Talking heads d’Alan Bennett

talkings heads

Talkings Heads II d’Alan Bennett, adaptation de Jean-Marie Besset, mise en scène de Claude Bonin

L’auteur anglais, 81 ans, écrit sa première pièce, Forty years on en 1968 : succès immédiat. Puis suivront  Habeas corpus, The Old country, Kafka’s dick, Single spies
Il a été aussi comédien,  et scénariste, en particulier de A Private fonction (1985), de Prick up yours ears, réalisé par Stephen Frears. Mais il a beaucoup écrit aussi pour la radio et la télévision ;  en 1993, la BBC diffuse  Talking Heads , ces désormais fameux  monologues d’un format de 45 minutes:  triomphe immédiat..
Et un roman La Reine des lectrices (2009) qui met en scène une reine d’Angleterre, devenue  si passionnée par les livres qu’elle néglige ses engagements royaux…
 Talking Heads, « têtes qui parlent »: cette série de dix portraits en 45 minutes chacun, monologues/portraits de femmes de la classe moyenne de Leeds est vite devenu célèbre. Avec un cadrage très précis, en plan américain d’où le nom de cette série .  Célèbres en  Angleterre, on a  déjà pu les voir chez nous, notamment dans les mises en scène de Lurent Pelly, depuis une quinzaine d’années.
  Ici, Claude Bonin a choisi deux de ces monologues : Femme avec pédicure et Nuits dans les jardins d’Espagne. Les deux personnages : Miss Fozzard et Mrs Horrocks,  très propres sur elles, cherchent  inconsciemment sans doute à échapper au quotidien morne de leur vie. Dans une rupture parfaitement assumée avec leur milieu social. Miss Fozzard a une passion pour ses pieds, et les chaussures : elle y consacre une partie non négligeable de son budget de petite employée en achats et soins de pédicure. Mrs Rosemary Horrocks, elle, la soixantaine assumée, sans enfants  a une passion : toujours un sécateur à la main,  elle soigne les plantes et la haie de son jardin, Ni l’une ni l’autre ne seront déçues de leur voyage, quand l’inattendu viendra bouleverser leur vie conformiste et étriquée!
Miss Fozzard vit seule ; vendeuse dans un magasin de tissus, elle consacre beaucoup de son temps libre à s’occuper de son frère qui a eu un accident vasculaire cérébral. Sa seule véritable joie : les visites régulières à son pédicure, et quand il prend sa retraite, elle découvre avec son successeur M. Dundale, les plaisirs du sexe. Et ne refuse pas l’enveloppe qui l’attend dans l’entrée, quand elle s’en va. Cet argent inattendu va lui permettre en effet de faire garder son frère et donc de recouvrer un peu de sa liberté. Ou la prostitution douce au secours de l’indépendance féminine, semble nous dire, avec un humour grinçant, Alan Bennett.
  Quant à Mrs Rosemary Horrocks, elle se découvre une grande amitié avec Jeanne, une proche voisine qu’elle connaissait très mal et qui vient, d’un coup de revolver, de tuer son mari qui l’offrait en spectacle à ses copains quand il lui faisait l’amour en l’obligeant à porter une cagoule.  Mrs Horrocks découvre le corps couvert de sang et raconte toute la scène avec une grande précision et un superbe détachement. Mais elle apprend aussi de Jeanne Ruddock qu’il y avait aussi un spectateur fort intéressé qui chante en sifflant… Comme son mari! Bizarre, vous avez dit bizarre…
 Elle ira sa voir sa voisine condamnée à deux ans de prison ferme qui dit sans regret : «Je suis heureuse, si heureuse, dit-elle». Puis elle l’accompagnera se promener, quand elle aura des permissions de sortie, et prendra soin de son jardin. Son mari approuve car cela gardera son prix à leur  pavillon à eux pour le vendre  car il veut prendre sa retraite à Marbella…  Mais  Jeanne meurt d’un cancer foudroyant.
Bref, le sexe et la mort, conçus et revus, et corrigés par deux femmes, l’une très jeune et l’autre sexagénaire quand l’inattendu va d’un coup donner un sens à leur  vie. Les téléspectateurs anglais en étaient devenus leurs confidents, même si elles ne les voyaient jamais ; sur la petite scène d’un petit lieu fantastique tout en bois, situé  sous le toit du Théâtre de l’Epée de bois,  ces deux  comédiennes  voient très bien le public.  En alternance, dans une grande proximité, et comme en gros plan, « obscènes » au sens étymologique du mot, elles racontent leur histoire avec beaucoup d’humour et avec un souci du détail insignifiant, et introduisant là où on l’attend pas une bonne dose de non-sens et d’absurdité.
Alan Bennett sait ainsi admirablement mettre en valeur la petite phrase ou le mot qui casse tout: « Avec votre Magnolia Grandiflora, vous avez la main verte » . « Les gens prennent au moins leur petit déjeuner avant de commencer à se canarder ». dit Miss Fozzard et constate: « Les gens n’aiment pas que l’on ait un vie à soi. C’est drôle, je n’avais jamais pensé que j’avais une vie  »
« On aimerait avoir un revolver, dit Mrs Horrock. Moi, le mien, j ‘ai mis mes derniers espoirs dans sa prostate ».
« On était dans le jardin, je lui ai servi du thé. Assez portée sur les petits biscuits. Elle m’a fini le paquet de chocos. Elle m’a dit , c’est vraiment gentil, vous savez recevoir. Vous aviez déjà vu un macchabée tout nu? « 

