La soirée d’adieu d’Aurélie Dupont

Soirée d’adieu d’Aurélie Dupont: L’Histoire de Manon, chorégraphie de Kenneth Mac Millan

IMG_0818«Avoir peur de ne plus avoir d’identité», c’est la réflexion d’une des plus célèbres étoiles de l’Opéra, au seuil de sa dernière représentation dans la grande maison parisienne. Les quarante-deux ans fatidiques ont sonné la retraite, mais Aurélie Dupont aura été ici une étoile pendant dix-sept ans: entrée en 1983, elle n’a connu qu’une vie de danseuse.
  Pour ses derniers pas à l’Opéra Garnier, nous avons assisté à une soirée sublime, avec une pièce très importante dans sa carrière. En effet, c’est avec L’Histoire de Manon que la danseuse a retrouvé le plateau, après une interruption due à une pathologie du genou,  qui s’était déclarée six mois après sa  nomination de danseuse-étoile  et qui avait nécessité  une opération chirurgicale et une rééducation de plus d’un an!
Roberto Bollé, danseur-étoile à la Scala de Milan, l’accompagne dans le rôle de Des Grieux, interprétant avec ferveur cette histoire d’amour qui finit mal. Il est exceptionnel de trouver sur scène un couple aussi harmonieux : tendresse et fusion entre eux se perçoivent dès leurs premiers regards et sourires complices.
 Ils sont à la fois Roméo et Juliette, ou Tristan et Iseult; cette intimité amoureuse et sensuelle intense traverse la salle du parterre jusqu’au paradis. Chaque instant est interprété avec sincérité par Aurélie Dupont qui, en plus de sa technique et de sa grâce de danseuse, montre aussi un vrai talent de comédienne. Sa gestuelle, en particulier ses mains, traduit à la perfection les sentiments parfois contradictoires du personnage de Manon.
C’est un plaisir de la voir évoluer, et ce n’est pas un hasard si Cédric Klapisch, (qui a déjà réalisé un documentaire sur elle), filme cette soirée, diffusée simultanément dans 350 salles de cinéma en Europe. Il pourrait penser à elle comme comédienne, à l’avenir ! La danseuse est harmonieusement entourée ici d’Alice Renavand, Stéphane Bullion et Benjamin Pech, tous très convaincants. Les élans romantiques de Massenet sont rendus à la perfection par l’orchestre.

Ce soir, le public assiste à un double spectacle:L’histoire de Manon, suivi d’une inoubliable cérémonie de quelque trente minutes, pour célébrer le départ de l’étoile. Aurélie Dupont quitte son statut de danseuse, (ce qui ne l’empêchera pas de se produire sur d’autres scènes) pour devenir ici maître de ballet.
 En cette soirée unique, elle nous a livré les visages multiples de Manon, celle de l’amante, de la femme de pouvoir, et enfin de la femme bannie. Puis aux saluts, elle a donné libre cours à son émotion,  entourée de ses deux enfants et tombant dans les bras de Roberto Bollé, son partenaire, de Benjamin Millepied, de Brigitte Lefèvre, d’Hervé Moreau et de tant d’autres proches.
Avant même que la fameuse pluie d’étoiles ne tombe des cintres, ses yeux étaient inondés de larmes. Nous avions devant nous la danseuse, la comédienne, et la mère. Une femme devenue un mythe pour de nombreux spectateurs dans le monde. Ces dernières minutes inoubliables nous ont à nouveau révélé sa grande sensibilité, et nous retrouvions parfois la petite danseuse d ‘Edgar Degas dans ses postures et son regard d’enfant.
« On ne sait rien de plus, écrivait Philippe Delerm en 2001. Parfois on se croit nu, parfois on se croit libre, et quelquefois perdu. Où sont les traces effacées, vont-elles toutes disparaître ? Y avait-il un chemin ? S’est-il arrêté quelque part ? A-t-il recommencé ? Pourquoi ne peut-on pas vraiment se retourner ? L’air semble si léger, mais on n’a rien appris. On n’est jamais au bout de soi, au bout de rien. On se sent las, on se sent bien ».

  C’était un soir avec Aurélie Dupont.

Jean Couturier

Soirée du 18 mai à l’Opéra Garnier.  


Archive pour mai, 2015

La Carte du temps / Trois Visions du Moyen-Orient

La Carte du temps /Trois Visions du Moyen-Orient de Naomi Wallace, traduction de Dominique Hollier,  mise en scène de Roland Timsit

 

urlAprès Au pont de Popelick et Une puce, épargnez-la, (voir Le Théâtre du Blog), nous avons la chance de découvrir une autre pièce de Naomi Wallace. Auteure engagée, membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine, elle est donc particulièrement avertie des problèmes du Moyen-Orient.Cette pièce, composée de trois courtes fables indépendantes, propose les points de vues croisés de personnages atteints dans leur être par les réalités douloureuses de leurs pays : Israël, la Palestine et l’Irak.
Entre ce souffle et toi met en présence une jeune infirmière israélienne et un Cisjordanien qui a perdu son fils sous les balles de Tsahal. En contrepoint du drame qui se joue entre eux, Roland Timsit interprète, sur le mode  burlesque, un balayeur fantasque, poète et philosophe à ses heures.

