Little Joe

Little Joe : New York 68 / Hollywood 72 ,  écrit et mis en scène par Pierre Maillet

ab-ny_c_jeanlouisfernandez029Pierre Maillet présente un diptyque autour de Paul Morrissey (77 ans depuis un mois) et de ses trois films qui ont marqué l’histoire du cinéma underground au début des années 70 et qui ont révélé une pure star américaine, Joe Dallesandro ( 67 ans).
Avant de se faire connaître en Europe dans  Je t’aime moi non plus de Serge Gainsbourg, puis chez Catherine Breillat, il avait été découvert par  Andy Warhol qui avait fait jouer cet éphèbe qui plaisait aux femmes  comme aux hommes. Il fut aussi et surtout la star des films de Paul Morrissey,  Flesh en 1968, puis de Trash en 1970 et deux ans plus tard  de Heat.
Ce spectacle en diptyque reprend ces deux premiers films dans une première partie: New York 68; puis Hollywood 72 évoque uniquement Heat . On peut voir  l’un ou l’autre ou l’intégrale des deux.
Dans New York 68, deux histoires se mêlent donc et les deux Joe sont interprétés par Mathieu Cruciani et Denis Lejeune. On est assez vite au parfum! La première scène montre un Joe nu comme un ver sur un canapé, tellement drogué qu’il ne peut plus avoir d’érection, même après le strip-tease déluré de l’amie de son frère, l’autre Joe, donnant lieu à une très belle scène où Geri Miller ( Christel Zubillaga) s’effeuille énergiquement dans une belle niche, juste voilée par un tulle qui sert aussi d’écran de projection.
Nous sommes donc plongés dans l’univers des marginaux américains, un peu drogués, un peu gigolos, vivant au milieu d’objets récupérés, cherchant à arnaquer l’aide sociale. Joe se retrouve à poser pour Andy Warhol, en  discobole et en prenant un cours d’histoire de l’art, le second sombre dans la drogue et ne quitte plus le lit.
Dans la deuxième partie, c’est le Joe déjà vedette qui s’installe dans un hôtel américain, repaire de vieilles stars, et déclenchant là aussi l’admiration d’une bonne partie des occupant(e)s. Il va vivre une belle histoire avec une comédienne sur le retour qui a été sa partenaire quelques années auparavant alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Il rendra terriblement jalouse  sa colocataire à l’hôtel, grâce à qui la rencontre a eu lieu.
Théâtre un peu déjanté, un peu trash avec beaucoup de nudité, des personnages un peu outrés, plutôt drôle dans son ensemble mais qui ne mène pas à grand chose. Il suffit de se souvenir ou de visionner quelques unes des scènes les plus marquantes des films pour se rendre compte du travail fait, les comédiens ressemblent trait pour trait, jusque dans leurs outrages, aux personnages qui jouent des scènes entières  avec un sens étonnant du détail et des dialogues fidèlement traduits. Avec un mimétisme total avec à plusieurs reprises: arrêts marqués des comédiens  correspondant à l’image projetée, parfois heurtée, craquements  de la pellicule,.
Dans la première partie, la distribution est assez homogène: Pierre Maillet incarne Holly Woodlawn, la compagne de Joe dans Trash, qui était  jouée par un acteur transgenre dans le film.Il rend très bien l’énergie et l’hystérie de cette femme qui meublait son studio uniquement avec des objets récupérés dans la rue. Le jeu dans la seconde partie est plus inégal, déjà parce qu’il y a une star sur le plateau: Clément Sibony, qu’on a pu voir au cinéma mais aussi dans plusieurs mises en scène de Marcial Di Fonzo Bo, seul à incarner son Joe !
Mais il n’est pas dans le même type de jeu (moins en profondeur que ses camarades), et il minaude parfois, Il a aussi quelques instants de rock star, où il interprète des chansons qui  cassent un peu le rythme  et n’apportent pas grand chose.
Cette deuxième partie, plus ramassée, est peut-être plus efficace aussi: elle ne présente pas deux personnages et deux intrigues en simultané. Elle est aussi plus drôle. La scénographie est une vraie réussite, avec un premier plan  à l’avant scène, un second un peu surélevé qui peut se fermer par un rideau  pour laisser s’opérer un changement de  décor, pendant que se joue une scène au premier niveau. Enfin il y a aussi une sorte de niche plus en hauteur, tour à tour podium de danse,  appartement ou ingénieuse piscine. Cet imposant dispositif offre fonctionne très bien et permet d’enchaîner rapidement les deux parties.
Le spectacle de Pierre Maillet est donc une reconstitution à la fois très fidèle et s’ouvrant à la fantaisie des acteurs, mais il faut bien connaître les films de Paul Morrissey pour s’en rendre compte.  Mais sinon, reste quand même un bon moment de théâtre  et  ces deux pièces originales  sont bien dirigées et bien réalisées.

Julien Barsan

Au 104 jusqu’au 29 mars, T : 01 53 35 50 00 www.104.fr


Archive pour mars, 2015

La Collection Lise B.

La Collection Lise B.

