Anna Christie

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Anna Christie d’Eugene O’Neill, adaptation de Jean-Claude Carrière mise en scène de Jean-Louis Martinelli

 

Dans une gargote du port de New York, Marty (Charlotte Maury-Sentier) écluse une dernière bière, quand Chris Christopherson fait une entrée vacillante. Ex-maître d’équipage en haute mer, il traîne à présent une existence d’ivrogne sur une barge à charbon qui ravitaille les navires en escale.
«C’est pas l’homme qui prend la mer/C’est la mer qui prend l’homme», la chanson de Renaud pourrait servir d’exergue à Anna Christie. La mer, «une vieille saleté du diable», selon Chris, a la force du destin dans ce drame. Eugène O’Neill l’a fréquentée de près, cette mer, quand, fuyant un mariage forcé et abandonnant un fils, il devint marin; il a croisé la faune des ports, et, de bar en bar, a sombré dans l’alcool.
Dans Anna Christie, c’est elle, la mer, qui a éloigné Chris de sa femme, lui a pris ses deux fils, lui a fait placer la petite Anna dans une ferme du Minnesota. Quand, sous les traits de la lumineuse Mélanie Thierry, Anna, devenue une jeune femme, ressurgit, c’est un rayon de soleil qui éclaire la vie du vieux loup de mer, et il ne voit pas en elle la putain qu’elle est devenue, malgré sa dégaine sans équivoque pour le spectateur.
Mais la mer lui joue encore un de ses tours de salope en faisant échouer Mat Burke, non loin de son rafiot :«La mer, il a fallu qu’elle t’amène cet Irlandais avec le brouillard», peste-t-il, se mordant les doigts d’avoir repêché le naufragé. Ce dernier croit rêver en voyant la belle Anna : «Je croyais que tu étais une sirène sortie de l’océan pour me tourmenter», déclare-t-il à la jeune fille, ne croyant pas si bien dire.
La pièce qu’Eugène O’Neill avait écrite en 1922, d’après une première version intitulée Chris Christopherson,  était un peu tombée dans l’oubli, malgré un prix Pulitzer, et plusieurs adaptations au cinéma, dont l’une, réalisée en 1930, avec Greta Garbo dans le rôle-titre. Elle a pourtant gardé sa force et mérite d’être vue, surtout dans la mise en scène rigoureuse de Jean-Louis Martinelli.
L’adaptation de Jean-Claude Carrière, (quatre au lieu des neuf personnages de la pièce), laisse de côté l’anecdotique pour se polariser sur les relations entre eux. Avec des dialogues laconiques : ces laissés pour compte de la vie ont peu de mots pour exprimer leurs affects, et n’ont que l’alcool pour refuge. La langue rude et brutale de l’auteur  a pris un coup de vieux dans cette version scénique, mais les acteurs, tous excellents, donnent le change..
Mélanie Thierry aborde son personnage de fille perdue avec d’infinies nuances et une distance blasée: Anna retrouve un éclat d’enfance quand elle se sent lavée de sa souillure par le brouillard et l’air du large. Quand le drame bat son plein,  l’actrice ne cède pas au mélo, et après Baby Doll, son talent se confirme. Le jeu des autres interprètes est tout aussi retenu : Féodor Atkine incarne avec tendresse un vieux type un peu naïf, un « homme de la mer » à la dérive. Le bouillant Stanley Weber, hissé en scène au bout d’un cordage, tel un Tarzan marin, confère à son Mat Burke, une candeur de grand gamin.
La mer, le port de New York, son brouillard, un bistrot… La scénographie de Gilles Taschet les évoque, sans tomber dans les clichés, ni dans le réalisme des films noirs des années trente. Le décor, efficace et d’une élégante simplicité, exploite la profondeur du plateau, avec des toiles peintes glissant l’une sur l’autre, une amarre qui tombe des cintres, un panneau qui descend pour figurer une cloison…
A voir pour le jeu des acteurs, l’intelligence de la mise en scène, et aussi pour ne pas oublier le théâtre d’Eugene O’Neill, père de la dramaturgie américaine et prix Nobel de littérature en 1936.

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin 75018 Paris T.: 01 46 06 49 24 ; theatreatelier@theatre-atelier.com

 

 


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