 La jeune femme tarde à reconnaître qu’elle respire grâce aux poumons du gamin, transplantés dans son corps, tandis que le père voit son fils revivre en elle. « Quand je chante, votre fils chante, quand je ris, votre fils rit », constate-t-elle à regret, au terme de ce face-à-face insolite qui évoque les déchirures et les murs qui séparent les deux peuples,et laisse entrevoir une once d’espoir, comme le deuxième volet du spectacle, Un état d’innocence, dialogue émouvant entre un soldat-fantôme israélien errant parmi les animaux morts,  dans le zoo dévasté de Rafah, et une Palestinienne dont la fille est tombée sous les balles de Tsahal, sans qu’elle ait pu la tenir dans ses bras.
Naomi Wallac
e envisage ici la possible solidarité entre deux mères ennemies:  l’une a bercé le jeune garçon alors qu’il s’effondrait, fauché par un sniper, rendant ainsi à la mère de ce dernier les trois minutes d’amour qui lui avaient été volées, à elle, lorsque son enfant est morte. « Une mère devrait toujours tenir dans ses bras son enfant, quand il meurt », conclut-elle. Rien de morbide dans cette confrontation,car l’écriture se place sur le terrain d’une poétique onirique, renforcée ici par la présence et les chants gutturaux d’Afida Tahri. L’irruption d’un architecte, au discours confus, obsédé par le modèle sioniste « murailles et tours », sème la zizanie et apporte un certain humour.
C’est aussi sur ce registre qu’Un monde qui s’efface nous transporte en pleine guerre du Golfe. Colombophile quand l’Irak était encore le « pays des dattes », un jeune Irakien raconte ce conflit sanglant, à partir du destin de ses oiseaux. L’un d’eux portait le nom  de son meilleur ami,mort comme tant d’autres, sous les balles, ou à cause du blocus. Construite et jouée comme un solo, la séquence n’a rien de larmoyant.
Roland Timsit a  choisi une scénographie dépouillée : une aire de jeu carrée, délimitée par une frontière de sable et quelques chaises. L’espace se brouille et se complique au fur et à mesure du spectacle. La mise en scène restitue au plus près les intentions du texte, qui distille une émotion contenue, sans pathos, grâce à une dialectique rigoureuse. La dramaturge américaine se plait à jouer sur les contradictions et à souligner l’absurde des conflits, tout en laissant entrevoir, au-delà des haines, un espoir de  paix.
On l’entend d’autant mieux que le spectacle se termine aussi par un chant d’espoir : les célèbres vers de Mahmoud Darwich, en arabe, puis repris en français : « Un autre jour viendra, féminin,/ au signe chantant, au salut/ et au verbe azuréens./ Tout est féminin hors du passé./ L’eau s’écoule des mamelles de la pierre./ Pas de poussière, pas de sécheresse,/ pas de perte,/ et les colombes font la sieste dans un char abandonné, quand elles ne trouvent pas/ un petit nid/ dans le lit des amants. »
Simple et sans effets inutiles, le spectacle va au cœur du projet d’écriture et nous permet d’entendre une nouvelle fois la voix d’une grande écrivaine, dans l’excellente traduction de Dominique Hollier.

 Mireille Davidovici

Théâtre 13/Seine, 30 rue du Chevaleret 75013 Paris – T.01 45 88 62 22 Jusqu’au 7 juin. Pour la représentation du dimanche 31 mai, une garde d’enfants est proposée avec animation.  

Avenida de Los Incas 3518 et Lohengrin

Avenida de Los Incas 3518, opéra et livret de Fernando Fiszbein et Lohengrin, opéra et livret de Salvatore Sciarrino, d’après une nouvelle de Jules Laforgue, direction musicale de Maxime Pascal, mise en scène Jacques Osinski

 

Avenida_01[2]Avec Avenida de los Incas, un opéra de chambre, le public se voit projeté – et toujours avec le même plaisir – dans Fenêtre sur cour (1954) d’Alfred Hitchcock. Installé dans son fauteuil, comme le photographe (James Steward) qui, à la suite d’un accident, se retrouve en chaise roulante et passe son temps à observer, depuis sa fenêtre, les voisins d’en face.
Autres temps, autres moyens! La vidéo de Yann Chapotet, dans la mise en scène de Jacques Osinski, assure un travail onirique d’envergure, faisant monter et descendre à volonté et à grande vitesse, un ascenseur en folie dont les personnages s’inquiètent avec raison de son fonctionnement, (quand il ne tombe pas en panne, ce qui les oblige à monter un escalier fastidieux.
Le spectacle, facétieux et ludique, flirte du côté de la comptine enfantine, entre les panoplies de Batman et d’Ours Brun, quand les jumelles du public voyeur s’arrêtent sur l’appartement d’un couple avec enfant. On peut aussi observer un écrivain mélancolique tapant sur sa machine à écrire, n’osant rêver avec audace à une idylle avec sa belle voisine, l’énigmatique Alma.
Ces vignettes d’un moment sont révélées par un trio de trentenaires anarchistes, enfants de résidents bourgeois; ils n’arrivent pas à finir une thèse universitaire dans les quartiers cossus de Buenos-Aires, là même où se trouve l’immeuble de Fernando Fiszbein qu’il habitait, enfant. Les trois amis désœuvrés jonglent avec les effractions irresponsables  d’appartements, les petits vols et autres usurpations anodines. Ils jouent aussi aux cartes, ou bien rêvent  et invitent alors l’enfant de l’immeuble à commettre l’irréparable pour la survie nécessaire d’un héros de conte.
Le vertige de la descente émeut le spectateur quand tombent poignées de portes, cartes à jouer et côtes de porc préparées pour la fête des voisins. C’est dire que l’ennui ne pèse guère dans l’immeuble et le tournis des situations fait penser à un scénario de film noir ou à un roman policier à suspens.
L’atmosphère de Lohengrin se situe aux antipodes de celui d’Avenida de los Incas. C’est une «action invisible pour soliste, instruments et voix,  en un prologue, quatre scènes et un épilogue ». Lohengrin, dit le chevalier au cygne, est un personnage de la légende arthurienne, le fils de Perceval et héros du célèbre opéra de Richard Wagner.
Pièce d’eau, cygne, sable, et évocations de rochers et grottes: un décor minimaliste et d’une blancheur minérale accueille le héros qui va épouser Elsa, une vestale, pour une nuit de noces non consommée.

 L’un des oreillers blancs du lit se transformera en cygne, et Lohengrin montera sur son dos pour repartir sur la lune. Jacques Osinski considère Lohengrin comme un étrange rêve éveillé, une méditation intérieure à plusieurs voix: Elsa, Lohengrin, la foule déchaînée…
Cette aventure est incarnée par le comédien/déclamateur et chanteur Johann Leysen à la silhouette longiligne, et à la blanche chevelure; il a, pour ce jour de noces magnifiques, des vêtures légères dont il se défait avec pudeur jusqu’à la nudité. Un personnage bien réel et vivant qui vogue entre mythe, imaginaire et crudité…
La sonorisation amplifiée de l’Ensemble musical du Balcon que dirige Maxime Pascal, très réussie, multiplie les possibilités d’interprétation. Lohengrin/Elsa/ Leysen murmure les sons, chuchote le poème, souffle et râle tout près du public.
Un Lohengrin de belle intensité, tendu comme un arc qui viserait la lune.

 Véronique Hotte

 Athénée, Théâtre Louis Jouvet, du 19 au 23 mai. T: 01 53 05 19 19.

