Place du marché 76

 

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Place du marché 76, de  Jan Lauwers et la Needcompany

Un village de carte postale, ou de crèche de Noël : épicerie, boucherie, boulangerie, fontaine au milieu de la place, fanfare. Mais ce jour-là n’est pas une fête, c’est une commémoration. Il y a un an, une bouteille de gaz a explosé. Vingt-quatre morts, dont sept enfants, et une paralysée. C’était juste un accident, une maladresse du boucher. Mais…En ce jour de recueillement et de réconciliation, d’autres drames surviennent : le fils de la boulangère se jette par la fenêtre, sa sœur est séquestrée par le plombier dans les catacombes sous la fontaine tarie (l’affaire Dutroux résonne très fort). Le mensonge, l’inceste, la vengeance obscurcissent le village. Un canot de boat people tombe du ciel, le  bigleux venant rejoindre le camp du balayeur, l’étranger qui, à lui tout seul, ne pouvait nettoyer tout ça.Et la vie reprend son cours, les choses se rabibochent.
C’est bien sûr une image du village européen que veut donner le spectacle : une communauté divisée mais réelle, vaille que vaille, où la vie reste douce quand on le lui permet. La mise en scène et la chorégraphie du spectacle rendent directement compte de ce chaos habitable : il n’y a pas à proprement parler de décor, mais une série de praticables d’où l’on peut s’adresser les uns aux autres, ou au public, de l’estrade de la « fête » à la rampe. Le texte est dit, soit en français, soit en anglais, avec des sous-titres animés en direct ( du bout du pied , nous confie le metteur en scène) par la violoniste.
Les outils de la représentation sont à la fois multiples et simples, comme la musique due à trois compositeurs, mais qui s’harmonise, «par chance», ou les costumes « de couleur » (l’orange fluo du balayeur) gagnant peu à peu les habitants du village. Couleur d’un espoir venu de l’extérieur, de l’étranger ? La troupe chante et danse en un heureux désordre et parfois à contretemps, en une comédie musicale déjantée.

Si le spectacle a quelque chose de décevant, c’est du côté du propos, du moins tel qu’on peut le percevoir : l’Europe sait qu’elle va mal,  mais aussi qu’elle reste quand même une aire de « douceur de vivre ». Bon. Mais Jan Lauwers et sa Needcompany apportent une vivacité, une vitalité qu’on trouve rarement chez nous, et la naïveté (c’est un compliment) d’une communauté, la troupe, partageant avec une autre (le public) ses constats et ses cris d’alarme, toniques.
À force de parler du « vivre ensemble », l’expression était devenue insupportable : Place du marché 76 lui redonne de la force et du sens.

 

Christine Friedel

T2G, jusqu’au 8 mars. 01 41 32 26 26

La pièce avait été créée au festival d’Avignon 2013, au cloître des Carmes

 


Archive pour mars, 2015

La grande Chimère

La Grande Chimère, d’après le roman de Michalis Karagatsis, adaptation de Stratis Paschalis, mise en scène de Dimitri Tarlow

 

