La Chambre rouge

 La Chambre rouge, d’après Les Désarrois de l’élèveTörless de Robert Musil, adaptation et mise en scène Marion Chobert

copyright-Camille-Chabert---Mathias-Zakhar-et-Mathias-Robin«Tous les quatre nous étions au lycée ensemble, dans la même classe. Notre école était un internat de garçons réputé. » Ils sont quatre jeunes gens, en scène, qui se retrouvent pour reconstituer les épisodes tragiques dont ils furent autrefois les protagonistes : la victime, Basini, et ses trois bourreaux : Reiting, Beineberg et Törless.

Publié en 1906, la même année que l’Éveil du Printemps de Frank Wedekind -que Marion Chobert a également mis en scène- , le roman de Robert Musil, remis au goût du jour par ce spectacle, dérange par sa vérité, et bouleverse par sa pertinence. Aujourd’hui même, la ministre de l’Education nationale ne parle-t-elle pas d’instaurer « journée nationale pour lutter contre la violence scolaire », qui concernerait environ 700 000 élèves en France? Mais le roman ne se résume pas à une thématique en vogue : il aborde, cristallisée par cette problématique, la période trouble de l’adolescence que Törless traverse. Crise identitaire, sexuelle, violence ou mélancolie y sont évoquées avec finesse et sensibilité: « Je ne veux pas faire comprendre, mais faire sentir. » disait Robert Musil à propos des Désarrois de l’élève Törless.

La Chambre rouge, tout en respectant l’intrigue, ne suit pas la chronologie du roman: la parole du narrateur est prise en charge par les quatre personnages, qui décortiquent les événements a posteriori. Cette posture introduit une distance temporelle qui permet de faire la lumière sur ce qui conduit trois élèves à s’en prendre à un quatrième, à lui faire subir des sévices cruels. Et d’instruire un procès où s’explique l’engrenage pernicieux dans lequel bourreaux et victime sont tombés. Malgré son parti-pris affirmé, la mise en scène n’altère en rien les qualités de l’écriture musilienne. La langue est là, percutante ou romantique, rafraîchie par une nouvelle traduction. Les comédiens s’approprient les rôles, par le récit, ou en rejouant les scènes-clefs dialoguées du drame. Dans l’espace exigu de La Loge, ils parviennent à recréer un terrain de jeu avec les éléments du décor mobile. Comme dans un studio de cinéma, ou lors d’une répétition, ils déplacent et règlent les projecteurs pour créer des gros plans, manipulent des chaises au gré des scènes, déploient des voiles rouges pour figurer le fameux grenier, cette « chambre rouge », lieu de toutes leurs turpitudes. Cette ambiance ludique fait d’autant plus ressortir la gravité des faits. L’ambiguité de Törless, à la fois acteur et témoin passif de ces vilenies, nous renvoie à l’attitude de chacun face à la violence infligée à autrui. Face à la montée fascisme que Les Désarrois de l’élève Törless pressent confusément.

Merci à la compagnie Esquimots de donner une seconde vie à un roman un peu oublié en France, alors qu’il fait partie des incontournables ouvrages pour la jeunesse dans de nombreux pays. Ce spectacle s’adresse aux adolescents, comme les autres créations de la compagnie dijonnaise. Celle-ci s’intéresse tout particulièrement à l’adolescence : «Cette période complexe, insaisissable, marquée par la métamorphose, la prise de risque et l’inachèvement, nous inspire en tant qu’artistes.»

Spectacle vu à la Loge le 5 février.

Tournée en préparation pour tout renseignement : www.compagniesquimots.com


Archive pour février, 2015

Up and down

Up and Down, chorégraphie de Boris Eifman par le Eifman Ballet de Saint-Petersbourg.

UP AND DOWN 1 1Inspiré de Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald, Up and Down revendique d’emblée une forme narrative, surtout au premier acte, où un jeune psychiatre, trop à l’écoute de la souffrance humaine,  tombe amoureux de l’une de ses patientes, une femme instable et riche, qui a été victime d’un inceste.
Il finit par se marier avec elle; c’est une scène folle, digne du mythique Vol au-dessus d’un nid de coucou. Le deuxième acte, beaucoup plus dansé, est, dit le chorégraphe, un moment où  » la patiente retrouve la santé,  et son luxueux univers. Le médecin lui, quitte l’hôpital, détruit sa carrière prometteuse et y revient mais comme patient. Les montagnes russes du destin ».
Sur la musique de Franz Schubert, et surtout sur celle de George Gershwin, certains tableaux nous emmènent  en 1920, dans des cabarets éclairés de néons, ou sur des tournages hollywoodiens. Le corps de ballet a ici une précision du geste et une énergie que l’on ressent rarement dans les comédies musicales habituelles.
Solos et duos sont chargés d’une grande émotion soulignée par des portés vertigineux et des jeux de jambes très originaux. Oleg Gabyshev et Lyubov Andreyeva, dans une belle harmonie,  possèdent une technique, qui, comme celle des autres interprètes, est remarquable dans chacune des scènes, à la fois dansée et très théâtrale de ces 130 minutes.
Le soir de la première, le public  a ovationné le chorégraphe qui est un habitué de ce théâtre, où il avait  présenté son premier spectacle en 1989. Mais Up and Down, que l’on pourrait qualifier de danse-récit, programmée dans le cadre de TranscenDanses, n’ est  donnée que trois fois.Dernière, ce soir… 