 

Dans la Solitude des champs de coton

Dans la Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, conception et mise en scène de Roland Auzet.

urlLa pièce, austère, met face à face un dealer et son client, celui qui possède ce que désire l’autre, et celui qui n’existe que par le désir de l’autre. Mais ils ne dialoguent pas vraiment et échangent des monologues. Roland Auzet a tenté d’en donner une nouvelle lecture: à  une  époque où on s’interroge sur le genre et l’égalité des sexes, il a décidé de faire jouer la pièce par des comédiennes. Et, dans notre société qui redoute le silence au point de vouloir le meubler sans arrêt, il a composé une bande son-pour accompagner le texte. Et il a délaissé la confortable salle à l’italienne des Célestins, pour utiliser le centre commercial de La Part-Dieuélégant temple de la consommation
Ainsi le soir, après la fermeture, le public s’installe sur les deux niveaux qui entourent la fontaine centrale. Les comédiennes vont évoluer le long de l’escalier à double révolution, ou dans les allées du centre. Et un projecteur les éclairera, lorsque la nuit tombera sur la vaste verrière.
 Chaque spectateur est muni d’un casque qui lui permet d’entendre au plus près la voix des actrices et la bande-son, au demeurant très discrète, qui vient souligner certains moments du texte, mettre en évidence les tensions ou simplement créer une atmosphère.
Ce dispositif permet aux comédiennes de parler de façon naturelle. Les nombreuses allusions de la pièce au commerce trouvent ici un écho. Mais le face à-face entre ces deux personnages se dilue dans ce grand espace,  et même s’il a une certaine beauté, il y perd de sa rudesse et de sa brutalité.
  Anna Alvaro, silhouette noire, mince dans son blouson Perfecto, est le Dealer, obstiné prédateur qui n’existe que dans le désir de l’autre, et elle joue, avec habileté, de sa voix au timbre particulier.  Audrey Bonnet, en short et tee-shirt gris, et baskets, est plus dans l’émotion ; comme un animal flairant le piège, elle court et se débat. Elles sont toutes les deux formidables Chaque personnage est prisonnier de la rhétorique de l’autre, et se met à nu, pour mieux le posséder. S’imposent, à l’évidence, leur  solitude existentielle et leur souffrance.
 La tension dramatique ne pourra se résoudre que par la disparition de l’un ou de l’autre. Bernard-Marie Koltès précisait : «L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange de coups, parce que personne n’aime recevoir des coups, et que tout le monde veut gagner du temps.»
A la fin, on voit une  tache noire au centre de la fontaine: le corps du Dealer mort, comme écartelé…
Mais, même elles jouent fort bien, était-il si judicieux de choisir des femmes pour cette pièce  où abondent les références à l’univers masculin? En effet, ce huis-clos, cette danse de mort à laquelle se livrent le Dealer et le client, Bernard-Marie Koltès  en a fait l’expérience, jusqu’à mourir, à quarante-et-un ans, des suites du sida!
Sans doute, Roland Auzet aurait- il  dû faire plus confiance au texte….

Elyane Gérôme

Célestins, Théâtre de Lyon, www.celestins-lyon.org, jusqu’au 23 mai. Théâtre des Bouffes du Nord à Paris du 3 au 20 février 2016.

Affabulazione

Affabulazione, de Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Stanislas Nordey

 url«Grâce à Pasolini, j’ai compris qu’au théâtre, on travaille sur une énigme et qu’au moment de la représentation, l’énigme est toujours là, dit Stanislas Nordey; il a une manière unique de réunir, dans son Affabulazione, la tragédie antique sous son aspect le plus obscur et le monde contemporain vu avec un regard d’une extraordinaire lucidité ».
La présence d’un Sophocle assez malicieux, qui accompagne le prologue et revient ici ou là pour commenter les faits, souligne le rôle que doit jouer ici cette référence au théâtre grec : attendez-vous à ce que l’on touche les limites de l’humain, quitte à inverser le mythe d’Œdipe, ou plutôt à y lire l’inversion des rôles, avec le meurtre d’un trop bon fils.  

 Commençons par la fable, puisqu’Affabulazione, il y a, à savoir la construction d’une fable. Le Père, industriel milanais prospère, apparaît comme très soucieux de son fils, soucieux jusqu’à un amour trouble, incestueux, et, au sommet d’une crise mystique, incestueux jusqu’au meurtre.  Pier Paolo Pasolini n’a pas peur de la psychologie, mais au vrai sens du terme, bien au-delà des conventions : le père est aussi (d’abord ?) jaloux jusqu’à la folie, de la jeunesse solaire de son fils. Autour de ce père à la fois aveugle et visionnaire, le monde est là, pourtant, vivant, normal. Sa femme, le prêtre, le policier tiennent des propos terre-à-terre et sensés, c’est-à-dire sourds à ses questionnements fabuleux et à son désir de transgression.  
 Le fils, lui,  est respectueux, obéissant au modèle requis, sauf sur un point : il a une petite amie, et n‘entend pas y renoncer, quelle que soit sa déférence  envers son père. Quant à la jeune fille, légère et dansante, elle ne manque pas d’exercer ses charmes sur un homme plus âgé. Ce qui le renvoie à une vertigineuse rivalité avec son fils.
L’interdit (le père ne connaîtra pas la sexualité de son fils qui, lui, ne connaîtra pas la sexualité de ses parents) devient alors une impérieuse tentation, comme pour briser l’enchaînement, dans tous les sens du terme, des fils aux pères, et des pères aux fils. Dès lors, la tragédie est libérée et déborde.
Dans le beau décor mouvant d’Emmanuel Clolus, Le Sacrifice d’Isaac, par le Caravage et une Déposition de croix, inspirée de José de Ribera se succèdent, se répondent. Des palais Renaissance évoquent l’humanisme que le personnage a quitté, et les paradoxes de sa révélation mystique. Dieu enverra-t-il un ange arrêter le bras du père sacrificateur ? Non, car il faut que cela advienne. Le fils est coupable de n’avoir été que le miroir docile de son père, et seul, son sacrifice peut racheter, sa génération, et avec elle, la lignée. Ici l’on rejoint le Pasolini politique : si les fils ne brisent pas la lignée, paradoxalement, ils ne créent rien, et ne seront jamais « pères » du nouveau que le monde attend et mérite.
Le metteur en  scène ne résoudra pas l’énigme, car elle n’a pas à être résolue et doit nous  accompagner, comme elle taraude le personnage auquel Stanislas Nordey donne sa stature, sa voix de prophète et son côté christique. Et il ne faiblit pas, même s’il se heurte aux obscurités et aux impasses du texte. Le  public, lui, peine à suivre, et en arrive à le lâcher. Et pourtant on ne peut jouer ce texte autrement.

Du reste, comme l’a écrit une consœur, son jeu est «contagieux» et, un registre au-dessous, parce qu’ils n’ont pas à toucher à la prophétie, les autres comédiens adoptent un phrasé comparable. Thierry Paret incarne avec placidité, toutes les autorités constituées: le Prêtre, le Commissaire, le Médecin, et un ultime mendiant, accompagnant le père meurtrier qui aura «payé sa dette à la société».
Marie Cariès dessine, elle, une épouse bien italienne, en jupe serrée et  talons aiguille, mais avec une parfaite sobriété. Anaïs Muller est une jeune fille à la fois âpre et dansante, partenaire d’un fils (Thomas Gonzalez), inévitablement plus empêtré. Véronique Nordey, en Pythie, apporte un beau moment de théâtre : prophétesse à son tour, elle n’annonce rien, ne sait rien de plus que celui qui la consulte mais le place en face de ce qu’il sait et ne veut pas savoir. Stanislas Nordey, lui, nous convainc moins que dans Hinkemann,  et la soirée est parfois une épreuve pour le spectateur.
Mais, pour qui ne craint pas d’être travaillé par le théâtre, cette épreuve vaut d’être tentée.

