La Place royale

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La Place Royale de Pierre Corneille, mise en scène de François Rancillac

 

 16697bebb2505512b6739fb15c589dff Ça commence étrangement sur un carré d’herbe brûlée comme par une chute de cendres. La scène la moins grave qui soit: une conversation sur l’amour entre deux meilleures amies, deux copines à la vie à la mort, se passe dans ce lieu sinistre. Mais le metteur en scène a le droit d’annoncer la couleur : l’amour, les passions, ça n’a rien de drôle, même si l’on rit de leurs incidents. Et ça brûle, on en est sûr.
 La couleur, c’est aussi celle du narcissisme des personnages : Raymond Sarti, le décorateur, a placé les tables de maquillage, de part et d’autre de la scène. On ne peut pas être mis plus directement en face du thème du miroir, qui va avoir une si grande importance dans cette affaire.
Mettre en scène La Place Royale, c’est mettre en scène une expérience, ou pour mieux dire une expérimentation, aussi cruelle et peut-être plus radicale encore que celles de Marivaux plus tard. Du reste, les protagonistes éprouvent le besoin de venir régulièrement faire le point, en monologues ou en stances plus lyriques.

 Donc, voici devant nous, une bande de jeunes gens, libres, beaux, riches privilégiés, pas trop embêtés par leurs parents (qui, néanmoins, sont derrière eux). Ces fils à papa risquent leurs sentiments sur la place la plus à la mode de l’époque  figurée ici par un beau  parquet Versailles remplaçant heureusement assez vite l’herbe brûlée).
  Ce qu’ils risquent plus encore, c’est leur  « moi ». Qui suis-je, à la veille de devenir adulte ? À quel miroir faire confiance, sinon à l’autre, à celui ou celle qui me regarde ? Bref, à l’amour et au désir. Oui mais… Il y a les modérés et les extrémistes de l’amour. Phylis, la copine, ne lui fait pas trop crédit et le disperse joyeusement autour d’elle, prête à prendre le mari qu’on lui donnera : puisqu’ils se valent tous et qu’elle se sera bien amusée… Avec le bénéfice supplémentaire d’écorcher au passage, et sans méchanceté, quelques cœurs masculins : c’est bon pour l’ego.
 Angélique est d’une autre trempe et d’une autre philosophie : elle aime Alidor, d’un grand Amour, et se sait ,jusque là, aimée de lui. Elle ne changera jamais, et refuse Doraste, le frère de Phylis, qui pourtant plaide bien en sa faveur, et elle repousse avec horreur Cléandre, à qui Alidor veut la donner. On a vu aujourd’hui ce genre de trafic sous un aspect beaucoup plus sordide, mais enfin l’élégance des manières efface-t-elle l’horreur du procédé ?
Car Alidor refuse l’amour partagé. Pourquoi ? Parce qu’il n’a aucune garantie de sa durée, et qu’il ne veut croire qu’à un impossible absolu, parce que cet amour bride sa liberté, et que sa liberté, c’est lui-même. Il intrigue donc pour faire cadeau de sa fiancée à son ami. Ça rate, et il tente de remettre les compteurs à zéro, mais rien ne réparera la douleur d’Angélique. À vrai dire, Alidor, noble champion de la liberté et de la volonté, apparaît ici comme un insupportable orgueilleux, un petit pervers narcissique, pour tout dire une tête-à-claques.
Tout au long de la pièce, les acteurs (expérimentés, talentueux mais bouillants de jeunesse) font  grandir  leurs personnages de façon impressionnante. La pièce aurait pu s’appeler Le Jeu de l’amour et du hasard,  écrite par un Corneille moins tendre que ne le sera Marivaux : s’arrangent ici ceux qui sont capables d’arrangement, les autres meurent de leur victoire !
On pardonnera la laideur de certains costumes (ça s’arrange un peu au fil de la représentation), au nom d’un spectacle drôle et prenant, d’une inquiétante modernité,  et la pièce est incroyablement riche et intelligente.

