de curieuses expériences  de traitement sur les animaux. Résultat : un cheval, une perruche, un mouton y passeront, sans qu’il en ait le moindre remords…

  Les personnages de ces deux pièces, au titre évocateur avec ces mots: petit chien et mouton, sont aussi en fait obsédés par leur propre corps, et par une sorte, disons d’humaine animalité, tous mus par des pulsions, d’abord sexuelles, conscientes ou non mais permanentes, et satisfaites ou non. Gérées bien entendu (voir Michel Foucault) par des normes et des dispositifs de contrôles érigés  en faveur du désir masculin. Avec l’accord tacite des épouses ou  maîtresses attitrées (qui sont souvent d’ailleurs les deux et qui n’hésitent pas de leur  côté,  à déjouer le phallocratisme, et à se trouver un ou plusieurs amants  parmi les plus proches et/ou les meilleurs amis de leurs maris. Où pourraient-elles  les trouver ailleurs que dans le cercle familial?
Quant aux domestiques,  ils sont de la même  veine que leurs maîtres; les bonnes acceptent volontiers de passer à la casserole, surtout quand il y a quelques gros billets à la clé… Le mariage, institution sacrée, est donc sauvé, grâce à cette construction instable : on peut tromper l’autre mais attention, il y a des règles non écrites mais bien réelles à observer, dont évidemment le secret, même s’il est de Polichinelle…

 Le corps, chez Eugène Labiche, est un corps sans cesse mu comme par une pulsion impossible à  maîtriser. Et Eugène Labiche, préfigure curieusement (vous y allez quand même un peu fort, du Vignal!), à peine vingt ans avant, les expériences  de la danseuse Loïe Fuller, issue -tiens tiens ! -du vaudeville américain…Et préfigure aussi bien entendu,  les acrobaties du corps burlesque, cinquante ans plus tard, celui de Charlie Chaplin, d’Harold Lloyd, ou de Buster Keaton sur sa General… Courses pour s’enfuir ou du moins échapper au regard, courses pour posséder le corps de l’autre, mobilité physique due à des pulsions physiologiques, voire à des états de conscience oubliés: tout le monde ne cesse de courir et/ou de dissimuler son corps: aucune de ces marionnettes imaginées par Eugène Labiche, véritable précurseur, n’échappe à la règle, et leur corps devient alors même comme une petite scène sur la plus grande.
« Le corps est ici au centre même de l’art de l’acteur,  comme le dit Jean Boillot,  le corps désirant, exubérant, le corps, siège de la contradiction entre le désir et la volonté (est) un corps symptôme ».  Et chez Eugène Labiche, cela passe aussi par le chant, et par la voix, avec, parfois,  des engueulades au dialogue inaudible, véritable partition vocale dont le sens est tout entier dans la profération
Même si, et surtout, aucun de ce personnage ne suscite ici la moindre sympathie. Les maîtres sont veules, flatteurs, cupides, incapables de la moindre générosité, et quand ils donnent quelque chose, il y a a toujours chez eux une arrière-pensée. Mais leurs domestiques, hommes comme femmes, ne valent pas mieux : tout aussi veules, cyniques, arrivistes au petit pied, ils n’hésitent pas, comme leur maîtres, à considérer toute femme comme un proie sexuelle,  si l’occasion se présente.
Bref, tous les coups sont permis et, comme le dit très justement,  le dramaturge Olivier Chapuis, il y a ici, (mais surtout dans  Un mouton à l’entresol, une pulsion de mort qui envahit tous les personnages qui ne semblent plus rien maîtriser de leur vie personnelle, dans ce jeu de massacre téléguidé, avec  une certaine gourmandise, par Eugène Labiche.