Jean Couturier

Théâtre des Champs-Elysées du 9 au 11 février

http://www.theatrechampselysees.fr

Le Vieux et moi

Mon vieux et moi, d’après Mon vieux et moi de Pierre Gagnon, mise en scène de Rachid Akbal et Julien Bouffier

  On parle volontiers, la fin de vie, abordée plus ou moins maladroitement. L’appellation « personnes âgées » ou « troisième âge » a remplacé  vieux  et  vieillards. À partir de quatre-vingts ans, la situation devient plus difficile pour chacun qui connaît dès lors le  grand âge , lourd des problèmes liés à l’idée générale de la vieillesse : solitude, maladie et infirmités, perte d’autonomie entraînant une dépendance. L’aide à domicile, l’hébergement en petites unités, les maisons et appartements d’accueil – ont développé une appréhension autre de l’image de la vieillesse, cette crainte de ce « décès par petits morceaux » dont parle Albert Cohen dans Ô vous, frères humains.
  Vaut-il mieux mourir, ou bien être vieux, vieille, et souffrir seul(e) ?  L’acteur et metteur en scène Rachid Akbal s’est emparé du roman de l’écrivain québécois Pierre Gagnon, pour l’adapter à la scène et dépasser à travers tous les possibles du plateau les attitudes affectives qui sont les nôtres, entre l’accusation amère de la vieillesse, le rejet, la plainte égoïste, la peur incontrôlable.
« Je viens de l’adopter. Il s’appelle Léo, il a quatre-vingt-dix-neuf ans. Je l’ai connu au centre d’hébergement où je visitais ma tante, les dimanches gris. » Le Vieux sur la scène, sera paradoxalement le plus jeune, tout juste retraité, qui accueille le plus âgé Léo, c’est-à-dire Moi.
De même, le vieillard Léo est interprété par Rachid Akbal, plus grand, svelte et musclé que son jeune hôte, rappel subtil et moqueur de toutes les différences à transcender et à neutraliser afin de retrouver le terreau fondateur d’une même humanité. Le spectateur  suit d’abord les menus faits et gestes du retraité solitaire et désœuvré, dont un ami aménage l’appartement pour recevoir Léo qui surgit sur son siège roulant, mobile et vif, depuis la
Mon vieux et moi©Didier Noghero cage du hamster qu’il nourrit de pelures d’orange, jusqu’au grille-pain du matin. Ce duo insolite vit une belle relation de compagnonnage amical, entre mutualité et réciprocité qui les rendent désormais nécessaires l’un à l’autre.
Mon Vieux est davantage bavard, tandis que Léo agit sans mot dire, et la dimension onirique de l’imaginaire investit peu à peu la scène, se mêlant au réalisme choisi. Le frigo, par exemple, et la sensation de froid, de neige et de glace est un accessoire d’importance qui évoque avec malice, le climat et les paysages nord-américains.
L’apparition finale du grizzli, personnage mythique de la culture amérindienne, restitue la force poétique qui gît en chacun, l’aidant à vivre jusqu’au bout. Les heures passent et ne se ressemblent guère dans le quotidien des deux amis qui vont connaître, le temps passant, des moments âpres  jusqu’à la fin. Et cet apprentissage tardif et ultime des relations de partage et de solidarité fait que la mort est finalement approchée avec une infinie douceur et une tendresse réelle.
Les comédiens sont pleins de justesse et de pudeur : Pierre Carrive est « Mon Vieux », bonne pâte et sourire facile, face à Léo, Rachid Akbal, vif et sûr de lui. Bref, une  belle leçon pratique et scénique sur la délicatesse de l’art de la transmission.

 Véronique Hotte

 

Le spectacle s’est joué au Tarmac/Scène internationale francophone, du 3 au 7 février.

