1=2=3 A Table

1+2+3 À table,  mise en scène d’Agnès Bourgeois en collaboration avec l’équipe artistique

 

133-A-Table-©-David-Schaffer-460x280«Une promenade intranquille où chaque table révèle ce qu’elle cache de nos pulsions », annonce le programme de ce triptyque. Symbolisé par la table, il est centré sur ce qui se joue de nos désirs vitaux et de leurs débordements, dans tous les sens du terme.
Agnès Bourgeois nous a habitués à ses explorations collectives en forme de chantiers, où s’élaborent des spectacles mêlant textes, musique et chorégraphie. Ici, elle nous invite à son laboratoire ambulant, dans les locaux de l’ancienne distillerie d’anisette  qui se prêtent admirablement au parcours proposé.
L’opus 1 nous est servi  à la fin et  la soirée  commence avec l’opus 2: Dévoration. Debout autour d’une grande table rectangulaire, les comédien(ne)s, torses nus, jambes gainées de fourrure, en sabots, à l’image de faunes antiques, se livrent à un festin de chair fraîche.
Goulûment, ils se ruent sur la nourriture, insatiables, jusqu’à se démembrer et s’entre-dévorer. D’agapes en libations, la Cène proprette et conviviale devient un radeau de la Méduse, où l’on consomme du moussaillon sur l’air de Il était un petit navire.
Contes mythologiques et populaires, extraits de La modeste proposition concernant les enfants des classes pauvres de Jonathan Swift, …» interrompent les borborygmes et mastications des acteurs, amplifiés par des micros. Deux musiciens s’en donnent à cœur joie et impulsent du rythme et de la corporalité à un spectacle qui ne trouve pas véritablement son point d’orgue.
Ce n’est pas faute d’inventivité : les images, souvent saisissantes, prolifèrent mais s’empilent les unes sur les autres et s’épuisent en route, comme des notes qui peinent à être tenues. Et, malgré la présence de viande hachée et d’abatis, cette grande bouffe manque singulièrement de chair, même si  elle n’est jamais à court d’idées et offre quelques traits d’humour.
C’est dans une toute autre atmosphère qu’après déambulation, on nous reçoit pour Violence du désir. La gravité succède au délire festif, le joyeux bric-à-brac textuel fait place à un montage des 120 Journées de Sodome, récit sombre et désespéré, aux confins de la jouissance. Tels des captifs dans la cour d’une prison, acteurs et actrices, à la queue leu leu, tournent en rond, indéfiniment, autour d’une table haute et étroite, sous laquelle ils se glissent parfois pour des orgies à peine ébauchées.
Ils figurent, à huit, les nombreux personnages, maîtres et esclaves, soumis aux pratiques sexuelles les plus extrêmes, dans un univers concentrationnaire au règlement implacable. Grâce à un jeu sans affect, les corps interchangeables des interprètes sont réduits à l’état de machines. L’élégance de la langue sadienne, ainsi mise en valeur, contribue aussi à faire écran aux monstruosités proférées. Forçats du plaisir, les protagonistes jouissent en parole jusqu’à l’épuisement, mais, à la longue, les spectateurs aussi se lassent…
Là encore, les musiciens font merveille. Tandis qu’ils s’affairent sur les cordes de pianos désossés, des sons enregistrés égrènent, avec la régularité d’un métronome, des dates calendaires. Etant donnés…, premier volet, placé en fin de parcours, se joue dans un dispositif quadri-frontal, avec quatre petites tables carrées, contrastant avec la grande table collective des opus précédents, qui renvoient à l’intimité familiale. Le père, la mère, l’enfant sont les trois composantes de cet univers étouffant, triangle infernal qui se perpétue de génération en génération : depuis  la scène primitive, l’union monstrueuse et incestueuse de Gaia et Ouranos, jusqu’à l’Immaculée Conception, en passant par des naissances plus terre à terre, comme celle de Gargantua :  «Il sortit par l’oreille gauche de sa mère. Dès qu’il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants : «Mie ! Mie !» Mais il s’écriait à haute voix : «À boire ! à boire ! à boire !»
Le spectacle fait appel à des auteurs anciens et contemporains, de la Bible à Marguerite Duras, en passant par Franz Kafka et Antonin Artaud. Restreint à quatre interprètes interchangeables: le trio familial et une narratrice, il  se présente comme une revue hétéroclite, jouée sur des registres variés. De la scène de ménage bourgeoise, aux séquences clownesques… Malgré les strass et les paillettes, et de belles inventions comme cette corde élastique qui enserre les membres de la famille autour de la table, le résultat laisse à désirer.
Des trois opus, Violence et désir apparaît comme le plus cohérent,  avec un texte de haute volée, interprété avec justesse et qu’on prend plaisir à entendre. A noter qu’il est déconseillé aux moins de 18 ans ! Mais, malgré les bons ingrédients utilisés dans cette cuisine, la vitalité des comédiens, la musique de Fred Costa et Frédéric Minière, la mayonnaise ne prend pas, et l’on reste sur sa faim…

