Histoire d’une vie

Histoire d’une vie, de Michèle Tauber, d’après le livre éponyme d’Aharon Appelfeld, traduction de l’hébreu par Valérie Zenatti,  adaptation de Jean-Luc Vincent et Bernard Lévy, mise en scène de Bernard Lévy

     Histoire d'une vie..Pierre-Yves ManciniAharon Appelfeld naît en 1932 à Czernowitz en Bucovine  (aujourd’hui Tchernovtsy, située en Ukraine), dans une famille juive assimilée. De langue et de culture maternelles allemandes, il entend ses grands-parents parler  yiddish et comprend le ruthène, un dialecte ukrainien, et le roumain. En 1938, ces langues portent à jamais lui l’univers des sensations intimes, la finesse des sentiments, le refuge d’une mémoire et le réservoir d’une œuvre universelle.
L’enfant, sauvé in extremis pendant  la seconde guerre mondiale, a oublié les noms de lieux, les dates, mais se souvient des gestes et situations qui surgissent encore obscurément de sa mémoire
; il fait l’expérience du ghetto, des camps et de l’errance dans les forêts d’Ukraine. Il entend toujours le cri de sa mère assassinée, puis se remémore l’itinéraire infligé à la colonne de prisonniers sur les routes couvertes  de neige fondue. Lui et son père qui lui tient la main sont deux ombres que maltraitent les soldats roumains et ukrainiens.
Histoire d’une vie (1999), premier livre autobiographique d’Aharon Appelfeld, auteur de nouvelles et de romans, paraît en France en 2004, et obtient le Prix Médicis étranger :  «Ces pages sont la description d’une lutte… une lutte dans laquelle toutes les composantes de mon âme prennent part : le souvenir de la maison, les parents, le paysage pastoral des Carpates, les grands-parents et les multiples lumières qui abreuvaient alors mon âme. Après eux, vient la guerre, tout ce qu’elle a détruit, et les cicatrices qu’elle a laissées. Enfin les longues années en Israël : le travail de la terre, la langue, les tourments de l’adolescence, l’université et l’écriture. »
La guerre finie, l’enfant ne s’exprimera plus dans la moindre langue, gardant pour lui  son identité juive  et  sa langue maternelle allemande, et marmonnant en ruthène. Quand il arrive en Palestine en 1946, son  journal intime est un agrégat d’allemand, yiddish, hébreu et  ruthène : « Ce verbiage n’était pas l’expression de quelque chose mais plutôt d’un état d’âme. »
Le nouvel arrivant apprend l’hébreu, la langue des ordres et des soldats: un apprentissage ardu, une expérience de «l’anéantissement de la mémoire et de l’aplatissement de l’âme. » Les mots ne dégagent nulle chaleur ni association,   «comme s’ils étaient nés du sable qui nous entourait de toutes parts. » A l’université de Jérusalem, Aharon Appelfeld choisit d’étudier le yiddish de ses grands-parents et de sa petite enfance : il renoue ainsi avec lui-même,  car il lui faut réinventer un langage, après avoir connu la perte d’identité, la peur, la faim, la soif, le sentiment d’abandon et l’évidence de la mort alentour.
Comme seul salut, la contemplation de la nature – un arbre plein de pommes, le cours d’un ruisseau, des images qui le hantent et dont l’écriture se ressaisit : «La suspicion à l’égard des mots, je l’ai rapportée de là-bas. L’enchaînement fluide des mots me rend soupçonneux. Je préfère le bégaiement. Dans le bégaiement, j’entends la friction et le trouble, l’effort investi pour débarrasser les mots de leurs scories, la volonté d’offrir quelque chose d’intérieur. »
À travers la scénographie soignée de Giulio Lichtner: une chambre claire, une boîte mentale dont les murs sont des écrans pour des images vidéo de forêt ou de pages d’écriture. La subtile direction d’acteurs de Bernard Lévy installe sur le plateau, la haute stature de Thierry Bosc, très  à l’aise  dans cet état de conscience ainsi matérialisé.

Le comédien, voix rauque et profonde, fait retour sur ce personnage révélé, à la fois proche de lui mais aussi ironique. Il a l’art de faire entendre la force rude d’un témoignage mais aussi la modernité royale d’une parole que traversent le doute, l’hésitation et le silence, délivrant un monde à la  fois universel et intime.