  mxath2vlow C’est une gageure que de porter à la scène ce grand roman populaire érotico-mélodramatique, sans tomber dans la sensiblerie et l’anecdote. Dimitri Tarlow, metteur en scène et directeur du Theatre Poreia à Athènes, monte et accueille beaucoup de pièces contemporaines : dernièrement, Blasted de Sarah Kane, et Die Frau von früher de Roland Schimmelpfennig.
Cette fois, il a souhaité rendre hommage à son grand-père, Michalis Karagatsis (1908-1960), l’auteur de La Grande Chimère. Ce faisant, il aborde un sujet plus que jamais d’actualité: la perception que les étrangers ont de la Grèce. Marina, une jeune française férue de culture hellénique, rêve d’un pays idyllique mais  se trouve confrontée à la réalité d’une terre rude, austère et pauvre, déchirée entre modernité et tradition. Fuyant un passé douloureux, elle rencontre dans le port de Rouen, Yiannis, le capitaine de la Chimère, un cargo en escale. Elle, jusqu’alors frigide, en tombe amoureuse et va connaître les émois de la chair, conjugués à une fascination pour la mer et le charme romantique de  la Grèce.
Mariée de fraîche date, elle s’installe dans l’île de Syros, chez une belle-mère qui se transformera vite en une figure sévère et moralisatrice, et sa destinée sera celle d’une femme de marin: Yiannis, toujours en mer, la laisse livrée à elle-même. Malgré la petite fille qu’elle a mis au monde, désœuvrée, elle se plonge en rêvassant dans  Madame Bovary. Son passé mouvementé la rattrape alors : le souvenir de sa mère, prostituée, morte au cours d’une dispute avec elle.  Et des fantasmes érotiques l’obsèdent: elle a une passion coupable pour le frère de son mari, le séduisant et cultivé Minas… Bien entendu, tout finit très mal.
Cette intrigue triangulaire a des accents de drame ibsénien, voire de tragédie antique, grâce à une adaptation sans lourdeur, signée du poète Stratis Paschalis, qui n’a pas hésité à élaguer le texte et à prendre des raccourcis.  Mais, pour ne pas se priver de la dimension romanesque du récit, Dimitri Tarlow fait largement appel au cinéma. Non pas en guise d’illustration mais pour restituer des pans entiers de l’histoire, en les intégrant dans le spectacle. Par exemple, le drame vécu par Marina avec sa mère, projeté en prologue, a été tourné en noir et blanc, et en français par Christos Dimas dans le style du cinéma réaliste de l’immédiate après-guerre.
megaliximairafestt (1280x853)Le
décor d’Eleni Manolopoulou, simple, fonctionnel, est construit sur deux niveaux : un écran, en fond de scène et, avec en bas, les différents lieux, intérieurs ou extérieurs situés sur la terre ferme; en haut, le pont d’un bateau. Les personnages se glissent hors des scènes filmées, pour apparaître sur le plateau, dans un parfait synchronisme. Le reste du temps, on voit la mer, calme ou déchaînée selon les événements, mouvante aux ciels changeants, mais toujours en noir et blanc.
Les acteurs adoptent un jeu distancié, sans surcharge psychologique, évitant ainsi de tomber dans le pathos de ce mélodrame. Alexandra Aidini affuble Marina d’un accent français qui amuse le public, surtout quand elle évoque les clichés de la Grèce vue par les étrangers. Elle devient plus grave, quand elle se rend compte que les héros et les dieux antiques ne sont que pierres et marbres, contrastant avec la réalité du pays et les affres de son attirance pour son beau-frère Minas (Homer Poulaki, qui joue avec l’aisance d’un acteur américain). Dans la scène, violente et érotique  où, au paroxysme du drame, les deux amants s’affrontent, Dimitri Tarlow évite toute vulgarité, grâce à la chorégraphie stylisée de  Zoé Chatziantoniou.
Les obsessions qui hantent Marina sont portées par la musique aux sonorités orientales de Katerina Polemi, dans le style des chants populaires grecs, et des airs français des années cinquante qui accompagnent en sourdine, sur un gramophone nasillard, les séquences d’amour romantique.
mxpvlowLe spectacle comporte quelques passages en français mais la mise en scène est assez claire pour que les non-hellénophones l’apprécient. Joué à guichets fermés depuis novembre, il remporte un succès mérité, en ce qu’il remet au goût du jour, dans une adaptation fine et intelligente, un livre qui pourrait paraître aujourd’hui désuet. Il permet au public étranger de connaître cette œuvre célèbre en Grèce, qui, publiée en 1953, n’est traduite à ce jour qu’en allemand.
Parmi les quelque trente théâtres que compte Athènes, la petite salle du Poreia où la compagnie de Dimitri Tarlow a élu domicile en 2000, est un théâtre privé qui se distingue par un répertoire éclectique, qui va de l’adaptation de classiques à la création de pièces d’auteurs grecs contemporains: Dimitris Dimitriadis,  Giannis Mavritsakis…  et étrangers. Sa devise : «Notre objectif est de trouver un langage théâtral vivant qui exprime le monde d’aujourd’hui. L’ennui est notre ennemi. Nous voulons que nos artistes conjuguent leurs talents pour offrir à nos publics des expériences émouvantes .»
Avec La Grande Chimère, le but est atteint.

