L’appartement à trous de et par Patrick Corillon

L’appartement à trous de et par Patrick Corillon

751185116f350b2ad35f4709bbabea54Avec son air débonnaire et  son sourire enfantin, il nous ferait tout gober. Par exemple, qu’il détient le «grattage» du plancher de la prison d’Ossip Mandelstam, là où le poète exilé, racontait des histoires à ses co-détenus du Goulag, pour garder espoir… Et de nous l’exhiber, avec ses rainures et ses nœuds qui esquissent des paysages.
Mais Ossip Mandelstam n’a jamais vécu au goulag, et il est mort sur le chemin de la Kolyma: ce n’est pas la vérité historique qui intéresse Parick Corillon, mais les translations qu’une fiction opère. Il nous avait pourtant prévenu au départ qu’il ne fallait pas croire tout ce qu’il disait…
À partir de là, c’est à un étrange voyage que nous invite l’artiste liégeois. Plasticien, il a bricolé une table en mélèze de Sibérie, munie de casiers, dispositif scénique léger qui tient dans un sac de golf. Des tiroirs, il sort précautionneusement objets, photos, dessins, pour nous conter l’extravagante aventure d’un gamin crédule qui va apprendre les langues en écoutant les bruissements de la forêt polonaise, parler anglais aux pierres de Stonehenge… et nous dire la légende de l’homme d’eau, notre double utérin qui se cache dans les méandres de la Seine.

A l’instar d’un conférencier, Patrick Corillon s’adresse directement au public, en pleine lumière. Tout paraît couler de source dans ce récit au parfum d’enfance. Subtilement, les mots entrent en résonance avec les objets que l’artiste manipule avec délicatesse sur son petit plateau de planche.
Les nœuds du bois ont fourni l’univers visuel de ce récit: ils deviennent arbres, rivières, personnages, animaux. Pour faire écho aux livres pour la jeunesse de Mandelstam, l’auteur choisit de prendre des formes plastiques très simples; il utilise coloriage, picotage, frottage, découpage.
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L’Appartement à trous, sous titré Soixante minutes pour parler toutes les langues, est à la fois une exploration des origines du langage à l’écoute de la nature et une réflexion sur la fiction comme résistance. Il s’ancre dans une poésie qui tient du rêve éveillé. Un vrai bijou.

Mireille Davidovici

Biennale de la Marionnette, Spectacle  le 10 mai à la Maison des métallos rue Jean-Pierre Timbaud Paris


Archive pour avril, 2015

Livres et revues

La Vie comme au théâtre de Florence Delay

la-vie-comme-au-theatre-de-florence-delay-1019372282_MLLes  écrivains font partie de la famille de Florence Delay qui les évoque, comme s’ils étaient ses intimes, par-delà les années et les siècles. L’académicienne, à travers ces bribes autobiographiques d’une vie de création enthousiaste, immédiatement inscrite dans son temps, se sent proche entre autres, d’Alfred de Musset :« Il me semble avoir connu ce blond aux yeux pâles, maigre, alcoolique, désastreux, merveilleux, dont j’aurais pu certains jours me dire la sœur ou la mère, comme Georges qu’il aima, et qui l’aima, au point de couper ses cheveux et de les lui envoyer en cadeau de rupture. » La vie ne quitte jamais l’idée même du rêve.
Florence Delay met en parallèle Alfred de Musset et Gérard de Nerval, tous deux fils des guerres de l’Empire  et sous dépendance de l’alcool, buvant pour vivre une autre vie. L’amoureuse des auteurs  (poésie, roman, théâtre) associe Alfred de Musset à Robert Desnos qui écrivent à vingt-six ans, leur Confession d’un enfant du siècle. Robert Desnos, enfant du XXe siècle,  privilégie la double vie, ce dont souffrait Alfred de Musset, lui, en se dédoublant.
La narratrice se souvient avec émotion et clarté, d’une enfance radieuse: Mademoiselle Jeanne organisait un spectacle chaque année dans son  lycée où elle faisait danser toutes les élèves : «Elle a donné à des générations de filles, un port et une façon de tenir au sol par les demi-pointes, et surtout d’ouvrir les bras. Personne ne peut devenir bon, s’il ne sait ouvrir les bras, les mains. »
Mettre en scène des spectacles scolaires, et d’amateurs comme de professionnels, répéter, être comédienne sur un plateau ou cinéma: cela a toujours eu la part belle dans la vie de cette  jeune fille qui n’en poursuit pas moins ses études. Mais les aventures sont au rendez-vous, tel un voyage au LSD proposé par un ami,Pierre Clémenti,  un des comédiens de la Nouvelle Vague,.
Inspectée le surlendemain pour l’obtention de son CAPES pratique, concours qui précèdera sa réussite à l’agrégation l’année suivante, elle est victime d’une remontée d’acide, une absence de quelques minutes que l’on prendra comme un symptôme particulièrement aigu d’émotion : « Je vois soudain entrer par la porte fermée un grand oiseau bleu qui vole à travers la classe si bleu, si beau, que je le suis en silence des yeux jusqu’à ce qu’il s’échappe par la porte fermée. L’apparition me stupéfie… »
Pour Antoine Vitez, en qui Florence Delay voit un maître, l’École est le plus beau théâtre du monde,  dont l’enseignement n’a ni commencement ni fin. Resurgit chez sa disciple une image inoubliable, celle que tous les spectateurs qui ont pu voir à Chaillot en 1981, le Faust de Goethe où le metteur en scène et acteur, sortait absolument nu d’une malle, ne sachant plus rien ni de sa vie ni de son corps, malgré connaissances, expériences et sagesse accumulées…
L’aventure du Graal Théâtre en compagnie de Jacques Roubaud est aussi évoquée : «C’est Jacques qui s’aventure dans la forêt des textes. Nous avons désormais plusieurs pays, plusieurs langues, plusieurs siècles à embrasser. » Une seule branche ne réussira pas à recréer la forêt, et les deux amis s’accordent le temps d’écrire dix pièces. Il leur faut sans cesse choisir, parmi les aventures et les chevaliers. Reviennent alors à l’esprit des formes et des couleurs, des joies et des peines, des robes portées dans la vie, des costumes de théâtre, des guirlandes de vêtements qui se balancent comme des chansons qu’on n’oublie pas.
On suit avec un grand plaisir le chemin d’une existence dévolue à l’écriture, à la lecture et au spectacle vivant mais aussi à la vie des jours qui passent: croisements, rencontres, partages et amitiés, une famille que l’on recrée.
Un manifeste existentiel.