Véronique Hotte

Théâtre 71, Scène nationale de Malakoff, du 10 au 19 mars. T: 01 55 48 91 00      


Archive pour mars, 2015

Aringa rossa

Aringa rossa  chorégraphie d’Ambra Senatore

©VBerlanda2014_ARR_MG_5671«Le titre, Aringa rossa, dit Ambra Senatore, est la traduction en italien d’une expression anglaise traduite en français par « hareng rouge », qui désigne dans le cinéma un élément introduit dans un scénario pour ouvrir une fausse piste.»
Ainsi, durant cette heure de spectacle, elle nous emmène sur de fausses pistes entre danse, pantomime et théâtre.
La légèreté et l’humour sont les fondements de cette chorégraphie qui met en avant le jeu du groupe. C’est la première fois qu’Ambra Senatore travaille avec neuf danseurs sur le grand plateau du Théâtre de la Ville, et l’on sent chez elle une réelle préoccupation d’occuper l’espace, celui de la scène mais aussi de la salle, avec quelque interventions parmi le public.
La bande sonore d’Igor Sciavalino, qui génère des sons du quotidien est entrecoupée de très beaux extraits de Claudio Monteverdi et d’Igor Stravinsky. Cette chorégraphie utilise joliment les mouvements des mains des interprètes, réalisant une surprenante calligraphie dans l’espace.
Les danseurs excellent dans le travail de groupe, tous à l’écoute les uns des autres, et génèrent de curieuses figures poétiques, dont la chorégraphie,  constamment retravaillée par Ambra Senatore, au gré des improvisations de ses artistes, ressemble à des jeux d’enfants induits par des objets tels que des clefs, un balai, un téléphone…
Le public, le soir de la première, a accueilli favorablement ce spectacle léger et ludique : en ces temps difficiles, il en a sans doute besoin. La chorégraphe  a œuvré dans cet esprit: «Entre légèreté et gravité,écrit-elle, un sens aiguisé de l’absurdité fait basculer l’ordinaire de la vie dans une bouffée de surréel».

Jean Couturier

 Théâtre de la Ville à Paris du 11 au 14 février.

Toujours la Tempête

Toujours la Tempête, de Peter Handke, texte français d’Olivier Le Lay, mise en scène d’Alain Françon.

 

toujours_la_tempete_corbou-5_1  L’écrivain autrichien a choisi de vivre souvent près de Paris, et son œuvre nous est devenue des plus familières depuis Le Pupille veut être le tuteur,  et La Chevauchée sur le lac de Constance, Les gens déraisonnables ont en voie de disparition (1978), avec Gérard Depardieu, ou Par les Villages,  pièces créées en France par Claude Régy, cette dernière mise en scène au dernier festival d’Avignon par Stanislas Nordey (voir Le Théâtre du Blog). Peter Handke est aussi l’auteur de plusieurs romans et recueils de poèmes.
  Toujours la Tempête, (Storm still), dont le titre vient d’une didascalie de La Tempête de Shakespeare, a été publiée en 2010, a connu un grand succès à Hambourg et à Berlin, et a reçu le prestigieux prix Mullien du meilleur auteur dramatique, a été désignée  « pièce de l’année » par la revue Theaterheute,  et Peter Handke a été lauréat du prix Ibsen 2014…
   Pièce ? Récit ? En tout cas proche du Malheur indifférent et du Renoncement, deux de ses très beaux livres. Théâtre/Récit plutôt, avec Moi (Laurent Stocker) et un chœur de personnages qui monologuent, plus qu’ils ne dialoguent, sauf quand ils chantent.  Sur le plateau, un seul décor pour ces cinq chapitres :le cadre de scène d’un vieux music-hall aux mur sales, et descendant en pente douce vers le public, un paysage, mal défini «Une lande, une steppe, une lande-steppe, ou n’importe où. Maintenant, au Moyen âge, ou n’importe quand».
 Avec juste un tabouret, et deux bancs de pierre escamotables dans ce sol ocre et gris.   Un paysage qui est aussi un personnage sinon réel, du moins bien vivant,  celui de sa Carinthie natale, celui de son «moi», avec sa mère assise sur un banc , sa mère qui s’est suicidée, et qui parlait un slovène très pur, dit-il. Ce n’est pas l’histoire d’une famille, on n’est pas du tout chez Roger Martin du Gard.
Peter Handke le slovène a voulu évoquer une épopée, celle la résistance de son peuple. « Quand les nazis sont arrivés en Autriche, et que le pays a intégré la grande Allemagne, la langue et la culture de la communauté slovène installée en Carinthie autrichienne ont été menacées. Tout devait devenir allemand ». Ce long récit est aussi une sorte d’exorcisme personnel, puisque, (double peine!) ses deux oncles maternels, enrôlés dans l’armée allemande, ont été tués sur le front russe. Et le père de Peter Handke était allemand…