 « Ce qui compte, Miss Fozzard, me dit-il, c’est ce que vos pieds vont devenir. Il y a si longtemps  que vous venez chez moi, que je ne voudrais pas laisser vos pieds dans de mauvaises mains ». 
Ces deux femmes se confient à nous, avec un humour diabolique, sur un ton en complet décalage avec la description minutieuse de la réalité délirante, ou parfois des plus horribles, de leur histoire.
  Claude Bonin a su très bien prendre la mesure et le ton de ces monologues. Parfois un peu longuets dans la description des travers de la classe moyenne anglaise, ils auraient mérité un coup de sécateur de Mrs Horrock, Mais il a très bien dirigé ses deux interprètes: Emmanuelle Rozès (Miss Fozzard)  et Bénédicte Jacquard (Mrs Horrock)  sont crédibles dès les premières paroles prononcées et restent brillantissimes pendant toute la pièce, à grâce à une  gestuelle étonnante, et à une diction très précise… Comme Christine Brücher, Nathalie Krebs, et Charlotte Clamens dans la mise en scène de Laurent Pelly en 2009, (voir Le Théâtre du Blog). Et ces monologues qui, à la lecture, peuvent sembler seulement très intéressants, deviennent, grâce à leur diction si particulière et à leur gestuelle, de véritables moments d’anthologie : les élèves des écoles de théâtre vont pouvoir s’en donner à cœur joie. Pour faire croire en effet à autant de nunucherie, autant de bêtise, teintée par de brèves mais formidables lueurs de lucidité, cela exige une sacrée intelligence du texte comme du plateau.
  Tout dans ce spectacle, remarquablement mis en scène, est juste ; aucun cabotinage alors que cela aurait pu être facile, pas d’inutiles effets lumineux, pas de micros HF, pas de vidéos-décors, pas de virgules musicales, Bref, rien de ces fanfreluches dont certains metteurs  en scène se servent actuellement pour habiller et faire valoir, en vain!,  leur spectacle.
La haie verte du jardin de Mrs Horrock est pleine d’humour aussi avec ses petites trappes pour faire apparaître de temps en temps son visage, l’escarpin (2,90m x 1,50m) de Miss Fozard est moins convaincant, et encombre un peu le petit espace,  mais bon, on ne va ne pas chipoter. C’est un très bon et savoureux spectacle.

 Si ce nouveau Talking Heads passe près de chez vous, n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

 Spectacle joué jusqu’au 19 avril au Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes ; les 6, 7 et 8 mai à 20h 30 au Centre des bords de Marne à Le Perreux-sur-Marne (94).
Moulins à paroles : monologues, traduction de Jean-Marie Besset. Actes sud, 1999, et Moulins à paroles (2), Actes Sud, 2009.

 


Archive pour avril, 2015

Adieu Judith Malina

Adieu Judith Malina

img007Elle ne fêtera jamais ses 89 ans… Décédée le 10 avril dans le New Jersey, elle  est probablement inconnue de la plupart de nos lecteurs,  et pourtant quelle vie théâtrale et personnelle !
Ses parents,  père rabbin et mère un peu actrice, quittent  l’Allemagne  en 1928 pour aller à New York, où elle suivra, très jeune encore, les cours de l’immense metteur en scène Erwin Piscator qui, à l’arrivée d’Hitler, se réfugia aux Etats-Unis.

 Elle rencontre à 17 ans Julian Beck, qui en a 18; le peintre et poète, et la comédienne fonderont en 1947, le Living Theatre, qui, avec Bob Wilsonà New York et ne France surtout, et Jerzy Grotowski en Pologne, allaient bouleverser le paysage théâtral européen des années 60.
Ce jeune couple se revendique comme créateur d’un théâtre d’avant-garde, et très vite, dans de petits théâtres comme le Cherry Lane à Nezw York, Judith Malina et Julian Beck, sans argent mais avec une formidable énergie, vont monter des textes de Gertrud Stein, (Docteur Faustus  lights the lights), de Bertolt Brecht, Federico Garcia Lorca,  Jean Genet, Luigi Pirandello  (Ce soir on improvise) mais aussi des poètes comme Allan Ginsberg, Paul Goodman,  en dehors des théâtres traditionnels, dans ce que on appellera vite le off Broadway.

Influencés par des écrivains comme Ezra Pound, James Joyce, Rainer Maria Rilke, ils introduisent donc la poésie sur scène, et explorent vers les années 55, avec quelques amis acteurs, là où ils peuvent jouer, ce qu’ils appellent le méta-théâtre: les rapports entre le théâtre et la vie, le fictionnel et le réel, thèmes qui les passionnent.  Et déclenchent scandale sur scandale,  notamment avec un spectacle comme The Connection sur l’univers de la drogue avec des  amis comédiens, et des non-acteurs drogués.
John Fitzgerald Kennedy,  arrivé au pouvoir en 1961,  intensifie l’intervention américaine dans la guerre au Viet nam. Guerre que vont vite dénoncer une partie des artistes américains, dont nombre de gens de théâtre comme la fameuse troupe de marionnettes du Bread and Puppet qui joue souvent dans les rues, dirigée par Peter Schuman, autre allemand débarqué à New York, et bien sûr, le Living Theatre qui prônait déjà des idées anarchistes, révolutionnaires et radicalement pacifistes.
Judith Malina et Julian Beck  ont d’abord  été influencés par le révolutionnaire russe Bakhounine : liberté morale et sexuelle, athéisme, et hostilité radicale envers l’Etat;  par le mouvement Dada via Erwin Piscator, et ensuite  par le Théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud,  qu’ils découvrent, nous ont-ils dit,  en 1958, et enfin par l’apparition aux Etats-Unis du happening en 1952 avec Theater Piece n°1 d’Allan Kaprow, au fameux Black Montain College où John Cage lisait des textes.
Leur théâtre  se fit alors plus radical:  ils favorisent l’expression du corps, notamment du corps nu sur scène et de la voix, de façon à créer un état psychologique radicalement différent chez l’acteur recruté en dehors des filières traditionnelles. Judith Malina et Julian Beck se font vite d’excellents ennemis, y compris dans le milieu théâtral… Antoine Vitez entre autres, nous avait dit qu’il reprochait à Julian Beck de  faire le grand écart entre anarchisme et arrivisme artistique! Ce qui, en fait, n’était pas si simple…

