Berliner Mauer:Vestiges

Berliner Mauer: Vestiges, d’après des textes d’Heiner Müller, Frederick Taylor,Ian Kershaw, Peter Handke, Wim Wenders, Richard Rettinger, F. Henckel von Donnersmarck, John F. Kennedy, William H. Glass, mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

 berliner-mauer-denis-manin Ce spectacle est issu du travail, en 2013, de ses  quinze interprètes, encore élèves au Conservatoire national, sur l’histoire du Mur de Berlin. Tous nés en 1989, ou dans ces années-là, au moment de la chute de ce symbole politique majeur.

  Petit rappel: en 1945, l’Allemagne a été découpée en quatre zones d’occupation : américaine, britannique, française et soviétique, et Berlin, située dans la zone soviétique, elle aussi divisée en quatre secteurs d’occupation! Et de 1949 à 89, l’Allemagne, ce sont deux États différents: à l’Ouest, la République Fédérale Allemande; et, à l’Est, la République Démocratique Allemande.

La capitale est, elle,  séparée en Berlin-Ouest et Berlin-Est, sur décision du gouvernement est-allemand, qui finit par construire en 1961, un «mur de protection  anti-faciste», pour empêcher ses habitants de fuir vers la R. F. A. Haut de quelques mètres, il aurait été franchissable… sans tout l’arsenal très dissuasif d’alarmes, de gardes, chiens, et soldats Est-Allemands et Soviétiques qui ont tué nombre de fugitifs.

 La R.F.A., riche et puissante, fait partie du bloc « de l’Ouest »,  revendique le droit de représenter seule  l’Allemagne, et rompt toute relation avec les pays reconnaissant la R. D.A. soumise, elle au « bloc de l’Est »,  à la botte de l’Union soviétique, en désaccord idéologique depuis 1945 avec les États-Unis.
John F. Kennedy, en juin 1963, (il sera assassiné en novembre!), déclarait en visite à Berlin-Ouest: « Aujourd’hui, sans le monde de la liberté, on ne saurait se vanter davantage que de dire : « Je suis un Berlinois ». Il ne manque pas de gens au monde qui ne comprennent vraiment pas, ou qui prétendent ne pas comprendre, quel est l’enjeu entre le communisme et le monde libre. Qu’ils viennent à Berlin! La liberté connaît, certes, bien des difficultés et notre démocratie n’est pas parfaite. Cependant, nous n’avons jamais eu besoin, nous, d’ériger un mur pour empêcher notre peuple de s’enfuir ». Juste après 70, le chancelier Willy Brandt réussit à mettre en place une politique de rapprochement avec la RDA, et plusieurs accords entre les deux Allemagne, après des années de «guerre froide ».

  C’est toute cette période complexe que Julie Bertin, Jade Herbulot, et leurs camarades ont entrepris de défricher, puis d’en montrer les enjeux : “Qu’est-ce qu’être né en Europe, au moment de la chute du communisme, pendant la fin d’une certain état du monde, pendant la naissance d’un autre, disent-elles, nous sommes donc les héritiers de cette date et du monde, tel qu’il s’est reconfiguré après la chute du mur et de l’Union soviétique (…) Ce qui nous intéresse, c’est le tournant que le mur constitue et comment les cartes, alors que deux blocs absolument distincts  s’affrontent, peuvent être finalement être redistribuées ».
  Effectivement, elles ont tenté (ce qui ne manque pas d’ambition) de comprendre à la fois les enjeux de la réunification du pays mais, aussi et surtout, de saisir comment, auparavant, sur l’échiquier du monde occidental, de vastes pans de territoires allemands, après 1945, avaient été répartis, sans tenir compte des millions de gens qui ont dû se résigner ensuite à vivre selon un modèle imposé.

  Julie Bertin et Jade Herbulot ont ensuite construit un spectacle, avec, pour base, une mosaïque de citations, notamment des Ailes du désir de Wim Wenders, du Mur de Berlin de Frederick Taylor, de Fautes d’Impressions d’Heiner Müller, et du discours de John F. Kennedy cité plus haut, etc… Le tout orné de nombreux extraits musicaux:  Nabucco de Giueppe Verdi, Taner Animals, Nina Hagen, et bien sûr, les très fameuses Suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach jouées par Mstislav Rsotropovitch, le 11 novembre 1989, devant le mur enfin démoli par les Berlinois de l’Est. Et ici, bien  interprétées, à la fin du spectacle, par Rachel Colombe.  Un  moment délicieux… « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu, écrivait Emile-Michel Cioran dans Syllogismes de l’amertume (1952)…

Et cela donne quoi ? Un spectacle généreux, pavé de bonnes intentions mais qui, malgré quelques rares moments, est décevant. Mais au chapitre des qualités, d’abord : les jeunes metteuses en scène dirigent bien leur quinze acteurs ; ils ont tous une excellente diction et ne criaillent jamais, ce qui est quand même le minimum syndical exigible après trois ans de Cons. On les entend donc: cela devient rare à une époque où  certains  acteurs ne connaissent pas toujours bien leur texte, ne se donnent même pas la peine d’articuler correctement, et de se faire entendre à vingt mètres. Ce qui leur évite peut-être de jouer faux, d’où sans doute, facilité regrettable, l’utilisation excessive  de micros H. F. par les jeunes et moins jeunes metteurs en scène.