  Ce qui fait toute la force et l’intelligence de ce spectacle, c’est d’abord la belle idée d’avoir couplé ces deux pièces qui traitent du même thème intemporel: le parasite, le pique-assiette, s’installant dans un logement. Ce genre de personnage a toujours fait les délices du théâtre et du cinéma depuis les Grecs du Vème siècle. mais une autre belle idée est aussi d’avoir fait alterner les rôles de maîtres et domestiques entre les deux pièces.
Jean Boillot a su donner le rythme et la couleur indispensables à ces deux pièces, en gardant la noirceur et  cynisme de ses personnages: “Je l’avoue, dit Fougalas, j’ai un faible pour les femmes de chambre… mariées… C’est pour cela que je recommande toujours aux bureaux de placement de ne m’envoyer que le mari et la femme… c’est plus moral… et plus commode… Pas de chaîne, pas d’ennuis, pas de mobiliers à donner…”.
On est bien ici dans l’univers d’Eugène Labiche, mais légèrement distancié, comme dans cette remraquable Affaire de la rue de Lourcine qui avait autrefois révélé Patrice Chéreau. Avec une scénographie très futée de Laurence Villerot, à mi-chemin entre réalisme et onirisme,  où un gros canapé trois places devient un véritable outil de jeu, et où le mur du salon assez neutre dans la première pièce, s’abat d’un seul coup pour devenir le tapis en peluche violette garanti polyester du Mouton est à l’entresol, tandis que se dresse un mur couvert de tableaux hideux, de trophées de chasse et autres étagères à bibelots immondes, du genre  statues nègres en faux ébène.
Mais ici, les portes  aux seuls montants de tubes carrés de fer, ne claquent pas: on est à la fois dans le dedans et le dehors. Bien vu. Tout le monde  peut observer tout le monde qui est aussi observateur…

  Côté direction d’acteurs,  Jean Boillot sait faire; c’est un parfait sans faute: aucun dérapage, aucune vulgarité: tout est impeccable, et il y a une belle unité de jeu, à la fois textuelle et physique. Guillaume Fafiotte, Philippe Lardaud, David Maisse, Nathalie Lacroix et, en particulier, Isabelle Ronayette, font un travail remarquable.
Côté bémols, c’est le cas de le dire! la musique, au piano à programmation électronique, trop forte et  donc un peu estouffadou, couvre les voix dans les chansons, mais cela devrait vite être mis au point; par ailleurs, certains costumes, même bien réalisés, souffrent un peu d’hypertrophie,  comme dirait Roland Barthes… 

Sinon, quelle jubilation, quel plaisir à déguster cet humour teinté de métaphysique, et ce dialogue  à la férocité exemplaire, surtout après ce bien peu savoureux Platonov concocté sans aucune force ni délicatesse par Rodolphe Dana au Théâtre de la Colline.
Cela valait bien le coup de venir à Thionville, où le public chaleureux du Nest, toutes générations confondues, riait de bon cœur, en ce dimanche après-midi, en voyant cette partition hors-normes d’Eugène Labiche, aussi  bien montée.
Sur les pages de Charlie collées sur mur du hall, Cabu, Wolinski, Charb et tous les autres riaient aussi, mais on ne pouvait s’empêcher de penser à eux qui auraient sûrement été heureux d’être là, avec cette équipe du Nest et avec nous.
Le théâtre, cela sert aussi à cela…

 Philippe du Vignal

 Nord Est Théâtre/Centre dramatique national de Thionville, jusqu’au 22 janvier; et les 27 et 28 janvier, au Théâtre de la Rotonde, Scènes Vosges d’Epinal; le 3 février, au Minotaure, l’Hectare, Scène conventionnée de Vendôme; les 18 et 19 février, à la Halle aux Grains/Scène nationale de Blois ; le 3 mars, aux Transversales, Théâtre de Verdun; le 7 mars, au Trait d’Union de Neufchâteau; les 12 et 13 mars au Théâtre Ici et Là de  Mancieulles; les 18 et 19 mars, au Studio, Grand Théâtre du Luxembourg ; le 24 mars, au Théâtre Edwige Feuillère de  Vesoul, et les 27 et 28 mars, au Théâtre de Bourg-en-Bresse.
Et en région parisienne : le 6 février, au Théâtre André Malraux de Chevilly-Larue ; le 3 avril,  au Théâtre de Chelles et les 10 et 11 avril, au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine; le 21 mai, au Centre Des Bords de Marne à Le Perreux-sur-Marne; et les 27, 28 et 29 mai, au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-Centre dramatique national de Sartrouville.

