Slums

Slums, mise en scène de Thierry Bédard

Slums_-c_Thierry_Burlot En anglais: bidonville, taudis, le mot a une sonorité musicale. Thierry Bédard, selon le philosophe Jean-Paul Curnier, pense que « la tâche du théâtre est de rendre visible ce qui gouverne nos existences d’aujourd’hui »; il  offre au public des créations singulières, comme du « théâtre-musique », fortes, sans compromis et éloignées de toute séduction facile.
Ses spectacles sont toujours prégnants d’une parole politique et sociale, urgente et poétique, même si « tout le monde s’en fout »  dit Thierry Bédard, et chacune de ses créations, aussi différente soit-elle, est un cri tragique.
Tout dans la mise en scène permet au  public d’entrer peu à peu, mais de façon de plus en plus brutale, profonde et sans relâche dans le vif du sujet : dans des conditions atroces, un milliard d’êtres humains survit aujourd’hui dans les slums.
Parole à part entière dans la dramaturgie et l’esthétique de Thierry Bédard, la musique occupe ici une place prépondérante, dialogue et répond au discours, violent, brûlant de vérité du sociologue et historien Mike Davis, l’auteur de Planet of Slums;  la musique est bien  l’autre personnage-interprète, à côté des acteurs qui s’emparent des mots, et une véritable relation inter-personnages prend ici forme.
Maîtrise et sensibilité à fleur de peau: Mélanie Menu, remarquable comédienne et chanteuse, apporte toute l’indispensable ampleur théâtrale pour toucher le spectateur et le déranger.
La menace que représentent les slums, dit Thierry Bédard, est certainement le problème le plus important et le plus explosif de ce siècle qui commence». Ce spectacle est aussi un acte politique et théâtral: il fait partie (mais ce sera le dernier) d’un cycle de recherches théâtrales regroupées sous le nom  de  Notoire La Menace.

  On est touché par cette forme de théâtre essentielle, si brûlante d’actualité, si poétique et si dérangeante,  et on souhaiterait en voir plus souvent ! A ne pas rater.  

 Elisabeth Naud

Théâtre-Studio d’Alfortville jusqu’au 14 février. T: 01 43 76 86 56 et à Château-Arnoux-Saint-Aubin le 17 février; le 28 avril 2015 à L’Arc scène conventionnée de  Rezé (44).


Archive pour février, 2015

Une liaison contemporaine

Une Liaison contemporaine, installation immersive numérique de Carole Thibaut

Carole Thibaut nous invite à un voyage de quelques heures oniriques, à la galerie des Métallos plongée dans la pénombre. Nous sommes accueillis par une jeune femme qui distribue un petit livret noir de  trente-sept pages, relatant le long voyage en train,  de Paris à Rome, d’un homme qui quitte sa femme pour celle qu’il y  a rencontré.
Des fauteuils accueillants, et sur une table, des livres d’amour nous attendent, puis nous allons vers un labyrinthe transparent où sont projetés photos et extraits de films, dont ceux de Charlot et beaucoup d’autres. nous pouvons nous allonger dans des fauteuils confortables, mettre des écouteurs  pour écouter une voix douce nous raconter ce long voyage amoureux, érotique et doux, prélude à une séparation sans doute inéluctable, puisqu’il s’agit d’une rencontre fortuite.
On s’endort parfois sans culpabilité, mais on peut se lever, parcourir à nouveau ce petit labyrinthe, et sortir pour consulter les livres à l’entrée. Nous nous immergeons dans un monde bien réel, et pourtant virtuel qui nous fait revivre des émotions oubliées.
Une belle aventure de notre temps. On peut aussi à la sortie écrire des messages, lettres manuscrites, SMS, – messages sur Facebook ou Twitter dans un salon de correspondance, où certains seront épinglés ou projetés.