 Christine Friedel

 Théâtre National de la Colline, Paris. T : 01 44 62 52 52 jusqu’au 6 juin.

 

 

Livres: Le Théâtre des idées-Antoine Vitez/ Patrice Chéreau

LIVRES:

Le théâtre des idées – Antoine Vitez  Anthologie proposée par Danièle Sallenave et Georges Banu.

product_9782070148585_195x320Georges Banu évoque Le Théâtre des idées, conçu avec Daniel Sallenave, comme un geste éditorial qu’ils avaient accompli, il y a vingt-cinq ans, dans l’urgence, quand disparut brutalement Antoine Vitez.  Ses amis recueillirent alors ses textes essentiels : notes, journaux, entretiens – afin, selon leurs souhaits, « de condenser sa pensée, de la préserver dans son intensité, de lui donner sa chance de se constituer en référence pour les gens de théâtre à venir ».
Le Théâtre des idées est aujourd’hui réédité dans la collection Pratique du théâtre, inscrivant ainsi Antoine Vitez dans la lignée de la scène française, après Jacques Copeau, Louis Jouvet et Jean Vilar… Sa présence sur la scène artistique et politique de l’époque est éloquente : «Ses textes prouvent l’attrait double du monde et du théâtre : il voulait vivre, jouer, écrire, intervenir partout, inlassablement. L’écrit le consolait de l’éphémère.»
Cette vocation scénique est double, esthétique et engagement, mémoire et actualité.Engagement civique, interventions et prises de position caractérisent Antoine Vitez :«Tout le concernait… La Roumanie de Nicolaï Ceaucescu, l’Afghanistan envahi par les troupes russes (motif de son retrait du Parti communiste), la Grèce des colonels, sans parler de la Russie ancienne et actuelle. »

Le metteur en scène et poète a recherché «l’hybridation du théâtre d’art et du théâtre politique», une alliance rare qui s’ajoute aussi à celle des contraires, le Grand et le Petit, un rappel du complexe du Faust de Goethe qu’Antoine Vitez n’a cessé de revisiter car il souhaitait dresser des cathédrales  comme Le Soulier de satin de Paul  Claudel -  mais voulait aussi sauvegarder aussi la rapidité de l’exercice et la liberté du raccourci.
   Contemporain avant l’heure et comme posé sur le-qui-vive de l’Histoire, attentif aux horizons et aux collaborations du monde entier, Antoine Vitez a toujours cultivé cette double passion: l’appartenance à la France  mais aussi à ces cultures qui le séduisaient : grecque, russe, allemande.
D’où son plaisir de la traduction des langues, et de la traduction scénique des textes – la représentation de théâtre, affectionnée par celui qui fut un et multiple. Le bel ouvrage traduit en mémoire pour le théâtre, se convertit désormais en histoire. Antoine Vitez a donné trois fois Électre de Sophocle, la troisième en 1986 – située dans la Grèce moderne -, vingt ans après la  création à Caen, quinze ans après celle de Nanterre : «Le poème, à tout moment, décrit des fragments de l’histoire à venir ; on reconnaît les usurpateurs, les tyrans assassinés, le retour des clandestins et leur émotion devant le pays retrouvé, la rage au cœur de l’homme qui rentre et découvre l’étendue des malheurs de la patrie dans le corps outragé d’une femme, sa sœur. »
Électre est considérée comme la patrie et la sœur.  Antoine Vitez se souvient  de sa mise en scène, donnée au théâtre romain de Timgad en 1966, dans la toute jeune indépendance de l’Algérie. Le public a aussitôt reconnu dans Électre la nation humiliée pendant cent-vingt-cinq ans, soumise à l’usurpation coloniale, et ressuscitée, écrit Antoine Vitez dans la préface de la pièce : «Sophocle avait donc écrit aussi pour l‘Algérie, pour un peuple qu’il ne connaissait pas, et un temps qu’il ne pouvait imaginer. »
 Un souvenir exemplaire parmi d’autres, la pièce est livrée à l’avenir, en un théorème politique que l’artiste expose avec rigueur et éclat.

 Véronique Hotte

Le Théâtre des idées – Antoine Vitez Collection Pratique du Théâtre, NRF, Gallimard. 26,50 €

Patrice Chéreau, Figurer le réel  d’Anne-Françoise Benhamou

  patrice-chereau-figurer-le-reelDramaturge et professeur en études théâtrales à l’Ecole normale supérieure, elle a rassemblé ici ses articles publiés entre 2000 et 2014, dans différentes revues ou actes de colloque, ainsi que des textes inédits. Elle avait suivi les répétitions de la troisième mise en scène de Dans la solitude des champs de coton, en 1995, à la Manufacture des œillets à Ivry-sur-Seine, et a donc observé de près le travail de Patrice Chéreau, qu’elle nous restitue, tout en l’analysant. Elle aborde aussi de manière plus théorique d’autres aspects de l’œuvre de ce grand créateur disparu en 2013.
Contrairement aux idées reçues, le classant comme « le meilleur de nos peintres de théâtre » ,  » le fils de l’image »,  elle s’efforce de débusquer ce qui se cache derrière un monde plastique qui n’a cessé d’évoluer et dont elle décrit le cheminement. Elle montre alors le réel qui affleure, lorsque l’illusion du théâtre se retire, la mise en crise du visible qui s’opère comme le préfigure l’ultime image du Crépuscule des dieux, celle de Peer Gynt ou plus récemment de I am the Wind, de Jon Fosse, créé à Londres en 2011.