L’Idéal de Tourcoing en danger

  La crise économique a imposé des restrictions, voire des coupes drastiques dans les budgets culturels, qui ne vont pas sans conséquences un peu partout sur les établissements culturels en France, le plus souvent à l’occasion d’un changement de municipalité! Sur fond de vieilles querelles mal éteintes entre Etat et  communes.
Mais cette fois, c’est beaucoup plus grave, puisqu’il s’agit d’un véritable conflit ouvert, et que le retrait total de la subvention accordée au
Théâtre du Nord (soit 76.250 euros) est clairement annoncé par le nouveau maire de Tourcoing, Gérald Darmamin, (U.M.P); ce Centre Dramatique National reçoit  3,9 millions d’euros de la ville de Lille, de l’Etat et de la Région (socialiste) qui a aussi diminué de 170.000 euros, son soutien au Centre Dramatique national, l’an passé, quand Christophe Rauck en est devenu le directeur.
Sans aucun doute, les Centres Dramatiques (Nationaux ou non) auraient dû faire l’objet d’une mise à jour, et depuis longtemps, ce à quoi le Ministère de la Culture, toujours frileux comme d’habitude, par souci de ne mécontenter personne,  s’est bien gardé de  procéder jusque là…
  Jean Bellorini qui lui  succédé au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et son équipe soutiennent Christophe Rauck et le Théâtre du Nord.

Philippe du Vignal

Ils nous ont envoyé ce communiqué:

L’Idéal et l’atelier de décors
du Théâtre du Nord en danger

Le maire de Tourcoing annonce le retrait total de sa subvention ! Le 14 février 2015 risque de faire date dans l’histoire du Centre dramatique national du Nord basé à Lille, et dont le berceau est L’Idéal à Tourcoing. Aujourd’hui donc, Gérald Darmanin présidera le conseil municipal au cours duquel sera voté le budget 2015 de la ville de Tourcoing, budget auquel sera retiré la totalité de la subvention, à savoir 76 250 €.
Arguant du fait qu’il hérite d’une situation d’endettement, le maire de Tourcoing propose au Théâtre du Nord de signer une convention de mise à disposition de L’Idéal (sans subvention) et qui inclurait un loyer pour l’atelier de construction de décors situé également à Tourcoing!
Si le montant de cette location reste à définir, le bâtiment actuellement mis à disposition avec fourniture des fluides, est valorisé à 43 460 €/an (+ 20 000 € pour les fluides). Cet atelier, nécessaire et essentiel à la création, mission première d’un C.D.N. , développe une activité quasi unique au nord de Paris, génère des emplois et permet à de nombreux spectacles d’exister.
En résumé, le C.D.N. perdrait sa subvention de 76 250 € et verrait s’alourdir ses charges du montant de l’atelier de construction (environ 63 460 € par an). Les autres structures culturelles tourquennoises verront leur subvention diminuer de 7,5%, celle de L’Idéal de 100% !
Gérald Darmanin touche un symbole de la décentralisation théâtrale ! L’Idéal est le siège social du Théâtre du Nord, en mémoire à l’aventure artistique collective qui y a débuté en 1978. Avertis, nos partenaires institutionnels, Etat, Région et ville de Lille se disent très attentifs à la situation à Tourcoing : nous attendons leur position.
Merci d’être à nos côtés pour défendre L’Idéal, symbole de la décentralisation théâtrale et de l’aventure du théâtre public en région Nord-Pas-de-Calais.
Soutenez l’action du Théâtre du Nord en signant la pétition mise à votre disposition à l’accueil du théâtre (à Lille et à Tourcoing) où via le lien www.theatredunord.fr/ideal-en-danger

 

Les Armoires normandes

Les Armoires normandes, mise en scène de Jean-Christophe Meurisse, création collective des Chiens de Navarre

 

 