Edith Rappoport

Maison des Métallos jusqu’au 22 février T: 01 47 00 25 20

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Dominique Blanc lit Annie Ernaux

Dominique Blanc lit Annie Ernaux

 Les lectures font partie de la vie théâtrale, et nous font découvrir de nouveaux talents, des textes inconnus, mais  ont souvent pour objectif, le simple plaisir de donner à entendre des œuvres au public. « Les Années est une autobiographie romanesque qui a l’élégance de ne jamais dire «moi» ou «je». C’est notre mémoire collective à tous : à partager avec bonheur et intensité ! » écrit Dominique Blanc qui donne le coup d’envoi à une série des lectures au Théâtre de l’Atelier.
  Une bonne idée pour commencer la soirée, avant d’assister à Anna Christie d’Eugene O’Neill, mise en scène par Jean-Louis Martinelli (voir Le Théâtre du blog).  Dominique Blanc a choisi de prêter sa voix et son talent à Annie Ernaux, une écrivaine discrète mais qui, livre après livre, puise dans sa vie, dans sa mémoire, pour élaborer « une autobiographie qui se confonde avec la vie du lecteur ».
  Le texte s’ouvre sur des souvenirs d’enfance : repas familiaux dans les années cinquante à Yvetot, conversations sur la guerre, vacances à Sotteville-sur-mer, collège puis lycée à Rouen, mariage et vie d’enseignante en région parisienne … Pour finir sur la solitude d’une femme divorcée, vivant avec son chat noir et blanc, dans une grande maison à Cergy-Pontoise désertée par les enfants, au seuil de la vieillesse : «Elle se sent immobile dans un monde qui court».
Une remontée dans le temps, avec un récit distancié, que Dominique Blanc nous fait savourer quand elle
  nous entraîne avec énergie sur ce parcours sensible, fait de menus détails, odeurs, paysages, ambiances… Et peuplé d’objets emblématiques des époques traversées. Mais, dans cette lecture, aucun temps mort où pourrait se glisser un brin de nostalgie.
C’est en disant «nous» ou «on», qu’Annie Ernaux égrène ses souvenirs, invitant ainsi chacun à y reconnaître son propre vécu. Les Années se prête bien à une lecture devant un public: ici s’invente une forme nouvelle d’autobiographie, impersonnelle et collective.

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Atelier,  1 place Charles Dullin 75018 Paris. T. : 01 46 06 49 24  theatreatelier@theatre-atelier.com jusqu’au 15 février;  du 17 février au 1er mars, Jean-François Balmer lit Un Candide à sa fenêtre de Régis Debray et du 3 au 15 mars, Samy Frey lit Entretiens avec Jean-Paul Sartre (août-septembre 1974) de Simone de Beauvoir, une lecture-feuilleton en douze épisodes.

Les Années est publié chez Gallimard (2008)

http://www.dailymotion.com/video/x2d3stn 



 

 

Anna Christie

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Anna Christie d’Eugene O’Neill, adaptation de Jean-Claude Carrière mise en scène de Jean-Louis Martinelli

 

