Darling, (Hypothèses pour une Orestie)

DARLING-480

Darling, (Hypothèses pour une Orestie), mise en scène de Stefano Ricci, en collaboration avec le collectif Ricci/Forte

   Ce théâtre-performance, est né à la suite du tsunami japonais en 2011 qui, disent Gianni Ricci et Stefano Ricci, leur a fourni la première étincelle. Avec Darling,  ils font exploser L’Orestie, œuvre emblématique du théâtre grec antique; la trilogie d’Eschyle est ici violemment chahutée, parfois avec humour ou mélancolie.
Dans cette Orestie, transposée au XXIe siècle, « Les êtres d’aujourd’hui sont profondément perturbés (…), La mort rôde, et la tragédie, avec les meurtres du père, de la mère, de l’amant, malédictions des terrifiantes Erinyes, nous sont  devenus familiers,  et  nous avons  demandé à Eschyle d’être le passeur entre tragédies antiques  et tragédies contemporaines avec ses tsunamis, guerres et réfugiés. »
Sous l’orange feu d’une rangée de projecteurs au sol et en fond de scène, un conteneur symbolise le cheval de Troie, version XXIe siècle. Trois hommes en costume sombre et chemise blanche, une couverture de laine brune jetée sur leurs épaules, errent au son d’une musique métallique et des cris de mouettes.

Brusquement, sur le toit du conteneur,   apparait vêtue de taffetas noir : une aristocrate des romans du marquis de Sade, une Erynie égarée sortant d’un bal costumé,  ou une créature de la cour de Versailles au visage recouvert d’un masque en latex… ? Est-ce Darling?  En tout cas,  le spectateur pendant une heure et demi, ne cesse d’être surpris. Surtout, s’il pensait retrouver L’Orestie dans cette version contemporaine.
Les tableaux se succèdent à un rythme rapide, laissant une impression de vérité insaisissable. Cependant, »l’être des lointains » de la tragédie antique rôde, et c’est bien à une évocation du chaos au XXIe siècle, et de la condition humaine  qu’il s’agit. Programmé au  Festival Standard Idéal deux soirs  seulement, cette Orestie ne manque ni d’audace ni de justesse au regard de notre société et du monde où, selon les deux créateurs, nous sommes tous devenus sourds.
Cette vision théâtrale de notre univers déserté par les dieux, et empoisonné par les relations sociales, mercantiles et par le simulacre, agace parfois avec des moments  envahis par le bruit, et quelques longueurs qui auraient pu être évités.
Mais  Stephano Ricci et Gianni Forte savent  transmettre au public avec énergie, poésie et imagination,  leurs Hypothèses pour une Orestie. Avec des images fortes, comme l’explosion progressive de la  coquille métallique de ce  conteneur-cheval de Troie, qui est ici un élément scénique capital. Il
s nous invitent ici, pour notre plus grande joie ou pour  la colère des puristes, à partager un spectacle sur notre condition humaine et  notre aliénation.
 Epuisés mais libres, « les quatre héros naufragés, qui ont échappé à la Furie absurde de cette normalité quotidienne, tentent de récupérer une force qui leur permettrait de se recentrer et de recommencer à se percevoir et à regarder autrement le monde ». Avec ces héros contemporains d’une Orestie, habitée par notre nouveau Tragique», aux échos lointains de la Grèce antique, vient se dessiner dans notre imaginaire, à la fin, un chemin de traverse et  de résistance, pour nous permettre de ré-inventer des lendemains qui chantent.
Ce désir, artistique, éthique et  politique du collectif Ricci/Forte est aussi d’un point de vue formel, et théâtral, une façon de dire  que la tragédie est loin d’avoir disparue de la scène, mais qu’elle exige des formes nouvelles à inventer. Dans ce théâtre/performance, la parole tragique est bien présente et exprime «une condition d’abandon intime qui ignore les frontières, et se loge dans la nuit morale d’un espace en apparence socialement organisé  mais dénué d’éthique».

 Elisabeth Naud

 Spectacle joué au Nouveau Théâtre de Montreuil, les 24 et 25 mars, dans le cadre du festival Le standard idéal  10ème Edition/ MC93 Bobigny hors les murs.

