La Carte du temps / Trois Visions du Moyen-Orient

La Carte du temps /Trois Visions du Moyen-Orient de Naomi Wallace, traduction de Dominique Hollier,  mise en scène de Roland Timsit

 

urlAprès Au pont de Popelick et Une puce, épargnez-la, (voir Le Théâtre du Blog), nous avons la chance de découvrir une autre pièce de Naomi Wallace. Auteure engagée, membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine, elle est donc particulièrement avertie des problèmes du Moyen-Orient.Cette pièce, composée de trois courtes fables indépendantes, propose les points de vues croisés de personnages atteints dans leur être par les réalités douloureuses de leurs pays : Israël, la Palestine et l’Irak.
Entre ce souffle et toi met en présence une jeune infirmière israélienne et un Cisjordanien qui a perdu son fils sous les balles de Tsahal. En contrepoint du drame qui se joue entre eux, Roland Timsit interprète, sur le mode  burlesque, un balayeur fantasque, poète et philosophe à ses heures.

 La jeune femme tarde à reconnaître qu’elle respire grâce aux poumons du gamin, transplantés dans son corps, tandis que le père voit son fils revivre en elle. « Quand je chante, votre fils chante, quand je ris, votre fils rit », constate-t-elle à regret, au terme de ce face-à-face insolite qui évoque les déchirures et les murs qui séparent les deux peuples,et laisse entrevoir une once d’espoir, comme le deuxième volet du spectacle, Un état d’innocence, dialogue émouvant entre un soldat-fantôme israélien errant parmi les animaux morts,  dans le zoo dévasté de Rafah, et une Palestinienne dont la fille est tombée sous les balles de Tsahal, sans qu’elle ait pu la tenir dans ses bras.
Naomi Wallac
e envisage ici la possible solidarité entre deux mères ennemies:  l’une a bercé le jeune garçon alors qu’il s’effondrait, fauché par un sniper, rendant ainsi à la mère de ce dernier les trois minutes d’amour qui lui avaient été volées, à elle, lorsque son enfant est morte. « Une mère devrait toujours tenir dans ses bras son enfant, quand il meurt », conclut-elle. Rien de morbide dans cette confrontation,car l’écriture se place sur le terrain d’une poétique onirique, renforcée ici par la présence et les chants gutturaux d’Afida Tahri. L’irruption d’un architecte, au discours confus, obsédé par le modèle sioniste « murailles et tours », sème la zizanie et apporte un certain humour.
C’est aussi sur ce registre qu’Un monde qui s’efface nous transporte en pleine guerre du Golfe. Colombophile quand l’Irak était encore le « pays des dattes », un jeune Irakien raconte ce conflit sanglant, à partir du destin de ses oiseaux. L’un d’eux portait le nom  de son meilleur ami,mort comme tant d’autres, sous les balles, ou à cause du blocus. Construite et jouée comme un solo, la séquence n’a rien de larmoyant.
Roland Timsit a  choisi une scénographie dépouillée : une aire de jeu carrée, délimitée par une frontière de sable et quelques chaises. L’espace se brouille et se complique au fur et à mesure du spectacle. La mise en scène restitue au plus près les intentions du texte, qui distille une émotion contenue, sans pathos, grâce à une dialectique rigoureuse. La dramaturge américaine se plait à jouer sur les contradictions et à souligner l’absurde des conflits, tout en laissant entrevoir, au-delà des haines, un espoir de  paix.
On l’entend d’autant mieux que le spectacle se termine aussi par un chant d’espoir : les célèbres vers de Mahmoud Darwich, en arabe, puis repris en français : « Un autre jour viendra, féminin,/ au signe chantant, au salut/ et au verbe azuréens./ Tout est féminin hors du passé./ L’eau s’écoule des mamelles de la pierre./ Pas de poussière, pas de sécheresse,/ pas de perte,/ et les colombes font la sieste dans un char abandonné, quand elles ne trouvent pas/ un petit nid/ dans le lit des amants. »
Simple et sans effets inutiles, le spectacle va au cœur du projet d’écriture et nous permet d’entendre une nouvelle fois la voix d’une grande écrivaine, dans l’excellente traduction de Dominique Hollier.