Mireille Davidovici

 Théâtre Poreia,  3-5 Trikorfon Street Athènes ; T. +33 210 82 11 09 91 jusqu’au  juin ; puis sur l’île de  Syros. info@poreiatheatre.com

 

Egg de Hideki Noda

Egg, texte et mise en scène d’Hideki Noda, surtitré en français

  IMG_8922Comme le souligne Didier Deschamps, directeur du Théâtre National de Chaillot dans le programme japonais de Egg: «De multiples fils, références et tonalités tissent la trame de cette histoire complexe qui évoque et dépeint une société nippone moderne issue des années 1960, illustrée par l’accueil à Tokyo des Jeux Olympiques».
Ce spectacle nous parle aussi du Japon dans la seconde guerre mondiale, de son histoire et de ses fractures, mais ce qui peut paraître lisible (encore que!)  pour un Japonais, l’est moins pour un spectateur européen. Le metteur en scène nous fait voyager en une heure quarante cinq, à la fois dans le temps et dans l’espace, et utilise intelligemment  tous les artifices de la scène, y compris le théâtre dans le théâtre.
Egg débute en effet par la visite de Chaillot en travaux (clin d’œil drôle et des plus exacts, puisqu’on refait actuellement la salle Gémier et ses accès!) d’un groupe de lycéennes en jupette bleu foncé et chemisier blanc, typiquement japonais, guidée par Hideki Noda, lui-même travesti en surveillante de collège.
Le groupe découvre le manuscrit de Egg, soit-disant écrit par Shuji Terayama (1935-1983) et la pièce commence ! Metteur en scène connu au Japon, Hideki Noda s’est entouré d’un groupe de comédiens très réputés du cinéma et de la télévision, avec en tout, trente artistes!
Plusieurs histoires se chevauchent, et suivre leur récit, malgré un bon surtitrage n’est pas évident, il est donc  recommandé de lire le synopsis et les repères historiques du programme avant la représentation. Une chanteuse vedette est amoureuse d’un champion sportif, lui-même, une gloire de ce sport qui consiste à se renvoyer un ballon extrêmement fragile comme un œuf.
Egg a plusieurs sens, ce sport imaginaire devait permettre à l’équipe nationale japonaise de concourir aux Jeux olympiques de  1940, (annulés pour cause de guerre) puis, en 1964, mais il évoque aussi un jeu ayant débuté dans les années 1930 entre les élèves de la faculté de médecine de l’université impériale, qui se déroulait entre les séances de recherche sur les vaccins.
Il y a beaucoup d’aller-retour dans le temps, comme l’auteur/metteur en scène le dit «J’ai pris le parti de raconter l’histoire contemporaine de mon pays à travers celle d’un sport que j’ai imaginé pour l’occasion : Egg s’articule de telle sorte qu’à chaque fois que les Jeux Olympiques sont enfin à portée de cette équipe, un saut dans le passé se produit». Pêle-mêle  sont évoquées  ici les expérimentations médicales réalisées par le Japon,  et l’annexion qu’il fit, en 1932, de la Mandchourie, qui provoqua son entrée dans la seconde guerre mondiale, après son éviction de la Société des Nations.
La forme théâtrale est flamboyante, on y chante, on  y danse avec une belle énergie, malgré une évocation historique terrifiante. Hideki Noda a voulu aussi dénoncer ce qui lui parait encore aujourd’hui comme des instruments de manipulation de la population, comme la musique de variété populaire et le sport. C’est à un voyage dans une autre culture et une autre histoire que nous sommes conviés, et nous ressortons un peu enivrés par ces presque deux heures de spectacle remarquablement réalisé et joué, mais trop long, comme en décalage horaire!

