Dakh Daugthers

Dakh Daughters,  conception et direction artistique  de Vlad Troisktyi

 

« Je serai un bateau sur la mer de mes rêves », chantaient , en anglais, les Dakh Daughters sur la place Maïdan, à Kiev, reprenant un tube des années 90, My Sea. C’était en 2013, et leur groupe n’avait qu’un an. Elles en ont tiré un clip, et depuis, ont très souvent joué en Ukraine puis en Europe., On a pu aussi les voir en 2014 aux Théâtre des Bouffes du Nord à Paris  et au Festival des vieilles charrues.
Nina, Ruslana, Tetyana, Solomiia, Anna et Natalka, sont les filles du Théâtre Dakh, du nom de la compagnie dont elles sont issues et fondée à  Kiev par Vlad Troisktyi. 
Certaines jouent d’ailleurs dans La maison des chiens, présentée aussi au Monfort,  avant leur récital (voir Le Théâtre du Blog). L’une d’elles vient d’un groupe de rock, une autre du cabaret, une troisième est danseuse… Grimées, déguisées et pétulantes, elles présentent un Cabaret Freak composite, avec jeux de scène burlesques et répertoire éclectique qui va des chants populaires ukrainiens aux  chansons pop des années 80 ; de la poésie aux chansons réalistes, du rap chanté en français au métal martelé en allemand.
Elles arrangent les morceaux à leur sauce avec des mélodies traditionnelles à l’accordéon, du rock aux claviers et guitares, et des rythmes orientaux à la darbouka…
Chacune joue de tous les instruments, et les utilise surtout comme percussions  avec des tempos variés. Cordes stridentes ou frappées, tambours battants et piano forte. Le spectacle est fragile musicalement (elles sont moins instrumentistes que performeuses), mais, quand elles chantent avec un spectre vocal très étendu, elles passent sans encombre du grave à l’aigu. Leurs voix s’entremêlent dans des sonorités complémentaires, parfois  intentionnellement  discordantes.
L’énergie ne leur fait pas défaut. Ni la rage de chanter, crier, protester, revendiquer mais aussi rire et aimer. Aimer rire : malgré la noirceur de certaines paroles, humour et fantaisie sont au rendez-vous. Elle sont de  cinq à sept, c’est selon; elles jonglent aussi avec  les langues et adaptent à leur manière des textes de l’américain Charles Bukowski, du grand poète ukrainien Taras Chevtchenko mort en exil, ou encore, avec Rozy Donbass, le sonnet 35 de William Shakespeare : « No more be grieved at that / which thou hast done / Roses have thorns and silver fountains mud » (N’aie plus de chagrin pour ce que tu as fait/ Les roses ont des épines, les sources argentées, de la boue… ).
 Elles parlent aussi d’une «guerre civile» entre l’amour et la haine… qui renvoie certainement à Donetsk, surnommée la ville au million de roses. Dans Je ne veux pas travailler, chanson des Pink Martini,  on entend en effet : «Déjà, j’ai connu le parfum de l’amour /Un million de roses /N’embaumeraient pas autant.»
Sous leurs allures de clowns, derrière le caractère disparate de leur répertoire, leur choix de textes n’a donc rien d’innocent. Certes, on peut préférer certains morceaux à d’autres, moins réussis. Mais elles varient souvent leur répertoire…
Les ambiances qu’elles créent sur scène par leur mimique et leur présence affirmée sont soutenues et rythmées par une installation vidéo élaborée où défilent paysages désolés, usines, rues tristes et ruines, extraits de Metropolis, ou projections d’images colorées style pop art… Un accompagnement tantôt nostalgique, tantôt survitaminé, contrasté,  comme leur spectacle.
«Dans ce monde perdu, je préfère de vivre seule (…) tous mes rêves sauvages, je ne les donnerai à personne, c’est ma mer. » 
My sea, leur tube de Maïdan, clôt leur concert; elles sont devenues des figures de la résistance, « comme les Pussy Riot, la bonne musique en plus», dit Vlad Troitskyi. On peut écouter leurs chansons sur Internet. En attendant de les voir au festival d’Avignon dans un concert qu’apprécieront ceux qui aiment les shows percutants.

