Tartuffe ou l’imposteur

Tartuffe ou l’Imposteur de Molière, mise en scène de Benoît Lambert
 
photo_tartuffe_10_vincentarbelet«Couvrez ce sein que je ne saurais voir». Le plaisir d’entendre le célèbre vers de Molière est ici d’autant plus grand que l’on rit avec Tartuffe, plutôt que de le prendre en grippe, tout en s’agaçant de la crédulité d’Orgon, ce bourgeois qui a tout abandonné au faux dévot qu’il a introduit chez lui: conscience, biens, fille, et fils renié au profit de l’escroc, et même épouse.
Cet incroyable entichement demeure un mystère de la pièce. Dorine, l’impertinente suivante, un peu «trop forte en gueule», selon Madame Pernelle, la mère d’Orgon, tire pourtant un portrait peu flatteur de l’imposteur : «Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille». A la fois séduisant et enjôleur.

 Ici, point de Tartuffe ventripotent au teint fleuri, mais un homme jeune, fluet et non dénué d’attrait (Emmanuel Vérité). La préciosité de son jeu révèle avec éclat la malice d’un personnage dont on se prend à espérer que l’entreprise aboutira. On jubile quand on le voit ainsi trahir une famille bourgeoise, engoncée dans le confort de sa classe. Ce que traduit bien la scénographie avec une grande table ovale, cernée de cadres dorés impeccablement disposés, autour de laquelle se réunissent les personnages.
Benoît Lambert se place ici dans la lignée de Louis Jouvet qui, le premier, réhabilita le personnage, en le dotant d’un charme trouble. Il va même plus loin, avec une lecture socio-économique que le texte supporte très bien. N’en déplaisent donc aux tenants de l’actualisation à tout prix du théâtre classique, cette mise en scène ne fustige pas un fanatisme religieux, dont on déplore aujourd’hui et avec raison, les vicissitudes.
 Ce « gueux » de Tartuffe (selon le mot de Dorine), grain de sable qui grippe l’ordre bourgeois, devient ici, selon une lecture plutôt marxiste, «un genre d’Arsène Lupin, déguisé en dévôt pour mieux réussir son coup, une charmante crapule, dont l’entreprise malhonnête prend des allures de revanche de classe», comme le dit Benoît Lambert.
Le metteur en scène est donc loin de se réjouir du sort, qu’au dénouement, Molière a réservé à son scélérat, mais en avait-il le choix? Orgon et sa famille, retrouvent ici ce qu’ils ont de plus cher, leur propriété!  Et restituée par le représentant d’un prince éclairé «ennemi de la fraude» ! Cet incroyable retournement de situation est traité avec le ridicule qui sied à cet abracadabrant deus ex machina.
À rebours des costumes actuels que portent les  autres personnages, l’exempt arbore, lui, un habit d’époque, tout de blancheur et de clinquant. La lumière divine et drôlatique qui l’auréole, souligne la tendance obséquieuse à l’endroit du pouvoir, d’un Molière qui n’était en rien le révolutionnaire qu’on présente quelquefois dans les manuels, et son public était, à Paris et à Versailles, celui des aristocrates et grands bourgeois. Il a d’ailleurs vu ce qu’il lui en a coûté, quand il se les est mis à dos.

  Benoît Lambert, lui, voit en Tartuffe une sorte de victime de classe, mais ne prend pas le parti d’une lecture tragique. La scénographie et  le jeu des comédiens exacerbent plutôt les aspects vaudevillesques de la pièce, et les personnages empruntent volontiers les portes dérobées qui se fondent dans  un décor mouvant, tantôt opaque et ceint de dorures à l’image de la cellule bourgeoise, tantôt transparent et mobile, quand vacillent les fondations de la famille.
Les comédiens, dont Yoann Gasiorowski et Aurélie Reinhorn  (Valère et Marianne), ont tous des gestes et mimiques réjouissants. Pas facile en effet de donner corps aux silhouettes un peu falotes des personnages secondaires, souvent un peu délaissés par les metteurs en scène. Laurent, par exemple, une ombre en habit  gris que Tartuffe appelle parfois à la rescousse, participe ici pleinement au comique: il a des allures de gangster inquiétant…
Les interactions entre personnages sont éclairées d’un jour nouveau, et on devine ainsi la séduction trouble qu’exerce Tartuffe sur Elmire (Anne Cuisenier, au jeu subtil); piste  déjà explorée par d’autres metteurs en scène.

  On remarque aussi le regard neuf que porte Benoît Lambert sur la relation qui unit Tartuffe à la truculente Dorine (incarnée avec une grande drôlerie par Martine Schambacher), rivalisant d’adresse avec l’intrigant. Tartuffe et Dorine, les meilleurs ennemis!
Mais ses motivations sont autres… Avec son insatiable bagout, elle est ici un bon garant de l’ordre bourgeois, jalouse d’une place qu’à force de malice, elle a su prendre dans cette famille. Benoît Lambert souligne, de manière inédite, la proximité de ces deux «gueux», perdus en territoire bourgeois.
Les différentes mises en scène de la pièce, et celle-ci en particulier, témoignent de l’extraordinaire potentialité théâtrale qu’elle renferme!