  Il s’agit en fait pour eux et ceux qui décident de les rejoindre d’un choix de vie, et non négociable, à l’intérieur d’un groupe, où les décisions artistiques sont prises collectivement, ce qui est tout à fait novateur, et sur le pla théâtral, d’une mise en cause radicale des relations avec le public, non fondée sur l’achat de places, où la séparation scène/salle est abolie et où règne une toute nouvelle conception de l’acteur qui n’a plus à incarner un personnage mais à défendre surtout des idées.
Liberté sexuelle, alimentation végétarienne, mépris de l’argent, pauvreté et désobéissance civile chère à William Thoreau, mépris de l’autorité et du pouvoir capitaliste et des banques, refus d’aller se battre au Viet nam….Tout cela est nouveau à l’époque, et il fallait avoir le courage de défendre ces idées qui fascineront nombre de jeunes comédiens et metteurs en scène européens qui  essaieront de copier le Living Theatre… sans jamais y réussir.  Mais l’histoire des pratiques artistiques  des années 60 en France montre que leur conception même du théâtre n’a cessé d’influencer en profondeur sa pratique et son enseignement, jusque dans les écoles les plus traditionnelles. Il y eut bien, un avant Living theatre/Bob Wilson/Jerzy Grotowski,  et un après .
 Ils montent alors (1963) The Brig (La Prison) de Kenneth Brown, qui dénonce avec une rare lucidité, l’univers fasciste des marines américains, ce qui leur vaut, on s’en doute, une haine tenace des milieux militaires, judiciaires, religieux, politiques américains qui ne supportent pas leur engagement et leurs utopies, et le leur font payer cher.   Le Living est  régulièrement expulsé des lieux alternatifs où ils jouent. Mais aussi mis en prison…
 Le théâtre traditionnel américain, lui, les ignore. Ils décident alors de quitter les Etats-Unis pour l’Europe et surtout la France. Où Jean Vilar va les accueillir en 1968 au Festival d’Avignon avec Paradise now, une création collective, qui n’y sera jouée qu’une fois au cloître des Carmes, avant d’être interdite par le  maire pour raisons d’ordre public…
  Julian BeckNous les avions bien connus en 1970 à Croissy  (Yvelines) dans une  maison que leur avait prêtée l’acteur Pierre Clémenti (photo).  En France, ils jouent souvent et un peu partout mais à Paris seulement en 1968, Misteries and smaller pieces où nous les découvrons,  Antigone d’après Brecht, créée en en 1967 et Paradise now. Invités par Roger Lafosse, ils joueront plusieurs fois au festival Sigma à Bordeaux, où le seul nom du Living suffisait alors à attirer un très nombreux public.  
Tous leurs spectacles, entre autres La Tour de l’argent, violent pamphlet conter le capitalisme, ou Antigone attiraient jeunes et moins jeunes qui avaient envie d’une autre approche du théâtre. Ces créations avaient ceci d’exceptionnel qu’elles véhiculaient une autre idée de l’univers dramatique, très proche du public, en relation avec le chant, les expressions de la voix et du corps,  et en même temps d’une grande exigence professionnelle dans la mise en scène que maîtrisait avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité, et une grande rigueur Judith Malina.
La troupe de cinquante personnes que prônait Julian Beck était une utopie dont il n’était pas dupe, et le Living Theatre qui n’était sans doute pas fait pour cela, se dispersa. Epuisé, malade, Julian Beck mourra à Nantes en 1985 d’un cancer généralisé.
Judith Malina, elle, revenue aux Etats-Unis, continuera à jouer, notamment dans des films comme Un après-midi de chien de Sydney Lumet. Avec cette femme exceptionnelle mais mal connue, c’est un peu d’une époque qui disparaît. Restent  de nombreuses images d’archives et d’extraits de spectacles, un remarquable film/captation The Brig;  et des interviews qu’il suffit de demander :  en la mémoire de Judith Malina, nous en enverrons pour leur petit Noël -donc vers le 15 décembre- une copie aux trois premiers de nos lecteurs qui nous écriront…
Adieu et merci  Judith, pour votre incomparable travail théâtral.

Philippe du Vignal

Soeurs de Wajdi Mouawad

 Sœurs, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

 
368338744.3«C’est en regardant ma sœur repasser des chemises, pantalons, draps, serviettes, culottes et chaussettes qu’émotivement est née Sœurs» écrit Wajdi Mouawad à Emmanuel, son fidèle scénographe, depuis Forêt en 2006. Ce metteur en scène, auteur, acteur, libanais, a passé son enfance au Liban. Quand vient la guerre, encore adolescent il quitte le Liban pour la France, puis s’installe au Québec et  vit aujourd’hui dans notre pays.
Sœurs  est le deuxième opus d’un cycle, commencé en 2008 avec Seuls, déjà présenté au Théâtre national de Chaillot. De ces deux pièces, Wajdi Mouawad parle d’un «cycle domestique», auquel viendront s’ajouter les solos ou duos comme Frères, Père et Mère.
Ce nouveau cycle d’une dramaturgie de l’intime, succède à celui d’un théâtre épique, Le Sang des promesses avec  Littoral, Incendies, Forêts et Ciel; on retrouve dans ces cycles tous les thèmes essentiels  chez lui : guerre, exil, quête de l’identité, enfance, langue française et anglaise, arabe… toujours  présents depuis ses débuts en 1990 ; reflet existentiel et autobiographique de sa création poétique, traversée par un questionnement de l’intime, du tragique et du politique.
Wajdi Mouawad, interroge là encore avec Sœurs, la tragédie antique et contemporaine, et la famille: deux univers, le Liban et le Canada, toujours  au cœur de ses diverses créations, en résonance avec ses espaces de réflexion. Nous sommes, une fois de plus, éblouis par la mise en scène très précise  avec alternance  des scènes avec la comédienne sur le plateau, ou  en vidéo…
La scénographie, très influencée par les arts plastiques, est aussi tout à fait remarquable,avec projections de dessins  d’une salle de bains, de visages d’adolescents en couleur, de la route enneigée de Montréal à Ottawa, d’une impressionnante charge de bisons, et de listes de mots en très gros caractères d’imprimerie: HUMILIATION, REJET , etc… ou encore de phrases  écrites à la main, proches de l’art conceptuel défilant sur grand écran.
167657243Il y a,  au mur de cette chambre d’hôtel,  un fragment agrandi et décoloré donc comme distancié, du célèbre tableau érotique Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs, huile sur panneau de chêne (1594), d’un peintre inconnu de l’École de Fontainebleau.
Ici, l’espace tragique, esthétique, devient peu à peu étrange et fantasmagorique. Et cette chambre d’hôtel, que la médiatrice va se mettre à vandaliser complètement, y compris les tapisseries des murs,  est,  bien sûr,  chez Wajdi Mouawad, une métaphore de la guerre, des ruines, et des conflits intimes ou publics.
Nous entrons petit à petit dans l’intimité des personnages, et en correspondance vivante, avec le frigidaire, le lit, ou le tableau de la grande chambre d’hôtel! Le personnage de cette avocat médiatrice dans des conflits en Afrique, et celui de Layla Bintwarda, experte en assurances pour les sinistres, interprétés par une seule et même actrice formidable, (Geneviève Bergeron) vont peu à peu, et à la suite d’une tension extérieure de plus en plus folle, cheminer au plus profond de leurs souvenirs et de leurs rêves, et finir par se rencontrer et partager leurs exils intérieurs….
A noter: le nom du personnage est aussi celui de la comédienne; fiction et autobiographie s’unissent  ainsi  dans le travail poétique de Wajdi Mouhawad, auteur et metteur en scène. Ce spectacle intelligent, très actuel, profondément humain et poétique, violent et même souvent drôle, est un vrai ravissement. Courez vite voir ce poème, à la fois plastique et théâtral !

