Ceux qui restent

Ceux qui restent, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson, conception et mise en scène David Lescot

 

150302_RdL_0026L’auteur et metteur en scène David Lescot a recueilli les témoignages de quelques rares survivants du ghetto de Varsovie,  comme Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson; ces cousins  sept et douze ans, quand ils se sont enfuis séparément du ghetto en avril 1943, peu de temps avant l’insurrection et la destruction de ce lieu infernal de triste mémoire.
Ces enfants survivent tant bien que mal, plutôt bien, dans des caches jusqu’en 1945. Au milieu d’un entrelacs chaotique d’allées et venues, au plus fort de la menace exterminatrice qui ne cesse de se rapprocher, Paul, qui a déjà connu la fuite par les égouts de Varsovie et le repliement familial dans une cave, a vu un samedi son grand frère avec deux membres de sa famille partir avant lui, par l’intermédiaire de passeurs rétribués. Il faut alors à Paul  attendre le lundi car le dimanche est chômé, mais le garçon part pourtant à son tour ce jour-là.
Quand on s’enquiert des parents le lendemain, la maison est cernée : père et mère ont été emmenés, déportés et assassinés. Écartelés entre les Allemands nazis, l’antisémitisme des Polonais et des Ukrainiens, et le jeu équivoque des forces soviétiques, la vie pour les Juifs de Pologne est celle d’une traque effroyable et permanente.
Paul ne se souvient pas avoir parlé le yiddish enfant, il l’a peut-être entendu parler par ses parents afin de ne pas être compris de leurs fils : la langue naturelle et commune à tous, petits et grands, est d’évidence, à cette époque, le polonais.
Quant à Wlodka, avec sa jumelle Nelly, elle s’extrait de l’horreur du ghetto dont la surface se réduit dangereusement, en escaladant une échelle qui lui permet de sauter de l’autre côté du mur d’enceinte. Son père, lié au Bund, l’organisation socialiste juive, a gagné la Russie. Sa mère, restée dans le ghetto pour soigner sa famille, est exterminée par les nazis. Wlodka, séparée de sa sœur, restera cachée jusqu’à la fin de la guerre dans des familles de paysans polonais, avant de rejoindre son père à Londres.
De son côté, après avoir séjourné dans un foyer d’enfants à Lodz, Paul rejoint la France grâce à son frère, et grandit dans les maisons d’enfants de L’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide.
Antoine Mathieu et Marie Desgranges incarnent ces deux mémoires vivantes, dans un jeu de questions/réponses entre intervieweur et interviewé que jouent à tour de rôle, l’un et l’autre, avec délicatesse et réserve. La pudeur est prégnante, et les mots précis,, et il n’y pas ici volonté de faire spectacle des fortes images qui surgissent de la mémoire enfouie. La femme semble éprouver plus de difficultés à retourner dans ce passé maudit, mais elle le fait toujours de bon cœur et dans la dignité.
Souffle retenu, entre pauses et silences, toussotements et reprises de paroles, les témoins ne se plaignent jamais : ils font état de ce qu’ils croient se souvenir,  avec  un  effort pour ne pas tromper la vérité des faits, ni l’interlocuteur.
On retourne avec eux dans ces années-là: la famille cultivée est aisée, spécialisée dans le travail des métaux, la ferronnerie des fermoirs de sacs à main et  des ceinturons ,dont deux en boucle d’or brut faits pour chacun des deux fils que le père enjoint à faire croire aux autres qu’il s’agit bien de bronze.
À ce travail, s’ajoute la réparation des casques de guerre criblés de balles. Les enfants jouent et font du vélo, un seul pour tous dans leur rez-de-chaussée. Ni l’un ni l’autre ne jugent la séparation d’avec leurs parents: ils n’ont pas les mots pour l’expliquer ou la justifier, si ce n’est le choix obligé dû à des temps difficiles. Un oncle défunt est enterré dans la cave à même le sol, et l’enfant craint la nuit de rencontrer son fantôme.
Paul et les autres enfants de sa génération qui se sont retrouvés à la Maison d’Enfants d’Andrésy, près de Paris, n’ont jamais évoqué entre eux leur passé commun. Il fallait oublier pour vivre, faire du sport, étudier, travailler, s’amuser et courir dans le parc aux si beaux arbres, contempler à n’en plus finir, dans le bonheur implicite d’être là, le paysage de la nature puissante, protectrice et consolatrice.
L’angoisse de Ceux qui restent tient cruellement à la mort des autres, proches ou moins proches. Dépassant cette vision de l’inacceptable, les enfants du ghetto ont vécu, héros qui s’ignorent, la disparition des êtres aimés – singulière, définitive et irremplaçable.   Ce que nous fait toucher et frôler, grâce à l’art du théâtre, les très beaux et vrais transmetteurs de vie que sont Antoine Mathieu et Marie Desgranges.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de la Ville – Café des Œillets, du 3 mars au 30 mai. Tél : 01 42 74 22 77

 

 