Jean Couturier

On confirme: le spectacle d’Hideki Noda, de grande qualité mais inégal,  est un peu de la même veine que ceux du célèbre Suji Terayama qui l’a visiblement très  influencé. Chroniqueur sportif (tiens, tiens! le sport, un des thèmes de Egg) à ses débuts poète, écrivain, dramaturge,  photographe, scénariste et réalisateur d’une vingtaine de films. Son Tenjosajiki (le poulailler, le paradis d’un théâtre) était venu à Paris en 1970, présenter Marie-Vison, un spectacle à la violence revendiquée,influencé à la fois par Bertold Brecht et surtout par Antonin Artaud, proche à la fois du théâtre mais aussi du music-hall dans une scénographie éclatée, entre tradition japonaise et réalité contemporaine. Ce qui a l’époque ne se faisait guère. Le spectacle, joué par de acteurs appartenant à des minorités du pays (handicapés physiques, homosexuels) devait être assez fort,  puisque quarante cinq ans après, nous en avons encore des souvenirs assez précis. Il était aussi venu à Chaillot,avec Instructions aux domestiques d’après Jonathan Swift, invité par Antoine Vitez en 1982, avant d’être emporté par une cirrhose deux ans plus tard.
  Ce qui frappe dans Egg, c’est la maîtrise absolue du plateau (jeu, danse, chant, musique) et la remarquable direction de ses trente acteurs. Lui-même, comme le dit Jean Couturier, incarne une surveillante de collège avec un métier remarquable,  rejoignant le personnage du célèbre onnagata dans le kabuki qu’admirait tellement la grande Pina Bausch.
Quelle discipline de jeu sur le plateau, quelle qualité dans la gestuelle ! Pas un temps mort, pas une erreur dans les déplacements, c’est de la grande virtuosité, et il y a souvent des images d’une belle facture, même si elles sont parfois un peu conventionnelles et déjà vues, comme ces corps plaqués derrière une toile plastique. De ce côté-là, c’est indéniable,  Hideki Noda sait faire, et très bien faire.
Mais reste un scénario qui part un peu dans tous les sens et qui manque singulièrement d’unité, et des dialogues souvent faiblards, comme ceux qui se passent dans les vestiaires sportifs: tout cela nuit à l’ensemble du spectacle et en ralentit le rythme. Et on a souvent l’impression, comme nos amis japonais nous l’ont dit aussi, qu’Egg qui semble correspondre aussi à une sorte d’exorcisation d’une mémoire collective sans doute parfois gênante, aurait vraiment beaucoup gagné à être plus clair dans ses évocations historiques, et moins long…
Mais bon, comme on n’a pas l’occasion de voir tous les jours une réalisation japonaise, si vous en avez l’occasion, cela vaut le coup d’y aller, et vite, car la troupe ne reste  que quelques jours à Chaillot.

Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, du 3 au 8 mars.

Le Ventre de la montagne

Le Ventre de la montagne, Dance with the dreamers, chorégraphie de Leila Haddad

IMG_8921Après Arcadi Zaïdes au Théâtre National de Chaillot, Leila Haddad, grande spécialiste de danse orientale,  projette textes, photos et vidéos traitant des moments historiques du racisme anti-noirs, en particulier aux États- Unis et en Afrique du sud. La chorégraphe, qui avait choisi comme sujet de D.E.A, Les Black Panthers et la figure de Malcom X, réalise ici un excellent documentaire, très pédagogique, autour de ces racismes ordinaires qui survivent au temps.
Nous redécouvrons des images de Nelson Mandela, du Klu Klux Klan, des Black Panthers, et celles de violentes émeutes raciales, et en même temps, sur le plateau, en contrepoint,  se succèdent des tableaux de danse orientale très réussis. Quelques scènes de pantomime, beaucoup moins convaincantes, allongent inutilement le spectacle.
Les artistes qui ne sont pas tous professionnels, suivent les ateliers de Leila Haddad depuis longtemps, et possèdent une énergie communicative. Celle qui a eu un engagement militant au théâtre au Zulu théâtre à Londres, Amsterdam et Paris, réalise ici un excellent travail  pour la compréhension des luttes antiracistes au siècle dernier.
Une fois de plus,  la danse cherche à avoir du sens et s’appuie ici sur le pouvoir peut-être un peu trop  important aujourd’hui de l’image. Mais c’est une démarche à souligner, vu les multiples intolérances qui naissent dans nos sociétés.

Jean Couturier.

 Spectacle présenté à la M. J. C./Théâtre de Colombes,  le 31 janvier et 1er février.

www.leilahaddad.com

    

Les Eaux lourdes

Les Eaux Lourdes de Christian Siméon, mise en scène de Thierry Falvisaner

 

