Retour à Reims

Retour à Reims, d’après l’essai de Didier Eribon , adaptation et mise en scène de Laurent Hatat

 

IMG_7163À la différence de la grave crise économique sans précédent,  des années 1990 jusqu’à nos jours -, la période de reconstruction des années 50/60,  connaît moins visiblement l’exclusion, la misère et la  marginalité. À l’époque, la classe ouvrière, nombreuse et respectée, est porteuse d’un certain panache, et d’une culture propre dont elle est fière, communiste le plus souvent. Mais, à côté de cette aristocratie ouvrière, existe toujours un sous-prolétariat, urbain et agricole, caractéristique des pays industrialisés, à la pauvreté traditionnelle,  malgré la croissance économique  des pays dits développés.
Aujourd’hui, le peuple des ouvriers  a pratiquement disparu, et leur exclusion augmente avec le temps qui ferme les usines.
Des groupes sociaux à risques, ou sensibles – chômeurs, salariés touchés par la précarisation de l’emploi, jeunes sans formation – connaissent donc, et cela, dès les années 60, une vie dépréciée dans les cités en banlieue, qui n’est pas celle des quartiers durs actuels. Aux côtés d’anciens travailleurs moins chanceux qui ont perdu leur emploi, les jeunes sont aussi les victimes désignées.
Pierre Bourdieu et Edouard Passeron publient dès 1964, un livre qui va devenir culte: Les Héritiers: les étudiants et la culture. Et La Misère du monde (1993),  sous la direction du premier, enfonce le clou: «L’Ecole exclut comme toujours, mais elle exclut désormais de manière continue, à tous les niveaux du cursus (…) et elle garde en son sein, ceux qu’elle exclut, se contentant de les reléguer dans des filières plus ou moins dévalorisées ».
Pourtant, surgissent des « transfuges de classe », titre dont se réclame le sociologue Didier Eribon, qui passent à travers les mailles du filet et parviennent à monter les degrés de l’échelle sociale, grâce à une capacité d’introspection productive, une volonté de fer et un goût marqué pour les études.
Lui-même fils d’ouvrier, Didier Eribon se découvre très jeune d’abord différent comme homosexuel, et subit aussi l’oppression du temps et l’esprit réactionnaire paternel. Il prend conscience de la domination sociale – d’une autre différence donc – bien plus tard, quand il a déjà fait scission depuis longtemps avec les siens qu’il ne veut plus voir comme tels, et quand il a aussi rompu toute relation avec son quartier de Reims, ignoré et méprisé par la bourgeoisie traditionnelle de la ville.

  L’auteur s’est hissé dans les milieux intellectuels et les communautés plus nanties, en jouant du réseau homosexuel,  contre sa classe sociale. La victime désignée de jadis, a transformé son sentiment initial de honte et d’humiliation,  en sentiment de gloire et de reconnaissance, à la façon de Jean Genet qui, après la « boue »,  découvre la splendeur des « guirlandes de fleurs ».
  Retour à Reims, essai de sociologie et de théorie critique de Didier Eribon, a été adapté et mis en scène avec beaucoup de tact et d’efficacité par Laurent Hatat, particulièrement à l’écoute des mouvements intimes de toute existence. Le fils, à la manière du Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, revient chez lui, à la mort du père, alors qu’il est resté absent et étranger à sa famille, durant trois décennies. En compagnie de sa mère, le narrateur analyse ses années d’enfance et de passé douloureux, en tentant de comprendre cette indifférence de la gauche socialiste embourbée dans une technocratie aveugle, indifférence dont il a évidemment souffert.
  Peut-on s’étonner de la dérive à l’extrême-droite de la famille Eribon? Le narrateur  est moins sentimental que  Jean-Luc Lagarce, plus cérébral et plus raisonneur, mais Laurent Hatat a su redonner ici la chaleur et l’humanité, qui ont tant manqué au sociologue, quand il était jeune. Il mêle ici habilement des réflexions théoriques à des scènes de la vie quotidienne, à des souvenirs d’enfance, et à des moments de l’existence chez cet homme blessé.
  Le fils (Antoine Mathieu) parle à sa mère (Sylvie Debrun) qui l’écoute, puis s’arrête brusquement, et lui demande avec ironie quel est le destinataire de ses discours amers. Sa mère, qui vaque à ses occupations de ménagère modeste, reste digne jusqu’au bout,  comprend les exigences de son fils mais, comme en proie à une impossibilité historique et familiale, ne peut  réagir avec tendresse.
  Les deux comédiens, excellents de vérité et d’émotion, s’approchent l’un l’autre, puis s’éloignent…  La mère n’esquisse pas le moindre sourire et, seul, son fils, quand il est en colère, hausse la voix et réclame des raisons qu’il n’obtiendra jamais, si ce n’est grâce à sa propre réflexion de théoricien humaniste. À la fin pourtant,  il pose sa main sur celles croisées de sa mère assise. L’amour filial s’impose joliment  malgré tout.
  Un échange bouleversant entre ces deux âmes dépareillées, et pourtant si proches…

 Véronique Hotte

 Maison des Métallos, jusqu’au 22 février. Tél : 01 47 00 25 20
 L’essai de Didier Eribon est publié aux Éditions Fayard.

 


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