Et mieux vaut arriver un peu à l’avance pour regarder dans le hall du théâtre les installations insolites  de Johnny Lebigot avec  des matériaux trouvés dans le bois de Vincennes voisin.

 Christine Friedel

 Théâtre de l’Aquarium , Cartoucherie de Vincennes. T : 01 43 74 99 61 jusqu’au 1er février


Archive pour janvier, 2015

Escuela

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Escuela, texte et mise en scène de Guillermo Calderon

Étrange de se trouver, après l’attentat contre Charlie Hebdo, à l’école de la guérilla, même si celle-ci s’organise pour la bonne cause, contre le général Pinochet. Guillermo Calderon a voulu, pour la commémoration du coup d’Etat du 11 septembre 1973 au Chili, faire revivre une cellule de militants clandestins. Les mouvements de résistance armée contre la dictature, bien qu’ils aient été importants au Chili, en Argentine, au Nicaragua, sont en effet aujourd’hui passés sous silence.
Les jeunes gens sont soumis à un entraînement sévère, qui nécessite des acteurs, des contorsions pas toujours faciles à réaliser. Leur maladresse, feinte ou réelle, prête souvent à rire. Le spectacle, au mécanisme bien huilé, est structuré comme un cours, au contenu parfois calqué mot pour mot sur des manuels d’instruction militaire. On apprend ainsi, en direct, à fabriquer une bombe, à ramper fusil en main, et quelques trucs aussi pour ne pas se mordre la langue, en tirant avec un revolver… Une formation politique accompagne les cours pratiques.
Pour justifier leur choix de la violence, les protagonistes évoquent, en préambule, lors d’une leçon de marxisme basique, joliment illustrée, l’exploitation des plus pauvres par le capitalisme. Ils soulignent aussi la répression féroce à la quelle se livra la dictature, venue au secours des classes possédantes chiliennes, avec le soutien des Yankees.  Les jeunes gens  montrent le fameux White Book américain, accusant le régime de Salvador Allende d’être le suppôt du communisme international.
Pour le spectateur français de l’après 7 janvier 2015, un petit rappel historique est nécessaire, sans quoi il pourrait prendre ce spectacle au premier degré, comme une apologie de la lutte armée, même si des chants révolutionnaires sud-américains le ponctuent. Escuela se situe en 1988, quand Augusto Pinochet organise un référendum. Pour les jeunes militants, il s’agit d’une caricature de démocratie, puisque le dictateur espère, même s’il perd, sauvegarder le régime qu’il a mis en place. La suite leur donnera raison: il conservera son poste de général-commandant en chef des armées  jusqu’en 1998…
Même si le spectacle développe un travail de mémoire essentiel, il lui manque une certaine distance, une dimension imaginaire. Les leçons tirent parfois en longueur et deviennent ennuyeuses, malgré l’énergie des comédiens. Le procédé s’épuise, alors que Guillermo Calderon dirige les opérations avec précision, et non sans humour.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan 75014 T. 04 43 13 50 50 jusqu’au 17 janvier

 

 

Haine des femmes

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Haine des femmes, adaptation et mise en scène de Mounya Boudiaf, d’après Laissées pour mortes, témoignage de Rahmouna Salah et Fatiha Maamoura, recueilli par Nadia Kaci.

 