 150305s140La collection Lise B. a été programmée pour la Biennale de danse du Val-de-Marne, à la Briqueterie de Vitry-sur-Seine, et au Théâtre Paul Eluard de Bezons. C’est un triptyque imaginé par Fabrice Dugied,  chorégraphe et fils de Lise Brunel, critique de danse disparue en 2011, et par Claude Sorin, chorégraphe, théoricienne et enseignante d’histoire de la danse, et Ninon Steinhauser, qui prépare actuellement un doctorat sur plusieurs critiques dont Lise Brunel, Laurence Louppe…
Avec d’abord une belle et riche exposition, à voir avant le spectacle, et un journal/catalogue regroupant texte, et articles, photos, etc… Malheureusement bien mal mis en page, aux colonnes trop serrées et parfois aux impressions en blanc sur fond rouge, ou en gris sur fond blanc… Dommage!
« «Notre projet, dit Fabrice Dugied, c’est d’éditer le catalogue de l’exposition qui accompagne l’installation performative élaborée à partir des archives de  ma mère: des centaines d’articles, manuscrits, affiches de spectacles, des dossiers de création, milliers de photographies, enregistrements d’entretiens avec les artistes, programmes de lieux et de festivals, carnets de notes, tee-shirts promotionnels, etc.
  A l’accueil du théâtre, un intelligente sculpture Shiva, dont les cinq mains tiennent des petits sacs à main ou de voyage, comportant chacun une tablette où sont inscrites des extraits de textes de Lise Brunel. Bien vu …Puis on est invité à circuler  dans le studio du théâtre, où sont installés de nombreux panneaux avec  documents visuels, textuels et sonores photos, vidéos, articles sur la danse contemporaine depuis quelques soixante ans de 1956 à 2010, tirés du fond personnel tout à fait impressionnant de Lise Brunel qui, on le sait peu, avait aussi collectionné des milliers d’articles, programmes, notes personnelles, photos, voire T. shirts au nom des compagnies…
Qui était Lise Brunel? Dès 1958, elle écrit des articles consacrés à la danse pour la revue Danse & Rythmes, puis notamment pour le quotidien Le Matin de Paris (1977-1987),  et, entre autres, à Politis et aux  Saisons de la danse jusqu’au milieu des années 90. Dans les années 70, elle tient la rubrique Danse au mensuel Chroniques de l’art vivant, où nous l’avions bien connue ; François Chevalier, puis Jean Clair avaient réussi à constituer une équipe solide, pleinement engagée dans l’art contemporain de l’époque avec Catherine Millet, Dominique Noguez,  ma pomme, mais aussi Daniel Caux, Alain Clerval, Laurence Louppe qui, à l’époque écrivait sur la littérature et pas  encore sur la danse, Lise Brunel, et Philippe Lehembre, l’indispensable documentaliste devenu ensuite comédien (chez Joël Pommerat et Bob Wilson)… Ces cinq derniers tous récemment disparus …
 Lise Brunel, pas du tout argentée comme nous tous, réussissait quand même à écrire régulièrement, pour défendre le travail  d’inconnus ou presque à l’époque, qui lui tenait à cœur, comme Alwin Nikolaïs, Karin Waehner, Merce Cunnignham et John Cage, Susan Buirge, Daniel Larrieu, Odile Duboc, Trisha Brown,  Dominique Bagouet, Steve Paxton, Maguy Marin, et bien entendu, l’immense Pina Bausch. Mais aussi Bob Wilson, avec le célébrissime solo de Lucinda Childs dans Einstein on the beach (1976),  et  Meredith Monk,  dont des extraits de sa musique ont été utilisés pour  La Collection Lise B.
« Je me suis beaucoup intéressée, disait-elle, à la danse américaine, car pour moi, c’était la danse, ce n’était pas parce qu’elle était la danse américaine». A une époque (c’était avant Jack Lang), où le Ministère de la Culture, n’était pas bien courageux pour soutenir la danse contemporaine qui s’accomplissait davantage en banlieue parisienne que dans les grands théâtres de la capitale.

 Tous ces mouvement de danse appartenaient, bien entendu, à différents  courants d’avant-garde dans leur esthétique mais tous avaient quelques dénominateurs communs : un espace recréé par chaque interprète, une narration quand il y en avait une, mais non linéaire, des danseurs vivant au rythme de leur corps, une tendance vers l’abstraction où, comme dans la peinture non figurative, il n’y a plus à comprendre que le plaisir du mouvement et à des rythmes imposés souvent par leur seule énergie.
C’est tout cela que donne à voir cette riche exposition, très émouvante et pleines de photos de figures tutélaires comme celles de Martha Graham, Merce Cunnignham, Pina Bausch, etc.. et  d’articles qui ont souvent été décisifs dans la carrière de jeunes chorégraphes et qui  auront souvent été décisifs dans un parcours de chorégraphe; on entend d’ailleurs Lise Brunel dire très lucidement dans le spectacle : «Un article peut aider à propulser des créateurs encore peu connus, et c’est, je le dis sans fausse modestie, à nous aussi qui le doivent. »
Le troisième volet de ce triptyque est  un court spectacle, dénué de toute prétention mais impeccablement conçu avec Ninon Steinhauser et Claude Sorin; chorégraphié par Fabrice Dugied, il évoque avec quelques danseurs, le parcours de sa mère et celui de la danse contemporaine à laquelle elle avait voué sa vie. Et on ressent bien à travers cette évocation, sa complicité avec les artistes qu’elle a défendus.
Rien ici de lourd ou de pédagogique :  les cinq interprètes dansent sur des musiques de Meredith Monk, à la fois compositrice et chanteuse récemment revenue à la Fondation Cartier pour un concert (voir Le Théâtre du Blog) mais aussi chorégraphe, dont une chanson inédite qu’elle a offerte à Fabrice Dugied, en hommage à celle qui fut son amie.  Ce qui donne une belle unité au spectacle.
  Côté cour, Ninon Steinhauser et Claude Sorin, assises à une table,  disent des extraits de textes de Lise Brunel. On entend aussi des morceaux d’interviews comme entre autres, celui de John Cage. Au centre du plateau, une dispositif esthétiquement très réussi de trente-deux colonnes à deux faces soit au total 448 photos, suspendues en carré par de minces chaînes, que l’équipe a patiemment choisies et montées : avec, à chaque fois, une thématique précise : mains, tissus, portraits, nudités…) il y a là des photos de spectacles de tous les gens qui ont compté en danse contemporaine depuis cinquante ans, (et cela fait du monde !) et qu’une caméra retransmet en gros plan sur écran.
A la fin, Fabrice Dugied invite simplement les spectateurs à venir voir de plus près cette série de photos. Spectateurs dont la plupart, très jeunes, n’étaient pas nés, quand eut lieu cette période mythique de la danse en France et qui ont applaudi chaleureusement le travail exemplaire  des trois complices. 
Bref, une opération de grande classe mais  seulement présentée à Vitry puis à Bezons, et qui sera reprise une seule fois encore à Creil. Le Centre Georges Pompidou, l’Opéra de Paris, le Festival d’Avignon, ou une autre grande institution ne peut-il reprendre au moins cette exposition ? La France est quand même un curieux pays, nous disent souvent nos amis étrangers…
L’histoire de la danse contemporaine mérite quand même bien cela…

 

Philippe du Vignal

Triptyque vu au Théâtre Paul Eluard de Bezons. et  Aux Quinconces/Le Mans
Spectacle : mardi 22 septembre  Exposition du 18 au 25 septembre. Vernissage: vendredi 18 septembre.