Dans une gargote du port de New York, Marty (Charlotte Maury-Sentier) écluse une dernière bière, quand Chris Christopherson fait une entrée vacillante. Ex-maître d’équipage en haute mer, il traîne à présent une existence d’ivrogne sur une barge à charbon qui ravitaille les navires en escale.
«C’est pas l’homme qui prend la mer/C’est la mer qui prend l’homme», la chanson de Renaud pourrait servir d’exergue à Anna Christie. La mer, «une vieille saleté du diable», selon Chris, a la force du destin dans ce drame. Eugène O’Neill l’a fréquentée de près, cette mer, quand, fuyant un mariage forcé et abandonnant un fils, il devint marin; il a croisé la faune des ports, et, de bar en bar, a sombré dans l’alcool.
Dans Anna Christie, c’est elle, la mer, qui a éloigné Chris de sa femme, lui a pris ses deux fils, lui a fait placer la petite Anna dans une ferme du Minnesota. Quand, sous les traits de la lumineuse Mélanie Thierry, Anna, devenue une jeune femme, ressurgit, c’est un rayon de soleil qui éclaire la vie du vieux loup de mer, et il ne voit pas en elle la putain qu’elle est devenue, malgré sa dégaine sans équivoque pour le spectateur.
Mais la mer lui joue encore un de ses tours de salope en faisant échouer Mat Burke, non loin de son rafiot :«La mer, il a fallu qu’elle t’amène cet Irlandais avec le brouillard», peste-t-il, se mordant les doigts d’avoir repêché le naufragé. Ce dernier croit rêver en voyant la belle Anna : «Je croyais que tu étais une sirène sortie de l’océan pour me tourmenter», déclare-t-il à la jeune fille, ne croyant pas si bien dire.
La pièce qu’Eugène O’Neill avait écrite en 1922, d’après une première version intitulée Chris Christopherson,  était un peu tombée dans l’oubli, malgré un prix Pulitzer, et plusieurs adaptations au cinéma, dont l’une, réalisée en 1930, avec Greta Garbo dans le rôle-titre. Elle a pourtant gardé sa force et mérite d’être vue, surtout dans la mise en scène rigoureuse de Jean-Louis Martinelli.
L’adaptation de Jean-Claude Carrière, (quatre au lieu des neuf personnages de la pièce), laisse de côté l’anecdotique pour se polariser sur les relations entre eux. Avec des dialogues laconiques : ces laissés pour compte de la vie ont peu de mots pour exprimer leurs affects, et n’ont que l’alcool pour refuge. La langue rude et brutale de l’auteur  a pris un coup de vieux dans cette version scénique, mais les acteurs, tous excellents, donnent le change..
Mélanie Thierry aborde son personnage de fille perdue avec d’infinies nuances et une distance blasée: Anna retrouve un éclat d’enfance quand elle se sent lavée de sa souillure par le brouillard et l’air du large. Quand le drame bat son plein,  l’actrice ne cède pas au mélo, et après Baby Doll, son talent se confirme. Le jeu des autres interprètes est tout aussi retenu : Féodor Atkine incarne avec tendresse un vieux type un peu naïf, un « homme de la mer » à la dérive. Le bouillant Stanley Weber, hissé en scène au bout d’un cordage, tel un Tarzan marin, confère à son Mat Burke, une candeur de grand gamin.
La mer, le port de New York, son brouillard, un bistrot… La scénographie de Gilles Taschet les évoque, sans tomber dans les clichés, ni dans le réalisme des films noirs des années trente. Le décor, efficace et d’une élégante simplicité, exploite la profondeur du plateau, avec des toiles peintes glissant l’une sur l’autre, une amarre qui tombe des cintres, un panneau qui descend pour figurer une cloison…
A voir pour le jeu des acteurs, l’intelligence de la mise en scène, et aussi pour ne pas oublier le théâtre d’Eugene O’Neill, père de la dramaturgie américaine et prix Nobel de littérature en 1936.

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin 75018 Paris T.: 01 46 06 49 24 ; theatreatelier@theatre-atelier.com

 

A House in Asia

A House in Asia, d’après l’idée originale d’Àlex Serrano et Pau Palacios, création d’Àlex Serrano, Pau Palacios,Ferran Dordal et  Jordi Soler