Une histoire vraie : celle de la difficile et nécessaire émancipation des femmes dans le monde. Schéma classique, en Algérie comme ailleurs : le père quitte un jour la maison, laissant femme et enfants appauvris. Ils se débrouillent, forcément moins bien qu’en famille « complète ».
À la seconde génération, même histoire : la fille se marie, forcément. Non que ce soit un mariage forcé, mais disons que sa famille l’y a un peu poussée. Enfants, divorce, re-mariage, répudiation et re-divorce : c’est la misère. Même le bidonville est trop cher, et trop dur, pour une femme seule avec deux enfants. Pourtant, là-bas, à Hassi Messaoud, il y a du travail pour les femmes. Là-bas, il y a du pétrole, des sociétés étrangères, on peut gagner de l’argent.
On laisse les enfants à la grand-mère, c’est dur, mais c’est possible. Jusqu’à ce 13 juillet 2001, où, à la suite d’un prêche de l’iman local, entre trois cents et cinq cents hommes, frustrés, furieux, se livrent à un gigantesque lynchage des femmes seules. Dans leur folie, ils ne veulent pas savoir de quoi vit une femme sans mari. Apparemment, elle n’a pas le droit de vivre. « Prostituées », « fornicatrices » (avec qui ? On se le demande, mais le péché est toujours du côté de la femme) : toute une nuit, ces femmes discrètes, pudiques, sont tabassées et violées.
On devine les dégâts. Deux seulement sont allées jusqu’au bout des trois procès intentés contre des agresseurs qui niaient tout. Nadia Kaci, elle-même actrice, a recueilli leur témoignage que Mounya Boudiaf  transmet avec justesse et sobriété. Autant certains spectacles sont prétentieux et vides de sens, autant celui-ci est sans prétention et riche de sens.
On peut discuter du travail scénique avec les objets, trop peu mis en scène. Mais la circulation de la parole entre  Christophe Carassou et Mounya Boudiaf, est exactement « au bon endroit », comme on dit. On glisse du théâtre- récit, incarné juste ce qu’il faut, à un théâtre documentaire jamais démonstratif : les faits, et l’émotion retenue -on ne sait si elle appartient à la personne, à l’acteur ou au personnage- ont assez de force en eux-mêmes.
Qu’à certains moments, l’acteur porte des paroles de femme –y compris avec humour- n’a, bien sûr, rien d’anecdotique. Comme le fait de raconter la vie de l’un de ces survivantes, et non uniquement ce qu’elle a subi, ce choix théâtral dit beaucoup d’une humanité sans haine, capable d’espérer.

Le récit des horreurs commises, et qui le sont tous les jours pas si loin de nous, glace le cœur. Ce qui émeut, c’est la foi en la vie, l’espoir chevillé au corps. Si le théâtre, c’est une parole, une pensée partagée avec un public qu’il ne laisse pas indemne, alors on a vraiment ici du théâtre. Contre les fascistes de tout poil qui ne savent que répéter « viva la muerte ».

 Christine Friedel

Maison des métallos, 01 47 00 25 20, jusqu’au 18 janvier, dans le cadre du focus Femmes et violences.

 

Fragments de Beckett

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Fragments, de théâtre I de Samuel Beckett, Berceuse, Acte sans paroles II, Ni l’un ni l’autre, Va-et-vient , mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