Mireille Davidovici

 

L’intégrale jusqu’au 28 mars , Anis gras, 55 avenue Laplace, Arcueil

www.lelieudel’autre.com


Archive pour 26 mars, 2015

Ressacs, tragi-comédie sur table

Ressacs, tragi-comédie sociale sur table, mise en scène de Françoise Bloch

  Ressacs, Alice PiemmeIls sont assis tous les deux derrière une table, c’est un couple qui semble perdu en mer à bord d’un tout petit bateau que l’on voit secoué sur la mer figurée par un grand tissu bleu. Ils ont tout perdu mais on ne saura jamais pourquoi. Plusde petite adorable maison cosy avec pelouse verte, plus de grosse voiture rouge,  chic et impressionnante, plus de délicieux verre de whisky  dans le soir qui tombe. Envolé le bon temps, leur banque les a ruinés et sans aucun scrupule, comme tant d’autres.
  Ils s’en vont donc vivre sur une île où ils découvrent des richesses, entre autres des puits de pétrole, ressources inexploitées par les habitants. Et les braves gens ruinés d’autrefois vont vite se transformer en tristes personnages, prédateurs assoiffés  de pouvoir et d’argent, à la redoutable cupidité. Le bonheur,encore une fois, n’est pas dans le pré… Agnès Limbos, comédienne et créatrice de théâtres d’objets, et  Grégory Houben, chantent et jouent, lui de la trompette et les deux à des petits claviers aux sons aigrelets.
  Ils manipulent aussi et surtout des figurines, modèles réduits patiemment récoltés par Agnès Limbos : maisons, personnages, chiens, voitures… plus vrais que les vrais (voir Claude Lévi-Strauss) et racontent cette histoire de vaincus devenus riches, au détriment d’autres qui à leur tour seront vaincus. Ils le font avec une grande aisance mais non sans humour ni tendresse, un peu à la façon de feu Stuart Sherman dans les années 70, sur sa petite table de camping, seul dans les rues de New York.  Avec peu de mots, ou en silence, ce qui donne encore plus de poids à cette manipulation qui est tout, sauf naïve.
 Il y a aussi  autour de leur table, une voie ferrée circulaire, où, à un moment, passeront des wagons chargés de petits voiliers. Dans la meilleure veine surréaliste… C’est un théâtre d’objets, à la fois burlesque  et poétique qu’anime ce couple belge qui, par moments, se débat, (elle et lui l’air un peu innocent), avec leur anglais approximatif à l’accent très franchouillard. Exactement comme nous, pauvres français. Ce qui les rend tout de suite très sympathiques.
Ils  parlent aussi avec beaucoup de drôlerie, en traquant les stéréotypes et les lieux communs, pour dire l’absurdité du monde et les pauvres petits rêves d’exotisme de ceux qui ne pourront jamais dépasser les frontières de la Belgique… Comme ces spectacles en forme de vraie/fausse conférence, c’est souvent très drôle, et parfois excellent, mais peine sur la durée; cela ne fonctionne en effet pas toujours, à cause d’une mise en scène trop statique et de longueurs  qui auraient pu être évitées…
Mais aux meilleurs moments, il y a dans l’air, un vrai parfum de tendresse et d’inimitable humour, et cela fait toujours du bien par où cela passe.

Philippe du Vignal

Mouffetard- Théâtre des arts de la marionnette 73 rue Mouffetard Paris 5ème, jusqu’au 29 mars 2015, à 20 h et le dimanche à 17 h .

 

Ancien malade des hôpitaux de Paris

 Ancien malade des hôpitaux de Paris-Monologue gesticulatoire, de Daniel Pennac, mise en scène de Benjamin Guillard

 

ANCIEN MALADE DES HOPITAUX DE PARIS Photo libre de droit Saladin Debout (c)Emmanuel NobletOlivier Saladin, ancien acteur de Jérôme Deschamps et Macha Makeieff, prend ici un spectateur à témoin: « Je me souviens de ce qui s’est passé exactement, il y a vingt ans à l’hôpital, un anniversaire, il faut que je vous raconte ce temps d’internat. J’étais un jeune con en somme. Je n’avais pas encore creusé mes fondations que je me prenais déjà pour ma statue.»
La nouvelle de Daniel Pennac est aussi une pantomime; chaque phrase correspondant à un geste technique approximatif, et chaque séquence à une mise en lumière finale du diagnostic, après que le cas ait été savamment déplié avec humour, mimé dans le délire, joué de manière burlesque.
L’interne s’invente ici un destin professionnel prometteur, à la façon de son père-et ceci de génération en génération-que symbolise l’acquisition d’une carte de visite significative, imaginée en rêve de manière obsessionnelle, un pass symbolique qu’il voit rehaussé de titres pompeux, gravés en relief, marque élégante de réussite tapageuse, et de reconnaissance identitaire.
Et de décliner celle de Saliège, un des mandarins, qu’il va côtoyer, le temps d’une garde de nuit infernale : « Docteur Paul Saliège, major de l’Internat des Hôpitaux de Paris, professeur agrégé, Urologie, Reins, Vessie, Prostate, Accessoires ».