 Mireille Davidovici

 Spectacle présenté à Paris, au Théâtre Monfort à Paris XVème, dans le cadre du festival le Standard Idéal de la MC93/Bobigny. Et du 13 au 25 juillet au festival d’Avignon : Théâtre du Chêne Noir et à La Manufacture.

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Archive pour 24 avril, 2015

Les Inquiets et les brutes

 Les Inquiets et les brutes de Nis-Momme Stockmann, mise en scène d’Olivier Martinaud

745078-brutes Nis-Momme Stockmann, trente-quatre ans, couvert de prix en Allemagne, élu jeune auteur de l’année 2009 par la revue Theater Heute, est traduit de fraîche date en français par Olivier Martinaud. Ce jeune metteur en scène a voulu réaliser cette pièce, après avoir déjà mis en espace une autre œuvre du dramaturge allemand, L’Homme qui mangea le monde.
Cela commence comme une comédie, macabre certes : deux frères viennent de découvrir le cadavre de leur père, figuré ici par un grand mannequin, assis de dos  dans son fauteuil ; ils ne savent quoi  faire de ce corps encombrant, d’autant qu’ils ne sont pas d’accord sur la marche à suivre. Appeler les pompes funèbres, comme le suggère Berg, le plus jeune ? Impossible avant d’avoir nettoyé la merde du chat, mêlée à celle du père, et l’appartement, envahi de poubelles, estime Eirik, l’aîné, soucieux du qu’en dira-t-on.

 Bientôt, les retrouvailles des deux garçons virent à l’aigre : sans céder aux miaulements agaçants du matou affamé, ils se donnent de leurs nouvelles, mais se reprochent l’un à l’autre  de n’avoir pas fait grand chose de leur vie.
Les vieux contentieux resurgissent, et les traumatismes d’une enfance peu heureuse s’expriment : Berg reproche à Eirik son narcissisme et son autoritarisme, et lui traite son cadet de raté velléitaire… Confidences, chamailleries et réconciliations alternent, au chevet d’un géniteur mal connu. Ils découvrent chez lui des cadavres de chats, et des poèmes noirs et abscons qu’on entend,  dits en voix off par Claude Aufaure, pendant les noirs entre les séquences. Ce huis-clos angoissant se conclut par une série de violents passages à l’acte.
Ecrite à l’économie et ponctuée de longs silences, la pièce s’enfonce, séquence après séquence, dans la noirceur. Nis-Momme Stockmann aborde frontalement, mais non sans humour, des thèmes comme l’incapacité de notre société à faire face à la mort, que l’on cache et qu’on n’arrive pas à envisager, la solitude et l’isolement des individus privés de repères, et la haine et la violence au sein des familles.

 La mise en scène, toute en finesse, trouve la juste tonalité pour pallier  quelques répétitions du texte, notamment dans les considérations existentielles du cadet, sur la mort et sa vie catastrophe. Quand l’écriture se fait un peu bavarde et explicative, le jeu sobre et sans affect des comédiens n’en souligne pas les méandres.
 En n’entrant pas dans la psychologie des personnages, ils rendent d’autant plus inattendue la tournure que prend l’action. Daniel Delabesse compose un Eirik psycho-rigide et maniaque ; en contrepoint, Laurent Sauvage donne à son rôle une inquiétante étrangeté et, comme c’est par lui que passent les réflexions sur les tares de notre société contemporaine, il désamorce ainsi le côté donneur de leçons de la pièce.

 Le spectacle permet de découvrir un auteur et une comédie grinçante servie par une mise en scène rigoureuse.