 On comprend donc toute la passion qui l’anime quand il parle de cette Carinthie, des plaines et montagnes de ce paradis perdu, avec ses pommiers, aux pommes blanches précoces et aux rouges plus tardives, de la douceur de la vie quotidienne avec l’espace, le vent, la neige et la lumière de ses campagnes, son gigot d’agneau et son boudin blanc…
Récit transposé sur une scène? « C’est pourtant une pièce de théâtre pur, absolument pur, dit Peter Handke. Seulement, quand je l’ai écrite, j’étais  gêné  de placer des didascalies.. Didaskalos en grec signifie : qui prescrit les choses. Plutôt que d’utiliser cette convention professorale, j’ai choisi de raconter mon imagination, de décrire mon état mental quand les personnages sont arrivés dans le passé ».
  Et cette série de monologues raconte la joie mais aussi la tristesse , les êtres et le paysages qui les ont façonnés, dans un aller et retour permanent entre passé et présent ; loin de tout réalisme bien sûr, le conteur peut dialoguer avec ses ancêtres, être plus âgé que son père, parler avec ses deux oncles Valentin et Benjamin,  engagés de force dans la Werhmatch et morts très loin sur le front russe: « Mais sans la guerre, je n’aurai pas la moindre ligne écrite d’eux ».
Peter Handke, à partir de son histoire personnelle, celle d’un «bâtard », comme il dit,  a tenu à écrire cet hymne à la Carinthie, et c’est d’une poésie souvent des plus intenses, avec un sens de l’épique rare dans le théâtre contemporain . « C’est la poésie qui réveille les esprits et rien d’autre, dit l’auteur issu de cette région autrichienne, donc toute proche de la Slovénie, petite république européenne très attachante aux sublimes paysages, mais mal connue et qui fait pourtant partie de la zone euro.
A Maribor, deuxième ville de la Slovénie toute proche, on ressent cette même  paix, cette même douceur, avec une admirable treille de vigne datant de plusieurs siècle sur le mur d’une vieille maison. La Carinthie est aussi la patrie de Robert Musil, de Peter Turini mais aussi de Thomas Bernhard..
 Et pour porter la parole de cette minorité ethnique, Peter Handke convoque les personnages d’une même famille (on pense parfois aux pièces de Tadeusz Kantor, dont la famille proche a vécu, une guerre avant déjà contre les Allemands, les mêmes horreurs. Circonstance aggravante ici : « Ce sont les Anglais qui ont brûlé nos vergers pour en faire des parkings ! »
Il y a ici le narrateur :  moi (Laurent Stocker), presque tout le temps en scène,  Pierre-Félix Gravière, (Benjamin), Gilles Privat, (l’oncle Gregor) Dominique Reymond (la mère), Nada Strancar, (la grand-mère) Dominique Valadié (la tante Ursula) toutes trois exemplaires), et Wladimir Yordanoff, (le grand-père) Stanislas Stanic (Valentin).  C’est une troupe d’acteurs de premier ordre; ils ont une parfaite unité de jeu et sont dirigés avec efficacité, et de main de maître comme d’habitude, par Alain Françon. Vraiment de la belle ouvrage.
  Oui, mais… Car il y a un mais : la première partie très statique de cet exorcisme personnel, jouée dans une quasi-pénombre, très monologuante, où les autres personnages font souvent de la figuration intelligente, dispense un ennui persistant, et on finit assez vite par décrocher. Même si on est sensible à la formidable qualité du langage poétique de Peter Handke.
Après l’entracte, les choses vont mieux, il y a comme une certaine aération dans le texte, et Gilles Privat est tout à fait remarquable, mais Peter Handke avait-il besoin d’autant de temps pour nous dire cette épopée sur une scène?  Pas si sûr…«Le théâtre, dit-il, est pour moi une contradiction : une mathématique remplie d’âme ». Il admire beaucoup Goethe, Virgile et Hölderlin, mais il semble qu’ici, le poétique, avec cette osmose si particulière chez lui entre intime et universel, et quelle que soit encore une fois l’indéniable beauté de ce texte, ne fasse pas vraiment bon ménage avec le dramatique.
Donc, à vous de voir , mais armez vous de patience, cette beauté se paye : cela dure trois heures vingt, même si on a le plaisir de découvrir non pas une grande pièce mais un grand texte, interprété par d’excellents acteurs. « Ce qui compte pour moi, écrivait Peter Handke, c’est de faire quelque chose qui, d’une manière ou d’une autre, dérange le regard et l’ouïe des gens.Qu’il n’y ait pas quelqu’un qui entre en scène. Donc que tout ne se déroule pas comme on le sait déjà ».
De ce côté-là, on reste un peu?-  beaucoup? c’est selon! -sur sa faim…

Philippe du Vignal

Ateliers Berthier Paris 17 ème, juqu’au 2 avril.
Comédie de Saint-Etienne du 8 au 10 avril; Maison de la Culture d’Amiens du 15 au 18 avril ; Théâtre national de Nice du 22 au 26 avril ; Comédie de Clermont-Ferrand du 5 au 22 mai et à la MC 2 de Grenoble du 22 au 26 septembre.

 
 

Toujours la tempête est publié aux éditions Le Bruit du temps.

 

Mesure de nos jours

Mesure de nos jours, de Charlotte Delbo, mise en scène Claude-Alice Peyrotte

 