 Véronique Hotte

 Collection blanche, Éditions Gallimard

 Cahiers Jean Vilar: Molière parmi les siens

ob_86bca7_cahiers-jean-vilar-118-originalCes Cahiers s’ouvrent sur un beau portrait de Christiane Minazzoli par Thérèse Le Prat, une des comédiennes les plus remarquables du T.N.P. qui nous a récemment quittés, et où elle joua plus de trente rôles. Avec, à côté, une lettre très affectueuses de Jean Vilar  qui «remercie le destin d’avoir associé sa tâche des êtres comme toi ». Comme le dit Jacques Téphany, directeur de la publication, elle fut, avec Philippe Avron, «les deux sourires du blason du T.N.P. toujours attentifs, émouvants, plus que sincères, vrais». 
  Il y a, bien sûr aussi, les notes, aussi claires et précises qu’intelligentes, des mises en scène de Jean Vilar sur so fameux Don Juan qu’il monta, pour la première fois en 1944 au Théâtre La Bruyère,  et qui sera ensuite un des fleurons du T.N.P. à Chaillot et  que ses comédiens  entre autres Monique Chaumette, Daniel Sorano, Jean Vilar, Christiane Minazzoli, Michel Bouquet…)  étaient tous heureux de reprendre, à l’exception de Philippe Noiret qui nous l’avait  confié : il avait deux petits rôles : la statue du Commandeur et La Ramée…
 Il y a aussi, entre autres, dans ce numéro un article de Michel Bataillon, le dramaturge de Roger Planchon; le metteur en scène de Villeurbanne, décédé il y a six ans, monta un remarquable Gorges Dandin; on retrouve ici ses notes de mise en scène mais aussi un de ses textes sur son Tartuffe qui fit date.  Il y a aussi des  articles d’Antoine Vitez,  dont les quatre Molière, en 1978, firent date. Mais aussi de Jean-Pierre Vincent sur Les Fourberies de Scapin avec Daniel Auteuil, en 1990, et de Didier Bezace  sur  L’Ecole des Femmes,  de Jacques Lassalle sur Don Juan qui en réalisa une belle mise en scène avec le grand Andrzej Severyn, trois créations en cette fin du XXe siècle, des plus remarquables qui eurent les honneurs de la Cour d’honneur au festival d’Avignon.
  Un numéro exemplaire et d’une exceptionnelle qualité  à al fois pour ses textes et sa maquette, avec de nombreuses photos de spectacles et de documents, et qui situe montre bien comment les meilleurs metteurs en scène  contemporains français comme Ariane Mnouchkine avec un Tartuffe assez controversé, ou étrangers comme Anatoli Vassiliev n’ont jamais cessé de revenir à Molière, un dramaturge solidement ancré dans son siècle mais qui nous parle encore, et de façon étonnante.

Philippe du Vignal

Cahiers Jean Vilar en vente en librairie et au Festival d’Avignon. 10€

La PEINTURE et son Ombre de Jean-Claude  Schneider

COUV—SCHNEIDER - copieJean-Claude Schneider, poète avec des ouvres comme A travers la Durée, Corde, Dans le tremblement et  il assista Claude Esteban à la rédaction la revue Argile chez Maeght qui publia entre autres des textes de  poètes comme entre autres du côté français: Antonin Artaud, René Char, Jean Daive, Alain Veinstein, Yves Bonnefoy, Philippe Jaccotet de grands étrangers comme Yeats, Fernando Pessoa, Mandelstam mais aussi des peintres: comme Braque, Miro  Zao-Wou Ki, Soulages, Alechinsky, Viera da Silva…Il est aussi le traducteur bien connu d’écrivains allemands, Kleist, Hölderlin, Walser… et de plusieurs essais.
La PEINTURE  et son Ombre rassemble des textes dont certains poétiques  consacrés à  douze  artistes peintres et sculpteurs: Jean Bazaine, Colette Bruschwig, Jean-Pierre Corne, Gilles du Bouchet, Denis Esteban, Alberto Giacometti, Josef  Šima, Nicolas de Staël, Raoul Ubac, Pierre Tal-Coat dont plusieurs, et non  des moindres ont aussi œuvré dans le domaine du théâtre de façon tout à fait remarquable: ainsi, le premier de la série: Jean Bazaine encore jeune, conçut pour le Groupe de Théâtre Antique de la Sorbonne fondé par Roland Barthes en 1935, les décors et costumes des Perses mis en scène par Maurice Jacquemont avec lequel il collabora aussi  par la suite.
Le plus célèbre d’entre eux, Alberto Giacometti créa l’arbre mythique d’En attendant Godot de son ami Samuel Beckett, créé par Roger Blin en 1953. L’artiste suisse fut l’ami de Pierre Tal-Coat qui réalisa aussi nombre de décors, notamment ceux de l’adaptation filmique de L’annonce faire à Marie de Paul Claudel par Alain Cuny quil tourna en 90… à 82 ans. Et Bram van Velde fut aussi un proche compagnon de Samuel Beckett.
Les textes de Jean-Claude Schneider sont d’une analyse très fine, notamment celui consacré à Pierre Tal-Coat,  que nous avions bien connu.  C’est un livre intelligemment écrit  qui permet aussi de redécouvrir des  artistes et   à conseiller à toux ceux qui veulent réfléchir sur les relations qu’entretient l’art et le verbe, mais aussi sur l’espace, la couleur et la lumière au théâtre par le biais de  cette belle réflexion sur la peinture, « dégagée de la gangue du réel ».

Ph. du V.

