Les Estivants

 

Les Estivants, d’après Maxime Gorki, version scénique de Peter Stein et Botho Strauss, version française de Michel Dubois et Claude Yersin, mise en scène de Gérard Desarthe

 

gp1415lesestivantsLe rideau rouge de Lucio Fanti s’ouvre sur un large panoramique ; un superbe tableau, peuplé d’hommes et de femmes en costumes XIX ème, qui va bientôt s’animer. Sous le regard moqueur de deux gardiens, qui, pendants comiques du drame, commentent, d’acte en acte, les mœurs bizarres des vacanciers : « Tous pareils, tous des patrons. » ou : «  T’as déjà vu du théâtre (…) Ils se mettent n’importe quoi sur le dos. Ils braillent (… ) Ils font comme si… »
Gérard Desarthe et Lucio Fanti ont planté une vaste forêt de bouleaux, emblématique des paysages russes. Sur les troncs, on distingue peu à peu des visages estompés, les mêmes que l’on devine et qui nous regardent, sur le rideau de scène, lors des changements de décor. Le peintre s’était  dans sa première manière, attaché à travailler, d’après des photos russes, sur les traces nostalgiques d’une U.R.S.S. mythique. C’est une autre nostalgie, tout aussi slave, qui infuse la pièce de Maxime Gorki, chez qui on retrouve l’influence d’Anton Tchekhov, son mentor dans cette vaste entreprise que fut Les Estivants.
En 1904, deux ans après Les Bas-Fonds, un succès mondial, Maxime Gorki va montrer au public avec Les Estivants, une autre face de la Russie, la bourgeoisie montante : «Je voulais peindre cette partie de l’intelligentsia russe, issue du peuple mais qui, du fait de sa promotion sociale, a perdu tout contact avec les masses populaires ( … ) et a oublié les intérêts du peuple et la nécessité de lui frayer un chemin». A l’orée de la révolution de 1905 qui couvait bruyamment, la pièce souleva de vives polémiques.
L’adaptation de Peter Stein et Botho Strauss restitue d’emblée le portrait de cette micro-société. En restructurant la pièce, en inversant des scènes, ils mettent tous les personnages sur le plateau dès le lever de rideau, qui se présenteront au public au fur et à mesure de leurs face-à-face. Par petites touches, se dessinent alors, au sein du groupe, leurs liens familiaux, amicaux, amoureux, et les rapports complexes qu’ils entretiennent entre eux.

   Gérard Desarthe qui est, avant tout, un comédien de grand talent, aborde la pièce avec une attention particulière  pour les acteurs. Rarement, la troupe de la Comédie-Française, dans le cadre classique qui est le sien, n’est apparue aussi homogène. Homogénéité renforcée par la choralité de la mise en scène. Chacun cultive son personnage et le fait évoluer au gré des événements, avec une sensibilité toute tchekhovienne, malgré la dureté provocante du texte de Maxime Gorki, et l’efficacité cruelle de l’adaptation allemande.
Il faudrait citer tous les comédiens,  tous convaincants, quand ils incarnent cette bande de nouveaux riches, mal dans leur peau, échantillons d’une société en crise, qu’ils soient médecin, ingénieur, écrivain, avocat ou rentier… Des « gravats », que le vent de l’histoire aura tôt fait de balayer. En ce sens, la pièce est étonnamment prémonitoire.

  Mais ce sont surtout les femmes qui expriment ici la critique sociale: de par leur position et leur sensibilité, elles sont les réceptacles vivants du malaise. Sylvia Bergé enveloppe Warwara, désenchantée et lucide, d’une fermeté inflexible, et Anne Kessler affirme une sentimentalité fragile et débridée en Calérie; quand elle récite L’Edelweiss, elle confère de l’émotion à cette poésie mièvre. Céline Samie est parfaite en Youlia, épouse volage du grossier Souslov (Thierry Hancisse).
Mais  le personnage de Maria Lwovna est la clef de la pièce, et selon l’auteur, son porte-parole. Elle critique, analyse, le comportement des autres personnages, les invective et les bouscule. Elle en gagnera quelques-uns à ses idées révolutionnaires et les entraînera sur la bonne voie. Clotilde de Bayser a ici l’envergure d’une pasionaria : impétueuse, elle sait aussi être une amoureuse maladroite dans sa valse-hésitation autour de Vlas, clown triste et cynique incarné par un Loïc Corbery plutôt décontracté.
Ces estivants, sortis d’une autre époque et d’un pays étranger, avec leurs conceptions morales et intellectuelles dépassées, leur sentimentalité d’un autre âge, Gérard Desarthe nous les rend familiers. Il nous plonge dans leur monde, comme dans un univers pictural et sonore. Avec une grande maîtrise des mouvements d’ensemble, et une justesse dans les scènes intimes, il propose une approche à la fois intelligente et sensible de la pièce et  un jeu d’acteurs sans fausse note.
A voir et à recommander à vos amis.

 

Mireille Davidovici

 

Jusqu’au 25 mai, Comédie-Française, Salle Richelieu, Paris T: 08 25 10 16 80 www.comedie-francaise.fr

 


DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...