Schitz d’Hanockh Levin

Schitz de Hanokh Levin, traduction et mise en scène de David Strosberg, texte français de Laurence Sendrowicz mise en scène de David Strosberg

 

KVS_Schiltz-®DannyWillems15DW0839Hanokh Levin (1943-1999), a écrit des pièces qu’il met lui-même en scène, des sketches, chansons et poésies. Vers 1960, la société israëlienne est marquée par des clivages, notamment entre ceux qui sont nés dans le pays, et les nouveaux immigrants, mais aussi, entre  fortunés et démunis, entre Séfarades et Ashkénazes, entre Juifs et Arabes. Le jeune dramaturge voit ces fractures s’aggraver, surtout après la Guerre des six jours (1967), quand Israël attaque l’Égypte, la Jordanie et la Syrie.
La vie à Tel-Aviv n’en est pas moins une source d’inspiration  pour  Hannokh Levin qui écrit d’abord des pièces politico-satiriques, comme Schitz,  où il tourne en dérision l’ivresse de la victoire de la population juive d’Israël après la guerre de 1967. Hanokh Levin, raconte Nurit Yaari, anticipe les conséquences tragiques qu’entraîne l’occupation prolongée des territoires conquis et met en garde ses concitoyens.
Schitz est aussi une pièce sur la famille avec un père, une mère et leur  fille qui cherche à se marier. Une structure malade et profondément corrompue, clivée dans son entre-soi, l’absence de respiration et d’échange.
La fille trouvera chaussure à son pied, moyennant une sorte de dot très substantielle versée directement par son père à ce prétendant rapace. Puis ces jeunes gens, rêveront de se débarrasser de ces vieux beaux-parents encombrants pour récupérer leurs biens. Bref, le monde n’est pas bien beau et la fille grignote sans cesse des cacahuètes, pour   faire face à son insatisfaction.
David Strosberg met ici en scène le père et la mère, figures caricaturales de bande dessinée, tous deux énormes et désenchantés sont portés obsessionnellement sur la nourriture (frites-saucisses). Ces monstres humains que les costumes/prothèses de Lies Van Assche rendent au mieux, sont dérangeants et troublants de sourde vérité âcre. Quant au gendre amer, seul personnage qui ne soit pas obèse, il fait un constat cynique : « Il faut, dit-il, bouffer, bouffer, bouffer…sans arriver à calmer cette faim et ces aspirations qui vous rongent…Tiens, mon âme, veux-tu une escalope panée ?»
Hanockh Levin dénonce aussi la vanité brutale de la guerre et la stérilité des massacres. Shpratzi, la fille, avoue : «Au milieu d’une vie qui n’était pas si reluisante, la patrie est venue chez moi, elle a tendu une main répugnante et m’a pris mon mari. » Pourtant, ce mari, Tcharkès, s’arrangeait plutôt bien des petites et grandes affaires que procure la guerre : «J’aligne, j’aligne, pour l’armée de terre, des tranchées qui, en cas de déconfiture, deviendront, tout le monde le sait, des cimetières. »
Finalement, Schitz, le père, retrouvera sa prospérité, fille et mère à ses côtés, une fois le gendre tué à son tour, par la guerre : « Tu m’as laissé une entreprise de terrassement, je continuerai donc à creuser sur terre et sur mer. Je doublerai le capital, le nombre de bulldozers, je doublerai les guerres, élargirai les frontières, quadruplerai les mains qui travaillent au noir, je multiplierai les morts… »
Un programme tragique de dérision et d’humour noir, avec son cortège rassurant de chansons populaires accompagnées à la guitare et à l’accordéon, que les comédiens interprètent avec un talent rare mais humble, avec distance et émotion bienfaisante. La langue de cette humanité-là est triviale et crue; reste le rire de la farce qui se joue de tout avec un rien, sûr de sa vérité.

La mise en scène espiègle et efficace de David Strosberg révèle les replis des consciences obscures, dénonce les hypocrisies flagrantes, à travers la force dérisoire de l’antithèse et des paradoxes,  déclenchant à coup sûr un rire franc et libérateur….

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Bastille,  jusqu’au 16 avril, relâche les 29 et 30 mars, les 4, 5, 6 et 12 avril. T: 01 43 57 42 14. La pièce est publiée dans le Théâtre Choisi III, de Hanockh Levin, pièces politiques, éditions Théâtrales – Maison Antoine Vitez

 


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