 

 

Le malade imaginaire

Le Malade imaginaire de Molière, mise en scène de Michel Didym

  69558_malade-imaginaire-eric-didym2   Le metteur en scène, dont on ne compte plus les créations d’auteurs contemporains, s’attaque pour la première fois à une œuvre classique, et non des moindres. Il avait monté en 2013 Voyage en Italie, d’après Montaigne, ce qui l’avait incité, selon lui, à monter la dernière pièce de Molière.
Juste quelques éléments de décor suggestifs d’une époque, le XVIIème siècle, et d’une classe sociale: la bourgeoisie, mais aussi d’une théâtralité comme ce fauteuil à oreillettes. Sans être imposante, la scénographie n’enferme pas le spectacle  dans le siècle de Louis XIV mais laisse aux comédiens un espace ouvert au jeu. Ainsi,  un rideau de chaînes métalliques traverse le plateau; selon François Rodinson, « Molière savait mieux que ses médecins où la tuberculose le conduirait : à la fin, à ce « rideau » derrière lequel il n’y a rien. Rien et tout à la fois ».
  Ce « tout à la fois » prime ici mais avec maîtrise et esprit! Le spectacle est nourri de multiples références artistiques, théâtrales, cinématographiques. Mais, à aucun moment, on ne se sent perdu. « Argan,  dit le metteur en scène, est une «sorte de fou, un malade qui joue à être malade et qui met sa fortune et sa passion pour la pharmacie, la médecine et les soins permanents à sa personne ». La richesse des éléments scénographiques, le jeu poétique des comédiens emmènent le spectateur dans des contrées inattendues. Les intermèdes sont aussi de la fête, et on est emporté par un rythme qui donne une ampleur théâtrale et jubilatoire à «une mise en scène radicale de la condition humaine», pour citer Michael Edwards.
  Les codes de la farce et de la comédie s’imposent, sans être vieillots ou enfantins,  grâce aux comédiens, tous pertinents, qui  apportent  au spectacle  une couleur contemporaine, notamment Norah Krief (Toinette), Jeanne Lepers (Angélique) et André Marcon (Argan). La scène entre lui et Louison (en alternance avec Agnès Sourdillon, et bien interprétée ce soir-là par Garance Gabel) est un grand moment d’émotion, et sans doute le seul où on voit  ce malade imaginaire, tendre et sincère. André Marcon interprète cette figure emblématique de Molière avec une grande vérité. Enfermé dans la névrose d’un personnage qu’il s’est lui-même construit, Argan répand toute son obsession, son angoisse et sa tyrannie.
 Qui ne connaît Le Malade imaginaire? Mais Michel Didym fait référence à Friedrich-Wilhem Murnau: Argan est ainsi intronisé comme médecin de façon délirante, et dans la scène finale à l’acte III,  un cortège de médecins, croque-morts à chapeau pointu, évoque les sorcières de Macbeth autour de leur chaudron, au début du film en noir et blanc d’Orson Welles. 
  Il y a des échos faits au théâtre, à la bande dessinée, au carnaval, et au cabaret, tout au long du spectacle et dans le second intermède à l’acte II, quand le frère d’Argan amène, pour le divertir, une troupe d’Egyptiens vêtus en Maures, dansant et chantant. Cela devient même une vraie séquence de music-hall qui, loin d’affaiblir la tension dramatique et la profondeur de la pièce, réjouit le public.
Anne Autran a conçu des costumes avec une intelligence et un raffinement qu’il est rare de voir dans la  réalisation d’un classique, entre autres celui d’Angélique, sans doute l’un des plus délicats à imaginer. Le modèle, la couleur choisie (un bleu ciel), et le tissu très léger, reflètent bien le personnage et le comportement moral d’une jeune fille sensible, encore un peu dans l’enfance mais qui va s’affirmer comme une femme lucide, courageuse, moderne, et loin d’être sotte ! Ces costumes, comme les lumières de Joël Hourbeigt et la musique de Philippe Thibault éclairent la pensée politique de Molière qui transparaît aux charnières de chaque scène, remarque aussi Michel Didym.
 On est à la fois dans la commedia dell’ arte, la farce, la comédie tragique et grotesque des humains d’hier et d’aujourd’hui. Bref,on oublie l’ennui si souvent éprouvé lors de représentations scolaires. Ce Malade imaginaire, tour à tour comique et tragique, est bigarré comme la nature humaine, les comédies et la vie de Molière, théâtral jusqu’à son dernier souffle… Il finira dans la fosse commune, comme Mozart ! Puis  deviendra l’un de nos plus grands auteurs dramatiques.

