La grande Chimère

La Grande Chimère, d’après le roman de Michalis Karagatsis, adaptation de Stratis Paschalis, mise en scène de Dimitri Tarlow

 

  mxath2vlow C’est une gageure que de porter à la scène ce grand roman populaire érotico-mélodramatique, sans tomber dans la sensiblerie et l’anecdote. Dimitri Tarlow, metteur en scène et directeur du Theatre Poreia à Athènes, monte et accueille beaucoup de pièces contemporaines : dernièrement, Blasted de Sarah Kane, et Die Frau von früher de Roland Schimmelpfennig.
Cette fois, il a souhaité rendre hommage à son grand-père, Michalis Karagatsis (1908-1960), l’auteur de La Grande Chimère. Ce faisant, il aborde un sujet plus que jamais d’actualité: la perception que les étrangers ont de la Grèce. Marina, une jeune française férue de culture hellénique, rêve d’un pays idyllique mais  se trouve confrontée à la réalité d’une terre rude, austère et pauvre, déchirée entre modernité et tradition. Fuyant un passé douloureux, elle rencontre dans le port de Rouen, Yiannis, le capitaine de la Chimère, un cargo en escale. Elle, jusqu’alors frigide, en tombe amoureuse et va connaître les émois de la chair, conjugués à une fascination pour la mer et le charme romantique de  la Grèce.
Mariée de fraîche date, elle s’installe dans l’île de Syros, chez une belle-mère qui se transformera vite en une figure sévère et moralisatrice, et sa destinée sera celle d’une femme de marin: Yiannis, toujours en mer, la laisse livrée à elle-même. Malgré la petite fille qu’elle a mis au monde, désœuvrée, elle se plonge en rêvassant dans  Madame Bovary. Son passé mouvementé la rattrape alors : le souvenir de sa mère, prostituée, morte au cours d’une dispute avec elle.  Et des fantasmes érotiques l’obsèdent: elle a une passion coupable pour le frère de son mari, le séduisant et cultivé Minas… Bien entendu, tout finit très mal.
Cette intrigue triangulaire a des accents de drame ibsénien, voire de tragédie antique, grâce à une adaptation sans lourdeur, signée du poète Stratis Paschalis, qui n’a pas hésité à élaguer le texte et à prendre des raccourcis.  Mais, pour ne pas se priver de la dimension romanesque du récit, Dimitri Tarlow fait largement appel au cinéma. Non pas en guise d’illustration mais pour restituer des pans entiers de l’histoire, en les intégrant dans le spectacle. Par exemple, le drame vécu par Marina avec sa mère, projeté en prologue, a été tourné en noir et blanc, et en français par Christos Dimas dans le style du cinéma réaliste de l’immédiate après-guerre.
megaliximairafestt (1280x853)Le
décor d’Eleni Manolopoulou, simple, fonctionnel, est construit sur deux niveaux : un écran, en fond de scène et, avec en bas, les différents lieux, intérieurs ou extérieurs situés sur la terre ferme; en haut, le pont d’un bateau. Les personnages se glissent hors des scènes filmées, pour apparaître sur le plateau, dans un parfait synchronisme. Le reste du temps, on voit la mer, calme ou déchaînée selon les événements, mouvante aux ciels changeants, mais toujours en noir et blanc.
Les acteurs adoptent un jeu distancié, sans surcharge psychologique, évitant ainsi de tomber dans le pathos de ce mélodrame. Alexandra Aidini affuble Marina d’un accent français qui amuse le public, surtout quand elle évoque les clichés de la Grèce vue par les étrangers. Elle devient plus grave, quand elle se rend compte que les héros et les dieux antiques ne sont que pierres et marbres, contrastant avec la réalité du pays et les affres de son attirance pour son beau-frère Minas (Homer Poulaki, qui joue avec l’aisance d’un acteur américain). Dans la scène, violente et érotique  où, au paroxysme du drame, les deux amants s’affrontent, Dimitri Tarlow évite toute vulgarité, grâce à la chorégraphie stylisée de  Zoé Chatziantoniou.
Les obsessions qui hantent Marina sont portées par la musique aux sonorités orientales de Katerina Polemi, dans le style des chants populaires grecs, et des airs français des années cinquante qui accompagnent en sourdine, sur un gramophone nasillard, les séquences d’amour romantique.
mxpvlowLe spectacle comporte quelques passages en français mais la mise en scène est assez claire pour que les non-hellénophones l’apprécient. Joué à guichets fermés depuis novembre, il remporte un succès mérité, en ce qu’il remet au goût du jour, dans une adaptation fine et intelligente, un livre qui pourrait paraître aujourd’hui désuet. Il permet au public étranger de connaître cette œuvre célèbre en Grèce, qui, publiée en 1953, n’est traduite à ce jour qu’en allemand.
Parmi les quelque trente théâtres que compte Athènes, la petite salle du Poreia où la compagnie de Dimitri Tarlow a élu domicile en 2000, est un théâtre privé qui se distingue par un répertoire éclectique, qui va de l’adaptation de classiques à la création de pièces d’auteurs grecs contemporains: Dimitris Dimitriadis,  Giannis Mavritsakis…  et étrangers. Sa devise : «Notre objectif est de trouver un langage théâtral vivant qui exprime le monde d’aujourd’hui. L’ennui est notre ennemi. Nous voulons que nos artistes conjuguent leurs talents pour offrir à nos publics des expériences émouvantes .»
Avec La Grande Chimère, le but est atteint.

Mireille Davidovici

 Théâtre Poreia,  3-5 Trikorfon Street Athènes ; T. +33 210 82 11 09 91 jusqu’au  juin ; puis sur l’île de  Syros. info@poreiatheatre.com

 

 


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