La PEINTURE et son Ombre est publié à l’Atelier contemporain. 20€

Richard III

Richard III de Shakespeare, adaptation et traduction de Jean-Marc Dalpé, mise en scène de Brigitte Haentjens

 

 Richard21_YRC7017Pour la première fois, Brigitte Haentjens, directrice artistique du Théâtre français, au Centre national des Arts à Ottawa, aborde Shakespeare. Le roi Richard III, dans l’adaptation du Québécois Jean-Marc Dalpé, inflige la souffrance aux autres et en  jouit avec un plaisir cru. Sébastien Ricard incarne ici ce corps «si lamentable», dans une représentation  du mal moyenâgeux, révoltant qui signifie l’horreur intérieure.
Richard se transforme ici  en bête cruelle et rugissante, surtout quand il tente de séduire Lady Anne Warwick et la reine Elizabeth, après avoir tué leurs proches. Réduit à l’état de bestialité la plus absolue, il rampe comme un serpent autour du cou de sa victime, glisse sur son dos, tourne autourdd’elle et lui tire les cheveux, lui saisit le cou et s’accroche à ses cuisses, puis la mord avant de la rejeter au sol,  dans un hurlement de victoire. Après avoir lâché la reine humiliée devant ses soldats…

  Quand il tente de séduire la reine Elizabeth (Sylvie Drapeau), c’est pour lui un moment de victoire. Avec une jambe déformée, un pied tordu, et un bras quasi paralysé, le dos bossu et la tête presque à la renverse, c’est un énorme lézard qui s’apprêterait à avaler sa proie. Horreur  absolue!
Annick La Bissonnière a conçu pour le fond du plateau, des remparts d’un château, ou ruines de bâtiments après une guerre, beaux volumes scéniques où deslumières d’une grande pureté (superbes éclairages d’Étienne Boucher) font ressortir les silhouettes des comédiens surgissant des bas-fonds de ce  monde archaïque.  

Les  costumes d’Yso se marient merveilleusement à ce paysage issu des profondeurs d’une conscience tourmentée. Des éléments sonores vibrent et grondent,  évoquant des présences effrayantes,  et sur une  toile de fond,  des touches de  lumière reflètent les changements du ciel. Le jeu ritualisé des soldats et des nobles  est tout à fait remarquable, surtout quand leurs silhouettes masquées et dorées émergent des ruines éclairées pour annoncer  le combat.
Brigitte Haentjens, avec un clin d’œil à Ariane Mnouchkine, impose une chorégraphie raffinée qui fait tourner des ensembles humains,  et emporte Richard dans un tourbillon de rage. Des têtes de minotaures  font penser,  par moments, le monde de Sophocle, de Sénèque, et des tragédies classiques françaises. Voire les paysages  d’Ingrid Bergman, quand un bourreau  traverse l’horizon et tranche des têtes invisibles, signifiant sans doute ainsi l’omniprésence de la mort.
ATT00001Mais  il y a aussi quelques scènes comiques, quand les soldats parlent le joual, ou quand ils tapotent et se passent entre eux un sac couvert de sang… Sans doute un peu gros mais, dans ce paysage jonché de cadavres, cette image est forte et  juste. Le dernier cri désespéré de Richard, quand, vaincu par le duc de  Richmond, il lance ces mots fameux : « Mon royaume pour un cheval », est un peu noyé dans le bruit de la bataille.
Brigitte Haentjens a clairement  privilégié ici une chorégraphie collective dont la sauvagerie est  exacerbée  avec la  dernière rencontre  entre Richard III et le duc de Richmond,  quand celui-ci  saute comme un cheval, et se lance  contre le corps du roi, comme une bête sauvage en rut qui affirme sa supériorité  de mâle devant la tribu.

  Dernière image de la rage et de la violence fondamentales de ces nobles qui se vengent d’un homme détesté : une confrontation physique  et visuelle qui se fait, un peu au détriment du texte de Shakespeare,  en  effaçant ses nuances  psychologiques.
  Mais ce choix esthétique  et cette magnifique vision d’ensemble mériterait  que ce Richard III soit joué dans la Cour d’Honneur au festival d’Avignon.

 Alvina Ruprecht  

Le spectacle a été joué au Théâtre français du Centre National des Arts (Ottawa) du 21 au 25 avril, en coproduction avec le Théâtre du nouveau monde de Montréal.    

 

 

 

Les Etats du désir, partie n°2

 

Les Etats du désir, partie n°2-Les Cœurs tétaniques, texte de Sigrid Carré Lecoindre, projet réalisé par Léna Paugam