 Elisabeth Naud  

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 18 avril et en tournée. T : 01 53 65 30 00
Le texte est publié aux éditions Lemec/Actes Sud-Papiers.

Le Festival d’Avignon 69 ème édition

Festival d’Avignon: 69 ème édition…

image   Conférence de presse rituelle d’Olivier Py, dont ce sera la deuxième saison à la tête de ce Festival, une grosse machine à piloter avec plus de quarante spectacles sur une vingtaine de lieux, et plus de 150.000 spectateurs, dont 33% de la région, un peu moins venus d’Ile de-France, 27% des autres régions et 14% de l’étranger, et une fréquentation restée stable depuis plusieurs années à 90%, ce qui est tout à fait remarquable.
Olivier Py a annoncé les couleurs: pas de bouleversement, malgré un budget réduit de 5% et  (deux jours de moins, il n’y a pas hélas, de petites économies!) et cette année, pas de Carrière Boulbon,  parce que chère à gérer. Mais quand même, quarante sept spectacles, dont  vingt et un de théâtre, sept de danse, sept  de musique et douze formes interdisciplinaires. Rassemblés sous une même bannière: Je suis l’autre, suite évidente pour Olivier Py du désormais fameux  Je suis Charlie …
Il y aura un effort sur les prix :  de petites réductions  pour les jeunes et quand on s’abonne pour cinq spectacles. Pas sûr que ces mesurettes fassent changer la couleur des cheveux dans les salles!
 Au programme : quelque trente metteurs en scène qui viennent pour la première fois, avec, notamment, des  Argentins  comme Sergio Boris, Mariano Pensotti, Claudio Tolcachir,  le Theater n°99 d’Estonie,  le Russe Kirill Serebrennikov. Cela reste, malgré des conditions économiques pas faciles, un atout considérable du festival d’Avignon qui, durant trois semaines, est un centre de ressourcement des cultures étrangères.
Mais il y aura aussi des metteurs en scène étrangers maintenant bien connus des Français comme l’Allemand Thomas Ostermeier avec Richard III, interprété la troupe de la la Schaubühne de Berlin. Shakespeare reste le grand auteur d’Avignon puisqu’Olivier Py montera aussi  Le Roi Lear, interprété par Philippe Girard, qu’il a retraduit et qui, dit-il,  est « construit sur un effondrement, celui du langage”, et le Portugais Tiago Rodrigues qui montera une adaptation d’Antoine et Cléopâtre.
  Côté textes contemporains, Olivier Py a donné aussi la part belle  à des  auteurs reconnus comme Valère Novarina avec Le Vivier des noms; Krystian Lupa, metteur en scène polonais maintenant bien connu chez nous montera Des arbres à abattre, d’après Thomas Bernhard…  Benjamin Porrée, jeune metteur en scène tout à  fait talentueux (voir Le Théâtre du Blog) des Particules élémentaires de Michel Houellebecq mettra en scène La Trilogie du revoir  de Botho Strauss, autrefois créée en France par Claude Régy. Trois spectacles qui, à coup sûr, attireront les foules.
Et des lectures, un genre qu’affectionne Olivier Py, avec Juliette et Justine, le vice et la vertu, de Sade par Isabelle Huppert, et Cassandre de Christa Wolf, avec Fanny Ardant  et le compositeur Michael Jarrell. Il y a aura aussi des choses tout à fait originales comme Forbidden Di Sporgersi, on pourrait apercevoir le bout du tunnel,  mise en scène de Marguerite Bordat et Pierre Meunier, à partir des écrits de Babouillec, une jeune femme autiste de trente ans, qui privée de parole, réussit à écrire et donc, à communiquer, grâce à des lettres en carton! Et une soirée consacrée à la chanteuse tunisienne Dorsaf Hamdani.
Sont aussi programmées d’autres formes de spectacle qui sont,  et depuis longtemps dans la tradition du festival: comme  ce feuilleton philosophique à partir de La République de Platon, traduite par Alain Badiou, lu en intégralité chaque jour, sous la conduite de Valérie Dréville, Didier Galas et Grégoire Ingold, par les élèves de l’Ecole d’acteurs de Cannes et par des amateurs.
Côté danse,  il y aura dans la grande Cour du Palais des papes, Angelin Preljocaj, avec  une nouvelle  création, Retour à Berratham sur un texte de Laurent Mauvignier. Et Emmanuelle Vo-Dinh avec Tombouctou Déjà-vu, et Hofesh Shechter, Eszter Salamon, et Fatou Cissé.

Qu’est-ce qu’un festival réussi ? se demande Olivier Py. « Peut-être celui qui prend acte d’un changement du monde et arrive par la force des artistes et des applaudissements à accueillir ce changement avec un plaisir paradoxal. Même si la guerre est présente dans beaucoup d’œuvres de l’édition 2015, c’est pour limiter son pouvoir de séduction et comprendre les moyens d’arrêter sa fatalité ».
Vieux débat : l’art, y compris l’art théâtral et chorégraphique, a-t-il une possibilité d’avoir une influence morale sur le cours de l’histoire ? On aimerait encore le croire mais rien n’est moins sûr. Mais s‘il est juste un révélateur, ce n’est déjà pas si mal… Nous y pensions en passant devant le supermarché casher de Vincennes où des milliers de bouquets de fleurs demeurent encore, témoignages bien réels de la tragédie qu’a vécue la France et qui apparaîtra en filigrane dans l’édition 2015 de ce festival, avec  une évocation de la guerre, et des dictatures,  dont l’exposition Hope, consacrée aux événements tragiques de Srebrenica, il y a vingt ans.
Il y aura aussi une exposition consacrée au travail de Patrice Chéreau disparu il y a déjà presque deux ans.
Peut- être faudrait-il se dire que la grande Cour du Palais des papes, le Cloître des Célestins et celui des Carmes, la Carrière Boulbon, ces endroits devenus mythiques et qui auront compté dans la vie de centaines de milliers de spectateurs  mais où rien ne sera programmé cette année pour raison d’économie, sont  toujours bien là, et ce n’est pas rien, même si le festival in s’est de plus en plus embourgeoisé, et  s’il est encore l’apanage des metteurs en scène hommes, comme si Olivier Py leur faisait davantage confiance…  