 

 

Gros-câlin

Gros Câlin, d’Emile Ajar, mise en scène d’Hélène Mathon

 

 mozart-640x427-500x333À ce moment-là, Romain Gary (1914-1980) n’a rien à prouver, comme on dit. Diplomate, ancien résistant, auteur d’une quinzaine de romans publiés sous son nom, lauréat du prix Goncourt, réalisateur de deux films : à peu près le parcours rêvé d’un intellectuel qui met les mains dans le cambouis.
Vers 1973, cela ne lui suffit pas. Sans doute, il se supporte mal en homme vieillissant. Alors il se réinvente, se rajeunit, et publie Gros Câlin, sous le nom d’Emile Ajar (« braise », en russe) qui obtient aussi le Goncourt.
Gros Câlin, ça brûle, ça pétille, ça envoie des escarbilles, sur un thème aussi morne que possible, la solitude d’un employé moyen, Michel Cousin, autrement dit, un anonyme. Dans cette histoire d’un solitaire qui se love dans les anneaux d’un python de deux mètres vingt, Gary-Ajar joue avec la langue, la tortille, l’ouvre pour en faire jaillir le rire et les larmes. Il faut plus de deux bras pour aimer, constate Michel Cousin, qui rêve sur ses rencontres dans l’ascenseur avec sa collègue Mademoiselle Dreyfus ou va se faire consoler chez les «bonnes putes». En attendant, il y a Gros Câlin, son python de compagnie, qui fait hurler la concierge portugaise, mais qui lui tient chaud : il faut trouver quelqu’un à la maison quand on rentre le soir.
Hélène Mathon et le comédien Benoît Di Marco ont concentré leur adaptation sur  ce besoin d’amour, sur fond de légère « souffrance au travail » : il est dur d’être différent, sournoisement écarté, et de garder le sourire, ou presque. Ce Michel Cousin-là vient à nous en clown mélancolique, un peu empêtré dans son costume à peine trop grand, le sourire fixé et le regard flottant : tout cela tient à ces nuances délicates. Dès son entrée, évidemment discrète, dans une scénographie simple et insolite (quelle est la différence entre un vivarium et un ascenseur ?), le comédien nous captive et nous capture. L’extraordinaire plasticité de son corps et de son visage répond du tac au tac à la langue de Gary-Ajar, avec une liberté aussi directe, aussi dépourvue d’artifice et naïve qu’insolite et “pointue“. Cela donne un jeu d’une finesse et d’une précision extraordinaire, à la hauteur, pas moins, des grands burlesques du cinéma muet américain.
Avant Benoît Di Marco, de grands comédiens ont laissé leur marque sur Gros Câlin: Pierre Leenhardt, le premier, dès la sortie du livre, qui s’est mis en scène lui-même, puis Thierry Fortineau, le grand, le regretté, et récemment Jean-Quentin Châtelain. À chaque fois, on redécouvre le roman, à neuf, ce qui est la marque des chefs-d’œuvre.

Ne vous privez pas de cette création avec un acteur carrément prodigieux. Dépêchez-vous, il ne vous reste que trois représentations !

 Christine Friedel

 L’Echangeur, à Bagnolet, 01 43 62 71 20, jusqu’au 27 mars

Nouvelles Zébrures à Limoges

Nouvelles Zébrures, rencontres littéraires, organisées par les Francophonies en Limousin

 

programme-nouvelles-zebrures-1576294Largement couverte par les médias, la Semaine de la Langue française et de la Francophonie est, en Limousin, l’occasion de donner, en lecture publique, des œuvres dramatiques fraîchement écrites, issues des quatre coins du globe. A Limoges et dans quelques villes alentour mais aussi à Roubaix, Bruxelles et Paris. Ce qui permet aux auteurs de rencontrer d’autres publics, venus nombreux, dans des bibliothèques, théâtres, établissements scolaires…
Nouvelles Zébrures sont un peu les coulisses des Francophonies, en ce qu’elles résonnent avec les créations passées et futures qui y sont présentées. Elles concrétisent un travail de fond sur les textes (via un comité de lecture), avec les artistes, là où se fabrique la programmation du festival. Ces lectures sont, soit comme des sortes de bandes-annonces de futurs spectacles, comme Kamyon/Camion de Mickael de Cock, soit les échos de résidences, comme Pays de Pedro Kadivar (écrit à la Maison des auteurs de Limoges et qui obtint le prix SACD de la dramaturgie de langue française en 2014). Elles dénotent la volonté de placer ces dramaturgies au cœur du théâtre, où, aujourd’hui, elles se trouvent souvent marginalisées.

Défaut de fabrication de Jérôme Richer, lecture dirigée par Jacques Descorde, avec la compagnie de l’Oiseau-Mouche.

“Il était une fois, un homme et une femme qui vivaient dans un appartement HLM, à l’intérieur d’une tour. Ils étaient mariés depuis de nombreuses années. Un jour, l’homme rentra du travail plus tôt que prévu. Pour seule explication, il dit qu’il se sentait fatigué. L’homme et la femme finirent par se disputer. Cette dispute n’était ni plus grave, ni moins grave que les précédentes. Mais quelque chose avait changé.” Le drame qui couvait éclate soudain. Avec une écriture non linéaire, aux dialogues laconiques et,  aux monologues introspectifs extrêmement fouillés, la pièce confère à ses personnages une profondeur existentielle,  hors d’un quotidien misérabiliste.
De Jérôme Richer, on avait déjà pu entendre la lecture de Tout ira bien, l’an passé aux Francophonies; créée depuis à Genève, Défaut de fabrication avait été reprise en  lecture/mise en espace à Roubaix (voir Le Théâtre du Blog). L’auteur suisse poursuit ici son exploration des milieux défavorisés en donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas.
La compagnie de Roubaix, L’Oiseau-Mouche rassemble des comédiens en situation de handicap mental ou psychique; Florence Decourcelle et Hervé Lemeunier, choisis par le metteur en scène parmi les vingt-trois permanents de la troupe, entrent de plain-pied dans la peau des deux personnages: L’Homme et La Femme. On aurait pu craindre un effet de redondance, mais leur gestuelle, qui peut paraître maladroite, est en fait très précise, ciselant le texte et lui donnant corps.*
Pour Stéphane Frimat, son  directeur, L’Oiseau-Mouche n’entend pas: “ jouer sur la différence, sur le handicap” mais vise à l’insertion professionnelle des comédiens: « On leur donne un métier, un statut social et ils deviennent comédiens à part entière, à disposition des metteurs en scène invités, même si certains d’entre eux ont besoin de l’accompagnement d’éducateurs spécialisés.
La troupe fait des tournées, en France et à l’étranger, dans les meilleurs circuits professionnels; à son répertoire,  trente-neuf spectacles, avec des textes d’auteurs classiques mais aussi  contemporains comme Valère Novarina. Au  Théâtre de l’Union à Limoges, puis au Lycée Martin Nadaud à Bellac,  les spectateurs, après ceux de Roubaix, ne sont pas trompés à la grande qualité de cette lecture…