Adèle Duminy


Spectacle vu en février au Théâtre de Meylan.
On peut aussi lire les articles  de notre correspondante sur
http://culturegrenoble.blogspot.fr/

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  Il y a bien longtemps qu’on n’avait pas autant ri à cette pièce, ni assisté à une lecture aussi astucieuse que celle de Benoît Lambert qui  a décidé de «sauver» Tartuffe et d’enfoncer, au passage, la famille bourgeoise. Ce Tartuffe-là, qui s’est incrusté chez Orgon, sous prétexte de le conduire sur la voie de  la piété et du rachat de ses fautes, est un voyou moderne : pressé et cynique.
  Tout est bouclé entre le troisième et le quatrième acte : il a l’argent d’Orgon, sa fille, sa femme, et le sourire de Dorine. Et s’il échoue, c’est pour avoir été trop pressé et pour avoir oublié que ça se passe quand même au XVIIe siècle, époque où une femme s’estime à la mesure du temps qu’on a passé à lui faire la cour.
Tartuffe, troussant Elmire, s’est cru déjà dans le vaudeville mais il échoue par présomption plus que par précipitation : après tout, Elmire était prête à céder, non à son charme mais à ceux de la vengeance contre un mari inerte et égoïste. Tartuffe a cru, lui,  qu’Orgon serait cocu, battu, et content : il a oublié la vanité, qui survit à tout, aux compromissions, aux mauvaises affaires. « Qu’est-il besoin pour lui, du soin que vous prenez? C’est un homme, entre nous, à mener par le nez ». (acte IV sc.6).
Et voilà. L’échec avec Elmire n’est qu’une péripétie nécessaire à l’accélération d’un dénouement cynique, et Tartuffe peut dire, en toute légalité, à Orgon qui le chasse : «C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître ». Quant au deus ex machina royal, il nous rappelle la double courbette que Molière devait faire à son public privilégié : le Roi, qui nourrit la troupe en lui passant des commandes pour ses fêtes à machines et à grandes eaux, et les bourgeois dont il se moque (les cabales contre le comédien auteur montrent qu’ils s’y reconnaissent parfois), et qui ont besoin d’un dénouement heureux, où l’ordre familial est rétabli.
Il s’agit donc de faire rire sur le dos d’un bourgeois et  Orgon a le meilleur dos du monde! Empêtré dans cette famille qui le fatigue, terrifié sans doute par des affaires politiques trop grandes pour lui, il a trouvé refuge dans la voie –et la sensualité- du salut. Seulement, il sait sans le vouloir  que c’est une illusion, et qu’amour pour amour, il n’est pas sûr que Tartuffe réponde au sien. D’où ses colères, ses emportements dans tous les sens.
Emmanuel Vérité lui donne la flexibilité et l’insolence nécessaires. Tous les comédiens sont à leur affaire, même si Molière ne leur a pas donné d’aussi bonnes partitions, chacun a son moment d’éclat (on vous conseille la colère explosive du « raisonneur »), mais Marc Berman ( Orgon) atteint des sommets, et nous donne une superbe leçon de théâtre. On ne voit pas un personnage du XVIIe siècle en costume actuel, mais un de nos contemporains traversé par les passions et les folies d’Orgon.
Dans cette « maison courant d’air », une fois tout cela calmé et les panneaux remis à leur place de solides murs du foyer, qui règne alors ? Dorine! Impériale, Martine Schambacher est bien la gouvernant, même si le terme est anachronique. Plus patiente, elle a eu aussi davantage d’humour que ce jeunot de Tartuffe.

  Molière, notre contemporain ? Oui, même si cette option, poussée parfois jusqu’à la farce est forcément réductrice, ici ou là. Mais le propre des chefs-d’œuvre est d’être inépuisable. Quant à l’insolence du metteur en scène, on l’en remercie, avec l’envie de lui dire: « Chiche! Tapez plus fort ! »
Mais qui irait chipoter sur un spectacle drôle et intelligent ?

 Christine Friedel

 Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, jusqu’au 29 mars T: 01 48 33 16 16


 

 

 
  

 


Un commentaire

  1. LIVCHINE dit :

    Qui est cette Adèle duminy ? Elle n’est pas présentée . Selon la personne qui signe on peut analyser ce qu.on lit . Moi je lis , mais voilà, j.ai besoin de synthèse , il se passe quoi dans le théâtre en france ? Le theâtre n’est il pas confisqué au peuple par une poignée de coquins qui se partage le magot du theâtre public . Alors Benoit Lambert souligne une complicité tartuffe Dorine . Est ce important ? Monsieur du VIGNAL ,qui est Adèle Duminy ? Dois je accorder de la légitimité à son jugement ?

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