Reste  aussi toujours le problème de la Fabrica, héritage de la précédente Direction, ce territoire du festival  situé dans un quartier pauvre, hors remparts de la ville, lieu de répétitions et  qu’on ne construirait sans doute plus aujourd’hui. Apparemment, les choses n’ont guère évolué quant à une meilleure intégration dans  le tissu urbain…
  D’un autre côté, comme de façon irréversible, le in a dû céder des parts de marché au festival off, dont nous vous reparlerons, et ce phénomène s’est encore amplifié ces dernières années, au point que le off est souvent devenu une sorte de festival bis, avec, lui aussi, ses codes et ses territoires bien délimités.
Qu’en est-il, en ces temps troublés, de ce festival unique au monde et qui,  comme ailleurs un peu partout en France, doit faire face à la fois aux  restrictions budgétaires, à un public plus très jeune  mais aussi aux menaces terroristes?
Peut-il rester aussi le même, après les attentats de janvier auxquels Olivier Py a fait évidemment référence au début de sa conférence de presse.
Que pensent les très jeunes gens de ce monument national, richement subventionné que l’on respecte, qui donne envie longtemps à l’avance à de nombreux metteurs en scène d’y faire une création, qui arrive même à choper quelques minutes sur les chaînes de télé nationales, alors même qu’il intéresse finalement peu le public de la France profonde, en proie à d’autres soucis….

Mais bon, on l’a dit, cette édition sans grandes surprises, sera de  bonne qualité. Tiens, une idée: ce serait bien que,  dans un lieu du festival,  il y ait une grande photo avec une bio de l’américaine Judith Malina, décédée  cette semaine, grande metteuse en scène et fondatrice avec Julian Beck, du légendaire Living Theater dont le spectacle Paradise now, en 1968, avait mis le feu aux poudres  du Festival…
“La force d’Avignon, toujours reconduite par son public, c’est de poser cette question non pas seulement en termes intellectuels, mais dans ce moment d’expérience partagée que sont les trois semaines du Festival » a finement conclu Olivier Py.
  Et, de l’autre côté du Rhône, à signaler  aussi:  les Rencontres d’été, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon  avec, notamment, une installation-parcours, création immersive numérique de Carole Thibaut. Et Mensonges, textes  de Davide Carnevali, Nicoleta Esinencu, Christian Lollike, Yannis Mavritsakis, Josep Maria Miró, Frédéric Sonntag, mise en espace de Véronique Bellegarde, sur la question du mensonge d’État.  Et Lumières d’Odessa de Philippe Fenwick, mise en scène par Macha Makeïeff.  Depuis l’aube (ode au clitoris), texte et mise en espace de Pauline Ribat. Et enfin Italiennes, textes de Francesca Garolla et Lucia Calamaro.

Philippe du Vignal

Festival d’Avignon  du 4 au 25 juillet.

www. festival-avignon.com

 

Dehors devant la porte

Dehors, devant la porte de Wolfgang Borchert, mise en scène de Lou Wenzel

 

Dehors 14, Pierre, ElbeLes propos incisifs du prologue justifient le titre de la pièce que Wolfgang Borchert, blessé de guerre et très malade, a vu créer avec un grand succès, la veille de sa mort, en 1947; le jeune écrivain  avait vingt-six ans et  appartenait à ce courant littéraire allemand qu’on a dénommé « littérature des ruines ».
« C’est, dit-il, l’histoire d’un homme qui rentre en Allemagne, comme tant d’autres. Tous ces gens qui reviennent chez eux sans pourtant rentrer car ils ne savent plus où aller. Chez eux, c’est dehors, devant la porte. Leur Allemagne, elle est là, dehors, dans la nuit, dans la pluie, dans la rue.
 Voilà leur Allemagne ! »  C’est un drame, un conte noir fantastique à l’esthétique expressionniste et réaliste. Avec un rêve amer d’effroi et un cauchemar clownesque.
Cela se passe à Hambourg, à la fin de la seconde guerre mondiale, ville natale en ruines d’un homme de vingt-cinq ans, retour d’un camp de prisonniers en Sibérie.
Epuisé, souffrant de froid, en haillons, un genou abîmé, et portant des lunettes incongrues de masque à gaz, accessoire qui lui crée une distance salvatrice avec cette Allemagne blafarde, le dénommé Beckmann (Pierre Mignard engagé rageusement) est accompagné de l’Autre (Richard Pinto, au verbe puissant et ironique), une conscience existentielle optimiste qui contrecarre le fatalisme de l’anti-héros.
Dans l’embrasure d’une porte éclairée, comme découpée dans un long mur de toile mouvante, Beckmann converse d’abord avec un arrogant concessionnaire de pompes funèbres, allégorie de la Mort florissante qui ne cesse, en rotant, de digérer la matière macabre de ces temps d’Année Zéro. Il ne reste plus au soldat déchu qu’à se jeter dans l’Elbe pour oublier les morts dont il est responsable en tant que soldat, et pour conjurer ainsi sa prise de conscience tardive : la vanité de toute guerre, avec ses tromperies et ses trahisons.
Mais l’Elbe, figuré par la chute vertigineuse d’un lais de plastique, et personnifié ici par une Nathalie Nell rayonnante et facétieuse, n’accède pas à la demande de celui qui veut mettre fin à ses jours. Mère autoritaire, elle lui intime le devoir de vivre pour faire œuvre de mémoire, malgré les circonvolutions de l’Histoire.
Le revenant fantomatique se sent étranger dans sa propre ville, perdu dans ses repères : sa femme l’a remplacé dans son lit, et lui-même,  dans son errance, prend la place d’un soldat porté disparu, dans le lit d’une épouse compatissante (Valentine Vittoz, moqueuse, et ouverte à une vie plus joyeuse).