« Le devenir-visible du drame doit être réenvisagé autrement ; d’une façon qui laisse entrevoir derrière le déploiement du théâtre l’envers qui le nie « , écrit- elle. « Je ne me suis jamais décidé  à monter une pièce parce que je pensais qu’elle donnerait lieu à une grand déploiement visuel », confirme Patrice Chéreau.
Mais, comme on le lui a reproché à tort,  il n’utilise pas les acteurs comme des pions plantés dans un décor ;  il les livre au  » travail douloureux d’aller au fond de soi » au plus près de la « faille », dit-il, car, pour lui, « le plateau est un incroyable révélateur » de leur quintessence :  « pour qu’il se passe quelque chose ».
Ses interprètes participent, au même titre que la lumière, la scénographie, la musique, à l’organisation du secret  : car « organiser le secret, c’est la partie la plus importante de mon travail »  explique-t-il encore. Il entend par là démasquer le réel, dans la vérité que fait surgir le plateau.
Selon Anne-Françoise Benhamou, c’est la dimension tragique d’un rapport au monde qui se joue chez Patrice Chéreau, conscient de ce que le théâtre a d’illusoire  : « Le  théâtre devient vraiment important quand celui qui le fait,  sait qu’il n’est pas important », confie-t-il dans le texte -programme de Lucio Silla.
Et c’est ce qu’elle tente de débusquer dans ce livre. Elle nous fait aussi part, au détour d’un chapitre : Quatre bouleversements, de l’émotion qu’elle a éprouvée, quand elle a vu des spectacles comme Peer Gynt, Hamlet, Dans la solitude des champ de coton et du film Intimité.
Elle revient sur ces créations et se livre à une analyse personnelle très fine. Et c’est par là que ce livre touchera un public plus large que les seuls universitaires et étudiants auxquels il semble destiné en premier chef. Il constitue en tout cas un hommage à Patrice Chéreau. Comme le personnage de dans Je suis le vent de Jon Fosse, revenu d’entre les morts et qui a le dernier mot, avec cette réplique : « Je suis parti, je suis le vent » , c’est un appel à la légèreté qu’elle veut nous transmettre.
Dans la perspective de faire le deuil de celui qui, a l’instar d’un Giorgio Strehler, d’un Antoine Vitez, d’un Klaus Mikaël Gruber… a marqué la scène européenne, et qui souvent nous manque.

 Mireille Davidovici

 Édition Les Solitaires intempestifs.  15 €.    

Festival de caves

Festival de caves, 10 ème édition:

A l’heure où d’aucuns montent les marches, les spectateurs du Festival des Caves préfèrent les descendre. Un théâtre de crise en prise avec la conjoncture économique? Que nenni. Dix ans déjà que ce festival, né à Besançon sous l’impulsion de Guillaume Dujardin, invite à la catabase (la fameuse descente des épopées grecques).
Si le jeu de mots sonne cruellement dans un contexte culturel inquiet et prudent, le festival conserve sa ténacité, grâce souvent à de jeunes compagnies, à des propriétaires qui prêtent leur cave et à des bénévoles. Avec trente-huit spectacles et soixante-quinze villes participantes, l’événement est maintenant bien implanté.

    Du  1er mai au 26 juin, le rituel se répète chaque soir: le spectateur inscrit rejoint ses semblables dans un lieu de rendez-vous tenu secret jusqu’à la veille, d’où il est conduit dans une cave. Que ce soit chez des particuliers, dans un édifice public ou un monument historique (effet Journées du patrimoine garanti!), la jauge minimale (moins de dix-neuf spectateurs,  sécurité oblige!) crée un sentiment d’intimité.
Le lieu, souvent peu confortable, humide et  pas très chaud, convoque les peurs enfantines: endroit où se terrent les secrets de famille, abri en temps de guerre, garde-manger interdit, réunions d’initiés… Dans ce huis-clos aux allures de caverne platonicienne, les experts en confection d’images sont proches de leurs contemplateurs. Technique réduite, le plus souvent assurée par les comédiens, et scénographie  limitée…
    ou. cavesCette année, au sein d’une riche programmation, Louise Lévêque et Anaïs Mazan signent texte et mise en scène de Où?. C’est à une véritable plongée dans l’interrogation que nous convie ce dispositif emmené par une seule comédienne qui égraine les questions quotidiennement récoltées depuis janvier  dernier,  et  diffusées grâce à des casques audio amplifiant la voix du personnage qui évolue dans le noir. S’y entremêlent l’intime, la sphère professionnelle et le tout-venant de l’actualité: « Est-ce ma faute à moi, si toute la merde du monde me saute aux yeux? »
Les questions posées à et par la comédienne, invitent à choisir entre  pratiquer l’amour à trois, ou faire un bébé, décrocher son téléphone, imaginer un nouveau projet (passage obligé pour tout acteur culturel) avoisinant les vagues de fond des débats post-Charlie. La vox populi et la presse déversent ainsi leur lot d’inquiétudes sur la liberté, la sécurité, l’immigration, l’intégration, émaillé de récurrentes banalités quotidiennes: «Avez-vous la carte Monoprix?»
 Le dispositif sonore, qui isole et relie tout à la fois les spectateurs,  permet de murmurer des phrases dites  à l’oreille, tel un focus sonore. Il semble figurer la germination créative où dehors et dedans se fertilisent, et rappelle aussi le combat ordinaire des responsabilités individuelles et collectives, donné à entendre avec puissance par le metteur en scène suisse Milo Rau, par exemple, dans Hate Radio où il évoque le génocide rwandais, via l’exacte reconstitution d’une émission de la Radio-Télévision libre des Mille Collines, avec ses animateurs qui appellent au meurtre, en plaisantant entre deux plages musicales.
Mais ici, la pénombre, faiblement percée par la lueur d’un téléphone et d’un ordinateur (faisant office de dictaphones et de diffuseurs musicaux), nous tire davantage vers la solitude de la séance psychanalytique et éclaire joliment nos petites scies tragi-comiques. Nulle décision n’est évoquée et la mise à nu reste en suspens. La cave devient l’antichambre où se répondent, en écho, nos  inconscients. Un travail délicat.

    Au-dessus, à jamais, adapté d’un texte fort de David Foster Wallace, mis en scène par Raphaël Patout, est moins convaincant. Le bricolage ici lasse. A trop vouloir étirer le temps, à jouer des borborygmes et des grimaces de clown, du smartphone (encore!), il prend le risque de la dilatation temporelle improductive.
La proximité peut être agaçante, quand tragique et farce cherchent malaisément leur espace et leur registre de jeu. Le spectacle se comporte alors comme son personnage adolescent qui, au bout de sa planche, n’ose plonger. Dans une cave, «le temps ralentit, s’épaissit autour de toi».

    Ce festival dont les racines ne cessent de s’étendre propose au spectateur une expérience un peu frissonnante de descente (en soi), en petite compagnie, à la bonne franquette. Reposant sur un mode de production et de diffusion louable, risqué, il offre un théâtre quasi brut, pratiqué à mains nues, où l’on extraie du charbon… et quelques pépites.
    