Mesure de nos jours ensemble@Stéphanie PetitjeanClaude-Alice Peyrotte a été l’une des premières à donner sa place à Charlotte Delbo parmi les grands témoins de la shoah, à côté de Robert Antelme et de Primo Levi. Sa compagnie avait organisé un monument vivant à sa mémoire et à celle du Convoi du 23 janvier 1943, donnant à lire, simultanément dans toute la France, des lettres de déportées à des duos de comédiennes, une jeune, une plus âgée, reflétant la terrible diversité de ses propres camarades de déportation.
La plupart étaient des militantes, résistantes, communistes ; quelques-unes étaient des «droit commun», et d’autres des « erreurs judiciaires », entraînées dans la brutalité et l’horreur de la collaboration avec l’occupant nazi. La manifestation a donné lieu au livre de Sylviane Gresh : Les Veilleuses (éditions Le Bruit des autres, 1997). Il était important de ne pas effacer la mémoire de la mémoire.
Pour ces mortes et ces survivantes, Charlotte Delbo a commencé à écrire dès son retour, sur son lit de convalescente, Aucun de nous ne reviendra (éditions Gonthier, 1965) mais ne l’a publié que vingt ans plus tard, au moment où elle écrivait sa première pièce, Qui rapportera ces paroles ? (éditions P.J.Oswald, 1974). Comme Primo Levi, comme d’autres témoins, elle écrit sans illusions, mais avec toute la force de sa conviction. Il ne faut pas que ce crime contre l’humanité soit effacé, oublié. Et pour cela, elle fait appel à la mémoire de chacune, elle retrouve ses camarades survivantes, elle leur écrit, leur demande leur témoignage, elles se revoient régulièrement et peuvent enfin parler de l’indicible.
Ce sont ces femmes-là que nous écoutons. La Mesure de nos jours est celle d’un temps dénaturé par la déportation. L’une après l’autre, tout à tour, les cinq comédiennes viennent se placer dans la lumière, en une sorte de jeu entre elles, et raconter, s’adressant à Claude-Alice Peyrotte qui jouera elle-même le rôle de l’auteur. Chacune des femmes évoquées rend compte à sa façon de l’impossible : la vie, l’apparence de la vie, après avoir partagé autant avec les mortes qu’avec les vivantes. Il leur arrive de rire. Chacune se souvient de son retour, et de ses oublis, pires encore que le souvenir. Ce ne sont pourtant que des femmes ordinaires, qui passeraient inaperçues sans ce voyage entre deux rives : comme les héros de l’Antiquité, dont la marque est de revenir vivants des enfers, elles auront vu « « deux fois les sombres bords ».

Les comédiennes sont parfaites : Sophie Amaury, Sophie Caritté, Marie-Hélène Garnier, Maryse Ravrea et Maud Rayer. La mise en scène l’est moins : d’inutiles et timides effets d’éclairage, des objets trop insignifiants, l’image banale de l’auteur écrivant…
Il est dommage qu’elle ne réponde pas par une audace qui pouvait s’imposer dans la plus grande simplicité au courage de Charlotte Delbo, d’écrire, de témoigner de l’indicible. Celle qui fut la secrétaire et l’assistante de Louis Jouvet, et qui permit à ses camarades de tenir en leur récitant intégralement le Malade Imaginaire, croyait en la force du théâtre. Elle est ici dans la voix des comédiennes, et nous permet d’entendre son testament de vie : « je vous en supplie, faites quelque chose… Apprenez à marcher et à rire, parce que ce serait trop bête que tant soient morts et que vous viviez sans rien faire de votre vie ».

Un spectacle à écouter, donc, et un auteur à lire.

Christine Friedel

 

Théâtre de l’épée de bois, à la cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 22 mars, 01 48 08 39 74 et

Les textes de Charlotte Delbo ont été réédité (éditions de Minuit) à l’occasion du centenaire de sa naissance en 2013

 

Chatting with Henri Matisse

Chatting with Henri Matisse, d’après les conversations inédites de Pierre Courthion avec Henri Matisse, adaptation de Thomas Pondevie, mise en scène d’Eric Vigner