 

Mireille Davidovici

 

Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris ; T. 01 45 44 57 34 jusqu’au 16 mai www.lucernaire.fr

Danse improvisée par Saburo Teshigawara

Danse improvisée par Saburo Teshigawara,

IMG_0189Une boîte de jazz historique de la capitale japonaise a invité, pour ses cinquante ans d’existence, un formidable trio, composé d’un pianiste, Yamashita Yosuke (soixante-treize ans) et d’un saxophoniste Kazutoki Umezu (soixante-cinq ans) dont l’énergique improvisation a bluffé le public, ainsi que  le danseur Saburo Teshigawara qui ne s’est pas économisé non plus, enchaînant quatre parties improvisées sur des compositions musicales très différentes.
Une étonnante version raccourcie du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky pour saxophone et piano lui  a permis de développer un registre de mouvements violents, principalement au niveau de la tête et des membres supérieurs.
Dans une troisième partie, inspirée de La Symphonie du nouveau monde d’Anton Dvořák, il alterne des gestes rapides, saccadés ou très lents, remarquablement contrôlés. Danser dans quatre m2 n’est pas toujours simple: car cela limite le mouvement des jambes. Mais cette contrainte génère chez lui de l’inventivité, et aucun de ses membres ne reste au repos. Cette calligraphie corporelle dans un espace réduit et cette proximité permet au  public de profiter pleinement de la performance de Saburo Teshigawara qui fascine toujours autant, par sa présence et par sa capacité de dissocier ses gestes et d’utiliser toutes les parties de son corps, jusqu’au bout de sa langue parfois  agitée de trémulations.
Ce fut un moment rare, réservé à quelques privilégiés. À la rentrée prochaine, le chorégraphe reviendra avec sa troupe au Théâtre des Champs-Elysées, pour y présenter un spectacle beaucoup moins intimiste.

Jean Couturier

http://www.st-karas.com/               

Antigone, mise en scène d’Ivan van Hove

Antigone de Sophocle, nouvelle traduction d’Annie Carson, mise en scène d’Ivo van Hove ( en anglais sur-titré en français)