Archive pour 8 mars, 2015

Ceux qui restent

Ceux qui restent, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson, conception et mise en scène David Lescot

 

150302_RdL_0026L’auteur et metteur en scène David Lescot a recueilli les témoignages de quelques rares survivants du ghetto de Varsovie,  comme Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson; ces cousins  sept et douze ans, quand ils se sont enfuis séparément du ghetto en avril 1943, peu de temps avant l’insurrection et la destruction de ce lieu infernal de triste mémoire.
Ces enfants survivent tant bien que mal, plutôt bien, dans des caches jusqu’en 1945. Au milieu d’un entrelacs chaotique d’allées et venues, au plus fort de la menace exterminatrice qui ne cesse de se rapprocher, Paul, qui a déjà connu la fuite par les égouts de Varsovie et le repliement familial dans une cave, a vu un samedi son grand frère avec deux membres de sa famille partir avant lui, par l’intermédiaire de passeurs rétribués. Il faut alors à Paul  attendre le lundi car le dimanche est chômé, mais le garçon part pourtant à son tour ce jour-là.
Quand on s’enquiert des parents le lendemain, la maison est cernée : père et mère ont été emmenés, déportés et assassinés. Écartelés entre les Allemands nazis, l’antisémitisme des Polonais et des Ukrainiens, et le jeu équivoque des forces soviétiques, la vie pour les Juifs de Pologne est celle d’une traque effroyable et permanente.
Paul ne se souvient pas avoir parlé le yiddish enfant, il l’a peut-être entendu parler par ses parents afin de ne pas être compris de leurs fils : la langue naturelle et commune à tous, petits et grands, est d’évidence, à cette époque, le polonais.
Quant à Wlodka, avec sa jumelle Nelly, elle s’extrait de l’horreur du ghetto dont la surface se réduit dangereusement, en escaladant une échelle qui lui permet de sauter de l’autre côté du mur d’enceinte. Son père, lié au Bund, l’organisation socialiste juive, a gagné la Russie. Sa mère, restée dans le ghetto pour soigner sa famille, est exterminée par les nazis. Wlodka, séparée de sa sœur, restera cachée jusqu’à la fin de la guerre dans des familles de paysans polonais, avant de rejoindre son père à Londres.
De son côté, après avoir séjourné dans un foyer d’enfants à Lodz, Paul rejoint la France grâce à son frère, et grandit dans les maisons d’enfants de L’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide.
Antoine Mathieu et Marie Desgranges incarnent ces deux mémoires vivantes, dans un jeu de questions/réponses entre intervieweur et interviewé que jouent à tour de rôle, l’un et l’autre, avec délicatesse et réserve. La pudeur est prégnante, et les mots précis,, et il n’y pas ici volonté de faire spectacle des fortes images qui surgissent de la mémoire enfouie. La femme semble éprouver plus de difficultés à retourner dans ce passé maudit, mais elle le fait toujours de bon cœur et dans la dignité.
Souffle retenu, entre pauses et silences, toussotements et reprises de paroles, les témoins ne se plaignent jamais : ils font état de ce qu’ils croient se souvenir,  avec  un  effort pour ne pas tromper la vérité des faits, ni l’interlocuteur.
On retourne avec eux dans ces années-là: la famille cultivée est aisée, spécialisée dans le travail des métaux, la ferronnerie des fermoirs de sacs à main et  des ceinturons ,dont deux en boucle d’or brut faits pour chacun des deux fils que le père enjoint à faire croire aux autres qu’il s’agit bien de bronze.
À ce travail, s’ajoute la réparation des casques de guerre criblés de balles. Les enfants jouent et font du vélo, un seul pour tous dans leur rez-de-chaussée. Ni l’un ni l’autre ne jugent la séparation d’avec leurs parents: ils n’ont pas les mots pour l’expliquer ou la justifier, si ce n’est le choix obligé dû à des temps difficiles. Un oncle défunt est enterré dans la cave à même le sol, et l’enfant craint la nuit de rencontrer son fantôme.
Paul et les autres enfants de sa génération qui se sont retrouvés à la Maison d’Enfants d’Andrésy, près de Paris, n’ont jamais évoqué entre eux leur passé commun. Il fallait oublier pour vivre, faire du sport, étudier, travailler, s’amuser et courir dans le parc aux si beaux arbres, contempler à n’en plus finir, dans le bonheur implicite d’être là, le paysage de la nature puissante, protectrice et consolatrice.
L’angoisse de Ceux qui restent tient cruellement à la mort des autres, proches ou moins proches. Dépassant cette vision de l’inacceptable, les enfants du ghetto ont vécu, héros qui s’ignorent, la disparition des êtres aimés – singulière, définitive et irremplaçable.   Ce que nous fait toucher et frôler, grâce à l’art du théâtre, les très beaux et vrais transmetteurs de vie que sont Antoine Mathieu et Marie Desgranges.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de la Ville – Café des Œillets, du 3 mars au 30 mai. Tél : 01 42 74 22 77

 

 

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