 Fragments, actes divers et autres dramaticules, telles sont les appellations à la fois simples et recherchées de ces petites pièces en un acte, avec ovic08032921u sans paroles, du grand Sam, égrainées précieusement au fil du temps par les heureuses éditions de Minuit. Et mises en scène ici par Peter Brook, frère de cœur et de langue de Samuel Beckett  et par Marie-Hélène Estienne.
  Le spectacle en anglais, au sur-titrage adapté du texte français de Samuel Beckett, est composé de ces joyaux scéniques que sont ces Fragments de théâtre I, Berceuse, Acte sans paroles II, Ni l’un ni l’autre, Va-et-vient. Instants cardiaques forts, bribes de vie vraie saisie par un, deux ou trois personnages; ce sont des scènes dont l’esprit miroitant de boule magique fait tourner le temps qui passe.
   Quelques humbles objets, soutenus par les lumières vives et malicieuses de Philippe Vialatte, suffisent à investir pleinement   l’« espace vide »  pour reprendre le titre du livre de Peter Brook, Ainsi, la poésie d’un  vieux  banc brut pour un morceau de théâtre pur, Va-et-vient,  où trois femmes d’âge mûr médisent les unes les autres, tout en pensant à leurs rêveries enfantines d’écolières : « Comme ça, nous trois, sans plus, comme jadis, chez les sœurs, dans la cour, assises côte à côte ». Joués par une femme et deux hommes, elles ont une allure désuète : robe longue, boucles d’oreilles et chapeau insolite. Une sébile et un violon suffisent au mendiant musicien de l’ouverture qui ne désire pas encore se donner la mort car il ne s’estime pas suffisamment malheureux…
  Le sourire, et même le rire franc, sont au rendez-vous de la scène beckettienne, quand vivre est le seul bien qui nous soit échu existentiellement : l’or en vrac d’un trésor. L’homme en question est un aveugle sensible, face à un unijambiste qui est lui, goguenard et indifférent et que rien, à l’exception d’une boîte de corned-beef, n’attire pas même autour de lui, un brin de verdure, reste de nature quémandé par l‘aveugle.
  On retrouve dans Acte sans paroles II les deux mêmes figures scéniques; l’un est cette fois-ci clairvoyant, et l’autre dispose de ses deux jambes, ainsi Jos Houben et Marcello Magni, anciens acteurs historiques de la compagnie anglaise du Théâtre de Complicité, comiques lumineux à la Laurel et Hardy, forment un duo bien rôdé, avec un chevalier à la triste figure et un joyeux drille.
  Ils surgissent benoîtement d’un grand sac ou bien se cachent tandis qu’un aiguillon venu des cintres s’applique à les piquer avec facétie pour les en faire sortir. Auparavant, ils avaient déposé leur bagage sommaire bien plié sur le sol nu: un costume, une paire de chaussures et un chapeau. En chemise et en slip, ils revêtent consciencieusement leur habit, enfilent leur pantalon, puis se chaussent pour croquer une carotte, que l’un recrache, et l’autre la déguste royalement. Puis, chacun son tour, «ramasse les deux sacs et les porte, en titubant sous le poids, les dépose, ausculte sa montre…» Une affaire de point de vue, c’est à quoi se réduit l’ironie de la vie…
  Berceuse, un acte remarquablement interprété par la britannique Kathryn Hunter, à la voix grave, et dont le visage grave se compose à volonté, est un monologue féminin sur l’attente et l’absence de l’autre. Elle dit et répète la douleur lancinante éprouvée par la violence du manque et de la frustration dans l’acte de vivre : « à l’affût d’un autre d’un autre comme elle un peu comme elle d’une autre âme vivante d’une seule autre âme vivante. » « More/Encore… », le ressassement infini de l’attente insatisfaite déclenche le rire,  jolie chanson pour endormir l’accablement de la nuit des vivants et des morts.
Le corps est ici l’obstacle que chacun porte et surmonte, tandis que le silence intérieur est amoindri, grâce au monologue sonore qu’on s’autorise, dans une parole qui tente de circonscrire en vain l’énigme insondable de notre être-là au monde.

 La parole de Beckett, forte et claire, et  la verve gestuelle et physique des comédiens dégagent un rayonnement solaire inépuisable. Ce spectacle est comme un coup de fouet donné au bonheur de vivre non monnayable.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord, du 6 au 24 janvier. T : 01 46 07 34 50

 

 

Charlie Hebdo

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Indignée et bouleversée, l’équipe du théâtre du blog condamne l’attentat odieux qui endeuille Charlie Hebdo et, par conséquent, toute la presse en France et ailleurs. Les mots nous manquent pour qualifier ces actes perpétrés contre la liberté d’expression. Nous pensons bien sûr à eux qui ne sont plus  et nous partageons la douleur de leurs familles.
Nous vous rappelons qu’u
ne grande marche républicaine  aura lieu dimanche 11 janvier à 15h,  de la place de la République à la Place de la Nation à Paris.

Discours à la nation

Discours à la nation, texte et mise en scène Ascanio Celestini, conception et interprétation David Murgia

p183766_5Comment vivre dans un pays où il pleut sans discontinuer et où la guerre fait rage ?