 SACRe (Sciences, Arts, Création, Recherche), formation doctorale de Paris Sciences & Lettres, destinée aussi bien aux artistes et créateurs qu’aux scientifiques, résulte de la coopération  entre le Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs, et de celle des Beaux-Arts, de l’Ecole normale supérieure sciences et lettres (ENS), et de la Femis.
Avec comme objectif  (assez ambitieux) de stimuler les échanges (voir l’entretien avec Claire Lasne, nouvelle directrice du Cons dans Le Théâtre du Blog) mais aussi de  rénover et ressourcer les modes et les méthodes d’expérimentation des artistes, musiciens, cinéastes, metteurs en scène, acteurs ou designers, et  des chercheurs en sciences exactes, humaines et sociales ; ce nouveau doctorat d’art et de création s’inscrit dans  les cursus d’enseignement supérieur européens, dits L.M.D. [Licence, Master, Doctorat]. Voilà , vous savez tout.
Donc ces Etats du désir  est  un élément essentiel de la recherche engagé par Lena Paugam pour son doctorat qu’elle soutiendra en 2016. En janvier dernier, elle en avait déjà présenté le premier volet Les Yeux déserts.
Les Etats du désir participent à la fois de la performance/happening fondée sur un texte de Sigrid Carré Lecoindre mais aussi d’une installation scénographique.  Faite de châssis de bois tissés de fils, elle fait penser aux « murs » que dressaient les comédiens pour enfermer les spectateurs, et dialoguer avec eux) à la fin d’Orlando furioso (1970) du grand metteur en scène italien Luca Ronconi, décédé en janvier dernier, spectacle mythique joué dans une des halles Baltard à Paris. 
Au Cons, cela se passe dans la salle Louis Jouvet restructurée pour la circonstance : pas de sièges et le public est invité à déambuler parmi une dizaine de «cages» faite de châssis de bois et de fils; on est à la fois dedans, ou en dehors, parfois juste devant ou derrière, c’est selon.  Et l’on entend aussi parfois deux textes différents proférés en même temps, des dialogues et/ou des solos de quelques minutes.
On peut ainsi être tout près d’un lit dans une chambre, ou à côté d’une table ronde où trois jeunes gens dialoguent autour d’un micro, dans une petite salle de bains avec lavabo et baignoire, ou dans un couloir où un comédien  assis sur un téléviseur ancien modèle qui diffuse aussi une image, profère un autre texte. Ce n’est pas nouveau mais dans cette vieille maison,  cela l’est et bien réalisé.
 Le tout étant souvent accompagné à la guitare électrique par Nathan Gabilly. Les textes, très inégaux et un peu appliqués, qui ont tous trait aux manifestations du désir, ne sont pas d’une grande densité.  Mais c’est la mise en scène avec une approche spatio-temporelle bien maîtrisée, jointe à une sorte de passage de relais d’un comédien ou plusieurs autres un peu plus loin, pendant que le public est appelé à bouger, qui nous a paru la plus intéressante dans cette affaire. 
Rappelons-le, c’est un travail de recherche, pas toujours abouti, donc forcément avec des failles ou des erreurs et encore en devenir. Mais qu’importe, c’est la règle du jeu, et il faut la respecter. Les jeunes  comédiens,  Sébastien Depommier, Antonin Fadinard, Lena Paugam, Julie Roux, Fanny Sintès et Benjamin Wangermée savent s’emparer d’un texte souvent obscur, et ils le font avec beaucoup d’humilité et de générosité. Et, après tout,  cela les prépare aussi à une des facettes de leur futur métier.
   La scénographie ici essentielle et dotée de beaux éclairages, elle est efficace, et grâce au « regard scénographique» (sic) d’Aurélien Lemaignen, d’une réelle beauté plastique. Comme hors du temps et dans cet espace poétique chaleureux de la salle Louis Jouvet aux murs et parquet de chêne.
Bien costumés en longues robes grises pour les filles, costumes stricts pour les garçons, ils forment apparemment une sorte de petite communauté théâtrale déjà solide. Comme disait Antoine Vitez à propos des écoles de théâtre : «Au moins, ils se seront rencontrés là».
 On oubliait : il y a aussi une belle idée, la présence d’une vedette, une adorable petite fille de cinq ans aux yeux bleus magnifiques, elle aussi en longue robe bleu pâle et qui sert plusieurs fois, impeccable, de réplique muette.
  Cette soirée (sans doute un peu trop sage, (un peu trop BCBG comme souvent au Cons) mériterait sans doute plus d’audace, plus de délire dans la communication que Lena Paugam essaye de créer avec le public ambulatoire d’une trentaine de personnes. Mais cette mise en scène-événement spectaculaire a déjà le grand mérite de faire bouger les lignes et d’introduire d’autres paramètres et d’autres façons de proclamer que la vie théâtrale existe aussi, de façon différente et multiple. En dehors de spectacles coûteux, à la scénographie prétentieuse, et sans grande ambition artistique que de faire jouer une vedette de cinéma (on ne vise personne !).
Dans le paysage théâtral actuel, il est important qu’il y ait, pour ces apprentis-comédiens, la possibilité de travailler dans une cellule de recherche sans but immédiat. Et c’est bien que les orientations pédagogiques  du Conservatoire aillent aussi dans ce sens. En France, de ce côté-là,  nous avons bien du retard du côté de pratiques artistiques transversales!

 En tout cas, il serait étonnant que quelque chose de positif ne sorte pas de ces expériences menées avec d’autres filières artistiques et/ou littéraires et scientifiques : en tout cas, c’est tout le  spectacle des années 2030 qui se prépare ici… Et il n’est pas trop tôt pour y penser. « Allons sagement et doucement, disait William Shakespeare,  trébuche qui court vite ! »

Philippe du Vignal

Cette étape du travail en cours a été présenté au Conservatoire national les 23 et  24 avril pour quatre représentations ; d’autres étapes  sont programmées en 2015 et 2016.

 

 

 

 

Vingt quatre heures de la vie d’une femme

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig, adaptation d’Eric-Emmanuel Schmitt, mise en scène de Steve Suissa


Le célèbre écrivain viennois né en 1881, chassé par le nazisme, s’était réfugié en Angleterre puis au Brésil où, désespéré par la faillite de l’Europe et malade, il se suicida avec sa femme en 1942. Dramaturge, romancier et biographe, ami de Sigmund Freud et d’Arthur Schnitzler, Stefan Zweig est surtout connu  pour ses romans et nouvelles qui ont souvent été adaptés au théâtre et au cinéma,  déjà même de son vivant, comme Brûlant secret (1911), dont le réalisateur Robert Siodmak, tira un film vingt ans plus tard, Amok (1934), La Pitié dangereuse (1939), La Confusion des sentiments (1926), recueil qui contient Vingt quatre heures de la vie d’une femme,  et Le Joueur d’échecs, écrit à la toute fin de sa vie, et publié après sa mort.
Ces Vingt-quatre heures de la vie d’une femme avait déjà été  portée à la scène en 1990 par Marion Bierry. Cela se passe sur la Côte d’Azur, il y a quelque cent ans dans un hôtel bon chic bon genre où, scandale, madame Henriette, la femme d’un client s’enfuit avec un jeune homme de passage qui a perdu un somme très importante d’argent au casino de Monte-Carlo.
Dans cette nouvelle, le narrateur essaye de comprendre, aidé par une vieille dame anglaise, comment et pourquoi une riche veuve qui passe son temps à voyager pour tromper sa solitude, a pu avoir un tel coup de foudre et une passion dévorante pour ce beau jeune homme, fils d’une honorable famille d’origine italienne, qui venait de sortir d’une école de diplomatie. Elle le trouve un soir, désespéré, assis sur le banc d’un parc, absolument démuni. Fascinée par sa beauté et son intelligence, elle va le faire loger dans un petit hôtel, avant de le rejoindre pour la nuit .
Follement amoureuse, elle veut le protéger à tout prix, et contre la promesse de ne plus jamais jouer, elle lui donnera ensuite beaucoup d’argent pour qu’il puisse retrouver une boucle d’oreille volée à sa mère et qu’il a mise en gage… Bien entendu, il rejouera de nouveau au casino avec l’argent généreusement offert, et encore plus désespéré, se tirera une balle dans la tête.
  Eric-Emmanuel Schmitt a adapté cette nouvelle  et  Le Joueur d’échecs qui est aussi joué  en ce moment dans ce même théâtre. Au-dessus du plateau, sont suspendues des bandes de tissu blanc, bien éclairées et d’un belle efficacité plastique, une table ronde de bistrot et quelques chaises, et côté cour, un canapé en bois. Eric-Emmanuel Schmitt a conçu cette adaptation comme un monologue, et il n’y a plus que deux personnages que joue, vocalement du moins, Clémentine Célarié: la riche veuve et le  jeune homme souvent présent mais toujours muet. Ce qui n’est sans doute pas la solution idéale mais bon…
Un garçon de café fera de très courtes apparitions avec quelques mots. A la fin, le jeune homme  aura droit lui aussi à quelques  répliques, les dieux savent pourquoi. Dès les premières minutes, on a l’intuition que cela ne va pas fonctionner… En effet, Clémentine Célarié, pourtant bonne comédienne,  est ici mal dirigée, et  a donc bien du mal à imposer ses personnages; elle  a une curieuse et assez insupportable diction ressemblant à celle des mauvais animateurs de radio, qui font des ruptures artificielles dans les phrases, soi-disant pour faire naturel. Le procédé vite fatigant, plombe le texte de cette aventure amoureuse teintée de folie qui, du coup, n’a pas grand chose de bien passionnant ! En fait, Steve Suissa ne semble pas maîtriser les choses et hésite sans cesse entre symbolisme et réalisme, ce qui ne pardonne pas sur un plateau.
D’autant plus que Clémentine Célarié n’est pas à l’aise dans cette mise en scène qui n’est vraiment pas du bois dont on fait les flûtes. Avec une volonté d’illustration assez pénible: ainsi, quand  le texte parle d’une voiture qui part, on entend un bruit de moteur, quand il évoque les paysages de la Côte d’azur, on voit défiler des pins parasols en vidéo sur les banderoles blanches, etc… Et comme si on n’avait pas compris, ce suicide ouvre et ferme le spectacle… Tous aux abris!
Bref, on voit mal les raisons de vous envoyer voir cette pauvre chose vraiment trop approximative et pas donnée: Places à 40€:Carré Or, 34€, 27€, 20€ et 12€). Même si le fan-club de Clémentine Célarié semblait conquis, (tant mieux pour lui! ), le reste du public était plus réservé, et on le comprend…