Julie Bertin et Jade Herbulot savent aussi conduire une mise en scène sans temps mort, et mettre au point une circulation scénique, des musiques et des lumières. Qualités non négligeables pour des débutantes… Restent des choses qui ne sont pas dans l’axe. D’abord, côté choix de scénographie: une aire de jeu bi-frontale au milieu du plateau. Pourquoi pas ? Camille Duchemin a intelligemment imaginé des stores rouges foncé qui descendent des cintres pour figurer le fameux mur séparant Berlin-Est avec une partie du public sur la scène, et Berlin-Ouest les autres spectateurs dans la salle, où une caméra tenue à la main par une actrice, retransmet les séquences sur écran côté Berlin-Est, où il y a d’autres scènes que l’on entend vaguement. D’où un sentiment de frustration qui doit être réciproque, puisque on ne voit jamais ce qui se passe de l’autre côté. Métaphore de la coupure entre les deux territoires ?  Mais sans doute aussi une fausse bonne idée…

  Mais qui, au Conservatoire national, a été chargé de parler scénographie à ces ex-élèves qui n’ont semble-t-il,  et c’est dommage, pas vu le film du remarquable Lapin-Chasseur  (1989 ! Tiens, tiens, leur année de naissance!)  de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps. Mise en scène-culte avec la salle d’un restaurant, et la cuisine, séparées par un sas à portes battantes, avec, pour chacune, son public. Mais aussi avec les mêmes comédiens passant de l’un à l’autre des deux plateaux, et où, idée géniale, le public était prié de changer de salle à l’entracte… Dommage: cela aurait pu donner aux deux metteuses en scène, en voyant la captation de ce Lapin-Chasseur, l’idée d’établir une véritable interaction entre les deux côtés Est et Ouest, et d’éviter des courses fastidieuses dans l’allée centrale de la salle. Interaction qui ne fonctionne évidemment pas du tout ici…

  Il y a aussi une chose mal maîtrisée, c’est la dramaturgie de ce spectacle beaucoup trop long (deux heures quinze !) sans beaucoup de rythme et avec trop de noirs, construit à base de petits morceaux. Il n’y a donc pas de véritable unité, ce qui peut être un parti-pris mais, à aucun moment, le récit de ce moment d’histoire contemporaine ne réussit à décoller ; l’ennui pointe donc son nez, malgré la belle énergie des acteurs!
 Après un entracte  (mérité!),  une comédienne en grande robe de tulle blanche incarnant Nina Hagen fait un numéro dans le hall du théâtre. Puis, retour dans la salle où on assiste à la chute virtuelle du mur, avec une grande farandole  et des jets de paillettes, mais cela reste trop peu consistant.
Le spectacle, qui se termine, plutôt qu’il ne finit, tient encore d’un travail d’élèves, visiblement heureux d’être encore une fois ensemble, comme dans toutes les écoles de théâtre. Mais le bonheur du spectateur dans tout cela ? Cette seconde partie dure un peu plus de vingt minutes. Cherchez l’erreur! 
Là encore, on ne comprend pas: qui, au Cons, a appris à ces jeunes gens les principes élémentaires de construction d’un spectacle ? Cette manie de faire revenir le public après un entracte, pour un bref moment, semble être très à la mode, les dieux savent pourquoi, chez les collectifs actuels, comme dans Nos Serments, en ce moment au Théâtre de la Colline (voir Le Théâtre du Blog).

   C’est toujours agréable de voir un ensemble de jeunes acteurs  mais, là, mille regrets, le compte n’y est pas, et on se sent peu concerné par ce qui se passe sur le plateau. On serait vraiment heureux de voir un autre travail de ces deux intelligentes metteuses en scène, mais dont la conception serait plus travaillée, et dont le temps et l’espace seraient aussi beaucoup mieux maîtrisés… Donc à suivre.

 Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis, 50 boulevard Jules Guesde, jusqu’au 14 février.

 

 

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2 commentaires

  1. Merci de votre commentaire; c’est ce que j’ai du moins vraiment ressenti,sauf à de trop rares moments, surtout quand on est au fond de la salle. Et deux miens confrères aussi mais bon, à chacun sa vérité.

    cordialement

    Philippe du Vignal

  2. UnSpectacteurPasFrustré dit :

    Je ne comprends absolument pas que l’on puisse regretter le manque d’interaction entre les deux parties de la scène, ça me paraît juste en total contresens avec le contenu du spectacle…

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