AHIA 9 - Nacho Gu00F3mezÀ la source de ce spectacle multimédia il y a la découverte, par hasard, de la reproduction de la maison réelle  où séjournait Ben Laden. «On a adoré cette image, trois maisons identiques existant en même temps à différents points du globe. Il ne s’agissait pas de copier un bâtiment architecturalement singulier comme la Tour Eiffel.  Mais la maison de Ben Laden, banale, sans aucun intérêt et sans aucune autre particularité  d’être celle où il habitait.», explique Pau Palacios.
D’abord l’originale, celle où Ben Laden, l’homme le plus recherché de la planète qui s’installe à Abbottabad (Pakistan) dans une maison à trois étages qui  ne présente rien d’inhabituel mais qui est bâtie sur un terrain ceint par un mur de trois mètres de haut! Une première copie, construite en Caroline du Nord, à partir des spéculations de la C.I.A., sera idéale pour servir à l’entraînement des marines qui planifient l’opération Neptune Spear  devant faire tomber Ben Laden.
Une autre copie de cette maison a été bâtie en Jordanie par Columbia Pictures, pour Zero Dark Thirty de la réalisatrice Kathryn Bigelow. Et de nombreuses versions virtuelles ont été ensuite conçues pour des jeux vidéo. Mais, plus on s’éloigne de la version originale, plus on en vient à douter de son existence. C’est ce processus de déréalisation et de mythification que la compagnie barcelonaise Agrupación Señor Serrano détricote ici avec un sens du récit très malicieux.
A House in Asia s’organise autour de la propension de nos sociétés occidentales à construire du mythe à partir d’une pelote de récits, avec, ici, trois fils narratifs principaux, qui se télescopent avec allégresse. L’entraînement des marines précède la poursuite insensée du capitaine Achab, rendu fou par la haine irraisonnée qu’il voue à Moby Dick, et Ben Laden prend alors  l’aspect du plus célèbre des cachalots puis revêt le masque de Geronimo que lui tend, bizarrement, l’armée des États-Unis elle-même.
Car, pendant la préparation de l’opération Neptune Spear, les responsables américains avaient fait le choix pour le moins douteux, de donner à Ben Laden, le nom de Geronimo, le leader apache qui incarne aujourd’hui une noble et vaillante résistance au géant américain! Agrupación Señor Serrano se saisit de ce paradoxe pour nourrir son récit d’éléments de western, avec les danseurs de country de Meylan où nous avons vu ce spectacle.
Les cow-boys et les Indiens, c’est un jeu d’enfants aussi. Trois acteurs manipulent de petites figurines et voitures sur une maquette de parking où clignote l’enseigne de McDonald’s. De ces manipulations ludiques, ils prennent des images en direct, projetées sur une toile blanche en fond de scène. Ils soulèvent aussi le toit de la maquette (dans la photo ci-dessus) figurant la maison mythique de Ben Laden /Moby Dick /Geronimo, que vient alors balayer leur petite caméra. Comme le diable boiteux aux tendances voyeuristes du fameux roman (1707) d’Alain-René Lesage. Un écho aux fantasmes d’omniscience que nourrit l’armée américaine, et que prolonge le cinéma en jouant la carte de l’hyperréalisme…
Les réalités se brouillent à l’intérieur du cadre de scène, et on a l’impression que La Vie est un songe se rejoue dans un récit incroyablement actuel. Agrupación Señor Serranone traite ce sujet très contemporain avec des outils de narration certes modernes mais dérisoires, puisque se bousculent ici figurines, petites autos, caméras, simulateurs de vol…
La bande-son est à l’avenant, franchement bigarrée, avec musiques de western bien sûr (celles qui ont habillé les grandes épopées de l’Ouest américain), chants indiens mâtinés de musiques électroniques, rap américain, et  tube de Take That, groupe qui eut son heure de gloire au temps révolu (heureusement) des boys band ! Quel rapport avec les Apaches, les croisades et la chasse à la baleine blanche ?   A House in Asia fonctionne suivant un jeu de piste vertigineux. Matt Bissonnette, un des marins qui ont participé à l’opération Neptune Spear, a livré son témoignage des évènements dans un livre No Easy Day. Pour préserver son anonymat, il se cache derrière le nom de Mark Owen, pseudonyme de l’un des boys band britannique ! L’image d’un des tombeurs de Ben Laden vient alors se superposer à celle de ce tombeur de jeunes filles, très souvent élu l’homme le plus sexy au monde.
Cocasse. Mais troublant aussi. À l’image de ce spectacle bâti sur un fascinant écheveau de micro et macro-récits qui s’étagent et s’envahissent sur fond de culture pop américaine. Une brillante façon pour nous dissuader de croire en l’unicité d’une histoire – celle avec sa grande hache – qui glisse bien vite ici vers la mythologie.

Adèle Duminy

Spectacle vu à l’Hexagone de Meylan, le 28 janvier; et ensuite, à Paris, le 5 mai,  à la Biennale de la Marionnette.

 

 

 

D’Orfèvre et de cochon

 

D’Orfèvre et de cochon, mise en scène de Pascale Murtin et François Hiffler.

