La Bête dans la jungle et La Maladie de la mort

La Bête dans la jungle d’Henry James, adaptation de Marguerite Duras, d’après celle de James Lord, et  La Maladie de la mort de Marguerite Duras, mise en scène de Célie Pauthe

 la_bete_2Deux points de vue, ceux de Philippe du Vignal et  Véronique Hotte:

Henry James, écrivain américain (1843-1916) est l’auteur de vingt-deux romans et de très  nombreuses nouvelles, dont il adapta l’une: Daisy Miller pour la scène mais aussi de contes, d’essais,  et ce que l’on sait moins, de quinze pièces de théâtre en un acte. De 1890 à 92, il écrit à Londres six pièces, dont une adaptation de son roman L’Américain qui, seule, sera mise en scène, et un drame Guy Domville qui fut un échec. Il écrivit  enfin  trois autres pièces… qu’il recycla en romans à succès.
Ses nouvelles furent aussi adaptées au théâtre par d’autres, comme en particulier Les Papiers d’Aspern, créée en 1962 avec succès à Broadway ; puis en 1981, Marguerite Duras adapte, une seconde fois,  La Bête dans la jungle, écrite par Henry James en 1903, que mettra en scène de façon tout à fait remarquable Alfredo Arias, avec Delphine Seyrig et Sami Frey, grâce à René Gonzalès qui l’accueillit au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis. Et que filma Benoît Jacquot. Puis en 1992, Jacques Lassalle met aussi en scène la pièce avec Gérard Depardieu et Fanny Ardant. Et il y eut aussi La Maladie de la mort revisitée par Robert Wilson (1996) avec Lucinda Childs et Michel Piccoli.

  Célie Pauthe, est une habituée du Théâtre de la Colline où on avait pu voir  d’elle Des Arbres à abattre, d’après le roman de Thomas Bernhard, un excellent Long voyage vers la nuit d’Eugene O’Neill mais aussi… un très redoutable Aglavaine et Sélysette de Maurice Maëterlink (voir Le Théâtre du Blog).
A son tour, elle se dit aussi fascinée par cette nouvelle où, dit-elle, «Beaucoup de thème durassiens sont déjà présents (…) dans cette idée que l’absence d’histoire est l’histoire en elle-même, dans le principe de l’attente comme moteur et motif de l’écriture, dans le thème du désir et de l’effroi que constitue la femme pour l’homme. Les deux textes parlent de ce que l’on pourrait appeler une carence, une déficience pathologique du cœur qui prend la forme d’une anesthésie du désir, d’un froid intérieur, dont les deux figures masculines sont paradoxalement les victimes et contre lesquels elles luttent aveuglément de  toutes leurs forces».
  Sur le plateau, imaginée avec intelligence par la scénographe Marie Rocca qui signe aussi les beaux costumes, il y a plusieurs antichambres/salons successifs et vides au beau parquet, dans un château dont les murs un peu sales n’ont pas connu la peinture depuis longtemps, avec, au centre, un grand miroir.
C’est un univers clos: pas de fenêtres, juste une porte de chaque côté de la scène; aucun meuble, sinon un piano droit noir dans le fond, avec de chaque côté, deux banquettes grises, une petite table avec un bouquet de fleurs et deux chaises. Trois accessoiristes, tout de noir vêtus, et évoluant comme des personnages de ballet, apportent ensuite un repas, puis une table basse,  d’autres vases de fleurs, une lampe  de chevet, et un  lampadaire. Et un grand lit, avant La Maladie de la mort.
  Catherine Bertram et Jean Marcher se retrouvent par hasard dans une réception, comme déjà aimantés l’un vers l’autre. En fait, ils se sont en fait déjà rencontrés autrefois ; lui, pense se le rappeler seulement; mais, elle,  s’en souvient très bien. Il lui avait alors confié un secret : depuis toujours, il vit avec la conviction d’être promis à un sort mystérieux. Une chose l’attend dans l’obscurité, telle une bête dans la jungle,..
  Ils passent alors un pacte étrange : ils se verront souvent, le temps de vieillir ensemble, et elle acceptera de devenir pendant de longues années, la compagne de cette attente. La vie passe à guetter cette «bête», et s’installe alors  une curieuse relation entre eux,  d’un érotisme brûlant, proche et lointain à la fois. «L’aimer, dit Catherine, voilà quelle eut été l’issue; alors, alors, il aurait vécu ».
Et ils parlent beaucoup, et sans fin de l’amour, du sens que l’on peut donner à sa vie, d’une passion irréversiblement perdue, de la difficulté à aimer, mais aussi de l’énigme absolue, du mystère que reste femme pour un homme.. « Lui, écrit Henri James dans sa nouvelle, aucune passion ne l’avait jamais touché (…) Il avait vu hors de sa propre existence et non appris par le dedans, la façon dont une femme est pleurée quand elle a été aimée pour elle-même ».