Elisabeth Naud

Théâtre de la Manufacture-Centre Dramatique National de Nancy-Lorraine, jusqu’au 24 janvier, puis en tournée en France, en Allemagne et Belgique. (A partir de 12 ans).

 

Le Revizor

Le Révizor, de Nicolas Gogol, adaptation et mise en scène de Paula Giusti

   On connaît l’histoire, suggérée par Alexandre Pouchkine à Nicolas Gogol : dans une bourgade de province, la visite d’un inspecteur du gouvernement est annoncée. Grâce à un moyen direct mais peu recommandable, (le fonctionnaire des postes ouvre le courrier!)
Branle-bas de combat, les notables se préparent, lorsqu’on apprend qu’un jeune homme au comportement étrange est installé à l’auberge depuis quelques jours : il ne paie pas et  ne sort jamais… Serait-ce lui, l’inspecteur incognito ? Quiproquo : l’un tremble à l’idée de la prison pour dettes et grivèlerie, les autres, à l’idée que leurs petites magouilles vont être dénoncées et -pire !- punies, avec, au bout: la déportation en  Sibérie! Bref, la bande des notables va arroser le freluquet, d’argent, d’honneurs, de promesses, au point qu’il se fiance avec la fille du bourgmestre, avant de filer à l’anglaise et que n’arrive, peut-être, le véritable inspecteur…
Ça a l’air d’une vieille histoire rebattue mais on est en pleine actualité : il fallait lire, dans Libération du 19 janvier, le récit des escroqueries de Nicolas Gomez Iglesias, vingt ans, infiltré dans les plus hautes sphères politiques et royales d’Espagne. Passons : l’avidité des puissants, comme la jouissance de la triche est encore très  forte  et  Khlestakov, loin d’être un personnage dépassé.

L’idée, à première vue bizarre, de la metteuse en scène a été de faire de l’escroc opportuniste, une marionnette aux mains de son valet Ossip. Le temps que le processus se mette en place, ça marche. Joué dans le registre du clown, chaque personnage étant caractérisé par son faux nez.
On connaît l‘imaginaire angoissé de Nicolas Gogol à propos du nez. On rit de la clownerie, d’un rire carnavalesque, et l’on sourit de la malice du récit projeté sur un écran mobile, de la fluidité du décor. Même si le rythme de  cette mise en scène n’est pas, lui, toujours aussi tonique, on rit aussi du plaisir du travail bien fait et de la précision du jeu.
Quant à la marionnette, elle est manipulée avec une grâce et une ironie étourdissantes par Ossip (Dominique Cattani), mais aussi par toute la troupe: on vous recommande la valse avec la fiancée… Bouderont ceux qui le veulent bien : avec ce style de jeu, on n’invente sans doute  pas une nouvelle manière de faire du théâtre, mais cela nous ramène quand même, pour notre plus grand plaisir, à la meilleure tradition du Théâtre du Soleil.
Laure Pagès compose un bourgmestre merveilleusement trouillard et sûr de lui. Et, quand elle salue à la fin, elle redevient une fille.
À voir, rien que pour le plaisir.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes. T: 01 43 28 36 36, jusqu’au 15 février

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