Stéphanie Ruffier

Festival de caves du 1er mai au 26 juin:
  : le 24  mai à Arbois; le 27 mai à Orléans; le 30 mai à Chavignol; les 2 et 3  juin à Lyon-Villeurbanne ; le 4 juin à Lons-le-Saunier; le  5 juin à 18 h et 20h et le 6 juin à 19 et 21 h  à Belfort; le 7 juin à Strasbourg, et le 12 juin à Morteau
.
Toute la programmation sur: www.festivaldecaves.fr

Festival Seules… en scène du 12 au 21 mai Albertine Sarrazin

Festival Seules… en scène du 12 au 21 mai: Le Silence de Molière et Albertine Sarrazin

 

Seules...en-sceneC’est la cinquième édition de ce festival et la dernière,  puisqu’Olivier Meyer, le directeur du Théâtre de l’Ouest Parisien, devant la restriction drastique des budgets alloués par  la municipalité de Boulogne-Billancourt a décidé de partir.  Le T.O.P .  dans le meilleur des cas, ne serait plus qu’une salle d’accueil et non plus un théâtre de création ! Il y aurait, selon la mairie, d’autres priorités financières…
  Donc cette année, une fois encore, ce sont uniquement des femmes qui racontent, un seul soir, et seules en scène, une histoire qui, en général, a quelque chose à voir avec le parcours d’une vie, voire avec une autobiographie, par le biais d’un ou de textes qui ne sont pas de théâtre. Ainsi un soir pour chacune d’entre elles: Ariane Ascaride, Mona Heftre, Sandrine Bonnaire, Laurence Fabre, Valérie Zarrouk, Isabelle Fruchart du 12 au 20 mai.

 Le Silence de Molière de Giovanni Macchi, traduction de Jean-Paul Manganaro  et Camille Dumoulié, mise en scène de  Marc Paquien
 C’est donc d’abord Ariane Ascaride qui commence avec  un texte (1985) de Giovanni Macchia, écrivain italien (1912-2001) qui recrée un entretien entre Esprit-Madeleine et un interlocuteur., Elle était,  la fille unique de Molière et de sa comédienne Armande Béjart qui avait vingt ans de moins que lui et qu’il épousera en 1662,
Esprit-Madeleine qui vécut dans le milieu théâtral ne fut pas comédienne comme ses parents et resta dans l’ombre et la solitude.  Molière imagina pour elle le personnage de la petite Louison dans Le Malade imaginaire, qu’elle refusa de jouer, comme elle refusa plus tard de répondre aux attaques sordides dont son père fut l’objet: elle aurait été une enfant née d’un inceste. Et c’est de cette vie un peu fantasmée  dont ne sait finalement pas grand-chose de cette Esprit-Madeleine que nous entretient Giovanni Macchia dans un texte au départ qui n’était pas fait au départ pour le théâtre, dans une belle langue à la fois précise et poétique.
On entend bien ici le bonheur d’avoir ce père comédien, chef de troupe, écrivain à la fois respecté et en proie à de nombreuses haines, mais aussi la difficulté pour elle de se faire une place dans ce monde théâtral, et aussi la nostalgie de l’enfance, un grand-père pas connu, et la douleur de perdre  à dix ans son père, décédé comme on sait en 1673, presque sur le plateau, puis la difficulté de vivre dans un milieu théâtral qui la fascinait et qu’elle ne supportait pas : jalousies entres comédiens, libelles diffamatoires, accusations contre son père, manque de pitié du Roi…
  En fait, tout se passe comme si elle s’était réfugiée dans le silence du couvent où elle habitait pour échapper à quelque chose qui la poursuivait : « Ce silence, cette sereine absence de bonheur n’arrivent pas à me libérer de certaines pensées, de certains fantômes, de certains remords. Je me sens responsable de n’avoir rien fait: de n’avoir pas honoré mon père, de ne l’avoir pas assez aimé, de ne l’avoir pas défendu après sa mort…
Dans sa dernière comédie, la dernière justement, mon père avait mis en scène une petite fille. J’étais à cette époque une fillette entre sept et huit ans. Sans aucun doute, mon père, en écrivant cette scène avait pensé à moi, il l’avait écrite pour moi. Mon père a affronté le risque de mettre en scène une enfant, pour le simple goût de la voir jouer, et il l’a fait pour moi. (…) « Je n’ai pas aimé, je ne j’ai pas vécu ».
Cela se passe dans un beau décor très sobre de Gérard Didier, soit une pièce nue, avec juste une entrée côté jardin, et dotée d’une fenêtre ovale derrière un couloir. Sans aucun meuble sinon deux chaises que l’on apportera ensuite. Sans doute, il y a la présence d’Ariane Ascaride, sobre, impeccable, chaleureuse comme toujours et qui a une belle présence en scène… Mais la mise en scène de Marc Paquien, est très statique et des plus décevantes à cause de trop nombreuses erreurs dramaturgiques: le jeune comédien, personnage indispensable et presque toujours présent, n’est pas très à l’aise et récite souvent son texte.
Et les deux personnages ne bougent presque pas dans une pénombre assez pesante, avant qu’on n’y voit un peu plus clair. Que vient faire aussi la voix de Michel Bouquet, excellentissime comédien lisant des passages de ce Siècle de Molière, diffusée par  un gros poste de radio-cassettes?
Pourquoi Ariane Ascaride est-elle engoncée dans une robe longue qu’elle quitte ensuite pour se retrouver en pantalon et pull noir ? Pseudo-distanciation brechtienne ? Pourquoi cette musique inspirée de Vivaldi et Bach ? On est ici dans l’approximatif: le texte  de Giovanni  Macchia méritait mieux que cela. Jacques Nichet qui l’avait monté en 91 avec Dominique Valadié ,avait mieux réussi son coup avec de sobres images d’une grande beauté, à la fois lumineuses et très vivantes… Dommage.

Albertine Sarrazin, d’après des textes d’Albertine Sarrazin, et des articles de presse, mise en scène de Manon Savary.