  Et ce texte, parfois énigmatique, dans la mise en scène par Céline Pauthe, cela donne quoi ? A début, on est séduit par ces deux personnages hors normes, qui se retrouvent par hasard dans ce salon et se parlent dans une faible lumière. Catherine Bertram, c’est Valérie Dréville, qui a une belle présence, et c’est John Arnold qui joue Jean Marcher, mais il est lui moins sûr de lui, moins convaincant, du moins le soir où nous l’avons vu, et il vaudrait mieux qu’il évite de taper sur les fins de phrase.
Est-ce cette lumière sépulcrale et ce rythme sans cesse cassé par l’arrivée ponctuelle et bien artificielle (comme les fleurs qu’il apportent)  des accessoiristes? Mais le temps ici s’écoule bien lentement, et on est un peu las de cette méditation sur l’amour qui, surtout, quand on relit  la formidable nouvelle d’Henry James, semble ici assez répétitive. C’est sans doute, on l’aura compris, un parti-pris de mise en scène mais avec un esthétisme assumé de la froideur et de la lenteur qui est un peu la marque de fabrique de Célie Pauthe.
 maladie_2_0Arrive ensuite sans coupure aucune, La Maladie de la mort, où Célie Pauthe introduit un personnage, une femme (Valérie Dréville) qui récite les didascalies à la deuxième personne du pluriel, alors que l’homme (John Arnold) a rendez-vous avec une jeune femme (Mélodie Richard, excellente, avec une belle gestuelle dans ce rôle pas facile, puisque souvent muet) qui a choisi de lui vendre son corps, et qui se déshabille lentement, puis se met nue dans le lit.
Il essaye de l’interroger sur sa « maladie ». Pourquoi ne peut-il aimer? Pourquoi ne peut-il être aimé? L
a jeune femme lui assène quelques vérités avec un certain cynisme, alors qu’il veut lui raconter l’histoire d’un enfant, dont  il ne se souvient pas vraiment…
  Mais on ne voit pas bien le dénominateur commun entre ces deux textes, de style et d’expression très différents,  sinon qu’ils ont  été, l’un adapté et l’autre écrit par Marguerite  Duras, et qu’il s’agit d’une histoire de couple. Au moins, la présence de Mélodie Richard apporte-t-elle un peu d’air dans cette seconde partie qui suit et sans coupure aucune,  la première, comme s’il s’agissait d’une seule et même pièce.
 La  mise en scène de Célie Pauthe, très réussie  sur le plan pictural, avec des lumières formidables signées Sébastien Michaud, est souvent trop statique, si bien que le spectacle ronronne dans la première partie, et quitte à passer pour un vieux con, nous persistons et signons: Alfredo Arias comme Jacques Lassalle avaient mieux réussi leur coup; plus de trente ans après, et ce n’est pas un effet petite madeleine, le souvenir du couple mythique Delphine Seyrig/Sami Frey (49 et 47 ans à l’époque) reste intact; il fonctionnait beaucoup mieux que celui de Valérie Dréville/John Arnold, presque du même âge.
    Bref, un spectacle bien réalisé certes mais qui, trop long, a quelque chose de démonstratif et donc peine à convaincre. L’articulation entre ces deux textes ne se voit pas bien; en faire un ensemble parait assez  conventionnel et est sans doute à ranger sur l’étagère des fausses bonnes idées. “La maladie de la mort, dit Célie Pauthe, pourrait avoir lieu dans les quelques fractions de secondes du cerveau de John Marcher à la fin de l’épilogue, comme la radiographie d’une expérience psychique que le théâtre rendrait réelle, une sorte d’ultime épreuve”. Soit! Mais on reste sceptique: lier en effet ces pièces ne semble guère présenter d’intérêt.
  Nous avons donc été un peu déçus; restent, en tout cas, l’indéniable précision de la mise en scène et la grande beauté des images. Donc, à vous de voir…