Se munir d’un pistolet et, bien sûr, d’un parapluie. Tant pis pour ceux qui n’en ont pas. C’est la loi du plus fort qui règne, comme le personnage qui habite cette contrée s’emploie à nous le démontrer. Il démonte, de ce fait, les processus d’une sociéaté de classes, où celui qui possède a le droit d’écraser les êtres « inférieurs », où l’on prône le vol car l’argent sale n’a jamais souillé les mains de quiconque, et le pain dérobé a le même goût que celui gagné à la sueur de son front … Usant de la parabole du loup, de la chèvre et du chou, il explique que la chèvre peut bien manger le chou, et le loup la chèvre, du moment qu’on se place du côté du loup.
Prenant le parti des patrons, des politiciens libéraux, des marchands de canons, David Murgia tient la scène pendant une bonne heure, avec une belle énergie, sans temps mort. Il décortique, de sketch en sketch, les processus de l’exploitation de l’homme par l’homme, de l’exclusion des migrants, plaidant en faveur des inégalités que la société engendre en toute légalité. L’écriture d’Ascanio Celestini est brillante ; il maîtrise parfaitement la rhétorique : hyperboles et antiphrases constituent la base d’un discours ironique qui n’hésite pas à grossir le trait pour faire ressortir la cruauté du monde.
Quand un auteur de talent s’associe avec un comédien non moins doué, on s’attend à un show éclatant. Avec l’indignation comme moteur, on ne demanderait qu’à être convaincu. Cependant, le Discours à la nation, à vouloir faire flèche de tout bois, ne fait pas toujours mouche. On regrette aussi que les interventions de Carmelo Prestigiacomo à la guitare restent bien timides. Mais, ceux qui se laisseront tenter par le spectacle seront séduits par la grande intelligence du jeu d’un acteur hors pair.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 1er Février. T. O1 44 95 98 21 www.theatredurondpoint

Tournée en Belgique : 3-7 février, Atelier Jean Vilar, Louvain-la-Neuve ; 10 février, Maison de la Culture, Dinant ; 12 février, Centre Culturel, Nivelles , 27 février, Anderlecht ; 28 février, Vielsam ; 3-7 mars, Théâtre national, Bruxelles ; 10 mars, Centre Culturel de Bertrix ; 26-29 mars, Mnema, Liège.
En France : 17-18 mars Scène nationale de Saint-Nazaire ; 19-21 mars, Le Grand T, Nantes ; 23 mars, Halles aux grains, Blois ; 31 mars Théâtre des Bergeries Noisy-le-Sec.

 Le texte est publié aux éditions Noir sur Blanc

 

Les oies se gardent entre elles

 

Les Oies se gardent entre elles, texte et mise en scène d’Antoine de la Roche

Photo-1-Les-oies-Catherine-RaynaudSur scène, rien qu’une grande table, six chaises paillées, et une petite armoire; dans la pénombre, comme dans un tableau vivant, une famille rassemblée face public en silence et qui prend la pose. Cela commence plutôt bien,  avec cet arrêt sur image, dans une belle lumière crépusculaire à la Tadeusz Kantor,
 On va enterrer le père, 89 ans d’Ava qui est là, avec André son mari, flanqués  de leurs  fils, Jean, David et Tom, et de la nièce d’Ava.  Mais Jean est un fantôme: le jour du passage des oies migratrices,il y a  vingt quatre ans (il avait neuf ans) il est décédé après une chute depuis la falaise mais Tom a continue à parler à Jean. Et ses parents ont accepté cette drôle de situation. Tom est maintenant un photographe reconnu et expose même à Saint-Pétersbourg. Et David vit de petits boulots.
Bref, on navigue ici constamment entre les morts, surtout Jean plus que Louis, – même son décès est tout récent- et les vivants. Avec évidemment, comme souvent, des querelles familiales le jour de l’enterrement. “ Dans une espèce d’instinct de survie primitive, dit Antoine de la Roche, les personnages explorent les fragilités de l’édifice familial qui tenait encore grâce au grand-père et tentent de créer de nouvelles bases à leur histoire”.