Les Eaux lourdes, c’est la vieille histoire de Médée la criminelle et de Jason, revisitée par Christian Siméon, qui l’a située pendant la dernière guerre en France. Pierre et Mara s’aiment, de façon violente et passionnée, ont un fils  et quand la guerre arrive, Pierre s’engage dans le réseau résistant Corinthe. A la Libération, il part longtemps à la recherche de François, son meilleur ami qui a été déporté en Allemagne, mais quand il revient, les liens avec Mara  sont un peu distendus. Alors, il la quitte sans savoir qu’elle est à nouveau enceinte; elle, par vengeance et désespoir, tue leur fils.
Vingt-cinq ans plus tard, Mara vit avec son second fils, Ian, et Alix, une jeune femme. Elle aime toujours Pierre à  et lui écrit chaque jour une lettre.  Mais sans succès. C’est Alix qui va les porter. Mais aujourd’hui la lettre est adressée à François, l’ami résistant. L’histoire se met alors à bégayer : Pierre est parti avec Alix, et Mara, désespérée va encore tuer leur second fils….
  C’est à partir des souvenirs de son enfance, quand ses parents lui parlaient de la guerre, de la Résistance, de cette période trouble et peu glorieuse de l’Histoire française, où les familles souvent dispersées se sont ensuite déchirées, à coup parfois de dénonciations aux Allemands, que Christian Siméon a écrit cette pièce qui parle aussi, et avec un certain bonheur « de ces passions pathologiques et mortifères qui sont par essence indestructibles.” C’est une histoire qui parle de l’amour. C’est une histoire qui parle de la Résistance, dit l’auteur,  C’est l’histoire d’une machination, d’une décomposition, l’histoire d’une femme qui a aimé un homme jusqu’à tuer ses fils. Les duels au long cours n’ont jamais de vainqueurs”.
 Et c’est encore plus vrai  quand les histoires personnelles interfèrent avec la “grande Histoire”. Avec son cortège de non-dits, de secrets volontairement mal gardés, de mystères pas toujours élucidés, et parfois suivis de brutales révélations, qui ont longtemps pourri la vie des Français, comme cette femme dans la banlieue de Paris qui élevait seule et pauvrement sa petite fille, et dont le mari fait prisonnier avait disparu sans laisser de traces. Mais voilà, un voisin, le croise dix ans plus tard dans la rue d’un village allemand… Ou ce médecin parisien,  toujours disponible et généreux,  apprécié de tout le monde, et dont le fils parti en Allemagne à la recherche de sa fiancée juive disparue, apprendra plus tard que c’est son brave père qui l’avait dénoncée aux nazis. Il ne le supporta évidemment pas et alla au front pour  se faire tuer.  Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé,  dit l’Evangile… mais il y a quand même de redoutables salauds qui se révèlent justement dans les périodes difficiles.
Le texte ne manque pas de qualités d’écriture, même quand il frise de près le mélo, et même aussi s’il n’est pas toujours explicite pour les jeunes gens de vingt ans et les moins jeunes, quand il évoque les hauts lieux de torture parisiens de l’époque. (Peu de gens le savent mais une des salles de l’hôtel particulier de la rue Saint-Dominique, où était installée la Direction des spectacles  avait aussi abrité ce genre d’endroits sinistres!)
La pièce a été jouée au dernier festival d’Avignon: « saisissant, grand moment de théâtre, mise en scène impeccable, formidable leçon de théâtre”, etc… a-t-on pu écrire avec quelque naïveté.  

   Désolé, mais cette mise en scène n’a rien ici de bien convaincant: pourquoi ce gros juke-box où parfois un des personnages va faire surgir une musique, en appuyant soi-disant sur une touche? Pourquoi ce grand écran où l’on voit, filmé en très très gros plan, le visage d’Elisabeth Mazev (Mara) assise à une petite table de maquillage, pourquoi surtout faire crier sans cesse les comédiens, alors qu’ils sont à deux mètres à peine du public? Ce qui est bête,  et surtout insupportable.Bref, la direction d’acteurs est aux abonnés absents, ce qui est particulièrement embêtant ici.
Du coup, toutes les nuances du texte disparaissent et Elisabeth Mazev (Mara), excellente comédienne au demeurant, peine, comme ses camarades, à imposer son personnage, même si elle a, et plus que les autres, une formidable présence.
Un comédien débutant apprend vite cette évidence: crier sur un plateau, sauf à titre exceptionnel,  ne sert à rien. Du coup, on n’a plus guère envie d’écouter le texte et de regarder un spectacle qui mérite sans doute mieux que ce traitement approximatif dont vous pouvez vous dispenser.
Enfin si cela vous tente… mais n’allez pas râler ensuite. Conseil d’ami: allez plutôt voir un étage en dessous Argent, dette et music-hall (voir Le Théâtre du Blog) .