 Philippe du Vignal

 La Bête dans la jungle préfère l’esthétique de l’implicite, du non-dit, du secret définitivement clos (on ne nomme pas les aspects privés de toute vie, ses pensées profondes, ses sentiments vrais, ses rêves: une époque révolue!). La  deuxième pièce (1982), livre à la lumière les aveux crus des intimités.  L’énigme du désir et de l’amour à vivre reste intacte, et s’intensifie d’autant à l’écoute de la parole singulièrement poétique de Marguerite Duras : « Un autre soir, par distraction, vous lui donnez de la jouissance, et elle crie. Vous lui dites de ne pas crier. Elle dit qu’elle ne criera plus. Elle ne crie plus. »
Et il est bien douloureux de constater que la force des apparences ne peut rien contre la vérité et que finalement le faux-semblant peut tenir lieu d’expérience vécue. Ainsi, parle Catherine Bertram, nièce désargentée d’une châtelaine fortunée, qui, dans une soirée, il y a dix ans, avait parlé à John Marcher: il  lui avait alors confié l’effroi qui le hante toujours : l’attente mystérieuse de cette fameuse bête dans la jungle, et deviendra un ami proche de cette hôtesse délicate,

  Ni déclaration, ni acte d’amour : la femme agit pourtant en consolatrice, et reste auprès de l’homme à guetter l’horreur attendue, la fin peut-être de cet amour qui s’ignore chez John, et de la vie, à travers la mort de Catherine. Chez Henry James, les femmes confidentes, dans leur offrande inutile, ne peuvent jamais apaiser ni tourments ni quêtes passionnées des hommes. Mais la fidèle Catherine condamnée par la maladie, déclare derrière sa porte fermée: «Si je le pouvais, je vivrais encore pour vous, mais je ne le peux plus. » Valérie Dréville et John Arnold, incarnent ici de  beaux personnages de théâtre.
 La deuxième pièce  souffre de la luminosité existentielle de la première et de cet immense décor. John Arnold endosse ici, désespérément mais avec force, la figure de l’homme en procès, Valérie Dréville interprète les didascalies, et Mélodie Richard est la jeune fille experte, dans sa nudité innocente, qui se prostitue plusieurs nuits à la demande de l’homme. On  pense au film sans concession de Guillaume Nicloux L’Enlèvement de Michel Houellebecq (2013), où l’écrivain se fait séquestrer et demande à payer une jeune femme. Vision plus subversive,  loin du romantisme un peu désuet de Marguerite Duras qui écrivait : «Au hasard de (s)on sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent.»
Pourtant, ici le charme de Célie Pauthe agit, quand à la fin, passe en vidéo, entre ciel nuageux et mer bleue, un bateau gigantesque, sous les cris des mouettes blanches.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Colline Paris jusqu’au 22 mars.