 Mona Heftre, qui fut la remarquable actrice fétiche de Jérôme Savary mort il y a trois ans déjà, et sans laquelle sa carrière  du Magic Circus à l’Opéra-comique en passant par le Théâtre national de Chaillot, n’aurait pas été ce qu’elle a été, reprend un magnifique petit spectacle, mise en scène par sa fille Manon sur la vie et l’œuvre d’Albertine Sarrazin qui aurait 78 ans.
L’écrivaine fut adoptée à Alger à l’époque ville française, par le docteur Damien, un médecin militaire de 58 ans et son épouse. 
À dix ans, Albertine Damien est violée par son oncle et vit ensuite à Aix-en-Provence avec ses parents adoptifs, où elle est l’excellente élève d’un collège religieux. Mais le jeune interne au lycée n’est pas facile et  on se plaint de son indiscipline ; les temps sont rudes et son père la fera envoyer de force en prison spécialisée pour mineurs à Marseille. Rebaptisée Annick, elle y restera six ans ! jusqu’à sa majorité (21 ans à l’époque).
Elle obtient son bac s’enfuit avec une copine à Paris, se prostitue pour vivre, vole, tente un hold-up avec sa copine qui blesse une vendeuse avec le revolver qu’ Albertine a subtilisé à son père. Arrêtée et emprisonnée à Fresnes en 53 puis à Doullens (Somme) pendant sept ans, elle commence à écrire.
  Elle est mise au cachot, pour avoir embrassé une autre détenue sur la bouche et en 1957, s’évade en sautant de dix mètres, se brise l’astragale ; sur la la route, elle rencontre Julien Sarrazin, un petit cambrioleur qui la cache chez sa mère, puis chez une prostituée, et tombe amoureux d’elle. Elle est alors opérée de l’astragale. Mais un an après, Julien est incarcéré, et seule à Paris, elle fait le trottoir pour vivre, puis retrouve Julien et ils vont vivre à Calais.
En 58, ils sont  arrêtés, lui pour vol et, elle, pour usage de faux-papiers. Incarcérée à Amiens, elle s’occupe de la couture, étudie la philo, l’anglais, et écrit des poèmes et un Journal.Un an plus tard, Julien et Albertine (21 ans) se marient à Paris, entre deux gendarmes. « Mariage blanc dit-elle mais pas en blanc ».
Albertine  commence  La Cavale. Julien est libéré en 60 et elle obtient une grâce. Mais il est de nouveau incarcéré pour avoir volé des bijoux et Albertine pour les avoir portés. Libérée, elle s’installe à Alès pour se rapprocher de Nîmes où est il est emprisonné ; elle fait des piges au Méridional mais vole une bouteille de whisky : quatre mois de prison ! à Alès où elle écrit Les Soleils noirs qui deviendront L’Astragale.
1964 : Julien et Albertine, libérés, s’installent dans les Cévennes et Jean-Jacques Pauvert publie L’Astragale  et La Cavale. Grand succès ; elle reçoit le Prix des Quatre-jurys en 1966 et  La Traversière, est publiée. Mais fragile, alcool, tabac, et vie des plus dures, ne l’ont pas aidée et  elle meurt à 29 ans à la clinique Saint-Roch à Montpellier, des suites d’une opération du rein mal gérée. Julien réussira à faire condamner les responsables à l’équivalent de 100.000 € d’amende, ce qui était exceptionnel.
C’est toute cette existence, au départ déjà mal engagée etc haotique que raconte ce spectacle avec beaucoup de tendresse et de pudeur. Mona Heftre, en pantalon et pull noir,  a maintenant de beaux cheveux blancs. Mais la voix et gestualité sont toujours aussi impeccables; la grande dame du Magic Circus obéit à sa fille Manon Savary qui signe là une bonne et simple direction d’acteurs ( sauf le début, une vidéo assez laide en teinte violacée avec des images retravaillées d’Albertine Sarrazin qui devrait être éliminée). Mona Heftre chante aussi de temps en temps comme elle l’a fait souvent avec le répertoire de Serge Revzani, et bien, sans aucune prétention.
Il y a là  une évocation généreuse, aussi intelligente que sensible, de l’écrivaine qui n’a pas été épargnée par les bourgeois qui lui ont fait payer cher sa marginalité. Le public qui ne connaissait que vaguement Albertine Sarrazin et pas du tout Mona Heftre, s’est étonné que cela soit déjà fini après 80 minutes, et a salué la comédienne d’une longue ovation méritée. Si le spectacle passe en tournée près de chez vous, n’hésitez surtout pas.

Philippe du Vignal
 

TOP/ Théâtre de l’Ouest Parisien-Boulogne Billancourt 1 Place Bernard Palissy 92100 Boulogne-Billancourt. T: 01 46 03 60 44

Nelken

Nelken, chorégraphie de Pina Bausch par le Tanztheater Wuppertal

IMG_0708Pina Bausch est décédée le 30 juin 2009. À l’annonce de sa disparition, le Festival d’Avignon lui rendit hommage dans un  jardin du Palais des Papes et, spontanément,  des centaines d’œillets l’ont accompagné.
C’est dire combien ce spectacle symbolise l’image de la grande chorégraphe. Créé en 1982 dans une scénographie de Peter Pabst, Nelken n’avait pas été vu à Paris depuis 1989. Les 3.000 œillets en tissu plantés sur la scène vont, une fois de plus, être traversés par les farandoles et les courses folles des danseurs. Nous voudrions que cela ne s’arrête jamais!
Les spectateurs retrouvent avec plaisir les grands moments de la pièce dans une distribution différente. Scott Jennings remplace Lutz Förster pour la chanson de Gershwin, interprétée en langue des signes, et Fernando Suels Mendoza remplace Dominique Mercy quand il réalise, provoquant le public, différentes figures de danse classique. Cette scène avait tout son sens à l’époque de la création car l’accueil  des spectacles de la troupe par les habitués de la danse classique était souvent très négatif
Le danseur Paul White, membre du Tanztheater depuis 2012, explique: «Je suis devenu danseur parce que je voulais être différent des autres. » Le public de Pina Bausch est, lui aussi, un peu différent des autres et il a surtout un grand besoin de chaleur humaine qu’il éprouve avec les danseurs du Tanztheater, dans l’ombre de Pina Bausch.
En particulier lorsque ceux-ci nous invitent à ouvrir les bras, comme pour nous enlacer les uns les autres. Mais l’époque a changé, l’individualisme forcené des gens concentrés sur leurs smartphones raidit parfois leurs corps…Nous ne sommes pas au théâtre de la Ville, mais au théâtre du Châtelet, une salle à l’italienne, et l’ambiance y est un peu différente.
La visibilité est incomplète pour beaucoup, même si, heureusement, les danseurs jouent très souvent en avant-scène ; on ne distribue qu’un programme pour deux personnes, et, à la fin, lorsque le spectateur veut voir de plus près ces fameux œillets fabriqués en Thaïlande, une voix s’élève : «Mesdames, messieurs, nous allons fermer la salle s’il vous plait !»
Nous conseillons d’ailleurs à tout passionné du travail de la chorégraphe de se rendre à Wuppertal au moins une fois dans sa vie. Malgré tout, découvrir ou redécouvrir un spectacle de Pina Bausch reste une expérience unique et, comme le dit si bien le danseur russe Andrey Berezin au milieu du spectacle : «Je vous souhaite à tous un joyeux Noël.»

Jean Couturier

Théâtre du Châtelet du 12 au 17 mai; au Théâtre de la Ville une autre pièce de Pina Bausch du 21 au 30 mai : Für die Kinder  von gestern,heute und morgen.       