Philippe du Vignal

Théâtre Le Lucernaire, 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris. T : 01 45 44 57 34 , du mardi au samedi à 19h. T : 01 45 44 57 34.  jusqu’au 4 avril.
www.lucernaire.fr

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Dormir cent ans.

Dormir cent ans, texte et et mise en scène de Pauline Bureau

timthumb.phpPauline Bureau, avec ce spectacle pour le jeune public, vise ce moment si particulier de la  vie, ce passage délicat vers l’âge adulte, quand on n’est pas encore adolescent, mais plus tout à fait enfant. Avec un corps qui change, des rituels amoureux qui s’annoncent, des angoisses, d’autres rapports avec les parents, et des rêves.
   Aurore (douze ans) et Théo (treize ans) font partie de ces enfants aimés et choyés mais un peu livrés à eux-mêmes : leurs parents, obnubilés par leur travail, rentrent tard.
Ce qui leur laisse du temps pour se construire un imaginaire : Théo s’invente un ami homme-grenouille issu d’une bande dessinée, et Aurore, elle,  joue du piano et compte tout: le nombre de notes qu’elle joue, les mots qu’elle écrit… Et se demande dans quel sens, il faut tourner la langue quand on embrasse, qui fait alors le premier pas, comment ça doit se passer pour ne pas être ridicule.

Après une première partie qui retrace, de manière séparée, le quotidien des deux enfants, la metteuse en scène,  nous plonge ensuite dans les rêves  où vont se rencontrer Aurore et Théo, qui chevaucheront un tigre, et traverseront une rivière. Pauline Bureau interroge ce passage vers l’adolescence  avec des mots mais aussi  grâce à un dispositif scénique ingénieux, une grande avant-scène délimitée par une série de cloisons servant d’écran aux projections vidéo.
La métaphore qu’offre cette scénographie, celle du passage et des épreuves, est assez claire; c’est aussi le caché, ce qui est derrière le mur, qu’Aurore et Léo auront à découvrir. Les vidéos, dans la première partie, montrent plutôt un décor de fond très réussi, avec  les images d’un environnement grandeur nature. Il y a aussi un frigo qui sert de porte d’entrée et de sortie pour l’ami imaginaire de Théo,  et un canapé, lieu d’une bataille de coussins qui fera voler des plumes, effet théâtral des plus conventionnels… mais toujours efficace, quand il est bien éclairé.

Ce dispositif permet aussi d’entrer dans la tête de ces pré-ados ; on quitte alors le réel, pour se retrouver dans une forêt imaginaire, peuplée de tigres rugissants et d’oiseaux bienfaiteurs. On a alors vraiment l’impression de vivre les choses, grâce à ces projections d’images qui occupent tout l’espace scénique.
Les comédiens sont impeccables: en particulier, Marie Nicolle qui passe très vite du personnage de Théo à celui de sa mère un peu vamp, et Géraldine Martineau, impressionnante d’émotion dans le rôle d’Aurore. Elle a le visage et la corpulence d’une petite fille, avec une voix et un ton remarquablement justes.
Saluons cette création jeune public prévue pour un grand plateau, avec les moyens techniques et un nombre de comédiens au-delà des standards du genre; on lui espère une longue vie, pour que tous puissent s’émerveiller,  s’interroger, et passer un moment de théâtre en famille.
C’est un spectacle qui laissera sûrement un bon souvenir aux enfants et qui montre la vitalité du théâtre jeune public d’aujourd’hui.

Julien Barsan

Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 8 mars T : 01 40 03 72 23.

 

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La double Inconstance

La double Inconstance de Marivaux, mise en scène de René Loyon

 