Philippe du Vignal


Théâtre Rive gauche, rue de la Gaieté 75014 Paris.

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Dakh Daugthers

Dakh Daughters,  conception et direction artistique  de Vlad Troisktyi

 

« Je serai un bateau sur la mer de mes rêves », chantaient , en anglais, les Dakh Daughters sur la place Maïdan, à Kiev, reprenant un tube des années 90, My Sea. C’était en 2013, et leur groupe n’avait qu’un an. Elles en ont tiré un clip, et depuis, ont très souvent joué en Ukraine puis en Europe., On a pu aussi les voir en 2014 aux Théâtre des Bouffes du Nord à Paris  et au Festival des vieilles charrues.
Nina, Ruslana, Tetyana, Solomiia, Anna et Natalka, sont les filles du Théâtre Dakh, du nom de la compagnie dont elles sont issues et fondée à  Kiev par Vlad Troisktyi. 
Certaines jouent d’ailleurs dans La maison des chiens, présentée aussi au Monfort,  avant leur récital (voir Le Théâtre du Blog). L’une d’elles vient d’un groupe de rock, une autre du cabaret, une troisième est danseuse… Grimées, déguisées et pétulantes, elles présentent un Cabaret Freak composite, avec jeux de scène burlesques et répertoire éclectique qui va des chants populaires ukrainiens aux  chansons pop des années 80 ; de la poésie aux chansons réalistes, du rap chanté en français au métal martelé en allemand.
Elles arrangent les morceaux à leur sauce avec des mélodies traditionnelles à l’accordéon, du rock aux claviers et guitares, et des rythmes orientaux à la darbouka…
Chacune joue de tous les instruments, et les utilise surtout comme percussions  avec des tempos variés. Cordes stridentes ou frappées, tambours battants et piano forte. Le spectacle est fragile musicalement (elles sont moins instrumentistes que performeuses), mais, quand elles chantent avec un spectre vocal très étendu, elles passent sans encombre du grave à l’aigu. Leurs voix s’entremêlent dans des sonorités complémentaires, parfois  intentionnellement  discordantes.
L’énergie ne leur fait pas défaut. Ni la rage de chanter, crier, protester, revendiquer mais aussi rire et aimer. Aimer rire : malgré la noirceur de certaines paroles, humour et fantaisie sont au rendez-vous. Elle sont de  cinq à sept, c’est selon; elles jonglent aussi avec  les langues et adaptent à leur manière des textes de l’américain Charles Bukowski, du grand poète ukrainien Taras Chevtchenko mort en exil, ou encore, avec Rozy Donbass, le sonnet 35 de William Shakespeare : « No more be grieved at that / which thou hast done / Roses have thorns and silver fountains mud » (N’aie plus de chagrin pour ce que tu as fait/ Les roses ont des épines, les sources argentées, de la boue… ).
 Elles parlent aussi d’une «guerre civile» entre l’amour et la haine… qui renvoie certainement à Donetsk, surnommée la ville au million de roses. Dans Je ne veux pas travailler, chanson des Pink Martini,  on entend en effet : «Déjà, j’ai connu le parfum de l’amour /Un million de roses /N’embaumeraient pas autant.»
Sous leurs allures de clowns, derrière le caractère disparate de leur répertoire, leur choix de textes n’a donc rien d’innocent. Certes, on peut préférer certains morceaux à d’autres, moins réussis. Mais elles varient souvent leur répertoire…
Les ambiances qu’elles créent sur scène par leur mimique et leur présence affirmée sont soutenues et rythmées par une installation vidéo élaborée où défilent paysages désolés, usines, rues tristes et ruines, extraits de Metropolis, ou projections d’images colorées style pop art… Un accompagnement tantôt nostalgique, tantôt survitaminé, contrasté,  comme leur spectacle.
«Dans ce monde perdu, je préfère de vivre seule (…) tous mes rêves sauvages, je ne les donnerai à personne, c’est ma mer. » 
My sea, leur tube de Maïdan, clôt leur concert; elles sont devenues des figures de la résistance, « comme les Pussy Riot, la bonne musique en plus», dit Vlad Troitskyi. On peut écouter leurs chansons sur Internet. En attendant de les voir au festival d’Avignon dans un concert qu’apprécieront ceux qui aiment les shows percutants.