Avec un rappel en clin d’œil à l’univers de la compagnie Jérôme Deschamps /Macha MakeïefChiens Armoires Créteil © Lebruman 2015  DSC_5134f des années 80/90, Les Chiens de Navarre présentent aujourd’hui un spectacle où ils poursuivent  leur exploration mordante d’une société contemporaine, désertée par la permanence des sentiments, ce qu’on pourrait appeler ironiquement la « gestion durable et productive des émotions et de la tendresse dans les relations affectives ».
 Situations, portraits de couples, récits, descriptions loufoques, entre illusions troublantes et visions fantastiques  composent un catalogue des ratés de la vie, à travers des intentions personnelles gauchies, des volontés mal comprises, et une dégradation générale des relations :  matériau volumineux…  qui remplit généreusement l’une de ces  hautes  armoires normandes, en bois sombre, servant à ranger vêtements et histoires de famille oubliées sous les piles bien rangées des services en linge blanc de table et de toilette.
Ici, les histoires de famille, de couples ou de solitaires endurcis, se sont échappées de ces cachettes pour investir royalement la scène. D’abord, en guise de symbole protecteur, ou déstabilisateur? un Christ en croix, vivant, bavard, dénudé et ensanglanté, accueille le spectateur;  pour le mettre en forme : l’acteur mime en même temps – tête penchée, corps droit ou plié, bras écartés – les tableaux du Greco, de Grünewald, de Rembrandt …Petite leçon d’histoire de l’art qui évoque aussi le poids de la morale chrétienne sur les relations amoureuses et sentimentales des hommes ici-bas.
Pour entrer dans le vif du sujet, nous avons rendez-vous avec un célibataire en recherche d’une douce moitié, impossible à attraper : il dort, se lève, prend sa douche,  va aux toilettes, avale  son petit déjeuner  puis  répond au téléphone et ouvre la porte d’entrée, croyant que la dulcinée est au bout du fil ou sur le palier…
L’homme est en peignoir, et on peut croire qu’il parle mais ce sont d’autres comédiens, installés au premier rang dans la salle, et en régie, qui sonorisent les actions: bruits de liquide versé, de chasse d’eau, de céréales craquantes, et parlent au micro à la place de l’interprète qui, lui, mime un personnage réduit à sa seule marionnette, à la vie à la fois trépidante et désœuvrée, sans but véritable.
Les sketches se suivent, avec des
couples vivant sous nos yeux, depuis la rencontre puis le mariage jusqu’à la mort d’un des deux partenaires. Puis comme dans les émissions de télé-réalité, on interviewe des couples auxquels on demande tout simplement de nous déballer de façon impudique, des moments intimes  de leur vie sentimentale réduite à sa portion congrue.
Le jeu d’un, deux ou de tous les personnages ensemble sont réglés au millimètre : on peut voir ainsi en direct, l’accouchement d’une mariée dont le nourrisson sert immédiatement de ballon à une équipe improvisée de hand-ball: les invités de la noce initiale qui courent joyeusement sur un terrain de sable.
Des tubes de diverses générations : « With or without you (U2), Un Homme heureux  (William Sheller) et Je te promets  (Johnny Hallyday). investissent ce bel espace sablonneux un peu vide  avec  un  grand palmier.
L’ensemble, porté par de bons acteurs, est sympathique,  et le persiflage gentil et comique façon café-théâtre, est d’une légèreté consensuelle. Mais on attendait des Chiens de Navarre, quelque chose de plus digne de leur nom, et surtout de plus mordant et plus incisif….

 Véronique Hotte

 Maison des Arts de Créteil, du 3 au 7 février. L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise, les 11 et 12 février. Théâtre des Bouffes du Nord, Paris du 3 au 21 mars. Palais des Beaux Arts de Charleroi, les 27 et 28 mars. Carré Les Clonnes, scène conventionnée de Saint-Médard-en-Jalles et Blanquefort, les 2 et 3 avril. Théâtre Daniel Sorano-Jules Julien, Toulouse, du 9 au 11 avril. La Faïencerie/Théâtre de Creil, le 16 avril. Et Théâtre des Subsistances à Lyon, du 10 au 13 juin.

 

Les Estivants

 

Les Estivants, d’après Maxime Gorki, version scénique de Peter Stein et Botho Strauss, version française de Michel Dubois et Claude Yersin, mise en scène de Gérard Desarthe

 