  la-double-inconstance-visuelCe n’est pas la pièce de Marivaux la plus souvent jouée. Difficile à distribuer, à diriger et à mettre en scène ses personnages; il faut  y aller sur des œufs, quand on veut faire parler  correctement cette fable sur l’amour mais,  pourtant quelle pièce! Aux impeccables dialogues  qui, trois siècles après, sont aussi solides, et dont la langue, mis à part quelques archaïsmes, nous est restée si proche et si claire.  
  Avec un scénario des plus simples: comme le disait Michel Dubois qui avait aussi monté La Double Inconstance: “Le Prince veut acheter la femme, mais aussi l’amour de la femme. Il est prêt à en payer le prix, à faire faire ce travail par une équipe spécialisée de haut niveau, le sien celui pour qui l’ombre se fait lumière. Cet homme est donc l’horreur incarnée, le despote le plus vil? Erreur, il applique la loi!” Et Daniel Besnehard, son dramaturge à l’époque, ajoutait justement: « Sous l’élégance et l’humour raffiné des paroles, des propos splendidement architecturés, le théâtre de Marivaux offre une multiplicité de rapports troubles et tendus”.
La situation est des plus invraisemblables mais qu’importe, ce conte théâtral, avec une merveille de conditionnement psychologique, fonctionne très bien: la jolie Sylvia et le brave Arlequin sont deux jeunes gens de la campagne qui mènent une vie simple auprès de leurs parents; ils s’aiment et vont se marier.
Mais Silvia offre à boire à un jeune homme inconnu, un soi-disant officier qui passait dans sa campagne, et qui est en réalité le Prince, lequel tombe aussitôt amoureux d’elle et la fait venir dans son palais. Sans aucun scrupule! Et sans qu’elle sache qui il est… Juste un caprice de ce dirigeant peu soucieux de la loi et de l’ordre public qu’il devrait pourtant représenter.

 On séquestre donc Silvia, et le Prince va tout mettre en œuvre, aidé par sa petite bande de proches, dont la perfide et ambitieuse Flaminia, commise par lui pour tirer les ficelles de cette machinerie amoureuse, et pour faire en sorte que Silvia ne lui résiste pas et quitte Arlequin; lequel, amoureux et très méfiant, n’a pas du tout l’intention de céder sa conquête au Prince, même quand on lui promet  plusieurs maisons et domestiques à son service ;  au passage, Flaminia roule aussi pour elle et  séduit habilement Arlequin.
Quand il sent Silvia perdue dans ses sentiments et prête à craquer, le Prince finit par dévoiler sa véritable identité à Silvia, toute tremblante, et qui tombe amoureuse de lui. Arlequin, lui, à la fois lucide  et aveugle, ne sait plus trop non plus où il en est et s’entiche de Flaminia, cette entremetteuse haut vol qui n’a pas trop de scrupules à accepter le marché financier que lui propose le Prince: ” Si vous m’acquérez le cœur de Silvia, il n’est rien que vous ne deviez attendre de ma reconnaissance”.