  Chatting with Matisse 69419_boris-lipnitzki-studio-lipnitzki-roger-violletEn 1941, le critique d’art Thomas Courthion rencontre Henri Matisse, à Lyon, pour une série d’entretiens qui ne seront publiés qu’en 2013, en anglais, par la Tate Publishing. À l’époque, le peintre, estimant qu’ils ne s’étaient pas suffisamment concentrés sur la question artistique, s’était opposé à la publication.
Après Brancusi contre les Etats-Unis, où il abordait un sujet relatif aux arts plastiques, Eric Vigner récidive et a fait adapter le manuscrit original de ces entretiens, pour en donner lecture.
Il a choisi le lieu idéal pour un tel événement : la salle Matisse, au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, où s’ébattent les fameuses danseuses du peintre.
Gracile, comme les jeunes filles qui peuplent les œuvres du maître, Agathe Bonitzer incarne Pierre Courthion. A l’autre bout d’une grande table, Jean-Michel Ribes est Henri Matisse. Au fil des entretiens, le critique, après en avoir rappelé les circonstances, lance des questions pertinentes, par le biais de la voix neutre et appliquée de l’actrice, questions auxquelles l’artiste se prête avec plaisir, toujours précis, toujours personnel.
On pénètre ainsi dans l’intimité de l’homme, on apprend quand et comment il a commencé à peindre : avec le petit moulin à eau, modèle vendu avec sa première boîte de couleurs. Il évoque aussi sa vocation: « Une passion qui naît d’on ne sait où » ; Paris, sa chambre exigüe, quai Saint-Michel, où, de son lit, il voyait les étoiles; les cours de Gustave Moreau : «  Il a mis ses élèves hors des chemins, il leur a appris l’inquiétude. »
Il parle aussi des lambeaux d’étoffe et des petits bouts d’assiettes cassées achetés chez les brocanteurs, ainsi qu’un papillon bleu, «d’un bleu qui m’a percé le corps ». Thomas Courthion en vient alors à sa collection d’oiseaux multicolores…
Jean-Michel Ribes traduit, avec humour, justesse et sobriété, les opinions d’Henri Matisse sur les critiques, qui lorsqu’ils sont favorables, peuvent selon lui gâter un artiste: « Il manque l’excitation au combat (…) Il lui faut être un peu persécuté. » Mais le comédien se fait alors plus sérieux quand il parle des horaires de travail, de la conception de la couleur d’Henri Matisse: «Pour moi une couleur c’est une force. C’est une combinaison de forces qui crée la toile » ; de la matière : «  Chaque peintre a sa matière »; de la lumière: «On ne peut pas copier la lumière».
Il raconte comment, avec Diaghilev, Massine et Stravinsky, lors de la création du Chant du Rossignol,  il a compris ce que devait être un décor de théâtre : «  C’est un tableau avec des couleurs qui se déplacent, ces couleurs sont les costumes. ». On entend aussi son admiration pour les peintres qu’il a rencontrés, notamment Auguste Renoir.
Le point culminant de la lecture est le moment où il est question de La Danse : la fresque s’éclaire plus vivement, Agathe Bonitzer, se lève pour s’en approcher, et projette un longue ombre féminine sur le mur,  tandis que Jean-Michel Ribes en raconte la genèse de cette œuvre : une commande pour orner le plafond de la fondation Barnes à Philadelphie, et comment elle fut réalisée.
C’est à regret que l’on quitte la salle au bout d’une heure car, même si, comme le dit le père du fauvisme : « Ce que dit un artiste a tellement peu d’importance, comparé à ce qu’il fait », ces Conversations, surtout dans ce lieu, apportent un éclairage singulier sur l’homme qui vit toujours derrière son œuvre.

 Mireille Davidovici

 Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris Les 10, 11 et 12 mars 2015. Réservation : T: 02 97 83 01 01

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Zigmund follies

Zigmund Follies de Philippe Genty

 

zf1Philippe Genty est de retour, avec un de ses spectacles fondateurs; créé en 1983, il a fait le tour du monde et a, depuis, été réactualisé et repris plusieurs fois. Zigmund Follies a gardé toute sa vigueur, son inventivité… et sa folie. Trente-cinq ans après, la pièce entraîne toujours le spectateur dans une épopée onirique, dont l’intrigue procède par coq-à-l’âne facétieux, et prend la langue au pied de la lettre, à la manière d’un Lewis Carroll.
Le conteur de  cette histoire a perdu la tête mais  la retrouve cachée dans un carton. Puis sa main gauche, sans plus lui obéir, fouille sa poche, il la prend la main dans le sac… à main. Mais elle échappe à son contrôle. Pour la rattraper, il lui faut rétrécir à la taille d’un doigt et entrer par une fermeture Éclair en fusion dans un monde miniature.
Là, surgissent des personnages, réduits à des mains portant leur tête à bout de doigt : Félix Nial de la police secrète, affublés de multiples déguisements, le Ministre de l’intérieur, et un fou qui ne lui sera d’aucun secours. Le conteur se perd alors dans les « colonnes de la presse », une fausse perspective en papier journal.
Empruntant des lignes de fuite, il plonge au fond d’un trou de mémoire, aux confins de la mer des souvenirs. «Son compte est bon» mais, heureusement, une grosse horloge bleue, engagée dans une course contre deux montres, le recueille et le voici face à un e muet qui ne peut lui dire comment atteindre «l’île de la poste restante», où les lettres, en désordre, se disputent, car cette «police manque de caractère!»… Au fil des événements, qui s’enchaînent à grande vitesse, naissent des images raffinées, souvent époustouflantes, produites avec des moyens rudimentaires.
zf5Jeux de mains et jeux de mots fusent sans temps mort, dans ce spectacle qui se fonde sur la pure et simple manipulation d’objets à bout de doigts, à mains nues ou gainées. S’il ne se prive pas des discrets artifices de la vidéo, il conserve cependant son caractère artisanal d’origine. Ce qui demande à Eric de Sarria, conteur et manipulateur, et à  Philippe Richard, virtuosité et rapidité, pour interpréter cette partition à quatre mains et vingt doigts.
On retrouve avec grand plaisir l’univers poétique et foldingue de Philippe Genty. À découvrir ou à revoir d’urgence. En prime, à l’issue du spectacle, les acteurs dévoilent l’envers du décor : derrière le castelet, les spectateurs peuvent examiner et toucher les accessoires de pacotille, les objets de plastique et de carton-pâte qui ont servi à créer cette heure et demi de rêve.
Pour prolonger le spectacle, on peut voir,dans le hall du théâtre, des sculptures mettant en scène des mains, sous forme de jeux de mots ou de rébus : Cousu main représente une main suturée baignant dans le formol ; Main courante, une main munie de pieds, poursuivie par une meule,  À mains nues, trois Grâces à têtes de mains, etc…