 


Archive pour 29 mars, 2015

Schitz d’Hanockh Levin

Schitz de Hanokh Levin, traduction et mise en scène de David Strosberg, texte français de Laurence Sendrowicz mise en scène de David Strosberg

 

KVS_Schiltz-®DannyWillems15DW0839Hanokh Levin (1943-1999), a écrit des pièces qu’il met lui-même en scène, des sketches, chansons et poésies. Vers 1960, la société israëlienne est marquée par des clivages, notamment entre ceux qui sont nés dans le pays, et les nouveaux immigrants, mais aussi, entre  fortunés et démunis, entre Séfarades et Ashkénazes, entre Juifs et Arabes. Le jeune dramaturge voit ces fractures s’aggraver, surtout après la Guerre des six jours (1967), quand Israël attaque l’Égypte, la Jordanie et la Syrie.
La vie à Tel-Aviv n’en est pas moins une source d’inspiration  pour  Hannokh Levin qui écrit d’abord des pièces politico-satiriques, comme Schitz,  où il tourne en dérision l’ivresse de la victoire de la population juive d’Israël après la guerre de 1967. Hanokh Levin, raconte Nurit Yaari, anticipe les conséquences tragiques qu’entraîne l’occupation prolongée des territoires conquis et met en garde ses concitoyens.
Schitz est aussi une pièce sur la famille avec un père, une mère et leur  fille qui cherche à se marier. Une structure malade et profondément corrompue, clivée dans son entre-soi, l’absence de respiration et d’échange.
La fille trouvera chaussure à son pied, moyennant une sorte de dot très substantielle versée directement par son père à ce prétendant rapace. Puis ces jeunes gens, rêveront de se débarrasser de ces vieux beaux-parents encombrants pour récupérer leurs biens. Bref, le monde n’est pas bien beau et la fille grignote sans cesse des cacahuètes, pour   faire face à son insatisfaction.
David Strosberg met ici en scène le père et la mère, figures caricaturales de bande dessinée, tous deux énormes et désenchantés sont portés obsessionnellement sur la nourriture (frites-saucisses). Ces monstres humains que les costumes/prothèses de Lies Van Assche rendent au mieux, sont dérangeants et troublants de sourde vérité âcre. Quant au gendre amer, seul personnage qui ne soit pas obèse, il fait un constat cynique : « Il faut, dit-il, bouffer, bouffer, bouffer…sans arriver à calmer cette faim et ces aspirations qui vous rongent…Tiens, mon âme, veux-tu une escalope panée ?»
Hanockh Levin dénonce aussi la vanité brutale de la guerre et la stérilité des massacres. Shpratzi, la fille, avoue : «Au milieu d’une vie qui n’était pas si reluisante, la patrie est venue chez moi, elle a tendu une main répugnante et m’a pris mon mari. » Pourtant, ce mari, Tcharkès, s’arrangeait plutôt bien des petites et grandes affaires que procure la guerre : «J’aligne, j’aligne, pour l’armée de terre, des tranchées qui, en cas de déconfiture, deviendront, tout le monde le sait, des cimetières. »
Finalement, Schitz, le père, retrouvera sa prospérité, fille et mère à ses côtés, une fois le gendre tué à son tour, par la guerre : « Tu m’as laissé une entreprise de terrassement, je continuerai donc à creuser sur terre et sur mer. Je doublerai le capital, le nombre de bulldozers, je doublerai les guerres, élargirai les frontières, quadruplerai les mains qui travaillent au noir, je multiplierai les morts… »
Un programme tragique de dérision et d’humour noir, avec son cortège rassurant de chansons populaires accompagnées à la guitare et à l’accordéon, que les comédiens interprètent avec un talent rare mais humble, avec distance et émotion bienfaisante. La langue de cette humanité-là est triviale et crue; reste le rire de la farce qui se joue de tout avec un rien, sûr de sa vérité.

La mise en scène espiègle et efficace de David Strosberg révèle les replis des consciences obscures, dénonce les hypocrisies flagrantes, à travers la force dérisoire de l’antithèse et des paradoxes,  déclenchant à coup sûr un rire franc et libérateur….

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Bastille,  jusqu’au 16 avril, relâche les 29 et 30 mars, les 4, 5, 6 et 12 avril. T: 01 43 57 42 14. La pièce est publiée dans le Théâtre Choisi III, de Hanockh Levin, pièces politiques, éditions Théâtrales – Maison Antoine Vitez

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