 Mireille Davidovici

 Spectacle présenté à Paris, au Théâtre Monfort à Paris XVème, dans le cadre du festival le Standard Idéal de la MC93/Bobigny. Et du 13 au 25 juillet au festival d’Avignon : Théâtre du Chêne Noir et à La Manufacture.

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Les Inquiets et les brutes

 Les Inquiets et les brutes de Nis-Momme Stockmann, mise en scène d’Olivier Martinaud

745078-brutes Nis-Momme Stockmann, trente-quatre ans, couvert de prix en Allemagne, élu jeune auteur de l’année 2009 par la revue Theater Heute, est traduit de fraîche date en français par Olivier Martinaud. Ce jeune metteur en scène a voulu réaliser cette pièce, après avoir déjà mis en espace une autre œuvre du dramaturge allemand, L’Homme qui mangea le monde.
Cela commence comme une comédie, macabre certes : deux frères viennent de découvrir le cadavre de leur père, figuré ici par un grand mannequin, assis de dos  dans son fauteuil ; ils ne savent quoi  faire de ce corps encombrant, d’autant qu’ils ne sont pas d’accord sur la marche à suivre. Appeler les pompes funèbres, comme le suggère Berg, le plus jeune ? Impossible avant d’avoir nettoyé la merde du chat, mêlée à celle du père, et l’appartement, envahi de poubelles, estime Eirik, l’aîné, soucieux du qu’en dira-t-on.

 Bientôt, les retrouvailles des deux garçons virent à l’aigre : sans céder aux miaulements agaçants du matou affamé, ils se donnent de leurs nouvelles, mais se reprochent l’un à l’autre  de n’avoir pas fait grand chose de leur vie.
Les vieux contentieux resurgissent, et les traumatismes d’une enfance peu heureuse s’expriment : Berg reproche à Eirik son narcissisme et son autoritarisme, et lui traite son cadet de raté velléitaire… Confidences, chamailleries et réconciliations alternent, au chevet d’un géniteur mal connu. Ils découvrent chez lui des cadavres de chats, et des poèmes noirs et abscons qu’on entend,  dits en voix off par Claude Aufaure, pendant les noirs entre les séquences. Ce huis-clos angoissant se conclut par une série de violents passages à l’acte.
Ecrite à l’économie et ponctuée de longs silences, la pièce s’enfonce, séquence après séquence, dans la noirceur. Nis-Momme Stockmann aborde frontalement, mais non sans humour, des thèmes comme l’incapacité de notre société à faire face à la mort, que l’on cache et qu’on n’arrive pas à envisager, la solitude et l’isolement des individus privés de repères, et la haine et la violence au sein des familles.

 La mise en scène, toute en finesse, trouve la juste tonalité pour pallier  quelques répétitions du texte, notamment dans les considérations existentielles du cadet, sur la mort et sa vie catastrophe. Quand l’écriture se fait un peu bavarde et explicative, le jeu sobre et sans affect des comédiens n’en souligne pas les méandres.
 En n’entrant pas dans la psychologie des personnages, ils rendent d’autant plus inattendue la tournure que prend l’action. Daniel Delabesse compose un Eirik psycho-rigide et maniaque ; en contrepoint, Laurent Sauvage donne à son rôle une inquiétante étrangeté et, comme c’est par lui que passent les réflexions sur les tares de notre société contemporaine, il désamorce ainsi le côté donneur de leçons de la pièce.

 Le spectacle permet de découvrir un auteur et une comédie grinçante servie par une mise en scène rigoureuse.

 

Mireille Davidovici

 

Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris ; T. 01 45 44 57 34 jusqu’au 16 mai www.lucernaire.fr

Danse improvisée par Saburo Teshigawara

Danse improvisée par Saburo Teshigawara,

IMG_0189Une boîte de jazz historique de la capitale japonaise a invité, pour ses cinquante ans d’existence, un formidable trio, composé d’un pianiste, Yamashita Yosuke (soixante-treize ans) et d’un saxophoniste Kazutoki Umezu (soixante-cinq ans) dont l’énergique improvisation a bluffé le public, ainsi que  le danseur Saburo Teshigawara qui ne s’est pas économisé non plus, enchaînant quatre parties improvisées sur des compositions musicales très différentes.
Une étonnante version raccourcie du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky pour saxophone et piano lui  a permis de développer un registre de mouvements violents, principalement au niveau de la tête et des membres supérieurs.
Dans une troisième partie, inspirée de La Symphonie du nouveau monde d’Anton Dvořák, il alterne des gestes rapides, saccadés ou très lents, remarquablement contrôlés. Danser dans quatre m2 n’est pas toujours simple: car cela limite le mouvement des jambes. Mais cette contrainte génère chez lui de l’inventivité, et aucun de ses membres ne reste au repos. Cette calligraphie corporelle dans un espace réduit et cette proximité permet au  public de profiter pleinement de la performance de Saburo Teshigawara qui fascine toujours autant, par sa présence et par sa capacité de dissocier ses gestes et d’utiliser toutes les parties de son corps, jusqu’au bout de sa langue parfois  agitée de trémulations.
Ce fut un moment rare, réservé à quelques privilégiés. À la rentrée prochaine, le chorégraphe reviendra avec sa troupe au Théâtre des Champs-Elysées, pour y présenter un spectacle beaucoup moins intimiste.