 
  c12651_1Créé au Théâtre du Rond-Point à Paris l’année passée, ce spectacle est repris pour le festival Faits d’hiver. Grand Magasin, avec Pascale Murtin et François Hiffler, n’est jamais à cours d’imagination pour évoquer avec jubilation l’air du temps, avec, cette fois, une conférence-performance sur le travail.
Décor et mise en scène sobres: ils
sont assis, l’un à côté de l’autre, à une table, avec deux micros, avec derrière un paravent, et côté cour, un tableau d’affichage. Sur la table, un xylophone et un dictionnaire, éléments-clés du spectacle, où se succèdent des tableaux comiques sur le travail, l’emploi, et les connotations données au mot.
De temps à autre, ces acteurs-performeurs quittent leur chaise, pour venir sur le devant de la scène ou dans la salle, interpeller un spectateur. En costumes colorés, ils ont, comme toujours, l’allure d’éternels étudiants des Beaux-Arts ou de personnages de bande dessinée; ce qui  renforce encore le côté ludique de cette conférence, même si ce binôme sait garder son sérieux jusqu’au bout.
On ne triche pas en effet, quand on parle de ce qui occupe les trois-quarts d’une vie humaine, et est à l’origine de fortes inégalités, comme le démontrent ici brillamment par la force du langage, Pascale Murtin et François Hiffler. Le travail donne aussi le droit, selon eux, d’avoir, par exemple, «de bonnes raisons de ne pas vouloir travailler»!
Comme  pour une conférence, la salle et le plateau restent éclairés, et pendant quarante-cinq minutes, ils vont apporter à ce thème sérieux, humour et dérision. Le public rit, face à une réalité qui, au quotidien, n’est pas des plus gaies. Trop souvent, le travail, mal vécu, est loin d’être, comme pour Grand Magasin, un plaisir et «une certaine façon de tenir vaille que vaille, à soi, à ses idées et à ses refus». Pour eux, le
travail, d’accord, mais sans qu’il puisse avoir le dernier mot!
Cette pseudo-conférence est vraiment d’une grande qualité !

 Elisabeth Naud

 Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, 75014 Paris. T: 01 45 80 91 90. Jusqu’au 14 février, à 20h.

 
 

Lorenzaccio

Lorenzaccio d’Alfred de Musset, mise en scène de Gérald Garutti

  lorenzoDans Florence, ville corrompue de la Renaissance, les familles Cibo, Médicis et Strozzi, se livrent aux pires débauches. « Les Médicis gouvernent Florence au moyen de leur garnison … »On est en plein carnaval mais ces désordres de la Cour irritent le Pape.
Lorenzaccio, jeune cousin du duc régnant, Alexandre de Médicis, duc de Florence, un bouffon et un lâche, médite en secret son assassinat qui libérerait  sa patrie et donnerait le pouvoir aux  républicains. Il  renonce donc à son honneur et à sa réputation, et s’insinue dans les bonnes grâces du tyran, mais finit lui aussi par se laisser gagner par la pourriture familiale, en voulant gagner sa confiance pour mieux pouvoir l’anéantir… » Il est trop tard. Je me suis fait à ce métier. Le vice a été pour moi un vêtement ; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m’étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j’ai à te dire ; ne travaille pas pour la patrie ».
Il  va lui  livrer ainsi ses proies féminines, les unes après les autres, et croit préserver sa pureté, en l’assassinant.«
Mais cet assassinat fera basculer le pouvoir aux mains d’un autre clan et n’entraînera donc aucun changement politique. Lorenzaccio, tombé dans le vice, comptait s’élever grâce à un acte héroïque, mais calomnié, il voit alors sa tête mise à prix et s’offrira lui-même au couteau de ses assassins. Constat amer d’Alfred de Musset sur la vanité de toute action humaine et sur la révolution ratée de 1830.

La  première partie est  maladroitement mise en scène, et  les  déplacements de trente interprètes  sur le plateau, (quinze comédiens professionnels et un chœur d’amateurs) ne sont absolument pas maîtrisés si bien que l’on ne voit rien; ensuite cela va mieux,  et Stanislas Roquette, tout à fait remarquable, réussit à imposer avec force la figure mythique du personnage de Lorenzaccio, en particulier dans les dialogues avec la marquise de Cibo (Nine de Montal) et Philippe Strozzi (Claude-Bernard Pérot). 
Il parvient à ressusciter, en le dépassant, Gérard Philipe qui mit en scène la pièce et joua Lorenzo en 1952, au Théâtre National Populaire, et dont la voix  résonne encore dans nos têtes. Alexandre de Médicis (Maximilien Seweryn),  qui ne se lasse pas des proies féminines que son cousin lui livre pour mieux l’approcher et parvenir à le tuer, est lui aussi bien, du moins dans la gestuelle plus que dans l’oralité. 
Il y a ainsi quelques belles scènes éclairées par le déploiement de soieries…

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre Montansier de Versailles le 8 février.

