La Chambre rouge
La Chambre rouge, d’après Les Désarrois de l’élèveTörless de Robert Musil, adaptation et mise en scène Marion Chobert
«Tous les quatre nous étions au lycée ensemble, dans la même classe. Notre école était un internat de garçons réputé. » Ils sont quatre jeunes gens, en scène, qui se retrouvent pour reconstituer les épisodes tragiques dont ils furent autrefois les protagonistes : la victime, Basini, et ses trois bourreaux : Reiting, Beineberg et Törless.
Publié en 1906, la même année que l’Éveil du Printemps de Frank Wedekind -que Marion Chobert a également mis en scène- , le roman de Robert Musil, remis au goût du jour par ce spectacle, dérange par sa vérité, et bouleverse par sa pertinence. Aujourd’hui même, la ministre de l’Education nationale ne parle-t-elle pas d’instaurer « journée nationale pour lutter contre la violence scolaire », qui concernerait environ 700 000 élèves en France? Mais le roman ne se résume pas à une thématique en vogue : il aborde, cristallisée par cette problématique, la période trouble de l’adolescence que Törless traverse. Crise identitaire, sexuelle, violence ou mélancolie y sont évoquées avec finesse et sensibilité: « Je ne veux pas faire comprendre, mais faire sentir. » disait Robert Musil à propos des Désarrois de l’élève Törless.
La Chambre rouge, tout en respectant l’intrigue, ne suit pas la chronologie du roman: la parole du narrateur est prise en charge par les quatre personnages, qui décortiquent les événements a posteriori. Cette posture introduit une distance temporelle qui permet de faire la lumière sur ce qui conduit trois élèves à s’en prendre à un quatrième, à lui faire subir des sévices cruels. Et d’instruire un procès où s’explique l’engrenage pernicieux dans lequel bourreaux et victime sont tombés. Malgré son parti-pris affirmé, la mise en scène n’altère en rien les qualités de l’écriture musilienne. La langue est là, percutante ou romantique, rafraîchie par une nouvelle traduction. Les comédiens s’approprient les rôles, par le récit, ou en rejouant les scènes-clefs dialoguées du drame. Dans l’espace exigu de La Loge, ils parviennent à recréer un terrain de jeu avec les éléments du décor mobile. Comme dans un studio de cinéma, ou lors d’une répétition, ils déplacent et règlent les projecteurs pour créer des gros plans, manipulent des chaises au gré des scènes, déploient des voiles rouges pour figurer le fameux grenier, cette « chambre rouge », lieu de toutes leurs turpitudes. Cette ambiance ludique fait d’autant plus ressortir la gravité des faits. L’ambiguité de Törless, à la fois acteur et témoin passif de ces vilenies, nous renvoie à l’attitude de chacun face à la violence infligée à autrui. Face à la montée fascisme que Les Désarrois de l’élève Törless pressent confusément.
Merci à la compagnie Esquimots de donner une seconde vie à un roman un peu oublié en France, alors qu’il fait partie des incontournables ouvrages pour la jeunesse dans de nombreux pays. Ce spectacle s’adresse aux adolescents, comme les autres créations de la compagnie dijonnaise. Celle-ci s’intéresse tout particulièrement à l’adolescence : «Cette période complexe, insaisissable, marquée par la métamorphose, la prise de risque et l’inachèvement, nous inspire en tant qu’artistes.»
Spectacle vu à la Loge le 5 février.
Tournée en préparation pour tout renseignement : www.compagniesquimots.com