Entretien avec Marie-José Malis

Entretien avec Marie-José Malis, directrice du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

Centre Dramatique National, le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers va bientôt fêter ses cinquante ans. Une belle occasion pour réfléchir à la mission des centres dramatiques, à  la pertinence de l’institution,à l’état de la décentralisation théâtrale, et enfin à la création artistique et à la politique culturelle… Ce qui fait beaucoup de questions qui méritent d’être posées franchement sur la table.

 

-Christine Friedel-: Le théâtre, et en particulier les Centres dramatiques nationaux, sont entrés depuis quelques années dans une ère du soupçon (dont on peut faire l’analyse). C’est donc le moment de prendre le contre-pied de cette défiance.

f814580fjpg -Marie-José Malis : Le cinquantenaire du C.D.N. d’Aubervilliers serait une belle occasion pour organiser des assises du théâtre, de faire une sorte de nouvelle déclaration de Villeurbanne, comme en 1968». Pour que des artistes se réunissent pour dire quel est leur rapport à la politique, et édicter une règle.

-Le soupçon pèse d’abord sur le rapport au public : ce théâtre ne répondrait pas à une demande, à une attente, il serait élitiste, au mauvais sens du terme. 

– M. J. M. : Les artistes n’ont pas à se sentir illégitimes. Nous avons à être avec les gens, à leur proposer un point de vue autre, un pas en avant, pour toucher ce qui fâche dans la question posée. En même temps, ce que fait, dans sa radicalité, Jérôme Bel, rassure : il est clair avec lui-même. On comprend tout, « ça réconcilie », dit un spectateur.
il faut rétablir avec le public ce genre de pacte complexe. Si on en reste à un :« tout ce qu’on demande à entendre, c’est ce qu’on sait déjà », on ne pourra pas avancer!

-La chance des C.D. N., c’est que les artistes qui les dirigent, peuvent compter sur une certaine durée.
– M. J. M. : Nous avons la chance et la liberté de composer avec des invités différents. Sur les fonctions que nous donnons à l’art, nous donnons donc différentes réponses, mais avec une préoccupation commune. La question n’est pas de montrer tout ce qui se fait de façon exhaustive, mais de chercher ensemble à quoi sert notre travail, ce qu’on peut apporter qui nous procure du bien à tous.
Qu’opposer à ce monde qui ne va pas ? Rodrigo Garcia répond par la liberté, Jérôme Bel, par l’égalité, en osant défaire son savoir en face de l’autre.

 -Cette durée, c’est aussi une histoire, et un public parfois nostalgique ?

-M. J. M. : La difficulté pour venir au théâtre est parfois insurmontable chez des gens, jusqu’à la rencontre qui les y « autorise »… À notre arrivée, le public constitué, lui, a été déconcerté ; nous avons eu avec eux des discussions, des polémiques. Mais ils nous font crédit, au moins, ceux qui sont loyaux, qui ont une raison politique de venir, et pas seulement l’habitude du divertissement bourgeois.
   Nous avons à proposer de l’inédit, pas forcément du compliqué et un public neuf le reçoit très bien, dès qu’il l’a en face de lui. Le théâtre n’est ni une consolation, ni un miroir satisfaisant. Nous souhaitons qu’il ne soit pas une chose vaine !

 -En toute bonne foi, les personnes qui sont les «  relais » des groupes de spectateurs, font parfois barrage entre  ces groupes et le théâtre : ils craignent, disent-ils, que  « ce ne soit pas pour notre public »

-M.J. M. : « Notre public », ça n’existe pas. Nous nous adressons, collectivement, à des personnes, pas à des catégories. Je crois que le public jeune est le meilleur qui soit, pourvu qu’on lui donne le meilleur et qu’il vienne de son propre choix. J’ai rencontré des lycéens à un débat ; ils sont venus au théâtre ensuite, fiers d’être là et d’y faire venir des copains.
 Ici, le corps enseignant est formidable. Il y a une confiance, on peut parler de tout, avant, après un spectacle. Après le colloque sur Robespierre organisé par Jack Ralite, une classe de philo a fait cette déclaration : « Nous voulons appliquer l’Égalité dans la classe ». Nous leur avons ouvert le théâtre, ils sont venus les samedis matin s’entraider, librement, entre eux, et ils ont tous été reçus au bac.
Le déclic, ça a été l’âge de Saint-Just (dix-neuf ans) et de Robespierre. C’est important d’ouvrir le théâtre, de répondre à la demande qu’on a créée.

-Aubervilliers est une sorte de laboratoire de la culture ?

 -M.J. M. : C’est en tout cas une ville où il y a plusieurs lieux importants de la création artistique, les Laboratoires, le Théâtre équestre Zingaro, L’Embarcadère … Je crois que les territoires pauvres sont les plus porteurs d’invention. On est pauvre ? Au moins, il n’y a pas un sentiment de déclassement, il y a un savoir sur sa propre vie. Et nous, comment allons-nous aujourd’hui opposer nos désirs, nos intelligences à ce monde « pourri » ?
Nous avons des forces, dans cette ville : le théâtre, les professeurs, les militants, avec toutes sortes de rencontres possibles  entre les jeunes et les artistes.

 -Qu’est-ce qui va changer, à Aubervilliers, avec le Grand Paris ?

 - M. J. M. : Pour le moment, ce « grand Paris » est un projet petit-bourgeois et non une pensée du « vivre ensemble ». Ce n’est, encore une fois, que la gentrification des quartiers populaires. Le SYNDEAC  (Syndicat des directeurs d’entreprises culturelles) a quand même tiré la sonnette d’alarme : la culture, l’art, n’étaient pas prévus, pas associés aux projets, ils n’arrivaient qu’« en plus ».
 Il y aurait pourtant à travailler sur l’architecture : le théâtre près de l’Hôtel de ville, ce bâtiment républicain au milieu de la ville, c’est un beau symbole, mais ça ne marche pas pour ceux qui ont un rapport problématique avec l’Etat. Alors, on peut imaginer des sortes de nouvelles Maisons des Jeunes et de la Culture, des lieux très provisoires, sociaux, des endroits qui donnent à penser, qui aident les jeunes à formuler leurs désirs, à aller plus loin.
  Claude Régy a toujours préféré ces sortes de hangars, où la scénographie et le rapport au public se construit avec la création scénique. En plus, c’est moins coûteux que les théâtres en dur, inadaptés et dépassés à peine construits.
Bien sûr, c’est avec le public que se construit l’institution. Après Hypérion, après les débats terribles, passionnants et épuisants d’Avignon, s’est constituée ici autour de nous une sorte de « brigade », un groupe de fidèles qui cherche avec nous comment convaincre les gens que le théâtre est pour eux, comment inventer un nouveau pacte.

 Propos recueillis par Christine Friedel.

 

 

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