* Le texte paraîtra en janvier 2016, aux Editions Espace 34

 

Kamyon/Camion de Mickael de Cock

   Du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, l’auteur qui parle le français chantant des Belges  flamands déroule, devant les enfants installés dans une bibliothèque, le récit d’une petite fille, en route dans un camion, cachée avec sa mère derrière un vieux cheval. Elle a quitté son pays, ruiné par la guerre; “avec, comme elle dit, deux petits sacs, dix millions d’idées et tous mes espoirs dans la paume de mes mains”, elle fait semblant d’effectuer un voyage dans l’espace…
Le metteur en scène, directeur du théâtre Arsenaal à Malines (Belgique), travaille depuis dix ans autour du thème de la migration. Il a signé aussi de nombreux albums jeunesse. Dans les bibliothèques de Vigenal, Bourganeuf, Panazol,  et à l’école primaire de La Jonchère-Saint-Maurice, il a pu expérimenter son texte en cours d’écriture. Interrompant ça et là le récit de la fillette, il s’adresse aux enfants spectateurs, avec des questions sur le voyage, l’émigration; il leur demande s’ils ont déjà déménagé, changé de pays, et ce qu’ils emporteraient avec eux s’il étaient dans la situation de l’héroïne.
Il espère collationner les objets cités pour accompagner le voyage, cette fois réel, de Kamyon/Camion. En effet, il mettra en scène ce monologue dans un semi-remorque. Après Istanbul, en juin, le spectacle  joué par une actrice turque, sillonnera l’Europe, comme la fillette, pour gagner la Slovénie où il sera joué.. en slovène, puis la Belgique…en néerlandais  et, en septembre prochain, il rejoindra les Francophonies  pour des représentations en français. Le camion, dans plusieurs lieux de Limoges et des environs, y accueillera les enfants.

 Pays de Padro Kadivar, lecture dirigée par l’auteur

Nouvelles Zébrures se “décentralisent” jusqu’à Roubaix et Bruxelles mais aussi à Paris, dans les ors de l’Odéon à la rencontre de Pays. “C’est l’histoire d’une mère et d’un fils. Elle ne se raconte pas. Elle s’incarne et se désincarne” annonce le prologue. “ (…) Je vois à l’horizon très loin un pays fantôme qui est celui de ma mère/ Ma tête est pleine d’images/ L’Orient des Européens/ Lieu d’une révolution/ Magma incompréhensible de contradictions insolubles/ Un lieu aussi concret que ton corps/ J’aurais pu sortir de ton ventre là-bas »
Ainsi s’adresse le fils (Gurshad Shaheman) à sa mère (Behi Djanati-Ataï) qu’il est venu voir à la campagne pour la questionner sur ses origines: Qui est son père? Comment était le pays qu’elle a quitté? Venue de Téhéran, elle l’a mis au monde en France, pays qu’elle a dû conquérir en en apprenant la langue. Vingt-cinq ans après, le fils cherche en elle les traces de cette France. À partir de sa visite, la pièce opère un va-et-vient spatio-temporel : on retrouve la mère dans les geôles de Téhéran, face à son interrogateur, et à Paris, à son arrivée avec son professeur de français.
Oratorio à plusieurs voix où alternent dialogues et monologues, le texte, d’une écriture dense et rythmée, faite de reprises et variations, croise les niveaux de langue. Ce qui demande aux acteurs une grande habileté et un jeu modulé, pour trouver le ton juste. La lecture, dirigée par l’auteur/metteur en scène, amorce des pistes de travail, apportées notamment par l’interprétation nuancée de Marianne Basler, en énigmatique professeur de français.  Iranien, Pedro Kadivar vit maintenant à Berlin, après des études de théâtre en France. Auteur d’une Tétralogie de la migration et de Pays, il a aussi écrit Le Petit livre des migrations, qui sera prochainement publié chez Gallimard.

 Mireille Davidovici

Les Nouvelles Zébrures se sont poursuivies le 23 mars, à Brive-la-Gaillarde, avec Coma bleu de Sylvie Dyclo-Pomos (Congo); elles auront ensuite lieu les 26 et 27 mars à Limoges avec  Comme je descendais des fleuves impassibles de Dany Boudreault (Canada-Québec); les 3 et 4 avril, à l’INSAS de Bruxelles avec Des mondes meilleurs de Paul Pourveur (Belgique), Les Paratonnerres de Marc-Antoine Cyr et Les Jours gris de Christian Lapointe (Canada-Québec),  et Pas grand chose que rien de Joël Maillard (Suisse).

 Les Francophonies en Limousin. T: 05 55 10 90 10 ; www.lesfrancophonies.fr

 

Une Aventure

Une Aventure  d’Anne Kaempf et Lior Shoov, complicité artistique de Michel Cerda

 