 


Archive pour 28 février, 2015

La Bête dans la jungle et La Maladie de la mort

La Bête dans la jungle d’Henry James, adaptation de Marguerite Duras, d’après celle de James Lord, et  La Maladie de la mort de Marguerite Duras, mise en scène de Célie Pauthe

 la_bete_2Deux points de vue, ceux de Philippe du Vignal et  Véronique Hotte:

Henry James, écrivain américain (1843-1916) est l’auteur de vingt-deux romans et de très  nombreuses nouvelles, dont il adapta l’une: Daisy Miller pour la scène mais aussi de contes, d’essais,  et ce que l’on sait moins, de quinze pièces de théâtre en un acte. De 1890 à 92, il écrit à Londres six pièces, dont une adaptation de son roman L’Américain qui, seule, sera mise en scène, et un drame Guy Domville qui fut un échec. Il écrivit  enfin  trois autres pièces… qu’il recycla en romans à succès.
Ses nouvelles furent aussi adaptées au théâtre par d’autres, comme en particulier Les Papiers d’Aspern, créée en 1962 avec succès à Broadway ; puis en 1981, Marguerite Duras adapte, une seconde fois,  La Bête dans la jungle, écrite par Henry James en 1903, que mettra en scène de façon tout à fait remarquable Alfredo Arias, avec Delphine Seyrig et Sami Frey, grâce à René Gonzalès qui l’accueillit au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis. Et que filma Benoît Jacquot. Puis en 1992, Jacques Lassalle met aussi en scène la pièce avec Gérard Depardieu et Fanny Ardant. Et il y eut aussi La Maladie de la mort revisitée par Robert Wilson (1996) avec Lucinda Childs et Michel Piccoli.

  Célie Pauthe, est une habituée du Théâtre de la Colline où on avait pu voir  d’elle Des Arbres à abattre, d’après le roman de Thomas Bernhard, un excellent Long voyage vers la nuit d’Eugene O’Neill mais aussi… un très redoutable Aglavaine et Sélysette de Maurice Maëterlink (voir Le Théâtre du Blog).
A son tour, elle se dit aussi fascinée par cette nouvelle où, dit-elle, «Beaucoup de thème durassiens sont déjà présents (…) dans cette idée que l’absence d’histoire est l’histoire en elle-même, dans le principe de l’attente comme moteur et motif de l’écriture, dans le thème du désir et de l’effroi que constitue la femme pour l’homme. Les deux textes parlent de ce que l’on pourrait appeler une carence, une déficience pathologique du cœur qui prend la forme d’une anesthésie du désir, d’un froid intérieur, dont les deux figures masculines sont paradoxalement les victimes et contre lesquels elles luttent aveuglément de  toutes leurs forces».
  Sur le plateau, imaginée avec intelligence par la scénographe Marie Rocca qui signe aussi les beaux costumes, il y a plusieurs antichambres/salons successifs et vides au beau parquet, dans un château dont les murs un peu sales n’ont pas connu la peinture depuis longtemps, avec, au centre, un grand miroir.
C’est un univers clos: pas de fenêtres, juste une porte de chaque côté de la scène; aucun meuble, sinon un piano droit noir dans le fond, avec de chaque côté, deux banquettes grises, une petite table avec un bouquet de fleurs et deux chaises. Trois accessoiristes, tout de noir vêtus, et évoluant comme des personnages de ballet, apportent ensuite un repas, puis une table basse,  d’autres vases de fleurs, une lampe  de chevet, et un  lampadaire. Et un grand lit, avant La Maladie de la mort.
  Catherine Bertram et Jean Marcher se retrouvent par hasard dans une réception, comme déjà aimantés l’un vers l’autre. En fait, ils se sont en fait déjà rencontrés autrefois ; lui, pense se le rappeler seulement; mais, elle,  s’en souvient très bien. Il lui avait alors confié un secret : depuis toujours, il vit avec la conviction d’être promis à un sort mystérieux. Une chose l’attend dans l’obscurité, telle une bête dans la jungle,..
  Ils passent alors un pacte étrange : ils se verront souvent, le temps de vieillir ensemble, et elle acceptera de devenir pendant de longues années, la compagne de cette attente. La vie passe à guetter cette «bête», et s’installe alors  une curieuse relation entre eux,  d’un érotisme brûlant, proche et lointain à la fois. «L’aimer, dit Catherine, voilà quelle eut été l’issue; alors, alors, il aurait vécu ».
Et ils parlent beaucoup, et sans fin de l’amour, du sens que l’on peut donner à sa vie, d’une passion irréversiblement perdue, de la difficulté à aimer, mais aussi de l’énigme absolue, du mystère que reste femme pour un homme.. « Lui, écrit Henri James dans sa nouvelle, aucune passion ne l’avait jamais touché (…) Il avait vu hors de sa propre existence et non appris par le dedans, la façon dont une femme est pleurée quand elle a été aimée pour elle-même ».