  Pratique courante du mensonge, intoxs soigneusement dosées, petits chantages, magouilles financières… Bref, Marivaux est un incomparable scénariste qui sait parler des variations amoureuses, mais aussi de la société très hiérarchisée de son temps, des privilèges des nobles qui ne s’occupent plus de protéger leurs sujets, lesquels sujets ont à leur tour, fort peu de scrupules à l’idée de renier leur classe sociale: Silvia rêve d’être princesse et Arlequin semble avoir les dents bien longues… Juste soixante ans avant, Figaro n’est pas bien loin…
  Bref, les Cours  sont devenues des lieux où fleurissent les mensonges de ceux qui ont le pouvoir des mots, aux dépens des petits qui en prennent de la graine, et veulent aussi avoir une place au soleil, en se montrant à l’occasion aussi durs que leurs maîtres; ainsi, Arlequin n’a aucune gêne à battre le valet Trivelin.
   Même quand on connaît la pièce, on reste frappé trois siècles plus tard par la modernité et la précision de sa langue, jusqu’à la perfection dans le cynisme: “Tais-toi, esprit court”, réplique durement Flaminia à sa sœur, la petite Lisette!
“C’était le garçon le plus passable de nos cantons; il me faisait quelquefois rire”,  avoue sans gêne la belle Silvia, très lucide, à Flaminia qui lui dit: “Et dans les sentiments où je suis, s’il voulait, je vous en débarrasserais volontiers pour vous faire plaisir: et à la fin, elle dit aussi sans pité à son Arlequin: « Consolez-vous comme vous pourrez de vous-même. Le Prince vous parlera, j’ai le cœur tout entrepris; voyez, accommodez-vous, il n’y a plus de raison à moi, c’est la vérité. Qu’est-ce que vous me diriez? Que je vous quitte. Qu’est-ce que je vous répondrais? Je le sais bien ».  
Et ce n’est sûrement pas un hasard si le cynisme ici est davantage une arme féminine chez “Marivaux le cruel”, comme disait Jean Vilar, et à qui l’on doit sans doute d’avoir remis au goût du jour ce formidable auteur, assez oublié au XIXème siècle mais sans cesse mis en scène dans la dernière partie du XX ème ! Monté par, entre autres, Jean-Louis Barrault, Roger Planchon, Patrice Chéreau,  (dont une pièce alors  jamais jouée  La Dispute), Antoine Vitez  et Luc Bondy…
  Et la mise en scène de René Loyon? Une belle leçon de théâtre qui fait du bien par où cela passe, après nombre de récents spectacles à la mise en scène assez approximative, malgré de soi-disant vedettes. Ici, nous avons droit à un travail à la fois d’une rigueur exemplaire, sans vidéos ni gadgets, sans pénible théâtre dans le théâtre  (nous ne visons personne mais suivez notre regard (cliquer La double Inconstance dans Le Théâtre du Blog) mais qui possède mais aussi un charme indéniable. Ce qui n’est pas incompatible mais demande une  solide  réflexion dramaturgique,  et c’est le cas ici.
 Sur le petit plateau, deux banquettes rouges en angle avec quelques coussins, aucune porte, juste une entrée de chaque côté du plateau. Des costumes contemporains intelligents, c’est à dire en léger décalage  avec le quotidien. Et une remarquable direction d’acteurs, en particulier les femmes: Natacha Steck et Cléo Ayasse-Sénia  tout à fait crédibles et très à l’aise, en Silvia et Lisette, et surtout Marie Delmarès (Flaminia) qui a beaucoup joué avec René Loyon. Tour à tour cynique, manipulatrice haut de gamme  puis amoureuse craquante, elle est ici tout à fait remarquable…
 Et il y a aussi Hugo Seksig, également crédible et attachant en Arlequin. Et l’excellent Jacques Brücher qui n’en a plus l’âge mais qui compose ici un très bon Trivelin. Le Prince (un rôle un peu ingrat) est joué un ton  en-dessous par Augustin Plassard, qui n’est sans doute pas aussi convaincant que ses camarades mais rien de grave.  Il y a aussi François Cognard qui, très juste, interprète un Seigneur, le temps de deux scènes certes pas vraiment essentielles à la pièce et qui sont souvent coupées. Mais c’est un peu la voix de Marivaux et René Loyon a eu raison d’en conserver le personnage.
Ce qui frappe dans cette mise en scène aussi intelligente que sensible, c’est l’unité de jeu et la grande qualité des interprètes, (côté diction et gestuelle, rien n’est laissé au hasard,) les anciens de René Loyon comme Jacques Brücher, François Cognard et Marie Delmarès,  comme les plus jeunes comédiens. Mais aussi les effets gros plan aidés par les lumières intelligentes de Laurent Castaing, ce que permet cette petite scène encore réduite, sans que  cela gêne en rien les acteurs. Bref, si vous voulez vous faire plaisir et avoir aussi une bonne idée de cette pièce étonnante au dialogue des plus incisifs, allez voir absolument cette Double Inconstance.

 Mode d’emploi: Métro Anvers, puis montez jusqu’à la place Charles Dullin, et passez devant le Théâtre de l’Atelier, saluez la mémoire de ce formidable metteur en scène qui en fut le directeur et dont la photo avec son  bon sourire éclaire le petit hall, prenez l’impasse à droite, au fond duquel habitait cet enfant acteur étonnant, Martin Lartigue (le petit Gibus de La Guerre des boutons) et allez jusqu’au fond  de l’impasse où se trouve le petit Théâtre de l’Atalante que dirige avec Agathe Alexis, Alain-Alexis Barsacq, le fils d’André Barsacq qui succéda à Charles Dullin…
Allez, vous l’aurez bien mérité, une dernière pour la route, tiré du Don Quichotte moderne: “Ne savez-vous pas, dis-je, qu’un rien termine la vie la plus illustre, qu’un rien discrédite, qu’un rien change la face des plus importantes affaires; qu’un rien peut inonder les villes, les embraser; que c’est toujours le rien qui commence les plus grands riens qui le suivent, et qui finissent sur le rien?”

  Etonnant, non? C’est aussi du solitaire et discret Parisien Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, né le 4 février 1688,  baptisé le 8 février 1688 à Paris, où il meurt le 12 février 1763, Etonnant aussi, ce 4/8/12 du même mois?

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Atalante,  10 Place Charles Dullin Paris 18 ème. T: 01 46 06 11 90, jusqu’au 29 mars.
 

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