  Antigone-©-Jan-Versweyveld-4Sophocle nous a transmis cette histoire d’Antigone, au scénario et dialogues absolument géniaux. Antigone est la fille et demi-sœur d’Œdipe, roi de Thèbes, puisqu’il a épousé  Jocaste, sa mère!  Elle  a pour sœur Ismène; Etéocle et Polynice, ses frères qui devaient régner en alternance sur Thèbes se sont entretués pour garder le pouvoir.
Créon, frère de Jocaste et donc leur oncle, est le nouveau roi de Thèbes mais aussi le père d’Hémon, le fiancé d’Antigone dont étymologiquement, le prénom signifie: «contre la descendance » ou « à l’encontre des ancêtres ». Bref, Antigone a une lourde hérédité familiale…
  Quand la pièce commence, un messager vient dire que, sur ordre de Créon, le corps de Polynice  doit rester sans sépulture, parce que traître à la cité.  Même si Créon ne respecte pas les lois religieuses, chose inadmissible chez les Grecs de l’antiquité, puisqu’un mort sans sépulture, donc sans que les rites funéraires aient été effectués, ne peut pas descendre aux Enfers ; son esprit doit donc alors errer sans fin dans l’Erèbe, c’est à dire dans la nuit, le chaos. C’est  donc l’horreur absolue aux yeux de sa famille.
  De son côté, Antigone ne supporte pas la loi imposée par le pouvoir politique ici incarné par son oncle. Comme son père Oedipe, humiliée et désespérée, elle va au devant de son malheur, puisqu’elle annonce qu’elle va enterrer son frère. Des gardes la retrouvent en effet en train de couvrir de terre le cadavre de son frère ; c’est, pour elle, essentiel que ces rites soient respectés, quel que soit le défunt.
Son oncle Créon, qui est le chef des armées et donc le protecteur de la cité, essaye en vain de l’en dissuader, d’abord parce qu’un tel acte irait contre son pouvoir moral et politique absolu. Il estime que c’est à lui, et à lui seul, de garder l’unité et le bon fonctionnement politique de  son pays. Nul ne doit donc désobéir aux lois et décrets royaux, puisqu’il en va de la vie de tout un peuple qui, estime-t-il, a déjà beaucoup souffert d’une guerre civile. Et puis, Antigone est quand même sa nièce…
Le chœur, qui représente le peuple de Thèbes écoute,  et prend  conscience de la situation. Et  est en colère contre Eros, c’est à dire les pulsions sexuelles qui ont été à l’origine de cette tragédie, quand Oedipe a couché avec sa mère: «Le désir a sa place entre les grandes lois qui règnent sur le monde, et la divine Aphrodite fait de nous ce qu’elle veut ». Vieux thème que l’on retrouve déjà chez Parménide et Empédocle. Assez ironique, le chœur n’est pas spécialement tendre non plus pour Antigone à qui il fait remarquer qu’elle n’a rien d’une déesse, qu’elle est une simple mortelle, et qu’elle doit donc payer « les fautes paternelles »,  ce qu’elle n’accepte  pas.  
Mais il est aussi accablé et impuissant à trouver une solution à cette tragédie familiale  qui atteint aussi  l’Etat, la “polis” toute entière.
  Créon hésite puis décide donc de la faire enfermer vivante dans une grotte avec un peu de nourriture, ce qui la conduira tôt ou tard à une mort certaine. Prudente, Ismène, sa sœur n’a pas voulu l’aider à enterrer leur frère. Créon qui en fait une affaire, à la fois politique et personnelle, ne veut pas céder et écouter Tirésias, le vieux devin aveugle de Thèbes, célèbre pour voir et dire sans crainte le vrai. «La cause, c’est toi », lance-t-il à Créon qui comprendra qu’il est victime de son intransigeance et qui va alors essayer mais trop tard de sauver Antigone.
   Celle qui alors n’avait plus guère de raison de vivre, a en effet préféré se pendre. Son fiancé Hémon ne le supporte pas et s’enfonce une épée dans la poitrine, comme Jocaste, la mère/épouse d’Oedipe. Créon a déjà perdu ses deux neveux, sans compter un autre fils, Mégarée. Bilan: six morts dont trois suicides, ce qui fait beaucoup.   Créon est anéanti, désespéré. « Le destin, dit-il, est trop lourd à porter ».
   Et cela donne quoi cette pièce mythique, sans doute la plus célèbre de Sophocle, quand elle est mise en scène par le metteur en scène belge Ivo van Hove, 57 ans qui dirige le Toneelgroep d’Amsterdam? Déception totale! Malgré un travail technique impeccable, désolé, c’est sans grand intérêt artistique!