Ou bien, il brandit abstraitement la carte de Nicole Aymard : «Moi, Nicole Aymard, cardiologue».  Et déclenche un rire irrésistible.
La garde de Gérard Galvan, aux urgences de nuit,  tourne  au
 cauchemar, avec un patient atypique qui a  de nombreux symptômes non référencés et déroutants. Symptômes apparaissant puis disparaissant les uns après les autres, comme par magie, et laissant chacun des grands pontes appelés à la rescousse, médusés et impuissants, malgré leurs compétences ronflantes.
Gérard Galvan, faisant allusion à Angelin, spécialiste  de chirurgie viscérale, dit au patient dont il espère la survie (pour lui-même et son avenir professionnel) : « Va pas mourir, toi, surtout, te déboyaute pas en cours de route. Angelin  va te sortir de là, c’est un cador de la viscérale, il a tendance à se prendre pour sa carte de visite…(Juste en face de l’Élysée)… Mais c’est le roi du mou, je te le jure ! Accroche-toi, je cours pour toi… »
Résonne par instants, un style à la Louis-Ferdinand Céline, dans un langage crû et ordurier, évocation d’une panique personnelle qui atteint l’universel, expression aussi d’une capacité profonde à s’émouvoir.
Et de faire glisser le brancard dans les couloirs de l’hôpital. Et d’évoquer encore les pets libérateurs, selon un ordonnancement savant du champ lexical des instruments  à vent : déflagration, clairon, hautbois, flûte, fifre, tandis que le drap posé sur le malade s’envole comme une montgolfière.
Soudain, le patient pris d’une crise furibonde incontrôlable, échappe aux médecins comme un poisson, en «un bond de carpe». Mais l’urologue plonge comme un rugbyman et lui immobilise les jambes et le pneumologue lui saisit la tête pour qu’il ne se la fracasse pas sur le sol. Gérard Calvan, lui,  « chope ses poignets pour échapper à ses ongles, qu’il a plantés dans ses propres paumes.» Enfin l’urgentiste plante sa seringue «dans le mille».
Comment mieux décrire cet événement rocambolesque ? Le clown Olivier Saladin, en jeune interne ahuri, mime aussi  la démarche altière et la voix suffisante de ses  patrons auto-admiratifs. La folie joyeuse de la course du lit  dans les labyrinthes hospitaliers, tourne au numéro d’enfer.
Un moment pleinement thérapeutique… et savoureux.

Véronique Hotte

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On confirme! Olivier Saladin fait ici preuve d’une véritable virtuosité comique et il est tout à fait crédible dans son rôle de jeune médecin qu’il n’est plus, et qui raconte ses folles nuits de garde quand il n’avait pas encore les cheveux blancs. Le plus étonnant sans doute dans ce solo, remarquable leçon de théâtre, c’est l’équilibre jamais en défaut entre une gestuelle calée au millimètre et une façon de conter les choses, précise, radicale, à la diction impeccable.
Olivier Saladin, immense acteur, emmène les spectateurs là où il veut. Aucune facilité, aucune vulgarité dans cette caricature où il est très à l’aise, bien dirigé par
Benjamin Guillard avec une grande maîtrise. Aucune erreur, aucun dérapage dans ce Médecin malgré lui, porté à la scène. La fin de la nouvelle est assez peu crédible, et tombe à plat : le praticien hospitalier, dégoûté se reconvertit en garagiste mais bon… cela ne dure que quelques minutes, heureusement !
  Sinon, c’est vraiment un grand bonheur de retrouver ici Olivier Saladin, quelques jours avant (coïncidence!) Yolande Moreau, personnage principal de Voyage en Chine, le film de Zoltán Mayer dont on vous reparlera, et quelques semaines après François Morel, lui aussi en solo, au Théâtre du Rond-Point (voir Le Théâtre du Blog). Ces fabuleux acteurs jouaient tous les trois dans le légendaire Lapin-Chasseur de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, qui avaient vu juste, quand ils les avaient engagés, il y a déjà vingt-cinq ans …

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atelier à Paris, à partir du 21 mars, relâches exceptionnelles les 12 et 13 mai. T : 01 46 06 49 24
Le texte est publié dans la collection Folio (n° 5873) Gallimard.


*Le spectacle est repris du mardi au samedi à 21h, et le dimanche à 15h, à partir du 23 février jusqu’au 20 mars inclus.

 

 

 

 

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