gp1415lesestivantsLe rideau rouge de Lucio Fanti s’ouvre sur un large panoramique ; un superbe tableau, peuplé d’hommes et de femmes en costumes XIX ème, qui va bientôt s’animer. Sous le regard moqueur de deux gardiens, qui, pendants comiques du drame, commentent, d’acte en acte, les mœurs bizarres des vacanciers : « Tous pareils, tous des patrons. » ou : «  T’as déjà vu du théâtre (…) Ils se mettent n’importe quoi sur le dos. Ils braillent (… ) Ils font comme si… »
Gérard Desarthe et Lucio Fanti ont planté une vaste forêt de bouleaux, emblématique des paysages russes. Sur les troncs, on distingue peu à peu des visages estompés, les mêmes que l’on devine et qui nous regardent, sur le rideau de scène, lors des changements de décor. Le peintre s’était  dans sa première manière, attaché à travailler, d’après des photos russes, sur les traces nostalgiques d’une U.R.S.S. mythique. C’est une autre nostalgie, tout aussi slave, qui infuse la pièce de Maxime Gorki, chez qui on retrouve l’influence d’Anton Tchekhov, son mentor dans cette vaste entreprise que fut Les Estivants.
En 1904, deux ans après Les Bas-Fonds, un succès mondial, Maxime Gorki va montrer au public avec Les Estivants, une autre face de la Russie, la bourgeoisie montante : «Je voulais peindre cette partie de l’intelligentsia russe, issue du peuple mais qui, du fait de sa promotion sociale, a perdu tout contact avec les masses populaires ( … ) et a oublié les intérêts du peuple et la nécessité de lui frayer un chemin». A l’orée de la révolution de 1905 qui couvait bruyamment, la pièce souleva de vives polémiques.
L’adaptation de Peter Stein et Botho Strauss restitue d’emblée le portrait de cette micro-société. En restructurant la pièce, en inversant des scènes, ils mettent tous les personnages sur le plateau dès le lever de rideau, qui se présenteront au public au fur et à mesure de leurs face-à-face. Par petites touches, se dessinent alors, au sein du groupe, leurs liens familiaux, amicaux, amoureux, et les rapports complexes qu’ils entretiennent entre eux.

   Gérard Desarthe qui est, avant tout, un comédien de grand talent, aborde la pièce avec une attention particulière  pour les acteurs. Rarement, la troupe de la Comédie-Française, dans le cadre classique qui est le sien, n’est apparue aussi homogène. Homogénéité renforcée par la choralité de la mise en scène. Chacun cultive son personnage et le fait évoluer au gré des événements, avec une sensibilité toute tchekhovienne, malgré la dureté provocante du texte de Maxime Gorki, et l’efficacité cruelle de l’adaptation allemande.
Il faudrait citer tous les comédiens,  tous convaincants, quand ils incarnent cette bande de nouveaux riches, mal dans leur peau, échantillons d’une société en crise, qu’ils soient médecin, ingénieur, écrivain, avocat ou rentier… Des « gravats », que le vent de l’histoire aura tôt fait de balayer. En ce sens, la pièce est étonnamment prémonitoire.

  Mais ce sont surtout les femmes qui expriment ici la critique sociale: de par leur position et leur sensibilité, elles sont les réceptacles vivants du malaise. Sylvia Bergé enveloppe Warwara, désenchantée et lucide, d’une fermeté inflexible, et Anne Kessler affirme une sentimentalité fragile et débridée en Calérie; quand elle récite L’Edelweiss, elle confère de l’émotion à cette poésie mièvre. Céline Samie est parfaite en Youlia, épouse volage du grossier Souslov (Thierry Hancisse).
Mais  le personnage de Maria Lwovna est la clef de la pièce, et selon l’auteur, son porte-parole. Elle critique, analyse, le comportement des autres personnages, les invective et les bouscule. Elle en gagnera quelques-uns à ses idées révolutionnaires et les entraînera sur la bonne voie. Clotilde de Bayser a ici l’envergure d’une pasionaria : impétueuse, elle sait aussi être une amoureuse maladroite dans sa valse-hésitation autour de Vlas, clown triste et cynique incarné par un Loïc Corbery plutôt décontracté.
Ces estivants, sortis d’une autre époque et d’un pays étranger, avec leurs conceptions morales et intellectuelles dépassées, leur sentimentalité d’un autre âge, Gérard Desarthe nous les rend familiers. Il nous plonge dans leur monde, comme dans un univers pictural et sonore. Avec une grande maîtrise des mouvements d’ensemble, et une justesse dans les scènes intimes, il propose une approche à la fois intelligente et sensible de la pièce et  un jeu d’acteurs sans fausse note.
A voir et à recommander à vos amis.

 

Mireille Davidovici

 

Jusqu’au 25 mai, Comédie-Française, Salle Richelieu, Paris T: 08 25 10 16 80 www.comedie-francaise.fr

Une nuit à la présidence

 

Une Nuit à la Présidence, écriture et mise scène de Jean-Louis Martinelli à partir d’improvisations avec les comédiens.