lba_hd09sileksArtiste de cirque, équilibriste, comédienne, accordéoniste, Anne Kaempf est tout cela à la fois, intense et lumineuse, dans sa magnifique robe rouge tournoyante qui lui sied à merveille; élément dynamisant et volubile, elle est le moteur symbolique et nécessaire qui pousse à s’exprimer, sa comparse ébahie et perplexe, Lior Shoov en pantalon clair et chemisier turquoise aérien, qui forme avec elle un duo clownesque féminin des plus poétiques et doucement extravagants. Lior Shoov est performeuse, clown, mais aussi musicienne, chanteuse et improvisatrice, familière des arts de la rue, aux  frontières entre scène et espace public. Elle travaille d’abord à éveiller spontanément l’âme, en utilisant la transparence entre les êtres dans une relation immédiate qu’affectionnent tous les saltimbanques. Aujourd’hui, chanteuse improvisatrice de rue ou de salle de concert, elle privilégie la musique et ses instruments  aussi hétéroclites qu’insolites: hang, ukulélé, harmonica, beat-box, body percussion, tambourins. Anne Kaempf et Lior Shoov, la petite et la grande, se font les clowns de «l’instant roi», à saisir d’urgence avant  de le voir disparaître. Tel est le propos d’Une Aventure, une expérience enjouée et risquée proche du vertige, avec des déséquilibres et des positions bancales. Très complices, les artistes prennent appui l’une sur l’autre, en toute confiance, dans un numéro imprévisible: cabrioles, portés extravagants, équilibres à deux , chantant, dansant, jouant de la musique, puis créent le silence pour s’invectiver finalement dans l’attente illusoire d’une réponse. Puis, elles font patiemment voler ensemble leurs mains comme quatre ailes de deux papillons volatiles qui se suivraient dans la lumière d’un bel été. Des improvisations composent l’écriture scénique et le canevas d’un spectacle poétique, sous le regard éclairé de Michel Cerda. Les relations existentielles de ce duo burlesque imprévisible font l’objet même d’Une Aventure, en l’alternant proximité et mise à distance calculée. Ainsi une adresse au public est savoureuse : la comédienne, étonnée, est restée sur la plateau,  mais l’autre, plus vive, s’est échappée dans la salle. À la manière épistolaire courtoise, les interprètes s’interpellent: «Chère Toi», et racontent leurs songes et désirs enfouis. Ce moment de théâtre inventif repose sur la délicatesse, tel un poème écrit à deux dont on percevrait les vibrations infimes. C’est un beau matériau prometteur: on en souhaiterait même davantage…

Véronique Hotte

 Théâtre de la Cité internationale, Paris du 23 mars au 14 avril. T: 01 43 13 50 50

Espèces d’espaces

Espèces d’espaces de Georges Perec, mise en scène d’Anne-Marie Lazarini

 

Espèces-despaces-Marion-Duhamel-2«Vivre, c’est passer d’un espace à l’autre sans se cogner », remarque Georges Perec. Depuis la page blanche, lieu de l’écriture, de la typographie, Espèces d’espaces explore nos espaces quotidiens, emboîtés les uns dans les autres,  le lit, la chambre, l’appartement, la rue, le quartier, la ville, le pays, la Terre… En topographe, l’auteur, de son œil acéré, dissèque les éléments qui composent notre environnement quotidien, avec une logique autre mais imparable. Tel Alice au Pays des merveilles, il nous entraîne dans un parcours vertigineux, nous fait voir le monde différemment.
Anne-Marie Lazarini s’est emparé de ce livre en géographe, témoin la «carte de l’océan» d’uniforme, tirée de La Chasse au Snark, projetée au sol. En clin d’œil à Lewis Carroll. Elle réussit à en dégager la théâtralité intrinsèque. Trois comédiens se partagent le texte :  il s’instaure entre eux une sorte de dialogue,et  ils nous conduisent pas à pas dans un labyrinthe qui s’élargit à l’infini, jusqu’à éclater en petites balles, mappemondes miniatures.
La scénographie, simple et astucieuse, donne à l’écriture  de Georges Perec toute sa concrétude: au fond, figurant la page blanche, un écran sur lequel s’inscrivent des lettres, des mots, des lignes, des paragraphes, des portraits, de petits films ; au sol sont projetés des plans, des cartes; des maquettes, des dessins, des découpages délimitent les aires de jeu… Car c’est bien à un jeu oulipien qu’on s’adonne ici.

On peut regretter un parti-pris par trop illustratif mais, dans l’ensemble, le spectacle restitue l’esprit facétieux de l’auteur, tel que son portrait au regard malicieux l’exprime. Il dévoile aussi combien sa rage d’écrire masque une ancienne, lointaine et prégnante nostalgie. « C’est parce qu’il n’existe pas que l’espace devient question. »(…) « L’espace est un doute, il faut que j’en fasse la conquête », plaisante Georges Perec. Pour lui, né hors-sol, transplanté, l’écriture est une manière de s’enraciner ; elle est, comme la vie, une question d’espace :  « Écrire  c’est essayer de faire survivre quelque chose, laisser quelque part quelques signes. »

En l’ayant décryptée pour nous, Anne-Marie Lazarini et son équipe suscitent aussi l’envie de se replonger dans l’œuvre de Georges Perec. Espèces d’espaces, publié en 1974 (Éditions Galilée), peut se lire comme un prélude à La Vie mode d’emploi ( Hachette,1978) car il en expose le colossal projet. Il est aussi la matrice de bien d’autres ouvrages : Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien (Bourgois,1975) ou Perec/grinations (Zulma 1999)…

 

Mireille Davidovici

 

Jusqu’au 26 avril

Plusieurs rendez-vous prolongent le spectacle :

25 mars Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? par Stéphane Fievet

2 avril Films de et autour de Georges Perec

16 avril Intérieur de et par Thomas Clerc

Théâtre Artistic Athévains,  45 rue Richard Lenoir 75011, T. 01 43 56 38 32 

Ahmed philosophe

Ahmed philosophe d’Alain Badiou, mise en scène par Patrick Zuzalla

 