Première erreur:  une scénographie d’un modernisme assez prétentieux, singeant un peu Thomas Ostermeier et ses décors intelligents, Jan Versweyveld a imaginé un plateau légèrement surélevé en bas duquel il y a des rayonnages de livres noir, un évier à un bac côté jardin, un canapé en cuir noir, un bureau et un évier à deux bacs côté cour. Comprenne qui pourra!
Au centre du plateau, seconde erreur, un décor très esthétisant  avec une petite porte étroite, et au-dessus, un grand disque figurant un soleil orange devenant ensuite blanc… assez éblouissant  qui empêche de bien voir le visage des acteurs,  puis  se transformant en une lune bleutée; derrière, un grand  écran où sont projetées des images floues de passants dans les rues d’une grande ville, et à la fin, une vallée désertique! Comprenne aussi qui pourra à  ces gadgets qui polluent et n’apportent absolument rien à une vision forte de la tragédie de Sophocle.
Dans ce décor noir, et à cause d’une lumière le plus souvent sépulcrale, on ne voit pas très bien quel est le personnage qui parle (avec un micro H.F. inutile qui uniformise les voix, ce qui n’arrange pas les choses!).
La mise en scène d’Ivo van Hove est  comme aseptisée, bien sèche et bien froide, visiblement inspirée de celles de Bob Wilson, mais sans âme et la beauté en moins, avec des personnages très statiques  qui se parlent souvent à plusieurs mètres! Et qui changent de rôles ! On a donc intérêt à bien connaître la pièce si l’on veut s’y retrouver, ou à se raccrocher au sur-titrage comme on peut.
 Les comédiens font le boulot, y compris Juliette Binoche, solide sans doute mais décevante, qui n’a plus l’âge du rôle et ne semblait pas très à l’aise. C’est vrai qu’on la voit peu au théâtre et la dernière fois, c’était dans Mademoiselle Julie, il y a quatre ans, et on a bien du mal à  retrouver ici la formidable actrice qu’elle est au cinéma.
Quant au texte, à le relire de près en grec ancien, les dialogues et chœurs, magistralement écrits par Sophocle, souffrent de cette  “nouvelle traduction” qui  malgré sa clarté,  au style souvent racoleur, ne tient pas la route. Du moins à ce qu’en révèle le surtitrage; c’est du genre: “ Donc, fais tes magouilles”. “Ecoute-moi, tu parles comme un petit dictateur; “ J’ai été prise en flagrant délit de piété absolue”.   
  Côté dramaturgie, ce n’est guère plus convaincant, on se demande bien pourquoi  Jocaste joue ensuite le chœur, pourquoi il y a a toutes ces images vidéo qui n’ont rien à faire là et qui parasitent la vision du spectacle, pourquoi  Tirésias et Hémon se bagarrent, pourquoi Antigone, une fois morte, revient à la fin, avec des bribes de texte emprunté à celui du chœur réduit à quelques comédiens perdus sur ce grand plateau. Même si le problème du chœur est toujours difficile, quand on veut monter une tragédie antique. Maurice Jacquemont, et le Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne avec Les Perses d’Eschyle, Antoine Vitez avec Electre de Sophocle, ou Peter Stein avec sa fameuse Orestie, eux, avaient mieux réussi  leur coup. Là, Ivo van Hove a esquivé… Dommage. 
Tout se passe comme si le metteur en scène qui a reçu cette commande,  avait livré un produit de luxe,bien emballé (sans doute coûteux) avec vedette à la clé… mais d’une parfaite sécheresse et où l’émotion est aux abonnés absents. Et il en aurait sans doute été de même, si Juliette Binoche avait choisi une autre tragédie grecque, puisqu’à l’écouter, elle  a été au centre de ce  projet.
Ivan do Hove dit des choses très justes dans sa note d’intention, notamment quand il parle de cette mise en scène, un cortège funéraire organisé par les Pays-Bas avec un corbillard sur cent kilomètres pour chaque victime du vol Malaysian Airlines abattu en Ukraine. Mais malheureusement, on ne retrouve pas grand chose de ce tragique dans sa mise en scène ni dans l’interprétation de Juliette Binoche, sinon parfois dans quelques dialogues entre  Créon et Tirésias.