On comprend bien ce qu’a voulu nous signifier l’auteur: comme dans toutes les familles ou presque, la mort d’un élément fédérateur âgé et à la forte personnalité, voire assez autoritaire,  rompt comme une espèce d’équilibre déjà instable. Et, à propos de tout et de rien, les mots volent bas et les passions s’enflamment.
   Avec des phrases qui rappellent ici parfois Giraudoux (« ça s’appelle une douleur mon fils », dit Ava à David). 
 Et cela fonctionne, (allez, et encore, disons les dix premières minutes). Mais si Antoine de la Roche a été d’évidence, et comme beaucoup d’autres, influencé par Jean-Luc Lagarce, il n’en a pas la force d’écriture; ses personnages restent falots, et les situations souvent peu crédibles: comment croire par exemple un instant à la carrière photographique de Tom!).
Désolé mais autant dire les choses, le texte est vraiment trop faiblard et un poil prétentieux pour que l’on s’y intéresse vraiment, même quand il est soutenu par la musique de Xavier Bussy. Et comme la mise en scène (des noirs calamiteux qui brisent un rythme déjà faible) et la direction d’acteurs  (qui font ce qu’ils peuvent!) sont bien médiocres, on ne voit pas trop ce que l’on pourrait sauver de cet ennuyeux brouillon.

  Et on se demande vraiment pourquoi Régis Hébette a programmé ces oies qui, faute de public, continueront sans doute à se garder entre elles…

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Echangeur  59, avenue du Général de Gaulle Bagnolet.

La Récolte

La Récolte de Pavel Priajko, traduit du russe par Larissa Guillemet et Virginie Symaniec, mise en scène de Dominique Dolmieu

 

  pictureSans doute venus de la ville, (leurs costumes semblent peu adaptés aux travaux champêtres!), quatre jeunes gens samusent à cueillir des pommes. Si « cest rigolo », comme le répète lun deux, ce nest pas si facile. Lexercice savère douloureux, voir périlleux quand on ne sait pas faire des gestes aussi simples que trier des fruits, ou planter un clou
C
elui qui,  avec un certain aplomb, mène les opérations, finira même par avouer son ignorance : il a simplement « vu faire un jour » ! Au fil des incidents qui parsèment cette sortie en plein air (piqûre dabeille, crise dasthme et surtout propension naturelle des pommes à rouler et à envahir lespace), les reinettes dorées vont prendre un goût amer.
Construite avec un art consomm
é du gag et du rebondissement, la pièce met en boîte avec gentillesse lacculturation de ces urbains, incapables du moindre raisonnement terre à terre. Elle témoigne avec un humour acerbe du déracinement de la nouvelle génération, et de son incapacité tragique à prendre en main les problèmes du quotidien, voire même sa propre existence. Et La Récolte dénonce, de manière sous-jacente, la dictature étatique qui a mis sous le boisseau, toute initiative individuelle.
Dans cette salle aux possibilit
és techniques réduites, le spectacle rend cependant compte des qualités comiques de la pièce, grâce à la mise en scène de Dominique Dolmieu, qui insiste sur la précision des gestes et organise progressivement une belle pagaille sur le petit plateau, où les quatre comédiens sen donnent à cœur joie.
La maison d
Europe et dOrient poursuit son exploration des auteurs des pays de lEst, avec acharnement, malgré des difficultés financières permanentes. Ce travail de traduction, d’édition, de lecture publique, et de création, est très précieux et mériterait d’être davantage soutenu.
Elle nous fait d
écouvrir un auteur biélorusse de grand talent, Pavel, inconnu chez nous (bien quil soit membre de fameux Teatr.doc de Moscou, où ses textes ont été mis en scène, en particulier par Ivan Viripayev. Le Teatr.doc a fait lobjet dune descente de police, ce qui met  ce théâtre davant-garde dans de très sérieuses difficultés  et il est sur le point d’être expulsé de ses locaux!
Il est donc important de faire entendre cet auteur, aujourd
hui, en France. Dautant plus que la Biéolorussie actuelle ne lui donnera jamais la parole…

 Mireille Davidovici

 Maison d’Europe et d’Orient 3, passage Hennel (accès 105-107, avenue Daumesnil ) jusqu’au 15 janvierT. : + 33 1 40 24 00 55 www.sildav.org


Le texte de La
Récolte est publié aux éditions l’Espace d’un instant, en coédition avec Non Lieu.