photo_4_ahmed.vm_groupetim_webC’est sous l’impulsion de Christian Schiaretti, créateur d’Ahmed philosophe, que le philosophe Alain Badiou écrit en 1995, de petites pièces «philosophiques», destinées aux enfants, en forme de théâtre de tréteau. Ahmed un personnage masqué fait la leçon à ses acolytes, comme au public, dans l’esprit des dialogues de Platon.
Soit 34 petites pièces pour les enfants et pour les autres, consacrées chacune à une notion canonique de la philosophie dont Patrick Zuzalla se propose aujourd’hui de les monter intégralement, en sept spectacles d’une petite heure chacun.
Pour l’heure, le public du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers goûte aux deux premiers, plutôt réussis grâce à l’acteur virtuose Damien Houssier, incarnant avec justesse, Ahmed, un philosophe des rues. Il reprend le rôle créé par Didier Galas pour Christian Schiaretti, il y a vingt ans. En 2010, à la Maison de la Poésie, Damien Houssier  jouait en solo  Philoctète et Ravachol de Cédric Demangeot, dans la mise en scène du même Patrick Zuzalla.
L’épisode I d’Ahmed philosophe porte sur le rien, l’événement, le langage, le lieu ; et l’épisode II, sur la cause et l’effet, la politique, le multiple, le hasard, la poésie. Ahmed, royal, masque de cuir et bonnet noir, s’adresse aux figures quotidiennes qui l’entourent, pour les instruire et les «élever» idéalement. Ce sont des marionnettes dont Ahmed se fait le manipulateur immédiat, quand il montre au spectateur des bouts de chiffons qui signifient une tête, un visage, ainsi Rhubarbe, le syndicaliste centriste à la bêtise moralisante, Moustache, le raciste à l’aigreur acharnée, Fenda, une jeune d’origine africaine, ou la députée de droite Madame Pompestan (Elnat Landais et Carole Allemand).
Emmanuelle Phelippeau-Viallard a conçu des lumières bleutées estivales d’une voûte céleste devant laquelle Ahmed, animateur existentiel, incarne l’essence de la philosophie, «suscitant les interlocuteurs, leur prêtant sa voix et organisant leurs gestes», diffusant «cette part d’infini central brûlant dont chaque âme est une étincelle. » Pour penser, le philosophe des rues et baladin jongleur des idées, est en demande de contradictions qui font le matériau même de son baratin farceur : «S’il y en avait un parmi vous qui était malin, qui était vraiment un aigle côté pensée, qui était plus fort pour mieux démêler les embrouilles du monde qu’Ahmed et Einstein réunis, il m’enverrait ça par le travers de ma figure de rien : « Mon petit Ahmed-rien, comment tu sais que tu n’es rien? Hein? Car, si tu sais que tu es rien, c’est que tu es quelque chose, hein ?… »
Le colporteur dispose d’un escabeau, tantôt scène, tantôt gradin pour lui-même et ses marionnettes. Un miroir de notre temps nous est ainsi renvoyé, en réaction aux événements du monde et aux préoccupations de la société. Ahmed est typé positivement – il réfléchit sur sa condition; c’est un véritable personnage d’un passé presque déjà révolu, l’ouvrier populaire des cités à la verve d’Arlequin, un rappel du Roi Singe à l’influence orientale.
Cette figure farcesque, vive et subtile, que l’oppression socio-économique fait réagir, joue les saltimbanques espiègles. En clown métaphysique, humilié et nié par la société, il s’amuse des jeux de langage et des cabrioles des mots, dont il se fait le valet avec un plaisir gourmand: «Moi, Ahmed, je ne suis absolument rien. Superlativement rien… Il va certainement se passer quelque chose ».
L’acteur ne cesse d’aller et venir, traverse la scène, puis grimpe les marches de la salle quatre à quatre, invective les spectateurs, et  revient sur le plateau, en sautant les obstacles avec agilité. Un joli spectacle vivant, un poème citoyen qui se pique de facétie en traquant le sens.

Véronique Hotte

Spectacle joué au Théâtre de la Commune – Centre Dramatique National – Aubervilliers, du 17 au 21 mars.

Ondine de jean giraudoux

Ondine©Nathalie-BORLEE

Ondine (démontée) d’après Jean Giraudoux, adaptation, scénographie et mise en scène d’Armel Roussel

 

«Cette Ondine, j’en rêvais depuis des années, depuis que je l’ai découverte en vidéo dans l’interprétation d’Isabelle Adjani, alors âgée de dix-sept ans. (…) Cette œuvre mutante, malade, qui m’a touché au cœur, condense des émotions brutales, sauvages, archaïques et mêle l’intime et le monde à un endroit à la fois drôlatique et désespéré.» dit Armel Roussel qui avait envie de la revisiter.
Il la démonte, puis la remonte, non pas en iconoclaste, mais en amoureux d’Ondine et de son univers. Artiste associé au Théâtre des Tanneurs, à Bruxelles, il nous a habitué à ces remaniements de classiques : après  Hamlet, il avait réalisé un remarquable Ivanov Re/mix. Le voici aux prises  avec un conte à la fois fantastique et moral, une histoire d’amour qui puise ses thèmes dans la mythologie germanique pour revendiquer la pureté et la liberté d’un être parfait, confrontée à une humanité souillée par ses viles passions.
Fidèle au texte, malgré coupes et reformulations, le premier acte présente un pauvre pêcheur et sa femme, vêtus comme dans un conte de Charles Perrault. Scrutant l’obscurité en attendant Ondine, leur fille adoptive, ils égrènent les dialogues avec l’accent parisien traînant des films noirs des années trente, distordu par un micro HF: clin d’œil à Louis Jouvet, qui créa la pièce au Théâtre de l’Athénée en 1939 ?
Dans un léger brouillard, rôde le peuple des Ondins qui, orchestrés par leur roi, assurent les bruitages : tonnerre, éclairs, cris d’animaux… Atmosphère féerique, qui fait songer aux univers de Cocteau ou de Jacques Demy, où surgit le chevalier errant Hans von Wittenstein zu Wittenstein, (le séduisant Vincent Minne). Fiancé à Bertha… il ne résistera pas au charme de la jeune Ondine émergeant soudain de la nuit, horrifiée de le voir consommer une truite au bleu. Amandine Laval, campe une créature frémissante, à la blondeur de poupée Barbie; ravissante idiote, elle deviendra, au fil de la pièce, plus impertinente, revendiquant sa liberté devant l’hypocrisie des humains, sans jamais perdre une grande sensibilité. Saisie par l’amour, la nymphe des eaux, sûre de son fiancé, passe outre l’avertissement de son oncle, le roi des Ondins : « Hans n’est pas fait pour toi, lui dit-il, son âme est trop petite». Et il ajoute que, si Hans la trompe, il mourra.
Première entorse au drame de Jean Giraudoux : au début de l’acte ll, le public est invité à rejoindre la fête, organisée pour présenter Ondine à la cour, « après trois mois de lune de miel”. Des spectateurs rejoignent le plateau et dansent avec les comédiens sur la musique de Laisse tomber les filles de France Gall, avant d’être reconduits à leurs places dans le noir, suite… à une panne d’électricité, (un stratagème de l’Illusionniste, le roi des Ondins) pour interrompre le discours populiste du “Grand Intendant à la culture”, tenu par une rutilante meneuse de revue, qui s’en prend au théâtre de création, élitiste et déroutant.
Ce deuxième intermède, parodie appuyée et  un peu déplacée, est de trop et casse l’ambiance. Heureusement, la pièce reprend son cours, quand l’Illusionniste présente un spectacle qui met en présence Ondine, Hans et Bertha: il se déroule ici devant un échangeur d’autoroute projeté sur un écran. Cinéma dans le théâtre, la fille du lac voit la cruelle  Bertha étouffant un chardonneret.  Arrivée en moto, elle n’a de cesse de reconquérir Hans.
“Allons-nous revoir les terrifiants Ondins? Quelle sera l’esthétique du troisième acte ? Aurai-je le temps d’attraper mon métro ? Qu’en penserait Bertolt Brecht ?…” Un acteur à l’avant-scène, énumère, lors d’une mini-pause, une longue série de questions censées provoquer les spectateurs. Quand le rideau s’ouvre, les acteurs mettent en place, à vue, un décor bucolique.
Tout se précipite très vite alors vers le dénouement : annonce du mariage d’Hans et Bertha, tandis que l’on entend susurrer de partout : «Ondine a trompé Hans avec Bertram”. Puis, procès d’Ondine et mort de Hans. Rappelée aussitôt au royaume des Ondins, sa mémoire humaine effacée, la nymphe émet un regret devant son corps qu’elle ne reconnaît pas : « Comme c’est dommage! Comme je l’aurais aimé! »
Ce spectacle, inventif, riche en images et vibrant de sonorités, respecte l’esprit de la pièce. À défaut de la restituer mot pour mot, il en présente une traduction théâtrale actuelle, à la fois festive et grave. Les comédiens se glissent dans la peau des multiples personnages: le pêcheur et sa femme deviennent le Roi et la Reine, les Ondins  se muent en courtisans, ou en gens du peuple. Pendant deux heures et demi, aucun temps mort, et de joyeux intermèdes tiennent le public en éveil.
Hybride, avec ses nombreux inserts, clins d’œil, et mélange d’esthétiques d’un acte à l’autre,  le spectacle pêche parfois par excès. Mais on lui pardonne volontiers, puisque c’est d’amour et de théâtre qu’il s’agit ici.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 19 mars au Théâtre de Vanves dans le cadre d’Ardanthe; les 9 et 10 avril, au Centre dramatique national de Haute-Normandie à Rouen.
www.lestanneurs.be