 Mireille Davidovici

 Le Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers 75018 Paris,  du 5 au 15 mars et du 2 au 5 avril.T. : 01 40 05 01 50 ;  billetterie@legrandparquet.net   www.legrandparquet.net

Le texte de Zigmund Follies est publié chez Un Soir Ailleurs. À lire aussi l’autobiographie de Philippe Genty: Paysages intérieurs,  éditée chez Actes-Sud, (voir Le Théâtre du blog)

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Ceux qui restent

Ceux qui restent, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson, conception et mise en scène David Lescot

 

150302_RdL_0026L’auteur et metteur en scène David Lescot a recueilli les témoignages de quelques rares survivants du ghetto de Varsovie,  comme Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson; ces cousins  sept et douze ans, quand ils se sont enfuis séparément du ghetto en avril 1943, peu de temps avant l’insurrection et la destruction de ce lieu infernal de triste mémoire.
Ces enfants survivent tant bien que mal, plutôt bien, dans des caches jusqu’en 1945. Au milieu d’un entrelacs chaotique d’allées et venues, au plus fort de la menace exterminatrice qui ne cesse de se rapprocher, Paul, qui a déjà connu la fuite par les égouts de Varsovie et le repliement familial dans une cave, a vu un samedi son grand frère avec deux membres de sa famille partir avant lui, par l’intermédiaire de passeurs rétribués. Il faut alors à Paul  attendre le lundi car le dimanche est chômé, mais le garçon part pourtant à son tour ce jour-là.
Quand on s’enquiert des parents le lendemain, la maison est cernée : père et mère ont été emmenés, déportés et assassinés. Écartelés entre les Allemands nazis, l’antisémitisme des Polonais et des Ukrainiens, et le jeu équivoque des forces soviétiques, la vie pour les Juifs de Pologne est celle d’une traque effroyable et permanente.
Paul ne se souvient pas avoir parlé le yiddish enfant, il l’a peut-être entendu parler par ses parents afin de ne pas être compris de leurs fils : la langue naturelle et commune à tous, petits et grands, est d’évidence, à cette époque, le polonais.
Quant à Wlodka, avec sa jumelle Nelly, elle s’extrait de l’horreur du ghetto dont la surface se réduit dangereusement, en escaladant une échelle qui lui permet de sauter de l’autre côté du mur d’enceinte. Son père, lié au Bund, l’organisation socialiste juive, a gagné la Russie. Sa mère, restée dans le ghetto pour soigner sa famille, est exterminée par les nazis. Wlodka, séparée de sa sœur, restera cachée jusqu’à la fin de la guerre dans des familles de paysans polonais, avant de rejoindre son père à Londres.
De son côté, après avoir séjourné dans un foyer d’enfants à Lodz, Paul rejoint la France grâce à son frère, et grandit dans les maisons d’enfants de L’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide.
Antoine Mathieu et Marie Desgranges incarnent ces deux mémoires vivantes, dans un jeu de questions/réponses entre intervieweur et interviewé que jouent à tour de rôle, l’un et l’autre, avec délicatesse et réserve. La pudeur est prégnante, et les mots précis,, et il n’y pas ici volonté de faire spectacle des fortes images qui surgissent de la mémoire enfouie. La femme semble éprouver plus de difficultés à retourner dans ce passé maudit, mais elle le fait toujours de bon cœur et dans la dignité.
Souffle retenu, entre pauses et silences, toussotements et reprises de paroles, les témoins ne se plaignent jamais : ils font état de ce qu’ils croient se souvenir,  avec  un  effort pour ne pas tromper la vérité des faits, ni l’interlocuteur.
On retourne avec eux dans ces années-là: la famille cultivée est aisée, spécialisée dans le travail des métaux, la ferronnerie des fermoirs de sacs à main et  des ceinturons ,dont deux en boucle d’or brut faits pour chacun des deux fils que le père enjoint à faire croire aux autres qu’il s’agit bien de bronze.
À ce travail, s’ajoute la réparation des casques de guerre criblés de balles. Les enfants jouent et font du vélo, un seul pour tous dans leur rez-de-chaussée. Ni l’un ni l’autre ne jugent la séparation d’avec leurs parents: ils n’ont pas les mots pour l’expliquer ou la justifier, si ce n’est le choix obligé dû à des temps difficiles. Un oncle défunt est enterré dans la cave à même le sol, et l’enfant craint la nuit de rencontrer son fantôme.
Paul et les autres enfants de sa génération qui se sont retrouvés à la Maison d’Enfants d’Andrésy, près de Paris, n’ont jamais évoqué entre eux leur passé commun. Il fallait oublier pour vivre, faire du sport, étudier, travailler, s’amuser et courir dans le parc aux si beaux arbres, contempler à n’en plus finir, dans le bonheur implicite d’être là, le paysage de la nature puissante, protectrice et consolatrice.
L’angoisse de Ceux qui restent tient cruellement à la mort des autres, proches ou moins proches. Dépassant cette vision de l’inacceptable, les enfants du ghetto ont vécu, héros qui s’ignorent, la disparition des êtres aimés – singulière, définitive et irremplaçable.   Ce que nous fait toucher et frôler, grâce à l’art du théâtre, les très beaux et vrais transmetteurs de vie que sont Antoine Mathieu et Marie Desgranges.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de la Ville – Café des Œillets, du 3 mars au 30 mai. Tél : 01 42 74 22 77