unenuitala présidence©PascalVictor  La pièce se déroule dans un lieu unique, un salon de réception du palais d’un Président africain,  qui reçoit M. Nick, le représentant français d’une multi-nationale, joué par le seul comédien blanc du spectacle.
Jean-Louis Martinelli, qui va régulièrement au Burkina Faso pour travailler avec des artistes, a conçu avec eux « cette farce politico économique », dans la spontanéité de l’improvisation.
Ils se sont inspirés du film d’Abderrahmane Sissako, Bamako,  où les habitants d’un quartier populaire jouent à faire le procès du F.M.I. et des multinationales, entraînés par Aminata Traoré, véritable pasionaria, alors ministre de la culture du gouvernement malien.
C’est elle qui a guidé Jean-Louis Martinelli pour écrire sa pièce. Elle déclarait avec fougue : «La démocratie libérale venue de l’Occident, nous n’en voulons plus…. nous avons été les bons élèves du F.M.I., les bons élèves d’un libéralisme dont nous n’avions pas les moyens !»  Cela  commence par une scène éminemment savoureuse entre le Président et la première Dame, (excellente Blandine Yameogo), plus vraie que nature, qui a recruté pour animer cette soirée un groupe de comédiens/musiciens/chanteurs et leur donne la possibilité d’évoquer les problèmes de leur quotidien devant le Président coupé des réalités de « son »peuple.
Mené par Bil Aka Kora, le groupe se constitue en véritable chœur à l’antique qui, avec ses chansons, dialogue avec les personnages, et  développe certaines de leurs paroles. Le Président n’a qu’un objectif : vendre une partie des mines d’or de son pays à M. Nick afin de créer un peu de travail, mais surtout pour s’enrichir et subventionner la campagne électorale pour sa réélection.
A partir de là, la pièce évoque une partie des maux de l’Afrique: corruption des politiques, népotisme, appétit des multinationales, néo-colonialisme de l’Europe et celui, plus insidieux de la Chine, dette, banques qui arrivent encore à s’enrichir sur les plus pauvres…. Habilement mené, jamais didactique: ce cabaret politique, d’inspiration brechtienne,  est joué par  d’excellents interprètes et  la dimension comique permet de faire passer les propos les plus graves.
Avec l’entrée d’Odile Sankara, (la sœur de Thomas Sankara, un indépendantiste burkinabé assassiné en 1987) qui incarne la Ministre, intègre, de la Culture, le ton change : voix dissonante de l’Afrique, elle s’attaque de façon frontale au représentant de l’Europe. Face-à-face final virulent : d’un côté, humanisme et honnêteté, et de l’autre, cynisme triomphant du capitalisme. La pièce laisse alors entrevoir qu’avec une nouvelle classe politique, enfin débarrassée des mauvaises habitudes néo-colonialistes, la démocratie pourrait se construire, en donnant aux citoyens un véritable contrôle sur leur pays.
Le théâtre a aussi pour fonction de décrire les travers d’un monde et éventuellement, d’appeler à les corriger…

 Elyane Gérôme

Spectacle vu au Théâtre National Populaire à Villeurbanne

Entretien avec Hideki Noda

 

Entretien avec Hideki Noda

 

FullSizeRenderHideki Noda est dramaturge, acteur et metteur en scène, et directeur artistique du Tokyo Metropolitan Theatre depuis 2009,  qui occupe une place très importante à Tokyo. Il a subi une rénovation complète en 2012, comme le Théâtre national de Chaillot où ont aussi  lieu en ce moment  de grands  travaux.  Egg, que Hideki Noda y met en scène, a été présentée de nouveau au public japonais,  il y a quelques jours.

 - Vous avez donné les représentations de THE BEE au Théâtre national de Chaillot, l’année dernière, et le public français a découvert votre travail.Vous deviez être heureux de son enthousiasme; pensiez-vous avoir un tel accueil ?

  •  - Étonné, au-delà de mes prévisions! Je pensais, comme d’autres personnes, que le public français serait un peu froid. Je l’ai découvert d’emblée concentré et, du coup, je me suis senti tout de suite à l’aise sur scène.

 - Vous êtes célèbre au Japon et dans le monde théâtral anglo-saxon. Quels sont vos références théâtrales, vos souvenirs artistiques de théâtre ou de danse , en particulier en Europe ?

-À 16 ans, j’ai découvert Peter Brook avec Le Songe d’une nuit d’été. Cela m’a enthousiasmé. Plus tard,  j’ai vécu à Londres  où j’ai découvert le Théâtre de Complicité de Simon Mac Burney, et aussi le travail de Lilo Baur, tous deux anciens élèves de l’École Jacques Lecoq, œuvrant avec  le même état d’esprit et  la même approche du corps. J’ai d’ailleurs rencontré Jacques Lecoq quand il était en 1994-1995 au Japon.

 -  Vous allez revenir, en mars de cette année, dans la grande salle Jean Vilar du Théâtre de Chaillot avec Egg, pour  six représentations.