Beckmann s’en ira encore demander des comptes à son colonel (Jan Peters, à la belle rigueur militaire naturelle et un rien hypocrite), qui dîne en famille et qui prend l’initiative pour une plaisanterie. Il exigera de l’ex-soldat qu’il se recycle dans un numéro de clown… Comme un rappel du même destin dramatique du Hinkemann d’Ernst Töller (voir Le Théâtre du Blog) qui a été blessé et a perdu sa virilité  à la guerre.  
La directrice du cabaret (Lorène Menguelti), bien que compréhensive, demande à l’apprenti-comédien de travailler davantage son rôle pour un engagement ultérieur. Après les souffrances endurées dans une guerre qui ne peut plus compter ses morts, le soldat, ahuri et égaré, subit encore l’épreuve de la démobilisation.  Il doit  quitter son uniforme  et sa raison combattante militairement imposée mais devenue maintenant obsolète, et il peine à trouver une place dans la société civile. Beckmann  lutte avec peine  contre cette destinée tragique, vivant pour renaître dans un monde dont la reconstruction, amnésique, est imminente.
  Lou Wenzel  a construit une belle mise en scène de théâtre engagé et poétique qui parle furieusement de nos temps rugueux, allant droit au but, avec la révélation de scènes éloquentes.

Véronique Hotte

La Parole errante, chez Armand Gatti à Montreuil,  jusqu’au 19 avril, www.la-parole-errante.org

Le Cercle des utopistes anonymes

Le cercle des utopistes anonymes d’Eugène Durif, mise en scène de Jean-Louis Hourdin

Le-cercle-des-utopistes-anonymes-de-Eugène-DurifDans le paysage théâtral contemporain, Eugène Durif, à la fois auteur, comédien et grand connaisseur des auteurs de langue française d’hier et d’aujourd’hui, occupe une place particulière.  Le style de l’homme, avec un air timide  et un petit sourire permanent peut décontenancer :  on ne lui ferait pas jouer les tragédiens ! Cela tombe bien,  il s’agit d’autre chose avec ce cercle des utopistes anonymes !
Pour ceux qui ont vu son précédent spectacle La Faute à Rabelais,  il s’agit de la suite:  on retrouve Pierre-Jules Billon à la musique, Eugène Durif  qui dit ses textes, chansons et poèmes,  et un rideau rouge de velours. Mais, ici, un élément perturbateur sème le trouble dans ce duo bien huilé: Stéphanie Marc vient, avec son sac de courses, passer une audition, et un petit jeu à trois s’instaure: méfiance du musicien envers la jeune fille qui cherche à séduire le patron, et qui met toute sa bonne volonté pour intégrer le projet d’un petit cercle un peu secret qui s’interroge sur l’utopie…
Mis en scène de Jean-Louis Hourdin, le spectacle alterne avec les textes d’Eugène Durif, un très beau fragment de Fourier, une belle citation de Maïakovski, des chansons et des gags,  et de nombreux slogans de mai 68 proches de haïkus, refleurissent sur scène! L’amour aussi est une vraie question, peut-être une utopie ? En tout cas, c’est la quête de Stéphanie Marc tout au long du spectacle, son leitmotiv.
L’écriture d’Eugène Durif est très précise, légère et pleine de jeux de mots: montage savoureux, autant dans le fond que dans la forme, avec un petit jeu entre les personnages, même si il n’a pas l’air très naturel. C’est  aussi cela, son théâtre, comme s’ils savaient que l’on sait qu’ils jouent! Les chansons sont un peu plus laborieuses mais en allègent le rythme.
On retrouve un peu, et cela manque un peu de surprise, le même principe que dans La faute à Rabelais, qui  présentait un éventail d’auteurs plus large et plus divers. Stéphanie Marc, la nouvelle venue,  a une belle naïveté et un jeu complet.
C’est un agréable moment, une petite rêverie utopiste et littéraire, mais pour laquelle, seule réserve, il faut bien se concentrer et faire abstraction du bruit à l’extérieur  du Grand Parquet…

Julien Barsan.

 Le Grand Parquet jusqu’au 3 mai les jeudi, vendredi, samedi à 20h et le dimanche à 15h. T : 01 40 05 01 50

 

Les derniers jours de l’humanité

Les derniers Jours de l’humanité, de Karl Kraus, traduction de Jean-Louis Besson et Henri Christophe, mise en scène de Nicolas Bigards

 

_DSC3869Menace sourde intériorisée, la guerre est omniprésente en ce moment sur les plateaux:  Hinkemann d’Ernst Toller à La Colline, Don Juan revient de guerre d’Ödön von Horvath à L’Athénée, et  Les derniers Jours de l’humanité de Karl Kraus  au festival Standard Idéal de la MC93 Hors Les Murs.
Cette pièce écrite au sortir de la première guerre mondiale par Karl Kraus (1874-1936), rédacteur intransigeant et exclusif de Die Fackel, une  revue viennoise, dresse une fresque catastrophique d’une réalité inimaginable. C’est une œuvre mythique par sa démesure, l’exact  bilan d’un monde en question, et un engagement bruyant et proclamé contre la  pulsion belligérante des États et des hommes.
Pour décor, la première guerre mondiale, investie à la fois dans les têtes et sur le front, avec des centaines de personnages et plus de deux cents scènes: matière brute d’une tragédie épique revue pour  un plateau de théâtre. Ce chaos dramaturgique, incontrôlable et non réductible, trouve ici une lecture cohérente et légitime, en équilibre entre deux symboles antithétiques, le Râleur, qui prend la voix de l’auteur et analyse les mécanismes de la guerre, et l’Optimiste.
Transcription du réel, à travers l’objectivité d’un reportage, collage de faits et de citations : « La chronique a reçu une bouche qui la profère en monologues, de grandes phrases plantées sur deux jambes – bien des hommes n’en ont plus qu’une », cette pièce brûlot,  avec  la volonté de bousculer le spectateur, est une imprécation contre la presse  au langage manipulateur et aux « mises en phrases » fallacieuse. Les Derniers Jours de l’humanité dénonce ainsi l’invasion des discours médiatiques de ceux qui ont encore cru (et pour le pire)  à la société contemporaine.
Pour Nicolas Bigards, l’auteur viennois traque le concept de patriotisme, de sentiment national exalté et de soumission à l’opinion conformiste, à travers la rumeur,et la propagande hystérique en période de guerre, les mensonges, intimidations, et dissimulations. Tout ce bruit et toute cette fureur, tout ce souffle brûlant aux odeurs de  poudre et de sang, toute cette énergie brûlée, sont, à travers la scénographie de Chantal de la Coste, une métaphore des «gueules cassées». La scénographe a imaginé, dans un espace ouvert, sur le plateau fracturé et recomposé, des coursives  en zigzag  où  jouent les comédiens.
Le public,  debout, se déplace, au gré de scènes éclairées de Vienne à Berlin, des bureaux ministériels aux casernes, des quartiers populaires aux appartements de grands bourgeois, du salon du barbier aux salles de rédaction des  journaux, des magasins sans marchandises avec des clients horrifiés par la montée des prix et le marché noir, aux hôpitaux militaires  et aux tranchées de la ligne de front.