 Mireille Davidovici

Théâtre 13/Seine, 30 rue du Chevaleret 75013 Paris – T.01 45 88 62 22 Jusqu’au 7 juin. Pour la représentation du dimanche 31 mai, une garde d’enfants est proposée avec animation.  


Archive pour 20 mai, 2015

Avenida de Los Incas 3518 et Lohengrin

Avenida de Los Incas 3518, opéra et livret de Fernando Fiszbein et Lohengrin, opéra et livret de Salvatore Sciarrino, d’après une nouvelle de Jules Laforgue, direction musicale de Maxime Pascal, mise en scène Jacques Osinski

 

Avenida_01[2]Avec Avenida de los Incas, un opéra de chambre, le public se voit projeté – et toujours avec le même plaisir – dans Fenêtre sur cour (1954) d’Alfred Hitchcock. Installé dans son fauteuil, comme le photographe (James Steward) qui, à la suite d’un accident, se retrouve en chaise roulante et passe son temps à observer, depuis sa fenêtre, les voisins d’en face.
Autres temps, autres moyens! La vidéo de Yann Chapotet, dans la mise en scène de Jacques Osinski, assure un travail onirique d’envergure, faisant monter et descendre à volonté et à grande vitesse, un ascenseur en folie dont les personnages s’inquiètent avec raison de son fonctionnement, (quand il ne tombe pas en panne, ce qui les oblige à monter un escalier fastidieux.
Le spectacle, facétieux et ludique, flirte du côté de la comptine enfantine, entre les panoplies de Batman et d’Ours Brun, quand les jumelles du public voyeur s’arrêtent sur l’appartement d’un couple avec enfant. On peut aussi observer un écrivain mélancolique tapant sur sa machine à écrire, n’osant rêver avec audace à une idylle avec sa belle voisine, l’énigmatique Alma.
Ces vignettes d’un moment sont révélées par un trio de trentenaires anarchistes, enfants de résidents bourgeois; ils n’arrivent pas à finir une thèse universitaire dans les quartiers cossus de Buenos-Aires, là même où se trouve l’immeuble de Fernando Fiszbein qu’il habitait, enfant. Les trois amis désœuvrés jonglent avec les effractions irresponsables  d’appartements, les petits vols et autres usurpations anodines. Ils jouent aussi aux cartes, ou bien rêvent  et invitent alors l’enfant de l’immeuble à commettre l’irréparable pour la survie nécessaire d’un héros de conte.
Le vertige de la descente émeut le spectateur quand tombent poignées de portes, cartes à jouer et côtes de porc préparées pour la fête des voisins. C’est dire que l’ennui ne pèse guère dans l’immeuble et le tournis des situations fait penser à un scénario de film noir ou à un roman policier à suspens.
L’atmosphère de Lohengrin se situe aux antipodes de celui d’Avenida de los Incas. C’est une «action invisible pour soliste, instruments et voix,  en un prologue, quatre scènes et un épilogue ». Lohengrin, dit le chevalier au cygne, est un personnage de la légende arthurienne, le fils de Perceval et héros du célèbre opéra de Richard Wagner.
Pièce d’eau, cygne, sable, et évocations de rochers et grottes: un décor minimaliste et d’une blancheur minérale accueille le héros qui va épouser Elsa, une vestale, pour une nuit de noces non consommée.

 L’un des oreillers blancs du lit se transformera en cygne, et Lohengrin montera sur son dos pour repartir sur la lune. Jacques Osinski considère Lohengrin comme un étrange rêve éveillé, une méditation intérieure à plusieurs voix: Elsa, Lohengrin, la foule déchaînée…
Cette aventure est incarnée par le comédien/déclamateur et chanteur Johann Leysen à la silhouette longiligne, et à la blanche chevelure; il a, pour ce jour de noces magnifiques, des vêtures légères dont il se défait avec pudeur jusqu’à la nudité. Un personnage bien réel et vivant qui vogue entre mythe, imaginaire et crudité…
La sonorisation amplifiée de l’Ensemble musical du Balcon que dirige Maxime Pascal, très réussie, multiplie les possibilités d’interprétation. Lohengrin/Elsa/ Leysen murmure les sons, chuchote le poème, souffle et râle tout près du public.
Un Lohengrin de belle intensité, tendu comme un arc qui viserait la lune.