Scènes de la vie conjugale

Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman mise en scène de Nicolas Liautard

 

 sl_Sc_C3_A9nes_20de_20la_20vie_20conjugale-3_20_28c_29_20La_20Nouvelle_20Compagnie Histoire d’un couple ordinaire : en six épisodes auxquels il a donné des titres précis, Ingmar Bergman déroule la vie de Johan et Marianne. Ecrite en trois mois, et tournée en quatre, la série eut, à sa diffusion en 1973, un immense succès.
Il est vrai que ce n’était pas joué par n’importe qui : Liv Ulman et Erland Josephson ont à côté d’eux, entre autres, Bibi Anderson, Gunnel Lindblom… Ni les acteurs des « grands »  films, ni le réalisateur n’ont négligé ce travail apparemment plus léger, et l’on retrouve ce couple-vedette, vieilli, dans Saraband, l’un des derniers films d’Ingmar Bergman.
Cela pourrait s’intituler, comme Feydeau l’avait fait pour une série de ses plus cruelles pièces: Du mariage au divorce. Nicolas Liautard a repris la série à la lettre, ou presque, en la projetant dans le monde d’aujourd’hui. Cela commence en abyme par une interview à la télévision, du couple idéal témoin, Johan et Marianne, donc.
Mariés depuis dix ans, ils ont de bonnes situations (elle est avocate spécialisée dans le divorce, entre autres…), deux enfants, une maison de campagne, bref, un bonheur exemplaire qui commence à grincer et à se défaire, dès la première scène.
Un couple ami se dispute chez eux, une grossesse non désirée finit par un avortement pas davantage désiré, puis, de séquence en séquence, arrive une certaine Paula. Séparations, cris et sanglots, reconstruction jamais en même temps : temps et contretemps jouent un grand rôle dans cette affaire.

Nicola Liautard a choisi le réalisme le plus cru, jusqu’à la nudité des corps. Disons tout de suite que les comédiens, Anne Cantineau et Fabrice Pierre sont exemplaires. Entièrement donnés à leur rôle, ils nous le donnent tout aussi entièrement. Nous ne sommes pas voyeurs, nous sommes devant un miroir social. Les Européens moyens se ressemblent, dans leurs comportements privés, et si l’on rit parfois, c’est de se reconnaître.
Cela fonctionne d’autant mieux que des personnages extérieurs au couple viennent remettre tout ça en perspective et rendre au conflit conjugal son épaisseur sociale : la cliente de Marianne, qui veut divorcer parce que, depuis trente ans, « il n’y a pas d’amour » dans son mariage, le gardien du bureau où Johan, en perte de vitesse, se réfugie pour discuter divorce avec Marianne, en même temps qu’ils tentent de faire l’amour.
Surtout, la mère de Marianne, que celle-ci ne revoit qu’une fois calmée de sa séparation avec Johan : l’arrivée d’un autre langage, d’une autre génération, d’une autre vision de l’amour, lavée par l’âge, par la mort de l’unique conjoint, donne comme une nouvelle dimension à la pièce. Michèle Foucher y est magnifique.
La scénographie bi-frontale contribue à la fois à l’identification du spectateur et à la distance : le salon bourgeois du début se défait peu à peu (comme le couple…), le «making off» qui reliait discrètement les premières séquences devient inutile, le jeu même s’épure à mesure que le couple, séparé, remarié chacun de son côté, arrive à sa tendresse et à sa vérité.
C’est très beau. Et on ne regrette pas de passer quatre heures à expérimenter ce qu’est la vie et ce qu’est l’amour.

 Christine Friedel

Spectacle vu à la scène Watteau de Nogent-sur-Marne. Les 6, 7 et 8 janvier à L’Apostrophe de Cergy-Pontoise, et le 28 janvier, salle Jacques Brel à Gonesse.

 

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