Les ratés

 

Les Ratés de Natacha de Pontcharra, mise en scène de Fanny Malterre

 

DSC_9918« -On était faits./ -Faits l’un comme l’autre./ -Faits comme des rats./ -Tous les deux avec des têtes de rats. » Jeff et Jeffy sont nés ainsi, près de Nogent: un accident génétique dans la lignée des Bordurier, époux Duchaussoix. Pas facile de trouver place dans la société quand on n’est pas comme les autres. Ils ont beau se cacher leur visage sous  une capuche, mettre des masques d’hommes en latex, ils restent sur la touche : éternels remplaçants dans l’équipe de foot, préposés aux fruits et légumes sur le parking du supermarché… Cela finira très mal.
Et pourtant, on rit. Fanny Malterre a dirigé avec précision et à un rythme diabolique, Jean-Christophe Allais et Rainer Sivert (Jeff et Jeffy) qui forment un duo burlesque sans grimage ni artifice; leur gestuelle sautillante et leurs mimiques en font des rats très convaincants. Jean-Yves Duparc, le Papa, lui, tient plutôt du clown triste.
Mais père et fils sont pétris de tendresse.
La bande-son, en sourdine, apporte un contrepoint d’inquiétude à cette étrange histoire dont la metteuse en scène a su tirer partie de toutes les finesses. Natacha de Pontcharra qui n’a pas la langue dans sa poche, s’amuse en effet avec les mots, les triture pour leur faire rendre tous leurs sens, et tisse cette fable sur l’exclusion sans sensiblerie, avec un soin de dentellière.
Et Fanny Malterre nous fait entendre cette langue et découvrir une auteure trop peu jouée, dont pourtant les pièces d’actualité explorent les bas-fonds de l’âme et de la société, à travers des personnages souvent exclus, piégés  par un système qui les abandonne et les contraint, soit à abdiquer, soit à se révolter.
Les Ratés sont vraiment une pièce à voir et à lire

 Mireille Davidovici

Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre-Dame des Champs jusqu’au 30 mars à 18h 30. T. 01 45 44 57 34 www.lucernaire.fr
Le texte est publié aux éditions Quartett.

 

Neuf, par Le petit théâtre de pain

Neuf  de Stéphane Guérin, mise en scène de Manex Fuchs

1827001_8475587_800x400La pièce a été présentée pour la première fois en  décembre  dernier  à la Scène Nationale  d’Anglet (Pyrénées Atlantiques) par le petit Théâtre de Pain de Louhassoa. Fondé en 1994,  c’est  une troupe permanente de quinze comédiens qui assument la direction artistique de Hameka, un lieu de fabrique dédié aux arts de la rue et au théâtre en langue basque. Ils  jouent pour un public populaire, surtout là où le théâtre est absent.
Neuf,c’est le nombre de jurés du tribunal qui doivent se mettre d’accord pour condamner ou non à la prison  à vie, Karim Bourdon, un adolescent adopté, soupçonné d’avoir assassiné avec la plus grande cruauté, ses grands-parents. Nous sommes assis en U autour de la table du procès où les jurés prennent place; il faut qu’il se soient  mis d’accord à l’unanimité avant le lendemain matin.
La présidente présente les jurés qui se lèvent, prêtent serment, téléphonent, certains sortent pendant que d’autres s’installent. Un premier vote a lieu après la description du crime,huit d’entre eux le déclarent coupable, et un seul, non coupable. On décrit les difficultés de l’adoption de Karim qui aurait tué son grand-père et tranché la langue de sa grand-mère à coups de cutter;  un voisin et l’auxiliaire de vie l’auraient formellement reconnu!
  Une jeune jurée dégoûtée par les journalistes, défend Karim: comment pourrait-il être schizophrène et responsable de ses actes ? Il détestait sa mère qui avait tué son chien…
Le verdict est remis en question. L’un des jurés s’énerve: il doit prendre le train le lendemain,  à cinq heures du matin pour jouer dans un concert indispensable pour qu’il puisse payer la pension de sa mère. L’énervement monte, chacun y va de son couplet. Plusieurs votes ont lieu mais dans le plus grand désordre et, insensiblement, le doute gagne les jurés quant à la culpabilité de Karim.
Les jurés  se livrent, racontent leurs histoires  personnelles, ou  rejouent même un match de foot… Mais peu peu, se forme une majorité  pour voter non-coupable, et la présidente va joindre sa voix. Le jury sort enfin sous la haute armature d’une guillotine  dépourvue de lame.
Un spectacle tonique et nécessaire, qui, avec Mariya Aneva, Cathy Coffignal, Éric Destout, Ximun Fuchs, Hélène Hervé, Guillaume Méziat, Fafiole Palassio, Jérôme Petitjean et Tof Sanchez, a emporté l’enthousiasme du public!