 

Demain dès l’aube

Demain dès l’aube de Pierre Notte, mise en scène de Noémie Rosenblatt

 51307a_3c341a0949cd42d8ac0935f66513f1a5.jpg_srz_764_573_75_22_0.50_1.20_0.00_jpg_srzOn connaît le premier et célèbre vers du poème de  Victor Hugo,  qui a donné le titre d’un texte commandé par la metteuse en scène à  l’auteur.  Thème imposé: le cycle de la vie, et la transmission entre deux femmes liées par le sang. Comment faire quand on est une jeune  femme de trente ans,  et que sa grand-mère commence à perdre la mémoire et devient dépendante?   Elle  la recueille, à cause d’un bail non renouvelé, et l’installe donc dans son appartement, après qu’elle ait été blessée dans son amour-propre par des banquiers  refusant de lui accorder un prêt en raison de son grand âge.
Elle l’héberge donc et tente de calmer sa gêne, en lui disant que, de toute façon, « il n’y en aura pas pour trop longtemps ». Entrée en matière pour le moins maladroite qui donne le ton de leurs relations à venir. De cette cohabitation subie, vont naître plusieurs courtes scènes qui montrent et la grande tendresse qui les unit, mais aussi la colère et les prises de becs. Des souvenirs communs les rapprochent et les émeuvent, mais au quotidien,  les errements de la grand-mère donnent lieu à de cruelles disputes.
L’enfer est pavé de bonnes intentions! L’écriture de Pierre Notte manque en effet de fluidité: effets de plume, prose peu naturelle: bref, la pièce est difficilement jouable.  Et la mise en scène ne vient pas atténuer ces défauts, en  imposant un découpage rapide qui perturbe le rythme général!  Les courtes scènes marquées par des noirs,  les changements de lumière parfois radicaux n’aident pas les comédiennes qui doivent passer de la tendresse aux grands cris, sans transition aucune.
Cela crie en effet beaucoup! On comprend la colère intense de la petite-fille, quand elle trouve sa grand-mère qui a ouvert le gaz mais on penserait plus à une réaction de désolation… Certes,  elle perd les pédales, mais on se demande si cette  jeune femme bipolaire ne devrait pas aussi consulter un médecin!
L’ensemble gagnerait à un peu plus de sobriété, d’autant qu’il y a une vraie recherche scénographique. Le sol, en lattes claires, renferme une table et un banc escamotable plusieurs fois mis en en place puis rangé, mais… cela impose l’entrée d’un technicien sur le plateau. Des  châssis verticaux en tulle,  en fond de scène, donnent un effet de relief intéressant, et servent aussi parfois de chemin, de cabine d’essayage  éclairés avec précision.
Les comédiennes font un travail honnête, mais on est plus touché par la grand-mère (Evelyne Istria), dont le personnage nous attendrit davantage, que par la petite-fille (Chloé Olivères). Cette histoire pourrait nous marquer mais il n’y a aucune option franche dans la conception (drame? comédie?) et dans la mise en scène. Bref, la pièce a un côté assez divertissant, presque boulevard, et on se prend même à rire du malheur de ces deux femmes.
Il y a ici beaucoup de travail mais dommage d’avoir choisi sur le plateau, l’abondance plutôt que l’épure…