 

 

Al-Zîr Hamlet

Al-Zîr Hamlet, d’après Hamlet de William Shakespeare et Al-Zîr Salem d’Alfred Farrag, texte et  mise en scène de Ramzi Choukair

  AZH11-®SuzanneRault-Balet - okLa pièce d’Alfred Farrag, a d’abord été écrite en arabe puis traduite en français, puis adapté par Ramzi Choukair qui invente ici un langage théâtral; il transforme le sîra (à l’origine un conte de tradition semi-orale) en texte dramatique, en empruntant à Shakespeare  des tirades d’Hamlet.
 Le texte final résulte d’un montage, à la fois récit et dialogue entre des héros a priori étrangers l’un à l’autre. L’auteur en assure aussi la mise en scène d’un spectacle où il s’agit de rendre crédible et vivant un œuvre par-delà les cultures et les siècles.
De Damas à Paris, le texte a changé de langue, mais sa substance et l’essentiel de la mise en scène ont été conservées. Quelques passages en arabe rappellent l’origine du mythe d’Al-Zîr, avec, ici, la force poétique d’un verbe inspiré, sans aucunement nuire à l’intelligence du drame qui confronte deux époques, et deux destins unis par la vengeance.  La même question hante ces héros qui se font face, Hamlet et Al-Zîr Salem, à travers  leurs cultures différentes. Hamlet doit venger son père, et Al-Zïr, son frère, mais à quoi tout ce sang versé peut-il bien servir?
Comme dans Hamlet, par-delà l’intrigue, ce drame est ici fondé sur une réflexion métaphysique du héros hanté par le doute, quant à la légitimité de la vengeance,  et quant au sens profond  de cette vengeance au regard de l’humaine condition. Quel est le prix du sang? Au nom de quoi, l’homme peut-il s’arroger le droit d’ôter la vie ?
L’actualité de la question n’échappe à personne et  Ramzi Choukair fait ici œuvre de passeur de culture, en nous montrant des héros, aux cultures éloignées dans le temps et l’espace, et pourtant si proches. Frères humains, Hamlet et Al-Zîr transcendent la singularité historique dans un questionnement essentiel à l’homme.
Le metteur en scène a aussi imaginé  l’espace scénique,  avec un non-lieu intemporel: deux plateaux inclinés disposés face à face.  Un femme assure la transition entre ces univers.  Orianne Moretti, par son chant et sa danse, tisse les liens entre les intrigues, tour à tour Ophélie et Jalîla, Su’ad et Gertrude.
La réussite de cet ambitieux projet tient à la dramaturgie et au jeu des acteurs. Mais avec quelques faiblesses: le dialogue sent parfois l’artifice, et vire alors parfois au montage textuel laborieux, chacun devenant tour à tour le spectateur du drame proposé par l’autre,

  Pantomime,  marionnettes et chant lyrique assurent des transitions problématiques. Avec un résultat  inégal, car il faut toute la magie théâtrale pour assurer ce difficile équilibre,  vu l’extrême dépouillement de la scène.
 William Mesguich a heureusement une force lyrique et une intériorité souvent émouvante mais Fida Mohissen, au jeu moins travaillé, peine à convaincre; sa diction en français laisse à désirer: alors qu’il devrait nous faire entendre les articulations franches d’un texte tragique… Mais, quand il déclame en arabe, le spectateur est alors enlevé par la musique et la poésie…

 Michèle Bigot

Théâtre de Belleville, jusqu’au 10 avril, du mercredi au samedi à 19h 15, le mardi à 21h 15, et le dimanche à 15 h, relâche les 10, 14, 24, 25 et 31 mars.

 

 

Pouilles

Pouilles, texte et conception d’Amedeo Fago, traduction de Patrick Sommier

 Pouilles Amedeo fago Photo Alain Richard 2015-thumb-500x699-56604 Ils sont douze sur la photo d’anniversaire : le grand-père, son épouse et leurs dix enfants dont le père d’Amedeo Fago. C’est à partir de cette photo, datée d’octobre 1917, qu’il a entrepris une vaste recherche dans les archives des Fago, et il ouvre ici, pour nous, son album de famille.
Dans un coin du plateau, un bureau au décor vieillot, encombré de paperasses. À sa petite table de travail, Amedeo Fago, sans mot dire, écrit, consulte des livres et des lettres jaunies, recolle patiemment une soupière en miettes, tandis que, sa voix off, en français, commente, de manière un peu monocorde, films et photographies projetés sur un large écran en fond de  scène.
En préambule, nous le découvrons, au cimetière de Tarente, devant le caveau familial, en ruines. A l’instar de cette ville des Pouilles, autrefois « élégante et tranquille qui s’étire sur deux mers », devenue une ville industrielle gravement polluée par la plus grande aciérie d’Europe.