 Véronique Hotte

 Athénée, Théâtre Louis Jouvet, du 19 au 23 mai. T: 01 53 05 19 19.

 

Dans la Solitude des champs de coton

Dans la Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, conception et mise en scène de Roland Auzet.

urlLa pièce, austère, met face à face un dealer et son client, celui qui possède ce que désire l’autre, et celui qui n’existe que par le désir de l’autre. Mais ils ne dialoguent pas vraiment et échangent des monologues. Roland Auzet a tenté d’en donner une nouvelle lecture: à  une  époque où on s’interroge sur le genre et l’égalité des sexes, il a décidé de faire jouer la pièce par des comédiennes. Et, dans notre société qui redoute le silence au point de vouloir le meubler sans arrêt, il a composé une bande son-pour accompagner le texte. Et il a délaissé la confortable salle à l’italienne des Célestins, pour utiliser le centre commercial de La Part-Dieuélégant temple de la consommation
Ainsi le soir, après la fermeture, le public s’installe sur les deux niveaux qui entourent la fontaine centrale. Les comédiennes vont évoluer le long de l’escalier à double révolution, ou dans les allées du centre. Et un projecteur les éclairera, lorsque la nuit tombera sur la vaste verrière.
 Chaque spectateur est muni d’un casque qui lui permet d’entendre au plus près la voix des actrices et la bande-son, au demeurant très discrète, qui vient souligner certains moments du texte, mettre en évidence les tensions ou simplement créer une atmosphère.
Ce dispositif permet aux comédiennes de parler de façon naturelle. Les nombreuses allusions de la pièce au commerce trouvent ici un écho. Mais le face à-face entre ces deux personnages se dilue dans ce grand espace,  et même s’il a une certaine beauté, il y perd de sa rudesse et de sa brutalité.
  Anna Alvaro, silhouette noire, mince dans son blouson Perfecto, est le Dealer, obstiné prédateur qui n’existe que dans le désir de l’autre, et elle joue, avec habileté, de sa voix au timbre particulier.  Audrey Bonnet, en short et tee-shirt gris, et baskets, est plus dans l’émotion ; comme un animal flairant le piège, elle court et se débat. Elles sont toutes les deux formidables Chaque personnage est prisonnier de la rhétorique de l’autre, et se met à nu, pour mieux le posséder. S’imposent, à l’évidence, leur  solitude existentielle et leur souffrance.
 La tension dramatique ne pourra se résoudre que par la disparition de l’un ou de l’autre. Bernard-Marie Koltès précisait : «L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange de coups, parce que personne n’aime recevoir des coups, et que tout le monde veut gagner du temps.»
A la fin, on voit une  tache noire au centre de la fontaine: le corps du Dealer mort, comme écartelé…
Mais, même elles jouent fort bien, était-il si judicieux de choisir des femmes pour cette pièce  où abondent les références à l’univers masculin? En effet, ce huis-clos, cette danse de mort à laquelle se livrent le Dealer et le client, Bernard-Marie Koltès  en a fait l’expérience, jusqu’à mourir, à quarante-et-un ans, des suites du sida!
Sans doute, Roland Auzet aurait- il  dû faire plus confiance au texte….

Elyane Gérôme

Célestins, Théâtre de Lyon, www.celestins-lyon.org, jusqu’au 23 mai. Théâtre des Bouffes du Nord à Paris du 3 au 20 février 2016.

Affabulazione

Affabulazione, de Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Stanislas Nordey

 url«Grâce à Pasolini, j’ai compris qu’au théâtre, on travaille sur une énigme et qu’au moment de la représentation, l’énigme est toujours là, dit Stanislas Nordey; il a une manière unique de réunir, dans son Affabulazione, la tragédie antique sous son aspect le plus obscur et le monde contemporain vu avec un regard d’une extraordinaire lucidité ».
La présence d’un Sophocle assez malicieux, qui accompagne le prologue et revient ici ou là pour commenter les faits, souligne le rôle que doit jouer ici cette référence au théâtre grec : attendez-vous à ce que l’on touche les limites de l’humain, quitte à inverser le mythe d’Œdipe, ou plutôt à y lire l’inversion des rôles, avec le meurtre d’un trop bon fils.  