 Édith  Rappoport

Théâtre de Châtillon le 7 février  et en tournée www.theatreachatillon.com

Violentes Femmes

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Violentes Femmes, texte de Christophe Honoré, scénographie et lumière de Philippe Quesne, mise en scène de Robert Cantarella

 

En 1872, dans son ouvrage Homme-Femme, Dumas fils crée le mot féminisme, un néologisme emprunté au domaine médical, comme si le mot était un exemple du phénomène de dégénérescence dont l’époque est friande alors : «Les féministes, passez-moi ce néologisme, disent: Tout le mal vient de ce qu’on ne veut pas reconnaître que la femme est l’égale de l’homme, qu’il faut lui donner la même éducation et les mêmes droits que l’homme. » Aujourd’hui, la situation de la femme évolue lentement mais sûrement vers l’acquisition des mêmes droits des hommes, en Europe et en Amérique du Nord. .. Mais que dénonce une grande partie de l’Asie, de l’Afrique, la majorité du monde musulman, avec des cas extrêmes comme en Afghanistan sous la férule des talibans, avec les mentalités collectives machistes et traditionnelles mutilations sexuelles.

Christophe Honoré, à travers plusieurs cas, pose implicitement la question de savoir si une foi peut nécessiter le sacrifice d’une vie ou de plusieurs. D’un côté, Marc Lépine décide à dix-neuf ans au nom d’une cause –sa lutte virile contre les féministes – de tuer des étudiantes de l’école polytechnique de Montréal et de se suicider après cet acte de purification. Sur scène, bien des années après, trois rescapées de la tuerie, interprétées avec un bel élan de vie par Pauline Belle, Johanna Korthals-Altes et Pauline Lorillard, accueillent en visite dans leur association, la mère du tueur de jadis, jouée par Valérie Vivier qui verse, à la suite de la perte douloureuse de ses deux enfants dans une dévotion incontrôlée et envahissante. Les trois libératrices aspirent à ce que la mère abusée sorte de son aveuglement fou, troublées encore par l’énigme irrésolue de la fabrication maternelle d’un monstre.

Et une cinquième femme, incarnée avec talent par Florence Giorgetti, évoque les apparitions de la Sainte-Vierge et de l’Ange Gabriel sur L’Ile-Bouchard en 1947 : un miracle éprouvé, à douze ans, en compagnie de sa sœur et d’une amie plus jeunes, et dont elle fait avec émotion un récit patient. Un conte, une fantasmagorie dont elle se plaît à délier inlassablement les nombreux fils nombreux. Comme une réplique de cette mère dévote québécoise.
Entre ces deux situations-phares, un homme surgit  (Nicolas Maury) à la merci des femmes qui lui font porter des textes « masculinistes » du mouvement antiféministe, né au Canada. Les Trois Grâces travestissent l’homme en élégante pour faire le récit de la vie de Romy Schneider, autre femme emblématique d’un destin tragique. Avec des voiles en plastique transparent et un rail surélevé et mobile de projecteurs, une scénographie de Philippe Quesne, Robert Cantarella dessine à vue, un chantier vivant d’artiste, un laboratoire d’arts plastiques, un atelier de sculpture et de fabrication en série de figurines en polystyrène.

Des rappels futuristes de la Sainte-Vierge dans sa grotte, à moins que ce ne soient plus crûment des symboles phalliques dont l’espace vierge est peu à peu saturé. L’assemblage de ces propositions amusant mais hétéroclite, n’a aucune nécessité: le public s’ennuie malgré ses efforts d’attention et de beaux acteurs sur le plateau.

 Véronique Hotte

 Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National, du 4 au 15 février. T. : 01 46 14 70 00

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