 - Le spectacle sera joué en japonais sur-titré en français par trente acteurs de notre pays. Egg est un sport imaginaire qui consiste à jouer avec des œufs. Je suis né au XX ème siècle et, pour moi, ce siècle a été marqué par deux entités : le sport, étroitement lié aux différents nationalismes politiques  et la chanson populaire, elle, liée au marketing de masse.
Ces deux choses font toujours bouger les peuples. Je veux expliquer le présent et le futur (les Jeux Olympiques auront lieu en 2020 à Tokyo), à travers le passé : ceux de Tokyo de 1964, et ceux de 1940 qui n’avaient pas eu lieu, à cause de la seconde guerre mondiale. C’est un spectacle qui remonte le temps, avec une scénographie simple: dix vestiaires et un rideau de scène, mais  les costumes de Kozue Hibino seront eux très signifiants.

- En cela,  vous rejoignez Jean Vilar qui, sur le grand  plateau de Chaillot,  qui, nommé directeur du Théâtre National de Chaillot, associait pour ses créations, scénographie épurée et riche travail de costumes, en particulier,  ceux de Léon Guischia.

- Oui, mais je voudrais dire que la musique est aussi, bien sûr, très importante; elle a été composée par Shiina Ringo, une pop-star au Japon. Une comédienne jouera d’ailleurs le rôle d’une pop-star imaginaire dans ce spectacle.

 - Vous avez  collaboré avec des équipes anglaises, comme avec celle le Soho Theatre de Londres. Avez-vous envie de  le faire aussi avec des metteurs en scène et directeurs français ?

- Dans notre métier du théâtre, je pense que les rencontres, même fortuites, sont importantes. Rencontrer Didier Deschamps a été un heureux hasard. Quand il est venu voir Egg à Tokyo, nous nous sommes rendus compte que nous avions une communauté d’esprit. Il attache, bien sûr, une grande importance à la notion de corps sur scène, comme moi. C’est pourquoi, je suis ici, et d’autres collaborations peuvent être envisagées dans l’avenir…

 

Jean Couturier

 

Egg sera présenté au Théâtre National de Chaillot du 3 au 8 mars.

 

 

 

L’Amour des trois oranges

L’Amour des trois oranges, adaptation pour marionnettes et mise en scène Vladimir Birukov

IMG_8356Cette adaptation de L’Amour des trois oranges  montre à quel point le théâtre Obraztzov de Moscou, consacré à la marionnette, possède l’art d’associer le jeu d’excellents comédiens et leur précision dans la gestuelle des marionnettes. Le changement d’échelle des poupées utilisées ici, se fait naturellement, tant la manipulation est fluide.
  Un conteur, un vieil homme plein de douceur, nous emporte dans son récit,  aidé par la scénographie réussie, de Victor Nikonenko.  qui a imaginé dans un petit espace incliné de dix mètres d’ouverture, de manière simple, esthétique et poétique, les lieux de l’action, comme le palais du Roi et de la Reine, ou le bateau qui emporte le Prince dans sa quête amoureuse.
  À la différence du Guignol lyonnais, il y a ici peu d’adresses directes au public. Nous sommes dans un théâtre d’illusion qui doit faire voyager le spectateur que les comédiens et les marionnettes  entraînent sans difficulté dans cette histoire fondée sur le conte de Carlo Gozzi, retraçant les déconvenues d’un prince partant en quête de l’amour des trois oranges, qui se révéleront être trois belles princesses.
 Le conte est très connu du public russe,  et  Sergueï Prokofiev  en a fait  un opéra.  Il y a une certaine désertion du jeune public en France, et cela, malgré une récente et riche programmation jeunesse, mais là-bas, le remarquable travail du théâtre Obraztsov, par la qualité de ses  réalisations, sensibilise les jeunes  moscovites et les incite à devenir, par la suite, des spectateurs assidus.
  Serguï Obraztsov disait que «l’artiste de théâtre, comme celui des concerts ne vit pas pour l’avenir, il vit pour un moment donné». C’est ce moment donné, magique, que les enfants de Moscou peuvent découvrir presque quotidiennement. 

Jean Couturier

www.puppet.ru/    

Les Enfants du soleil

Les Enfants du soleil, d’après Maxime Gorki, adaptation et mise en scène de Mikaël Serre

