Une Famille aimante mérite de faire un vrai repas

Une Famille aimante mérite de faire un vrai repas, texte de Julie Aminthe, mise en scène de Dimitri Klockenbring

Visuel 5 © Théâtre de l'Homme Dimitri Klockenbring avait monté en 2010, un Misanthrope qui lui avait valu un beau succès. Il s’attaque, cette fois, à un texte contemporain. C’est sur un thème souvent exploité, celui  d’une famille tout à fait ordinaire. Même pas recomposée comme le cinéma s’en empare régulièrement. Mais, on s’en doute, des plus grinçantes (sinon il n’y aurait pas de pièce !), en proie à un bonheur factice que Julie Aminthe  a visiblement savouré à écrire.
 Et cela, dès le titre sous forme d’alexandrin. Il y a dans la famille Lemorand, Barbara,la mère BCBG, 42 ans, visiblement assez perturbée et insupportable, qui ne cesse de demander encore plus d’affection à ses enfants  dont on ne verra pas Amélie, partie elle aussi fonder une « famille aimante »…
 «  Mon amour ! Je ne t’ai pas ratée toi, dit-elle à Justine, 16 ans, chez toi rien à repriser tu es une perfection.Si on avait dû te vendre ton père et moi on en aurait demandé des millions., dit-elle à Justine, 16 ans qui répond seulement : « Desserre, maman ». Elle a nettement encore besoin de  sa mère, mais redoute l’avenir : «Tu te trompes papa. Même qu’en ce moment, il y en a une qui me tenaille franchement la tête. Rapport à la réforme des retraites. Si la nouvelle loi est appliquée, jusqu’en 2050, il faudra cotiser quarante-trois ans et demi pour une retraite pleine. C’est maman qui l’a dit au téléphone à je ne sais plus trop qui. Les générations nées en 1990 et après ne vont pas y échapper ».
  Mais, comme Gabriel (14 ans), elle  n’en peut plus d’être enfermée dans ce cocon familial étouffant et rêve de s’en échapper : « Nous partons avant qu’un nœud de pendu empoigne nos deux pieds, que l’air aseptisé de la maison étouffe le peu de vitalité qu’il nous reste ».
 Son frère est un accro aux jeux vidéo mais un soir  s’enfuira chez son copain Matthieu… avant, bien sûr, de revenir le lendemain !
 Il y a aussi le père, Victor, 42 ans, psychorigide, maniaque de la propreté et de la lutte contre les bactéries, qui ne cesse de nettoyer planchers et plans de travail. On apprendra plus tard qu’il est en fait au chômage, chose qu’il a soigneusement cachée et qu’il finit  par avouer à chacun de ses proches. Et en leur donnant la raison : il n’a pas été viré pour cause de licenciement économique mais parce qu’il a été surpris pour avoir volé quelques centaines d’euros. « T’es con, lui dit sèchement  son fils, t’aurais dû en prendre beaucoup plus ». Il dévoile aussi avec honte quel est son emploi du temps quotidien : à savoir de longues balades en voiture ou en bus, selon la version servie à son fils à) sa fille puis à Barbara…
Ce soir-là, dit-elle à sa fille , « Je prépare un repas de fête à toi, ton frère et papa. Que des choses que vous aimez : terrines de foie au porto filets mignons aux morilles, bavarois aux fruits rouges » On le mérite. Une famille aimante mérite de faire un vrai repas. Un repas qui réchauffe la chair et l’esprit de tribu. Ce soir tu verras nous serons joyeux à hurler à la lune ». Barbara répètera cela en boucle comme pour  exorciser une situation qu’elle ne maîtrise plus…
Bref, tous les ingrédients sont là pour un fait divers dramatique avec du sang. Mais, non aucun meurtre, aucun suicide, on n’est pas chez Tchekhov et il ne se passera rien ; la vie, on le suppose,  continuera… comme chez Tchekhov.  Barbara aura simplement  cassé les assiettes et bousillé le repas en barquettes qu’elle a commandé chez un traiteur avec un chèque sans provision car il n’y a plus d’argent dans cette famille aimante qui n’aura même pas un vrai bon repas…

Et c’est Justine qui aura le mot de la fin quand elle répond à son frère : « ndispensable petit con». Tout est dit! La connerie humaine, et des personnages qui  ne se supportent pas, et qui ont malgré tout, absolument besoin des autres. « L’esprit de tribu », comme dit Barbara. Les dialogues imaginés pour ces brèves séquences, ponctuées par des airs de musique baroque, sont particulièrement ciselés, et les répliques claquent. Parfois, un peu trop proches du mot d’auteur. Mais bien écrits et savoureux.
 Et Julie Aminthe n’hésite pas à faire parler cru ses personnages  qui parlent souvent  sexe: « Il n’y a plus de Doliprane à cause de tes règles à la con, dit Gabriel ».  « Je suis désolée, lui répond Justine, de pisser des caillots comme des dés à coudre. »
 Bien sûr, on pense à Harold Pinter et à Martin Crimp qui, eux aussi, parlent beaucoup des relations entre proches parents. Ici, en un peu plus d’une heure, tout est dit et bien dit de cette déconstruction de la cellule familiale. Dans une mise en scène impeccable où  tout est précis. Sur le plateau, rien que trois bandes de sols différents, celui en parquet d’une salle à manger avec son petit lustre doré ridicule, celui carrelé de la cuisine avec une table roulante, et salon avec moquette et gros coussins.
Direction d’acteurs tout aussi impeccable: Jean Bechetoille, Olivier Faliez, Fanny Santer et Marie-Céline Tuvache sont absolument crédibles, dans des rôles pas faciles, et cela, dès qu’ils entrent en scène. Il y a juste parfois quelques problèmes de diction qu’on peut résoudre facilement. La petite salle est bourrée et le public a applaudi longuement.
Que demande le peuple ?

 Philippe du Vignal

 Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre dame des Champs 75006 Paris jusqu’au 28 juin.

 

 

 

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