Julien Barsan

On confirme l’opinion de Julien Barsan; certes, le style de Pierre Notte ne manque pas d’élégance, du moins au début … Mais on est vite en état de surdose: l’auteur se fait visiblement plaisir, bavarde, et n’évite pas effets de style et mots d’auteur!
La mise en scène, un peu maladroite, navigue à vue,  sans cesse entrecoupée de virgules musicales, de noirs, et de temps morts, le temps de déplier puis de replier un banc et une table avec l’aide d’un régisseur. Ce qui casse le  tempo d’un texte, touffu, jouant avec l’ambiguïté (qui est mort, qui ne l’est pas, qui a ouvert le gaz?) qui a déjà du mal à s’imposer, et où l’émotion passe rarement.
La direction d’acteurs de Noémie Rosenblatt est  tout à fait correcte,  (cela ne crie plus depuis que Julien Barsan a vu le spectacle) et Evelyne Istria, remarquable comédienne chez Antoine Vitez, joue avec beaucoup de sensibilité la grand-mère, et Chloé Olivères, elle, a juste la trentaine, que l’on avait vue, brillante, dans Il faut je ne veux pas de Jean-Marie Besset (voir Le Théâtre du Blog) et dans plusieurs autres pièces de Pierre Notte,  est ici juste et tout à fait crédible.
Mais va-t-on au théâtre pour voir deux très bonnes actrices jouer dans ce qui est  plus un (trop!) long sketch sur une relation familiale, quand un des grands-parents souffre de déficience neuronale, qu’une véritable pièce?
   Autre chose dont nous tenions à vous informer: la Mairie de Boulogne-Billancourt a décidé de fermer (définitivement?) le Théâtre de L’Ouest Parisien, alors que d’indispensables travaux de réhabilitation étaient déjà programmés,  et qui sont donc reportés ou annulés!
Olivier Meyer, homme compétent et d’expérience  en poste depuis 2005,  a  décidé d’en quitter en juin prochain la direction. En profond désaccord avec la municipalité U.M.P.  qui lui propose un contrat d’un année seulement! Alors que son mandat devait être renouvelé pour cinq ans; de plus, elle  réduirait la subvention de 25%, ce qui, bien entendu, remet en cause le fonctionnement artistique de ce  théâtre, lieu d’accueil mais aussi de création: entre autres,   Les garçons et Guillaume, à table! par Guillaume Gallienne. On comprend que, dans ces conditions, Olivier Meyer ait préféré s’en aller…

Après le Forum du Blanc-Mesnil, et nombre d’autres, le T.O.P. est donc obligé de fermer, à la suite d’un changement de politique. C’est à la fois triste et accablant! Un théâtre qui ferme, c’est un lieu de vie qui disparaît mais aussi, et de toute façon, une équipe au chômage. Et ce n’est jamais une fatalité, surtout dans une ville comme Boulogne qui dispose d’importants moyens… Mais il s’agit bien ici d’une volonté politique.
La Ministre de la Culture- qui a déjà d’autres gros problèmes à régler! – n’a pas, jusque là, semble-t-il, fait connaître son avis, et, comme de toute façon, il s’agit d’un théâtre municipal qui échappe à sa tutelle…  Bref, les choses semblent mal barrées comme disaient Richelieu, Georges Feydeau et Madame Soleil…
On vous tiendra au courant.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Ouest Parisien à Boulogne, du 10 au 12 avril 2015.  T. 01 46 03 60 44  http://www.top-bb.fr/

 

Les Guêpes

 Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev, traduction de Tania Moguilevskaia, Gilles Morel, mise en scène du Collectif Ildi! Eldi

 

p183775_2Sous ce titre énigmatique, ces Guêpes de l’été sont un objet dramatique tout aussi incertain, à l’image des autres pièces  d’Ivan Viripaev. Cet auteur russe, découvert en France en 2005 avec Oxygène, puis avec Danse « Delhi »,  en 2010, mis en scène par Galin Stoev, nous a habitué, depuis, à sa manière déroutante, biaisée, confinant à l’absurde, à aborder des thématiques tant essentielles qu’existentielles.Ici, il choisit la structure du vaudeville, en la dévoyant, de quiproquo en quiproquo, pour dévoiler progressivement l’impossibilité de déboucher sur un dénouement.
Un couple, Sara et Robert, et leur meilleur ami Donald, débattent d’une question sans jamais la résoudre : où était Markus, le frère de Robert, lundi ? Chez  Robert, en compagnie de Sara, comme elle l’affirme ou chez Donald, comme le soutient mordicus ce dernier? Et chacun de convoquer, au téléphone, ses témoins évidemment contradictoires .
Qui ment ? Et pourquoi?  De digression en digression, la vérité joue à cache-cache : au fur et à mesure que les protagonistes passent à l’aveu, ils soulèvent de nouvelles questions et s’enfoncent ainsi dans les eaux troubles d’une quête de sens. La métaphore du petit bateau, jouet d’enfant emporté par la rivière, résume bien l’image de la perte irrémédiable de « ce que nous avons de plus précieux », éprouvée par Robert (Antoine Oppenheim).  » Ceux qui t’aiment, finissent par cesser de t’aimer », constate-t-il  quand il apprend l’infidélité de l’impétueuse et sentimentale Sara (Sophie Cattani).
Et l’histoire d’un troupeau de rennes sauvages, regardant une prairie paradisiaque sur l’autre rive d’un fleuve infranchissable, figure le mal à vivre de l’impatient Donald (Michaël Pas), lui que tout fatigue : le chant des oiseaux, la pluie qui tombe depuis trois jours,  comme sa propre personne. De quoi noyer le poisson car nous ne saurons jamais chez qui était Markus ce fameux lundi, d’où sans doute le sens du titre.
Les comédiens signent collectivement la mise en scène de cette pièce qui est avant tout un brillant exercice de style, et en situent l’action dans le vestiaire d’une salle de bal où se déroule un championnat de danse, retransmis par un petit écran témoin ; nous parvient aussi un vague écho des bossa-nova, be-bop et autres sambas qui rythment le lointain concours et le spectacle. Une très bonne idée qui permet d’échapper à un théâtre de genre conventionnel en ouvrant l’espace vers un hors-champ.
« Nous mettons en scène de l’intérieur, nous montons les textes en les  jouant », disent-ils. Les acteurs  se sont glissés dans la peau de leurs personnages, en endossant  les  accoutrements de ces danseurs du dimanche.  Avec une interprétation  décontractée, le trio prend un malin plaisir à brouiller les pistes.  « C’est un matériau de jeu passionnant, et dans notre façon de travailler, tout part du jeu », expliquent-ils.
Ainsi les gags qu’ils inventent ne sont pas là pour meubler la conversation, mais  sont une partie des gestes du quotidien qui sous-tendent les situations. Ce qui permet de créer un espace de jeu dans le jeu, répondant à la nature distanciée de l’œuvre.
Ce n’est peut-être pas la meilleure pièce d’Ivan Viripaev, mais Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre est ici montée et interprétée au plus juste, et permet de retrouver un auteur qui, à la tête du Théâtre Praktika de Moscou, travaille aussi beaucoup en Pologne.
On peut par ailleurs le lire avec plaisir…

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre du Rond-Point,Paris.   T. 01 44 95 98 21 , jusqu’au 18 avril , et Théâtre du Merlan, Marseille les 12 et 13 mai.
Le texte de la pièce, ainsi que d’autres ouvrages d’Ivan Viripaev,  est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

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