  Et ce texte, parfois énigmatique, dans la mise en scène par Céline Pauthe, cela donne quoi ? A début, on est séduit par ces deux personnages hors normes, qui se retrouvent par hasard dans ce salon et se parlent dans une faible lumière. Catherine Bertram, c’est Valérie Dréville, qui a une belle présence, et c’est John Arnold qui joue Jean Marcher, mais il est lui moins sûr de lui, moins convaincant, du moins le soir où nous l’avons vu, et il vaudrait mieux qu’il évite de taper sur les fins de phrase.
Est-ce cette lumière sépulcrale et ce rythme sans cesse cassé par l’arrivée ponctuelle et bien artificielle (comme les fleurs qu’il apportent)  des accessoiristes? Mais le temps ici s’écoule bien lentement, et on est un peu las de cette méditation sur l’amour qui, surtout, quand on relit  la formidable nouvelle d’Henry James, semble ici assez répétitive. C’est sans doute, on l’aura compris, un parti-pris de mise en scène mais avec un esthétisme assumé de la froideur et de la lenteur qui est un peu la marque de fabrique de Célie Pauthe.
 maladie_2_0Arrive ensuite sans coupure aucune, La Maladie de la mort, où Célie Pauthe introduit un personnage, une femme (Valérie Dréville) qui récite les didascalies à la deuxième personne du pluriel, alors que l’homme (John Arnold) a rendez-vous avec une jeune femme (Mélodie Richard, excellente, avec une belle gestuelle dans ce rôle pas facile, puisque souvent muet) qui a choisi de lui vendre son corps, et qui se déshabille lentement, puis se met nue dans le lit.
Il essaye de l’interroger sur sa « maladie ». Pourquoi ne peut-il aimer? Pourquoi ne peut-il être aimé? L
a jeune femme lui assène quelques vérités avec un certain cynisme, alors qu’il veut lui raconter l’histoire d’un enfant, dont  il ne se souvient pas vraiment…
  Mais on ne voit pas bien le dénominateur commun entre ces deux textes, de style et d’expression très différents,  sinon qu’ils ont  été, l’un adapté et l’autre écrit par Marguerite  Duras, et qu’il s’agit d’une histoire de couple. Au moins, la présence de Mélodie Richard apporte-t-elle un peu d’air dans cette seconde partie qui suit et sans coupure aucune,  la première, comme s’il s’agissait d’une seule et même pièce.
 La  mise en scène de Célie Pauthe, très réussie  sur le plan pictural, avec des lumières formidables signées Sébastien Michaud, est souvent trop statique, si bien que le spectacle ronronne dans la première partie, et quitte à passer pour un vieux con, nous persistons et signons: Alfredo Arias comme Jacques Lassalle avaient mieux réussi leur coup; plus de trente ans après, et ce n’est pas un effet petite madeleine, le souvenir du couple mythique Delphine Seyrig/Sami Frey (49 et 47 ans à l’époque) reste intact; il fonctionnait beaucoup mieux que celui de Valérie Dréville/John Arnold, presque du même âge.
    Bref, un spectacle bien réalisé certes mais qui, trop long, a quelque chose de démonstratif et donc peine à convaincre. L’articulation entre ces deux textes ne se voit pas bien; en faire un ensemble parait assez  conventionnel et est sans doute à ranger sur l’étagère des fausses bonnes idées. “La maladie de la mort, dit Célie Pauthe, pourrait avoir lieu dans les quelques fractions de secondes du cerveau de John Marcher à la fin de l’épilogue, comme la radiographie d’une expérience psychique que le théâtre rendrait réelle, une sorte d’ultime épreuve”. Soit! Mais on reste sceptique: lier en effet ces pièces ne semble guère présenter d’intérêt.
  Nous avons donc été un peu déçus; restent, en tout cas, l’indéniable précision de la mise en scène et la grande beauté des images. Donc, à vous de voir…