 Bref, Ivo van Hove a raté sa cible; une fois de plus, la leçon est claire: la tragédie grecque, c’est difficile mais cela marche, et comment! à une seule condition: ne pas  tricher, et ne pas choisir un parti pris de modernité à tout prix, et/ou une excellente actrice/vedette de cinéma, pour jouer le rôle principal d’une pièce mythique. Cela ne suffit pas, et fonctionne pas ou mal.
Un jeune metteur en scène et une équipe solide,  avec une jeune Antigone (les écoles  nationales en ont sûrement en stock), sans scénographie imposante, sans inutiles vidéos, sans micros HF, auraient sûrement mieux réussi leur coup. Voilà.. le fan-club de Juliette Binoche a applaudi, le reste du public beaucoup moins! Dommage surtout, quand on a la chance de disposer d’un aussi beau plateau que celui du Théâtre de la Ville.
Donc, inutile de vous déplacer pour voir une chose aussi approximative…

 Philippe du Vignal

 Théâtre de la Ville à Paris  jusqu’au 14mai. T: 01 42 74 22 77
    

 

René, qu’est ce qui te fait vivre?

René, qu’est ce qui te fait vivre ?  texte de Laurence Vielle

 rene-2« Qu’est-ce qui me fait vivre ? Je n’ai pas de réponse à ça. J’ai la réponse à qu’est-ce qui me fait mourir. (…) Je peux pas faire ça à la femme qui m’a élevée (…) Je peux pas faire ça à mes enfants (…)  C’est un peu en vrac mais au final, ce sont des raisons qui m’empêchent de mourir (…) » Ainsi s’exprime l’une des malades de la Chartreuse de Dijon rencontrée par Laurence Vieille.
« Je suis la femme qui penche toujours du côté droit (….)  Je suis la femme a la tête d’oiseau (….) Je suis l’homme à la canne parce qu’il marche difficile (…) Je suis tous les corps au ralenti (…). À la Chartreuse de Champmol, la cafetéria est comme un radeau, au milieu d’un grand parc entouré de pavillons », conclut le spectacle.
C’est à Champmol que la comédienne s’est rendue pendant plusieurs mois, accompagnée d’un musicien, Bertrand Binet, et de la plasticienne Eva Grüber, que l’on retrouve sur scène avec elle. Les ont rejoints Paul et Camille, des artistes de l’espace Gaston Bachelard de Dijon.
Pendant une heure, avec le talent qu’on lui connaît, Laurence Vielle endosse les paroles qu’elles a recueillies et adaptées auprès de ces personnes, devenues, grâce à son jeu, les personnages émouvants d’un petit théâtre à la fois épique et intime. Pour chacun, elle a trouvé une langue et un phrasé singuliers, soulignés par la musique. Bertrand Binet, partie prenante de cette aventure, agit en miroir, ou en contrepoint, dialoguant à la guitare, ou de vive voix,  avec l’actrice. De même, Eva Grüber peint en direct, une série de portraits hallucinés, retransmis par une caméra.
«Il faut voir et entendre là où d’autres ne font que regarder et écouter», disait Françoise Dolto. C’est ce qu’ont fait les trois compères qui nous entraînent au cœur de la souffrance humaine, sans pathos. Humour, cocasserie, poésie, chansons,  participent de ce cabaret étrange, joyeusement grinçant. La frontière entre  pathologique et normalité apparaît en pointillé,  tant chacun reconnaît ses peurs et ses angoisses dans la folie de ces gens.
Qu’est ce qui te fait vivre ? un livre publié par S.O.S. Suicide, et dont Laurence Vielle s’est inspirée pour bâtir  le premier volet de ce spectacle. Elle répondait personnellement à la question, et René est venu, alors qu’elle côtoyait René Gonzalez, au Théâtre de Vidy-Lausanne qui, décédé il y a trois ans, luttait depuis des années contre le cancer.
Ce second volet a été réalisé dans le cadre du festival Itinéraires Singuliers, conçu pour faire dialoguer des artistes, des patients et le personnel de la Chartreuse de Dijon. Un spectacle à ne pas manquer. Il reste pour le voir  à Paris ce soir et demain.

Mireille Davidovici

Maison des Métallos 94, rue Jean-Pierre Timbaud  75011 Paris.  T. 01 47 00 25 20 jusqu’au 25 avril.

