Aux Corps perdus

guenoun2_1Aux Corps perdus, mise en scène de Denis Guenoun

 

Une pensée de Spinoza : «Nul ne sait ce que peut un corps», ou, plus précisément : «ce que peut le corps, personne, jusqu’à présent, ne l’a déterminé» (ce qui est déjà plus subtil) sert de tremplin au  spectacle. Ce corps, ces corps-là, ce sont les comédiens-danseurs, sur scène, et les spectateurs. Pas de tromperie : nous n’assisterons pas à une leçon de philosophie.
La représentation, puisque représentation il y a, commence par un propos de Nietzsche, dit en allemand et surtitré en français. Il s’étonne de trouver cinq points de doctrine qui le lient fraternellement à Spinoza, dont celui du déterminisme absolu et de la non-existence du mal. Ce à quoi, son aîné solitaire n’est pas en position de répondre. Ensuite, sans paroles, le spectacle, car spectacle il y a, se déroule en cinq séquences, ou actes, ou actions) : se lever, se laver, fuir, fêter et déclarer.
IMG_0443Ça se gâte! Les comédiens danseurs, tous beaux, habiles et engagés, se livrent à  un jeu qu’autrefois on appelait «expression corporelle», soutenus ou surchargés par des bruits de guerre ou des musiques sur-expressives, faites pour entraîner mécaniquement l’émotion (les affects spinoziens ?).

L’épisode se laver donne l’occasion d’un beau jeu mutuel, à deux, à trois, avec une magnifique danse sur sol mouillé, glissante, musclée, joyeuse… Il y a aussi sur scène une vidéo bien vivante, heureuse quand elle capte de très gros plans, une boucle de ceinture qui en dit long sur le corps, par exemple.
Et puis ? Et puis, pas grand-chose, surtout quand arrive le texte. Bien sûr, ce que l’on déclare, c’est de l’amour. Dire au spectateur, « toi, je t’aime, ton corps, etc… » ne suffit pas. Le public sait très bien quand l’acteur l’aime : quand il va au bout de son travail et lâche ce travail pour quelque chose qu’il ose ne pas maîtriser, quand il traverse la peur. Alors, là, oui, il y a du jeu et de la joie, dans le superbe abandon de l’amour.
Mais cette fois, ça ne passe pas, ça ne s’est pas passé. Le verbe ne se fait pas chair, et la chair ne dit rien. Quelqu’un avait mis cela en théâtre, avec simplicité, c’était Antoine Vitez: Jean-Claude Durand évidait un pain et y glissait son bras: «Ceci est mon corps». Puis il remplissait ce pain creux de vin, et cela donnait une sorte de viande : mangez-moi.

On pense aussi à Jérôme Bel, et à son spectacle Véronique Doisneau (2004). Mettant en scène une danseuse de l’Opéra de Paris, pas une étoile mais  un «sujet» à la veille de sa jeune retraite, dans sa singularité de personne, lui donnant la parole et la danse qu’elle voulait, il l’aimait,  nous la faisait aimer et nous aimait ainsi, sans le dire. Ces souvenirs-là ont une force que n’ont pas trouvée Denis Guénoun et Stanislas Roquette. Attente déçue : nous attendions beaucoup, sans savoir quoi.  Et rien n’est venu nous surprendre en échange : ni du côté du théâtre, ni du côté de la pensée.
Rencontre manquée.

 Christine Friedel

Oui, exactement: une rencontre manquée.  » Le critique, écrivait Denis Guénoun dans le dernier numéro d’hiver de la bonne revue Frictions, devrait tenter de dire pourquoi, et en quoi, par rapport à quels critères, le spectacle regardé et entendu, produit des effets d’attrait et de répulsion. Notre critique ne sait souvent, comme des mondains d’Ancien Régime, que se partager entre pâmoison et ennui. L’ennui n’est pas un discriminant absolu (« on s’ennuie », « c’est trop long », etc).-chacun sait  que l’ennui est une phase constitutive de l’expérience esthétique majeure (sic)…. « 
Pâmoison, ennui ? Christine Friedel dit très bien et sans agressivité aucune, nous semble-t-il, pourquoi ces Aux Corps perdus  ne fonctionne pas, même s’il y a, dit-il, passé deux ans. Denis Guénoun qui a créé autrefois de beaux spectacles comme, entre autres, L’Enéide
, reproche aux critiques « de ne pas ruminer  un peu plus », (sic), nous allons donc encore, nous, critiques bovins, en rajouter une (petite) couche.
D’accord, l’ennui n’est pas un discriminant absolu mais, que Denis Guénoun veuille ou non, c’est quand même un discriminant bien réel, et cela dans l’esprit, non pas toujours des critiques mais du public. Pourquoi au soir de la première, cinq spectateurs sont sortis au bout de trente cinq minutes.
Désolé mais ici, côté ennui,  « phase constitutive de l’expérience majeure » selon le metteur en scène,  on est servi!  » Je vois qu’il n’y a pas qu’à la campagne que l’on s’ennuie. » a dit avec  humour après le spectacle, l’un de nos amis, vivant dans une  maison isolée de l’Yonne et qui va donc rarement au théâtre, mais qui était, ancien élève de Gilles Deleuze au lycée, attiré par la note d’intention.
Au fait, pourquoi s’ennuie-t-on autant ici?
1)D’abord, et pendant une bonne demi-heure! A cause d’une expression du corps assez prétentieuse, qui fait furieusement penser à la triste et mauvaise « expression corporelle » des années soixante dans les M.J.C… Denis Guénoun aurait mieux fait de demander de traiter à quelqu’un dont c’est le métier de traiter ce volet du spectacle, plutôt que de s’improviser chorégraphe.
3) A cause d’une musique qui surligne les choses.
2) A cause d’un mode opératoire vidéo, usé jusqu’à la corde et très rarement intéressant (la retransmission en direct et en gros plan, de ce qui se passe sur le plateau.
3) A cause enfin d’un texte assez pauvret, même si on accueille bien cette parole qui apporte enfin un peu de fraîcheur!
Par ailleurs, quand Denis Guénoun dit que les critiques n’ont pas le temps matériel de « pouvoir se cultiver, lire intensément-pas seulement des journaux », qu’il se rassure,du moins quant à ceux du Théâtre du Blog! Nous ne sommes pas parfaits mais nous nous cultivons: nous détestons le parisianisme, nous sommes très curieux, allons souvent en province à l’étranger, surtout en Europe, mais aussi pour certains aux Etats-Unis, au Japon… Nous rencontrons beaucoup de gens de la profession  du spectacle, et d’autres qui n’en sont pas moins intéressants, comme des agriculteurs ou des artisans, nous allons tous voir  les expos importantes, les films récents et lisons beaucoup: des pièces, des romans, de la poésie comme des essais (ou même des bouquins de philo, si, si, c’est vrai!).
Et nous n’avons pas « l’air si régulièrement exaspérés- ou si tristes », simplement, oui, c’est vrai parfois et surtout en fin de saison, nous sommes parfois fatigués par des créations théâtrales ne tiennent pas toujours la promesse de leur note d’intention…
Voilà, c’est dit.

Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot  à 21h, jusqu’au 13 mai . T : 01 53 65 30 00

 


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