 34-enfantsdusoleil-3Les héros de Gorki renouvellent une certaine idée du romantisme, avec « une attitude active devant la vie, une glorification du travail, une éducation de la volonté de vivre, un enthousiasme pour l’édification de nouvelles formes de vie, une haine du vieux monde. » : dès ses débuts littéraires, Maxime Gorki partage l’idéal des partis progressistes.
Plusieurs fois emprisonné par ses prises de position, en particulier lors de la révolution de 1905 qui lui inspira Les Enfants du soleil, il quitte la Russie, voyage en Europe et aux Etats-Unis pour revenir en URSS,  où vite reconnu, il est très surveillé: «Toute ma vie, j’ai été poursuivi …par l’inquiète sensation d’isolement où, par rapport au peuple, élément primitif, se trouvait l’intelligence, principe du rationnel. À maintes reprises, j’ai traité ce thème dans mon travail littéraire. Petit à petit, cette sensation s’est muée en pressentiment de la catastrophe. En 1905, enfermé à la forteresse Pierre-et-Paul, j’ai essayé de développer ce sujet dans ma pièce ratée : Les Enfants du soleil. Si la rupture entre la raison et la volonté est un drame dans la vie d’un individu, c’est une tragédie dans celle d’un peuple. »
Mikaël Serre reprend cette pièce (voir Le Théâtre du Blog) où il met en scène ces questionnements politiques et philosophiques, en l’installant dans un de ces pays des printemps arabes et des mouvements d’indignés grecs et espagnols, et on peut voir sur un grand écran ces mouvements de foule impressionnants, porteurs de renouveau et d’espoir, que les pays nantis regardent avec une satisfaction équivoque : « Actuellement, constate Mikaël Serre, les « élites » européennes, tout en conservant un discours de façade sociale et humaniste, renforcent des mesures antisociales,  sous prétexte d’une crise que leur propre politique a déclenchée ». Le metteur en scène met l’accent sur l’ambivalence de ces élites  dont le repli sur sur soi et la perte de la réalité son manifestes.
Si l’on en croit le paysage, l’action se situe ici dans un désert du sud oriental:  la pièce commence  avec  l’appel solennel et entêtant à la prière d’un muezzin installé dans le minaret d’une mosquée que l’on ne voit pas.   Surgissant sur le plateau, Nabih Amaroui, qui interprète l’étrange Legor, le gardien autochtone de la maison cossue où a lieu le drame, entame une danse expressive, solitaire et magnifique. Vêtu de blanc, il parle peu et joue paisiblement de la mandoline, lui qui, en misogyne brutal, bat sa femme …
En fond de scène, une bagnole qui a beaucoup vécu, attend des jeunes gens filmés par une caméra à vue  et on peut voir sur un grand écran leurs visages troublés. Une voiture prête pour la fuite peut-être, d’autant qu’une épidémie de choléra se propage dans le sillage d’une révolte populaire. Ils appartiennent à la population aisée du pays,  et se sont installés dans le confortable jardin intérieur d’une villa ensoleillée, (cactus éclairés le soir, transats design blancs, sable blond) cernée par une balustrade blanche aux motifs orientaux. Belle scénographie à l’harmonie décalée, imaginée par Nina Wetzel.
Ils sont sept, sûrs de leur importance, à investir la maisonnée: un chercheur et homme de sciences illuminé (Cédric Eeckhout), Elena, son épouse, terrienne et raisonnable (Servane Ducorps) qui en pince pour Vaguine,  un peintre visionnaire, anglophone (Bruno Roucibek), dont la mission artistique se désolidarise, dit-il, de l’universalité des clichés progressistes et humanistes. Melania (Marijke Pinoy), elle, est une riche veuve,  sensuelle et fantasque, amoureuse du chimiste nobelisable qu’elle considère comme un échantillon humain des plus purs.
À cette galerie plutôt pimentée, s’ajoute un couple à la fois lumineux et tragique : Boris, un vétérinaire, décadent façon Des Esseintes, esthète et excentrique, désenchanté et cynique, qui philosophe sur l’état du monde,  (Thierry Raynaud), Liza, la sœur de l’homme de sciences, (excellente Claire-Viviane Sobottke), dont Boris est apparemment épris mais en vain, se bat, elle, pour la vérité, entre discours moraux plaintifs et chansons contemporaines : une vie digne doit, selon elle, appartenir à chacun sur la terre, sinon le nom souillé de démocratie se vide de son sens.
Mikaël Serre relit Gorki pour nous qui dissertons à courte vue, et loin de ces révolutions qui sourdent brutalement, sur la nécessité utopique de concilier l’inconciliable: exigences populaires et envies des élites. Au-delà des sentiments intimes et des idées de liberté et d’égalité, il faudrait, dit-il, se pencher davantage sur les concepts sociologiques de partage et de solidarité. En attendant, ces enfants du soleil vivent une épreuve existentielle, égoïste et violente.
C’est un beau spectacle, réalisé avec soin et précision (danse, jeu et musique) et engagé dans notre temps…

 Véronique Hotte

 Le Monfort, du 4 au 14 février à 20h30. Tél : 01 56 08 33 88

 

123456

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...