Saisir d’Henri Michaux
Saisir, texte d’Henri Michaux, adaptation et mise en scène de Sarah Oppenheim
Sarah Oppenheim, après Le Paysan de Paris d’Aragon puis La Voix dans le débarras de Raymond Federman, présentés à la Maison de la Culture de Bobigny, poursuit ici sa recherche d’une écriture scénique participant à la fois du graphisme, d’une gestuelle élaborée et de la musique, et où l’image est prépondérante. Dans la lignée directe de Bob Wilson mais aussi d’Alwyn Nikolaïs Merce Cunningham et Trisha Brown. Il y a pire comme influences…
Au début, sur la scène tendue de noire, dans une faible lumière, il y a, à jardin, Benjamin Havas au violoncelle et, à cour, Yann Collette lit des fragments du texte d’Henri Michaux, le grand poète d’origine belge, décédé, il y a déjà trente-et-un ans à Paris. Rigueur et grande précision de la mise en scène de Sarah Oppenheim, quand l’actrice Fany Mary joue a, comme seule partenaire, une corde blanche d’une bonne vingtaine de mètres qui dégouline régulièrement des cintres, et vient s’enrouler au sol sur elle-même, puis disparaît encore d’elle-même, comme un serpent sous le rideau noir en fond du plateau. Le mécanisme est simple mais le résultat visuel est d’une étonnante magie quand l’objet acquiert ainsi vie et autonomie.
Il y a aussi un autre fil en mouvement, cette fois remarquablement dessiné en projection puis ponctué de taches rouges sur un tulle noir par Louise Dumas, pendant que Yann Colette dit Henri Michaux. Puis une grande flaque d’eau où la danseuse barbote et fait joujou (c’est alors moins convaincant).
Mais il y a cette image fascinante, difficile à décrire, comme ce serpent/membrane blanc entrant à cour et que Fanny Mary va apprivoiser, pour finalement l’ouvrir, y glisser ses bras, et s’en servir pour en constituer un très beau graphisme. Et, à la toute fin, surtout ce moment où la danseuse frappant sur des panneaux en tôle plate accrochés en fond de scène, puis les grattant l’une après l’autre, pour obtenir de formidables graphismes, rappelant bien entendu ceux que réalisa le poète en 1948, quand il publia publie Meidosems, ses premières lithos; il avait quarante-neuf ans, mais n’avait cessé de s’intéresser à la peinture dès les années 20.
Et encore, cette dernière et belle image: lancé sur l’eau par Fanny Mary, un petit bateau en papier plié rouge qui sera bientôt noyé par un jet de sable blanc qui tombe des cintres et éclairé par un pinceau lumineux.
L’écriture scénique de Sarah Oppenheim est très rigoureuse et d’une grande qualité plastique; en 55 minutes, elle arrive à nous emmener parfois sur les sentiers parcourus par Henri Michaux, qui aura conjugué la plus grande partie de sa vie, pratiques du dessin et de l’écriture.
Ici, nous avons un peu de mal à concilier les informations dispensées à la fois par la musique, la gestuelle, la lumière, l’écriture plastique minimale mais de toute beauté de Louise Dumas, et enfin, les fragments du texte d’Henri Michaux. Ce qui nuit évidemment à Henri Michaux mais aussi l’unité de l’ensemble.
Du coup, et c’est dommage, le spectacle, certes d’une grande rigueur, donne sous un habit contemporain, l’impression de quelque chose d’un peu conventionnel, d’un peu trop sage, avec un musicien sur scène, et un récitant derrière un pupitre, ce qui tient souvent plus d’un oratorio contemporain.
Alors que, même dans la lignée d’Henri Michaux, un spectacle surtout visuel aurait sans doute été plus fort. Bref, Sarah Oppenheim aurait pu aller plus loin, et inscrire son spectacle au croisement d’un graphisme expressionniste des plus élaborés qui s’exprimerait à la fois par le dessin mais aussi par une pratique gestuelle des plus exigeantes où le corps deviendrait comme ici à la fin du spectacle, le médium d’une véritable création artistique en train de naître sous nos yeux. Mais où le texte, ici trop imposant, aurait presque disparu…
Philippe du Vignal
Dans le cadre de la programmation du Standard Idéal de la MC 93, au Théâtre Le Colombier, à Bagnolet. T: 01 41 60 72 72, jusqu’au 22 février à 20h 30.
www. MC93.com
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