Sur les traces de ses ancêtres, il remonte l’histoire de trois générations, et traverse deux guerres. Petit à petit, les personnages de cette saga familiale prennent vie grâce  au récit de leur descendant, et aux des documents (photos, extraits de correspondances et journaux intimes, actualités de la guerre).
Dans une deuxième partie, grâce à des trucages vidéo complexes, les oncles et tantes du narrateur quittent l’un après l’autre la photo originelle, et s’incarnent dans de petits films, sur un écran de tulle tendu à mi-plateau, dont la transparence leur confère des allures fantomatiques. Ombres mouvantes et parlantes, ils viennent raconter leur parcours personnel,  à l’heure des soixante-treize ans du patriarche.
Plus tard, le père d’Amedeo Fago sort littéralement de la photo et du film pour rencontrer son rejeton en chair et en os, sous les traits de Giulio Pampiglione. Trentenaire, il apprend, incrédule, par la bouche d’un fils sexagénaire, quel sera son destin (carrière professionnelle, veuvage, remariage…)  et  le sombre avenir de l’Europe (Mussolini, le fascisme, le seconde guerre mondiale…).

Par cette distorsion spatio-chronologique, le spectateur se trouve alors entraîné dans une vertigineuse spirale de temps. C’est la séquence plus réussie et la plus émouvante de ce documentaire qui, après un démarrage assez laborieux, se mue progressivement en théâtre.
Le spectacle «si personnel et si résolument italien» trouve, au fil de son déroulement, des résonnances en chacun de nous. Selon le fameux adage de Michel Torga : «L’universel c’est le local, moins les murs».

 Mireille Davidovici

 Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis.  T. : 01 48 13 70 00 jusqu’au 13 mars . Pouilles donne le coup d’envoi du Festival Standard Idéal, programmé depuis dix ans par la MC 93 de Bobigny qui, en travaux,  ne rouvrira qu’en 2017. Il se déroule cette année hors les murs.
Le festival propose donc dans différents théâtres, quatorze spectacles ,de mars à juillet, dont ceux de Lev Dodine, de l’École du Théâtre d’art de Moscou ou de Zeng Jinping.  T. 01 41 60 72 72 ;   www.mc 93.com

Seuil

Seuil, d’Alain Enjary, mise en scène Arlette Bonnard

 

    Que se passe-t-il dans l’instant où l’on va –ou non- franchir le seuil ? C’est le cœur qui en prend un coup. Le désir, l‘attente, la peur, tout cela circule à toute allure dans le sang, dans les nerfs. L’imagination se déploie à la vitesse du rêve : vais-je frapper ? Et si elle n’était pas là ? Pourvu qu’elle ne soit pas là… L’imagination rembobine le film, modifie le scénario, qui revient pourtant toujours au même point : sur le seuil, et à l’instant de frapper, ou non.
Seuil met aux prises, sans jamais qu’ils se touchent (ou presque, et alors, cela prend des proportions immenses), un homme qui revient et une femme qui a cessé d’attendre, quoique… Lui ne plaide pas sa cause, il s’explique avec lui-même, il suit les circonvolutions de sa peur, de son désir. Il laisse les mots faire des étincelles, entre le revenant et le revenez-y , l’éternel retour et le « plus jamais », il en jouit. Elle, c’est la sidération. Le cœur fait cela, aussi : tout mettre en mouvement, et tout arrêter.
L’écriture d’Alain Enjary est à la fois très philosophique et très concrète : l’attente, le retour, c’est le lieu de tous les possibles, c’est aussi une histoire de train à prendre ou à ne pas prendre, de choix entre frapper ou sonner à la porte. Le « presque rien », façon Jankélévitch, est scruté avec abondance, dans tous ses replis, et manifestement avec gourmandise.
Alain Enjary  est aussi un excellent diseur. On peut être plus réservé sur la place faite au théâtre proprement dit. Le jeu des variations ici reste bloqué. Le personnage de la femme prend la figure traditionnelle de l’attente et de l’enracinement, dans le « chez soi », le quartier, dans le temps qui passe.
Arlette Bonnard, grande et belle silhouette de danseuse, oppose une résistance quasi muette à l’intrus. Une petite irruption sonore du « dehors », quelques événements minuscules autour du seuil, et la succession sans fin des  premières fois : il s’en faut de peu que l’on ne sorte tout à fait content du spectacle. Mais on est bien obligé de reconnaître qu’il y a là du trop qui finit par faire tomber l’attention.
Les amoureux de la langue et du dire, et ceux qui se souviennent de leurs ruptures et de leurs retours, y trouveront quand même leur compte.

 Christine Friedel

 

 

Théâtre de l’Échangeur, jusqu’au 13 mars -01 43 62 71 20

 

 

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