 Interpellations, injonctions, monologues ou dialogues à deux ou à trois, chants,  facéties, mimes, danses:  la parole théâtrale envahit l’espace comme chez Ariane Mnouchkine. Le jeu, expressionniste, est ici généreux, et sur le qui-vive de l’urgence. L’expression  d’un tel verbe, vindicatif et engagé, nécessitait la puissance et la férocité juvénile d’une troupe,  comme le collectif ZAVTRA.
Chœurs et solos: un vrai travail de groupe, dans la joie, immédiate et partagée avec le public,  de jouer ensemble contre la guerre, la bêtise et la méchanceté aveugle des hommes.

 

Véronique Hotte

 Mains d’œuvres à Saint-Ouen jusqu’au 12 avril T:  01 40 11 52 36,  et salle Pablo Neruda à Bobigny, du 15 au 18 avril . T: 01 41 60 72 72.

 Le texte est publié aux éditions Agone

 

Du rêve que fut ma vie


Du Rêve que fut ma vie
, une histoire de Camille Trouvé et Brice Berthoud

  CamilleCette vaste Fabrique des Arts, lieu de répétitions du Théâtre 71 à Malakoff,  a été investie par la compagnie des Anges au plafond (voir Le Théâtre du Blog). Dans la pénombre, on voit d’abord, imaginés par Brice Berthoud, sept grands mannequins en papier journal, sur lesquels on parvient à déchiffrer des morceaux de poèmes, et on va écouter Camille Trouvé qui incarne une Camille Claudel à la dérive, enfermée, à la demande de sa famille, pendant trente ans dans un hospice où elle mourut de faim, comme beaucoup d’autres, en 1943.
Après Les Mains de Camille qui explorait l’enfance de l’artiste et sa liaison avec Auguste Rodin qui la quitta ensuite, c’est le sixième et l’un des plus bouleversants spectacles des Anges au Plafond. Camille Trouvé explore la correspondance déchirante de la sculptrice qui ne reçut presque jamais de réponse… Paul, son frère,  lui-même ne la vit que rarement…
Sur des feuilles vierges, Camille, en longs vêtements blancs, écrit sans relâche, déchire sans cesse ce qu’elle a écrit, se dépouille sans  arriver à se mettre nue. Puis se roule sur le sol brun jonché de couches de papiers de couleur,  jusqu’à s’y enterrer.
Fanny Lasfargues, contrebassiste, déchire elle-aussi ses musiques, dans un voyage étrange qui entretient une belle complicité avec l’artiste, incarnation sans faille d’une Camille Claudel, au génie resté longtemps nié.
On en sort silencieux, et étrangement bouleversé .

Edith Rappoport

Fabrique des Arts de Malakoff jusqu’au 11 avril à 19h 30.

www.lesangesauplafond.net

La Cerisaie

 

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Lev Dodine

 

laCerisaie-1.Les pauses, dans l’œuvre d’Anton Tchekhov, sont de plus en plus nombreuses,  et dans  sa dernière « comédie », La Cerisaie, créée en 1904, elles sont éloquentes, tel un grain stylistique spécifique que le dramaturge analyse dans la nouvelle Les Ennemis (1887), en se fondant sur la valeur esthétique des mots tus : « Je ne sais pourquoi, le bonheur et le malheur extrêmes ne s’expriment le plus souvent que par le silence ; les amoureux se comprennent mieux, quand ils se taisent. »
Lev Dodine joue la partition des notes et des silences avec un art des plus subtils, rattrapant le temps et le freinant d’une bride assurée. La vie connaît ainsi un écoulement lent et sinueux, éprouvé à travers l’inaction lassée des personnages, leur dispersion dans des événements quotidiens et anecdotiques, alors qu’ils sont aussi victimes consentantes de leurs états d’âme, chaos incontrôlable.Dans La Cerisaie, décidément empêchés, inaptes à s’accomplir et non révélés à la vraie vie, à la fois complexes et dessinés à grands traits dans ce qu’ils avouent de leur vie apparente, ils restent encore stimulés  par un vague espoir de temps meilleurs, à la manière d’un temps passé qui serait à retrouver.
Ainsi, le marchand Lopakhine comprend, le premier, l’intérêt financier de la vente du terrain de la cerisaie, mais ne sait s’il aime Varia, la fille adoptive de la maîtresse des lieux, aristocrate déchue et ruinée, vivant dans un temps présent illusoire.  Ania, la fille de cette mère blessée  d’avoir  brader sa maison de famille et sa cerisaie au nouveau propriétaire et marchand, homme actif et pragmatique, fils et petit-fils de serfs de ces maîtres historiques, essaie de la consoler: « Maman, nous planterons un nouveau jardin, encore plus splendide, tu le verras, tu comprendras, et la joie, une joie tranquille et profonde descendra dans ton âme, comme le soleil à l’heure du soir, et tu auras le sourire, maman ! »
Sur un rideau de scène, sont projetées les branches aux fleurs blanches  qui vibrent au vent dans le printemps éternel d’un ciel radieux ; les figures du présent y sont projetées, les traces d’une une enfance et d’une jeunesse disparues, la mère et ses filles en robe blanche, le petit frère défunt en costume de marin, jouant non loin de la rivière fatale.