Jean Couturier

http://www.st-karas.com/               

Antigone, mise en scène d’Ivan van Hove

Antigone de Sophocle, nouvelle traduction d’Annie Carson, mise en scène d’Ivo van Hove ( en anglais sur-titré en français)

  Antigone-©-Jan-Versweyveld-4Sophocle nous a transmis cette histoire d’Antigone, au scénario et dialogues absolument géniaux. Antigone est la fille et demi-sœur d’Œdipe, roi de Thèbes, puisqu’il a épousé  Jocaste, sa mère!  Elle  a pour sœur Ismène; Etéocle et Polynice, ses frères qui devaient régner en alternance sur Thèbes se sont entretués pour garder le pouvoir.
Créon, frère de Jocaste et donc leur oncle, est le nouveau roi de Thèbes mais aussi le père d’Hémon, le fiancé d’Antigone dont étymologiquement, le prénom signifie: «contre la descendance » ou « à l’encontre des ancêtres ». Bref, Antigone a une lourde hérédité familiale…
  Quand la pièce commence, un messager vient dire que, sur ordre de Créon, le corps de Polynice  doit rester sans sépulture, parce que traître à la cité.  Même si Créon ne respecte pas les lois religieuses, chose inadmissible chez les Grecs de l’antiquité, puisqu’un mort sans sépulture, donc sans que les rites funéraires aient été effectués, ne peut pas descendre aux Enfers ; son esprit doit donc alors errer sans fin dans l’Erèbe, c’est à dire dans la nuit, le chaos. C’est  donc l’horreur absolue aux yeux de sa famille.
  De son côté, Antigone ne supporte pas la loi imposée par le pouvoir politique ici incarné par son oncle. Comme son père Oedipe, humiliée et désespérée, elle va au devant de son malheur, puisqu’elle annonce qu’elle va enterrer son frère. Des gardes la retrouvent en effet en train de couvrir de terre le cadavre de son frère ; c’est, pour elle, essentiel que ces rites soient respectés, quel que soit le défunt.
Son oncle Créon, qui est le chef des armées et donc le protecteur de la cité, essaye en vain de l’en dissuader, d’abord parce qu’un tel acte irait contre son pouvoir moral et politique absolu. Il estime que c’est à lui, et à lui seul, de garder l’unité et le bon fonctionnement politique de  son pays. Nul ne doit donc désobéir aux lois et décrets royaux, puisqu’il en va de la vie de tout un peuple qui, estime-t-il, a déjà beaucoup souffert d’une guerre civile. Et puis, Antigone est quand même sa nièce…
Le chœur, qui représente le peuple de Thèbes écoute,  et prend  conscience de la situation. Et  est en colère contre Eros, c’est à dire les pulsions sexuelles qui ont été à l’origine de cette tragédie, quand Oedipe a couché avec sa mère: «Le désir a sa place entre les grandes lois qui règnent sur le monde, et la divine Aphrodite fait de nous ce qu’elle veut ». Vieux thème que l’on retrouve déjà chez Parménide et Empédocle. Assez ironique, le chœur n’est pas spécialement tendre non plus pour Antigone à qui il fait remarquer qu’elle n’a rien d’une déesse, qu’elle est une simple mortelle, et qu’elle doit donc payer « les fautes paternelles »,  ce qu’elle n’accepte  pas.  
Mais il est aussi accablé et impuissant à trouver une solution à cette tragédie familiale  qui atteint aussi  l’Etat, la “polis” toute entière.
  Créon hésite puis décide donc de la faire enfermer vivante dans une grotte avec un peu de nourriture, ce qui la conduira tôt ou tard à une mort certaine. Prudente, Ismène, sa sœur n’a pas voulu l’aider à enterrer leur frère. Créon qui en fait une affaire, à la fois politique et personnelle, ne veut pas céder et écouter Tirésias, le vieux devin aveugle de Thèbes, célèbre pour voir et dire sans crainte le vrai. «La cause, c’est toi », lance-t-il à Créon qui comprendra qu’il est victime de son intransigeance et qui va alors essayer mais trop tard de sauver Antigone.
   Celle qui alors n’avait plus guère de raison de vivre, a en effet préféré se pendre. Son fiancé Hémon ne le supporte pas et s’enfonce une épée dans la poitrine, comme Jocaste, la mère/épouse d’Oedipe. Créon a déjà perdu ses deux neveux, sans compter un autre fils, Mégarée. Bilan: six morts dont trois suicides, ce qui fait beaucoup.   Créon est anéanti, désespéré. « Le destin, dit-il, est trop lourd à porter ».
   Et cela donne quoi cette pièce mythique, sans doute la plus célèbre de Sophocle, quand elle est mise en scène par le metteur en scène belge Ivo van Hove, 57 ans qui dirige le Toneelgroep d’Amsterdam? Déception totale! Malgré un travail technique impeccable, désolé, c’est sans grand intérêt artistique!
Première erreur:  une scénographie d’un modernisme assez prétentieux, singeant un peu Thomas Ostermeier et ses décors intelligents, Jan Versweyveld a imaginé un plateau légèrement surélevé en bas duquel il y a des rayonnages de livres noir, un évier à un bac côté jardin, un canapé en cuir noir, un bureau et un évier à deux bacs côté cour. Comprenne qui pourra!
Au centre du plateau, seconde erreur, un décor très esthétisant  avec une petite porte étroite, et au-dessus, un grand disque figurant un soleil orange devenant ensuite blanc… assez éblouissant  qui empêche de bien voir le visage des acteurs,  puis  se transformant en une lune bleutée; derrière, un grand  écran où sont projetées des images floues de passants dans les rues d’une grande ville, et à la fin, une vallée désertique! Comprenne aussi qui pourra à  ces gadgets qui polluent et n’apportent absolument rien à une vision forte de la tragédie de Sophocle.
Dans ce décor noir, et à cause d’une lumière le plus souvent sépulcrale, on ne voit pas très bien quel est le personnage qui parle (avec un micro H.F. inutile qui uniformise les voix, ce qui n’arrange pas les choses!).
La mise en scène d’Ivo van Hove est  comme aseptisée, bien sèche et bien froide, visiblement inspirée de celles de Bob Wilson, mais sans âme et la beauté en moins, avec des personnages très statiques  qui se parlent souvent à plusieurs mètres! Et qui changent de rôles ! On a donc intérêt à bien connaître la pièce si l’on veut s’y retrouver, ou à se raccrocher au sur-titrage comme on peut.
 Les comédiens font le boulot, y compris Juliette Binoche, solide sans doute mais décevante, qui n’a plus l’âge du rôle et ne semblait pas très à l’aise. C’est vrai qu’on la voit peu au théâtre et la dernière fois, c’était dans Mademoiselle Julie, il y a quatre ans, et on a bien du mal à  retrouver ici la formidable actrice qu’elle est au cinéma.
Quant au texte, à le relire de près en grec ancien, les dialogues et chœurs, magistralement écrits par Sophocle, souffrent de cette  “nouvelle traduction” qui  malgré sa clarté,  au style souvent racoleur, ne tient pas la route. Du moins à ce qu’en révèle le surtitrage; c’est du genre: “ Donc, fais tes magouilles”. “Ecoute-moi, tu parles comme un petit dictateur; “ J’ai été prise en flagrant délit de piété absolue”.   
  Côté dramaturgie, ce n’est guère plus convaincant, on se demande bien pourquoi  Jocaste joue ensuite le chœur, pourquoi il y a a toutes ces images vidéo qui n’ont rien à faire là et qui parasitent la vision du spectacle, pourquoi  Tirésias et Hémon se bagarrent, pourquoi Antigone, une fois morte, revient à la fin, avec des bribes de texte emprunté à celui du chœur réduit à quelques comédiens perdus sur ce grand plateau. Même si le problème du chœur est toujours difficile, quand on veut monter une tragédie antique. Maurice Jacquemont, et le Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne avec Les Perses d’Eschyle, Antoine Vitez avec Electre de Sophocle, ou Peter Stein avec sa fameuse Orestie, eux, avaient mieux réussi  leur coup. Là, Ivo van Hove a esquivé… Dommage. 
Tout se passe comme si le metteur en scène qui a reçu cette commande,  avait livré un produit de luxe,bien emballé (sans doute coûteux) avec vedette à la clé… mais d’une parfaite sécheresse et où l’émotion est aux abonnés absents. Et il en aurait sans doute été de même, si Juliette Binoche avait choisi une autre tragédie grecque, puisqu’à l’écouter, elle  a été au centre de ce  projet.
Ivan do Hove dit des choses très justes dans sa note d’intention, notamment quand il parle de cette mise en scène, un cortège funéraire organisé par les Pays-Bas avec un corbillard sur cent kilomètres pour chaque victime du vol Malaysian Airlines abattu en Ukraine. Mais malheureusement, on ne retrouve pas grand chose de ce tragique dans sa mise en scène ni dans l’interprétation de Juliette Binoche, sinon parfois dans quelques dialogues entre  Créon et Tirésias.