 Commençons par la fable, puisqu’Affabulazione, il y a, à savoir la construction d’une fable. Le Père, industriel milanais prospère, apparaît comme très soucieux de son fils, soucieux jusqu’à un amour trouble, incestueux, et, au sommet d’une crise mystique, incestueux jusqu’au meurtre.  Pier Paolo Pasolini n’a pas peur de la psychologie, mais au vrai sens du terme, bien au-delà des conventions : le père est aussi (d’abord ?) jaloux jusqu’à la folie, de la jeunesse solaire de son fils. Autour de ce père à la fois aveugle et visionnaire, le monde est là, pourtant, vivant, normal. Sa femme, le prêtre, le policier tiennent des propos terre-à-terre et sensés, c’est-à-dire sourds à ses questionnements fabuleux et à son désir de transgression.  
 Le fils, lui,  est respectueux, obéissant au modèle requis, sauf sur un point : il a une petite amie, et n‘entend pas y renoncer, quelle que soit sa déférence  envers son père. Quant à la jeune fille, légère et dansante, elle ne manque pas d’exercer ses charmes sur un homme plus âgé. Ce qui le renvoie à une vertigineuse rivalité avec son fils.
L’interdit (le père ne connaîtra pas la sexualité de son fils qui, lui, ne connaîtra pas la sexualité de ses parents) devient alors une impérieuse tentation, comme pour briser l’enchaînement, dans tous les sens du terme, des fils aux pères, et des pères aux fils. Dès lors, la tragédie est libérée et déborde.
Dans le beau décor mouvant d’Emmanuel Clolus, Le Sacrifice d’Isaac, par le Caravage et une Déposition de croix, inspirée de José de Ribera se succèdent, se répondent. Des palais Renaissance évoquent l’humanisme que le personnage a quitté, et les paradoxes de sa révélation mystique. Dieu enverra-t-il un ange arrêter le bras du père sacrificateur ? Non, car il faut que cela advienne. Le fils est coupable de n’avoir été que le miroir docile de son père, et seul, son sacrifice peut racheter, sa génération, et avec elle, la lignée. Ici l’on rejoint le Pasolini politique : si les fils ne brisent pas la lignée, paradoxalement, ils ne créent rien, et ne seront jamais « pères » du nouveau que le monde attend et mérite.
Le metteur en  scène ne résoudra pas l’énigme, car elle n’a pas à être résolue et doit nous  accompagner, comme elle taraude le personnage auquel Stanislas Nordey donne sa stature, sa voix de prophète et son côté christique. Et il ne faiblit pas, même s’il se heurte aux obscurités et aux impasses du texte. Le  public, lui, peine à suivre, et en arrive à le lâcher. Et pourtant on ne peut jouer ce texte autrement.

Du reste, comme l’a écrit une consœur, son jeu est «contagieux» et, un registre au-dessous, parce qu’ils n’ont pas à toucher à la prophétie, les autres comédiens adoptent un phrasé comparable. Thierry Paret incarne avec placidité, toutes les autorités constituées: le Prêtre, le Commissaire, le Médecin, et un ultime mendiant, accompagnant le père meurtrier qui aura «payé sa dette à la société».
Marie Cariès dessine, elle, une épouse bien italienne, en jupe serrée et  talons aiguille, mais avec une parfaite sobriété. Anaïs Muller est une jeune fille à la fois âpre et dansante, partenaire d’un fils (Thomas Gonzalez), inévitablement plus empêtré. Véronique Nordey, en Pythie, apporte un beau moment de théâtre : prophétesse à son tour, elle n’annonce rien, ne sait rien de plus que celui qui la consulte mais le place en face de ce qu’il sait et ne veut pas savoir. Stanislas Nordey, lui, nous convainc moins que dans Hinkemann,  et la soirée est parfois une épreuve pour le spectateur.
Mais, pour qui ne craint pas d’être travaillé par le théâtre, cette épreuve vaut d’être tentée.

 Christine Friedel

 Théâtre National de la Colline, Paris. T : 01 44 62 52 52 jusqu’au 6 juin.

 

 

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