  Le comptable Epikhodov (qui ne gère plus rien!) joue de la guitare, d’autres chantent ou murmurent ; les bruits de la  nature se mêlent à ces sons expressifs, jusqu’à celui de la hache sur le tronc des cerisiers condamnés. Le rêve éveillé et le songe se transforment ici en cauchemars réels, et la pièce délivre les aveux inconscients d’un auteur visionnaire sur le sens de l’histoire, dont l’œuvre est située à la charnière exacte de la fin d’un monde – celui des aristocrates russes, aveugles sur les mouvements préparatoires de mutations historiques mais incapables d’en analyser l’injustice – et le début d’un autre, aux soubresauts violents, et  qui se fermera pour de longues années au capitalisme et au libéralisme de l’Occident.
On vogue de la chanson d’avant-guerre a capella et en français, Tout va très bien Madame la Marquise, à  la reprise américaine de cette chanson avec  My way par Franck Sinatra. Le public d’aujourd’hui ressent ces mêmes troubles diffus, autour d’un monde qui bascule, sans  que l’on puisse  en deviner l’avenir.

Anton Tchekhov n’en recherche pas moins ici la beauté et le sens d’une vie en fuite, en méditant toujours sur la philosophie de l’existence. Lev Dodine installe délibérément cette comédie sombre en dehors hors du plateau déserté,  où il y a juste  un écran alors que la caméra d’époque au moteur bruyant est installée en haut de la salle. L’armoire de la chambre d’enfants, la table et  le lit sont remisés dans la fosse d’orchestre, recouverts d’un drap blanc ; dans les gradins, une table de billard au tapis vert, où de temps à autre, quelqu’un lance une boule. Les personnages investissent l’espace du public, montent et descendent dans les travées, puis  reprennent leur souffle,  leurs chaussures crissent…
Chez Lev Dodine, la fameuse cerisaie n’est plus seulement sur la scène ou sur un film d’amateur en noir et blanc,  mais bien inscrite dans tous les cœurs,  comme une cicatrice intérieure  dont le mal doux-amer et poétique court toujours.

 Véronique Hotte

 Le Montfort Théâtre, Paris 13 ème, dans le cadre du Standard Idéal 10 ème édition jusqu’au 18 avril à 20h30, relâche les 12 et WWW.MC93.COM .

 

Orlando

 

 

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Orlando ou l’impatience, texte et mise en scène d’Olivier Py

 

   Avec ce spectacle créé l’an passé pour l’inauguration de la FabricA au Festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog), on  est au théâtre, et l’on ne pourrait pas être davantage au théâtre : panneaux de bois, escaliers sur roulettes, «tournette»  sur le plateau, et clin d‘œil humoristique, puisque le décor est à l’envers, le mot «cour»,  indiqué côté jardin et inversement. Côté jardin (le vrai), la loge minuscule de la Grande Actrice. Son fils la harcèle : je te donne ta robe, si tu me donnes le nom de mon père.
Cela se reproduira cinq fois, comme dans un conte, pour cinq robes aux splendides couleurs, avec la magnifique Mireille Herbstmeyer, libre, puissante, d’un humour souverain. Sur scène, le père (Philippe Girard), successivement Désespéré, Exalté, Déshonoré, Oublié, Recommencé  (les majuscules font partie du jeu).
À l’avant-scène, Jean-Damien Barbin prête sa voix profonde («parlez pour le dernier rang ») et sa gigantesque fantaisie, son sens inouï de l’absurde à celui qui sauvera les hommes, successivement, par la Diction, la flagornerie, l’Apnéisme, l’Ostéopathie, l’Affirmation, l’invention du Trou, l’argent et le théâtre. S’ajoute un élément grinçant : un Ministre de la Culture (là aussi, les majuscules sont indispensables, comme il convient à une marionnette).
Les jeunes gens, au centre de l’affaire,  Ambre, Gaspard et Orlando, sont le désir, l’impatience chère à Olivier Py, la liberté, la mort. Ambre sait aimer les deux garçons, qui s’aiment aussi, leur donner (non abandonner) un fils ; Orlando (Matthieu Dessertine) se cherche, se trouve et se perd, et Gaspard (François Michonneau) meurt, imprimant à jamais le manque dans le cœur d’Orlando. Les comédiens sont beaux et bons, avec une  pluie d’éloges pour Laure Calamy : présence, culot, générosité, engagement, charme, drôlerie, intelligence sans chichis, elle a tout, elle est le théâtre.
Car là est la question. Avec ce conte, Olivier Py n’a pas craint de puiser à pleines brassées dans sa propre vie et d’exposer, avec le recul de l’humour, avec, aussi un peu de l’amertume de la lucidité, ses contradictions d’homme de théâtre et de pouvoir. On n’est pas directeur de l’Odéon, puis du Festival d’Avignon pour rien. Au-delà du jeu de massacre contre le guignol du ministère,  il se représente sous son double, le père multiple, en poète exigeant, en artiste soumis, et pour finir, en balayeur du plateau, pour se dédoubler encore en Orlando régénéré par la perte de tout pouvoir et purifié par le manque.
Entre temps, la pièce, intelligente, maline, drôle, se perd dans des tunnels de considérations sur « le Théâtre », « Dieu », qui ne seraient que les avatars d’une même transcendance. Le théâtre est là, pourtant, et bien là, avec ces acteurs formidables. Mais la scénographie même «tourne en rond», comme s’il n’existait qu’une forme de théâtre, qui serait Le théâtre, à sauver du déluge. Olivier Py ne dit pas « après moi le déluge », il dit : je suis le déluge. Et il y surnage, joyeusement, intelligemment, et déjà avec nostalgie, et qui donne ce sentiment de «vieux théâtre».
Ce qui se voudrait incantation: les longues périodes sur Dieu, le Manque, le Théâtre, ne produit que la patience du public, heureux de retrouver la vérité des acteurs dans le conte. Mais Olivier Py n’est pas  Paul Claudel,  qui, même parfois, n’arrive pas à donner le feu à ses propres débordements (pour ne pas dire enflures) lyriques.
Orlando, entreprise narcissique poussée jusqu’à l’épique, au point (presque) de forcer l’admiration, est un objet théâtral merveilleusement sarcastique sur le fonctionnement de notre société et de ses pouvoirs culturels, et… un interminable sermon sur la nécessité du théâtre et l’aspiration à Dieu (le spectacle dure près de quatre heures, entracte compris!).
Pour Dieu, laissons la question à ceux qui veulent la poser. Pour le théâtre : ne le dites pas, faites-le. Les comédiens ici présents en sont l’exemple éclatant.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Ville, jusqu’au 18 avril. T : 01 42 74 22 77

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