 Bref, Ivo van Hove a raté sa cible; une fois de plus, la leçon est claire: la tragédie grecque, c’est difficile mais cela marche, et comment! à une seule condition: ne pas  tricher, et ne pas choisir un parti pris de modernité à tout prix, et/ou une excellente actrice/vedette de cinéma, pour jouer le rôle principal d’une pièce mythique. Cela ne suffit pas, et fonctionne pas ou mal.
Un jeune metteur en scène et une équipe solide,  avec une jeune Antigone (les écoles  nationales en ont sûrement en stock), sans scénographie imposante, sans inutiles vidéos, sans micros HF, auraient sûrement mieux réussi leur coup. Voilà.. le fan-club de Juliette Binoche a applaudi, le reste du public beaucoup moins! Dommage surtout, quand on a la chance de disposer d’un aussi beau plateau que celui du Théâtre de la Ville.
Donc, inutile de vous déplacer pour voir une chose aussi approximative…

 Philippe du Vignal

 Théâtre de la Ville à Paris  jusqu’au 14mai. T: 01 42 74 22 77
    

 

René, qu’est ce qui te fait vivre?

René, qu’est ce qui te fait vivre ?  texte de Laurence Vielle

 rene-2« Qu’est-ce qui me fait vivre ? Je n’ai pas de réponse à ça. J’ai la réponse à qu’est-ce qui me fait mourir. (…) Je peux pas faire ça à la femme qui m’a élevée (…) Je peux pas faire ça à mes enfants (…)  C’est un peu en vrac mais au final, ce sont des raisons qui m’empêchent de mourir (…) » Ainsi s’exprime l’une des malades de la Chartreuse de Dijon rencontrée par Laurence Vieille.
« Je suis la femme qui penche toujours du côté droit (….)  Je suis la femme a la tête d’oiseau (….) Je suis l’homme à la canne parce qu’il marche difficile (…) Je suis tous les corps au ralenti (…). À la Chartreuse de Champmol, la cafetéria est comme un radeau, au milieu d’un grand parc entouré de pavillons », conclut le spectacle.
C’est à Champmol que la comédienne s’est rendue pendant plusieurs mois, accompagnée d’un musicien, Bertrand Binet, et de la plasticienne Eva Grüber, que l’on retrouve sur scène avec elle. Les ont rejoints Paul et Camille, des artistes de l’espace Gaston Bachelard de Dijon.
Pendant une heure, avec le talent qu’on lui connaît, Laurence Vielle endosse les paroles qu’elles a recueillies et adaptées auprès de ces personnes, devenues, grâce à son jeu, les personnages émouvants d’un petit théâtre à la fois épique et intime. Pour chacun, elle a trouvé une langue et un phrasé singuliers, soulignés par la musique. Bertrand Binet, partie prenante de cette aventure, agit en miroir, ou en contrepoint, dialoguant à la guitare, ou de vive voix,  avec l’actrice. De même, Eva Grüber peint en direct, une série de portraits hallucinés, retransmis par une caméra.
«Il faut voir et entendre là où d’autres ne font que regarder et écouter», disait Françoise Dolto. C’est ce qu’ont fait les trois compères qui nous entraînent au cœur de la souffrance humaine, sans pathos. Humour, cocasserie, poésie, chansons,  participent de ce cabaret étrange, joyeusement grinçant. La frontière entre  pathologique et normalité apparaît en pointillé,  tant chacun reconnaît ses peurs et ses angoisses dans la folie de ces gens.
Qu’est ce qui te fait vivre ? un livre publié par S.O.S. Suicide, et dont Laurence Vielle s’est inspirée pour bâtir  le premier volet de ce spectacle. Elle répondait personnellement à la question, et René est venu, alors qu’elle côtoyait René Gonzalez, au Théâtre de Vidy-Lausanne qui, décédé il y a trois ans, luttait depuis des années contre le cancer.
Ce second volet a été réalisé dans le cadre du festival Itinéraires Singuliers, conçu pour faire dialoguer des artistes, des patients et le personnel de la Chartreuse de Dijon. Un spectacle à ne pas manquer. Il reste pour le voir  à Paris ce soir et demain.

Mireille Davidovici

Maison des Métallos 94, rue Jean-Pierre Timbaud  75011 Paris.  T. 01 47 00 25 20 jusqu’au 25 avril.

 

 

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