 Philippe du Vignal

 La Bête dans la jungle préfère l’esthétique de l’implicite, du non-dit, du secret définitivement clos (on ne nomme pas les aspects privés de toute vie, ses pensées profondes, ses sentiments vrais, ses rêves: une époque révolue!). La  deuxième pièce (1982), livre à la lumière les aveux crus des intimités.  L’énigme du désir et de l’amour à vivre reste intacte, et s’intensifie d’autant à l’écoute de la parole singulièrement poétique de Marguerite Duras : « Un autre soir, par distraction, vous lui donnez de la jouissance, et elle crie. Vous lui dites de ne pas crier. Elle dit qu’elle ne criera plus. Elle ne crie plus. »
Et il est bien douloureux de constater que la force des apparences ne peut rien contre la vérité et que finalement le faux-semblant peut tenir lieu d’expérience vécue. Ainsi, parle Catherine Bertram, nièce désargentée d’une châtelaine fortunée, qui, dans une soirée, il y a dix ans, avait parlé à John Marcher: il  lui avait alors confié l’effroi qui le hante toujours : l’attente mystérieuse de cette fameuse bête dans la jungle, et deviendra un ami proche de cette hôtesse délicate,

  Ni déclaration, ni acte d’amour : la femme agit pourtant en consolatrice, et reste auprès de l’homme à guetter l’horreur attendue, la fin peut-être de cet amour qui s’ignore chez John, et de la vie, à travers la mort de Catherine. Chez Henry James, les femmes confidentes, dans leur offrande inutile, ne peuvent jamais apaiser ni tourments ni quêtes passionnées des hommes. Mais la fidèle Catherine condamnée par la maladie, déclare derrière sa porte fermée: «Si je le pouvais, je vivrais encore pour vous, mais je ne le peux plus. » Valérie Dréville et John Arnold, incarnent ici de  beaux personnages de théâtre.
 La deuxième pièce  souffre de la luminosité existentielle de la première et de cet immense décor. John Arnold endosse ici, désespérément mais avec force, la figure de l’homme en procès, Valérie Dréville interprète les didascalies, et Mélodie Richard est la jeune fille experte, dans sa nudité innocente, qui se prostitue plusieurs nuits à la demande de l’homme. On  pense au film sans concession de Guillaume Nicloux L’Enlèvement de Michel Houellebecq (2013), où l’écrivain se fait séquestrer et demande à payer une jeune femme. Vision plus subversive,  loin du romantisme un peu désuet de Marguerite Duras qui écrivait : «Au hasard de (s)on sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent.»
Pourtant, ici le charme de Célie Pauthe agit, quand à la fin, passe en vidéo, entre ciel nuageux et mer bleue, un bateau gigantesque, sous les cris des mouettes blanches.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Colline Paris jusqu’au 22 mars.

 

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