 

 

Exposition Tadeusz Kantor

Exposition Tadeusz Kantor

FullSizeRenderOrganisée conjointement par l’Ambassade de Pologne en France et par la Cricothèque de Cracovie, cette exposition marque le début des manifestations culturelles célébrant les cent ans de la naissance de Tadeusz Kantor, né le 6 avril 1915.
De petite dimension, elle occupe les trois salles du rez-de-chaussée de la magnifique bibliothèque, et est consacrée au mythique spectacle Wielopole, Wielopole, créé à Florence en 1980.
À la fois peintre, plasticien, metteur en scène et théoricien,  Tadeusz Kantor est l’un des plus grands créateurs du XXe siècle, et ses  œuvres singulières ont bouleversé l’art du théâtre contemporain. Paradoxalement, ses pièces, de plus en plus oubliées par les jeunes générations polonaises, sont étudiées par les chercheurs  du monde entier.
Dans la première salle, nous découvrons un affiche  de Wielopole, Wielopole, des photos de son petit village Wielopole Skrzynskie, et de ses parents, en particulier, le portrait de son père, en tenue  militaire, qui va devenir avec son grand-oncle, le curé du village, un des personnages emblématiques de la pièce.
Il a construit, pour cette œuvre, ce qu’il nomme sa Chambre de l’Imagination: une chambre de l’enfance reconstituant, en les modifiant, ses propres souvenirs. On peut voir aussi onze photos du spectacle en noir et blanc,  de Jacquie Bablet, et  sept dessins de Tadeusz Kantor des personnages manipulant les objets conçus par lui.
Objets que l’on retrouve dans la deuxième salle, posés sur un plancher en bois, aux dimensions d’origine. Il s’agit de répliques, et  depuis qu’il est mort le 8 décembre 1990,  ils ont figuré dans différentes expositions. Une porte, des chaises, le mannequin du prêtre, des croix… ces uniques témoins de l’œuvre avaient leur propre autonomie artistique et prenaient vie au contact des personnages.
Dans la dernière salle, l’auditorium Jean-Paul II -tout un symbole, tant l’œuvre de Tadeusz Kantor est liée à la religion-, on trouve des photos en couleurs du spectacle par Caroline Rose. Près d’un piano recouvert d’une toile protectrice (ultime clin d’œil au créateur passionné par les emballages, au point d’envelopper, vers la fin de sa vie, toutes ses boîtes de médicaments), un auto-portrait de l’artiste  nous questionne du regard.
Cette exposition, très émouvante pour les connaisseurs du théâtre de Tadeusz Kantor, n’est pas assez didactique pour le néophyte, et on aurait aimé y voir des extraits de  Wielopole, Wielopole avec ses personnages,  ses mannequins et les décors présentés. Signalons, pour tous les nostalgiques de Tadeusz Kantor à la librairie Le Coupe-Papier,  et à La Librairie polonaise, Bd Saint-Germain, tous les DVD de ses spectacles, publiés par la Cricothèque, et un recueil de ses textes Ma Pauvre Chambre de l’Imagination, récemment paru aux éditions Les Solitaires Intempestifs.
Tadeusz Kantor écrivait dans le dernier texte (1990, l’année de sa mort)  de ce livre,  à propos de sa Chambre de l’Imagination, qui a brûlé : «Car les ténèbres m’entourent complètement. Mais dans ces ténèbres je continue à bâtir mes cloisons, fenêtres, portes. A nouveau ! Dans l’imagination. Seulement dans l’imagination ! Et dans la solitude. Quelle obstination ! Et la cheminée se dresse. Comme le squelette de la maison ! Il est déjà tard. Il est sans doute temps de fermer ma Pauvre Chambre de l’imagination.»

Jean Couturier

 Bibliothèque polonaise du 3 au 23 avril, 6 quai d’Orléans 75004 Paris. T: 01-55-42-83-83; http://www.bibliotheque-polonaise-paris-shlp.fr/  . L’exposition sera ensuite présentée au festival Passages du 6 au 17 mai,  puis à la Filature de Mulhouse, et enfin à l’Hôtel de la Mirande pendant le festival d’Avignon.
Les  Ecrits de Tadeusz Kantor sont sont aussi publiés aux Solitaires intempestifs dans leur ordonnance chronologique: le premier volume est  paru en avril à l’occasion d’une grande soirée à l’Odéon, le second paraîtra pour le festival d’Avignon.

 

 

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