Affabulazione

Affabulazione, de Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Stanislas Nordey

 url«Grâce à Pasolini, j’ai compris qu’au théâtre, on travaille sur une énigme et qu’au moment de la représentation, l’énigme est toujours là, dit Stanislas Nordey; il a une manière unique de réunir, dans son Affabulazione, la tragédie antique sous son aspect le plus obscur et le monde contemporain vu avec un regard d’une extraordinaire lucidité ».
La présence d’un Sophocle assez malicieux, qui accompagne le prologue et revient ici ou là pour commenter les faits, souligne le rôle que doit jouer ici cette référence au théâtre grec : attendez-vous à ce que l’on touche les limites de l’humain, quitte à inverser le mythe d’Œdipe, ou plutôt à y lire l’inversion des rôles, avec le meurtre d’un trop bon fils.  

 Commençons par la fable, puisqu’Affabulazione, il y a, à savoir la construction d’une fable. Le Père, industriel milanais prospère, apparaît comme très soucieux de son fils, soucieux jusqu’à un amour trouble, incestueux, et, au sommet d’une crise mystique, incestueux jusqu’au meurtre.  Pier Paolo Pasolini n’a pas peur de la psychologie, mais au vrai sens du terme, bien au-delà des conventions : le père est aussi (d’abord ?) jaloux jusqu’à la folie, de la jeunesse solaire de son fils. Autour de ce père à la fois aveugle et visionnaire, le monde est là, pourtant, vivant, normal. Sa femme, le prêtre, le policier tiennent des propos terre-à-terre et sensés, c’est-à-dire sourds à ses questionnements fabuleux et à son désir de transgression.  
 Le fils, lui,  est respectueux, obéissant au modèle requis, sauf sur un point : il a une petite amie, et n‘entend pas y renoncer, quelle que soit sa déférence  envers son père. Quant à la jeune fille, légère et dansante, elle ne manque pas d’exercer ses charmes sur un homme plus âgé. Ce qui le renvoie à une vertigineuse rivalité avec son fils.
L’interdit (le père ne connaîtra pas la sexualité de son fils qui, lui, ne connaîtra pas la sexualité de ses parents) devient alors une impérieuse tentation, comme pour briser l’enchaînement, dans tous les sens du terme, des fils aux pères, et des pères aux fils. Dès lors, la tragédie est libérée et déborde.
Dans le beau décor mouvant d’Emmanuel Clolus, Le Sacrifice d’Isaac, par le Caravage et une Déposition de croix, inspirée de José de Ribera se succèdent, se répondent. Des palais Renaissance évoquent l’humanisme que le personnage a quitté, et les paradoxes de sa révélation mystique. Dieu enverra-t-il un ange arrêter le bras du père sacrificateur ? Non, car il faut que cela advienne. Le fils est coupable de n’avoir été que le miroir docile de son père, et seul, son sacrifice peut racheter, sa génération, et avec elle, la lignée. Ici l’on rejoint le Pasolini politique : si les fils ne brisent pas la lignée, paradoxalement, ils ne créent rien, et ne seront jamais « pères » du nouveau que le monde attend et mérite.
Le metteur en  scène ne résoudra pas l’énigme, car elle n’a pas à être résolue et doit nous  accompagner, comme elle taraude le personnage auquel Stanislas Nordey donne sa stature, sa voix de prophète et son côté christique. Et il ne faiblit pas, même s’il se heurte aux obscurités et aux impasses du texte. Le  public, lui, peine à suivre, et en arrive à le lâcher. Et pourtant on ne peut jouer ce texte autrement.

Du reste, comme l’a écrit une consœur, son jeu est «contagieux» et, un registre au-dessous, parce qu’ils n’ont pas à toucher à la prophétie, les autres comédiens adoptent un phrasé comparable. Thierry Paret incarne avec placidité, toutes les autorités constituées: le Prêtre, le Commissaire, le Médecin, et un ultime mendiant, accompagnant le père meurtrier qui aura «payé sa dette à la société».
Marie Cariès dessine, elle, une épouse bien italienne, en jupe serrée et  talons aiguille, mais avec une parfaite sobriété. Anaïs Muller est une jeune fille à la fois âpre et dansante, partenaire d’un fils (Thomas Gonzalez), inévitablement plus empêtré. Véronique Nordey, en Pythie, apporte un beau moment de théâtre : prophétesse à son tour, elle n’annonce rien, ne sait rien de plus que celui qui la consulte mais le place en face de ce qu’il sait et ne veut pas savoir. Stanislas Nordey, lui, nous convainc moins que dans Hinkemann,  et la soirée est parfois une épreuve pour le spectateur.
Mais, pour qui ne craint pas d’être travaillé par le théâtre, cette épreuve vaut d’être tentée.

 Christine Friedel

 Théâtre National de la Colline, Paris. T : 01 44 62 52 52 jusqu’au 6 juin.

 

 

 


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