81 avenue Victor Hugo

81, avenue Victor Hugo, pièce d’actualité n°3, par Olivier Coulon-Jablonka

 

81 avenue Victor HugoQu’est-ce qu’une pièce d’actualité ? Ce dont on parle à un moment donné mais aussi une pièce au présent, en actes. L’actualité du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, ça a toujours été le fil tendu entre la population et le théâtre.
Cette saison, Marie-José Malis lui a donné des couleurs en proposant à trois artistes de construire chacun une «pièce d’actualité» avec les habitants de la ville. Laurent Chétouane, metteur en scène et chorégraphe, avait interrogé quinze spectateurs, Et le théâtre pour vous, c’est quoi ?, en toute liberté et avec quelques risques, avec aussi une jolie ambiguïté due à la ponctuation : « pour vous », c’est-à-dire pour tous, ou « à votre avis ? ».
 Maguy Marin, elle-même descendante d’exilés républicains espagnols, est allée travailler à côté, à Saint-Denis, à la recherche de la petite Espagne, quartier d’exilés économiques, puis politiques après le coup d’état de Franco, où vivent, dans ce qui  subsiste de ce quartier, ces nouveaux exilés qu’on appelle migrants. Aujourd’hui, 81, avenue Victor Hugo, à Aubervilliers, ne pas confondre avec l’avenue du Paris XVIe, met en scène le témoignage de huit sans papiers, parmi les quatre-vingts pour qui le squat de l’ancien Pôle emploi est presque une terre promise, après les expulsions, l’incendie d’un autre squat, le campement dans la boue… Pour un an –jugement rendu-, ils sont à l’abri. Mais après ? Après, reste la solidarité et la lutte qu’ils ont menée.
Avec  Olivier Coulon-Jablonka, et sous l’égide de Kafka (Devant la porte de la loi, dans Le Procès) en prologue, Adama Bamba, Moustapha Cissé, Ibrahim Diallo, Mamadou Diomandé, Inza Koné, Souleyman S., Méité Soualiho, Mohammed Zia, ont eu le courage d’affronter la scène et de témoigner, de dire leur nom, ce qui est très risqué quand on est  sans papiers.
Ce qu’ils nous disent de leur départ de Libye, du Burkina-Faso, du Mali, du Moyen-Orient, de l’argent économisé pour le passage, perdu, volé, des dangers, nous le savons. Le voyage de Turquie jusqu’en France, de frontière en frontière, de question en question : puis-je rester ici ?, nous le connaissons moins.

 Mais surtout, parce qu’ils sont là, sur le plateau, ces huit hommes (Les femmes ne sont pas disponibles, elles s’occupent des enfants , dit l’un d’eux, au débat, mais ceci est une autre histoire…), nous rappellent que la vie quotidienne des sans papiers n’est pas une statistique, mais cell des milliers de personnes empêchées de jouir de leurs droits élémentaires, condamnées à la peur et à l’angoisse quotidienne.
 De même, les milliers de victimes de naufrages en Méditerranée nous choquent bien plus encore, si nous pensons à la vie unique de chacun de ces morts. Le théâtre permet cela : regarder une personne, dans l’effort et le défi de la représentation. Car il s’agit bien de théâtre, dans une mise en scène précise et rythmée, dans une belle confiance réciproque entre la scène et le public.
Les huit hommes présents, pour les quatre-vingt du squat et pour tous les autres, nous font accéder à une beauté unique, qui est aussi leur soutien. On comprend que, devant le succès de 81 avenue Victor Hugo, la pièce soit reprise à l’automne prochain. Cela aurait sans doute fait plaisir à Victor Hugo.

 

Christine Friedel

 

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. T : 01 46 33 16 16  jusqu’au 17 mai le samedi à 18h (représentation suive d’un débat), et le dimanche à 17h30.

 

 


Archive pour mai, 2015

Entre les actes

Entre les actes d’après Virginia Woolf, mise en scène de Lisa Wurmser

 

photolot-entrelesactes51Dans un jardin, des êtres en vacances – en vacance, jeu de mots inévitable- attendent le spectacle d’amateurs de cette paroisse. Le théâtre est installé et des propos insignifiants, s’échangent dans une certaine langueur. On n’est pas loin de La Mouette de Tchekhov, avec une différence notable : le roman, le dernier de Virginia Woolf, se passe en 1939.
Entre querelles de couples, bavardage des oncles, tantes, et autres ancêtres, meuglement d’une vache tout à coup, cris des enfants, on entend des bruits d’avion.  Juste le temps de troubler les tourments et les plaisirs de ce petit monde que l’irruption du théâtre secoue bien plus fort. Surtout quand il est confié à la puissance vocale et à la présence de Flore Lefèbvre des Noëttes;  ses camarades sont de la même trempe quand ils passent en revue toute l’histoire du théâtre en Angleterre..
Elisabeth I et Shakespeare, le théâtre du XVIIIe siècle, le théâtre victorien, et pour finir, le théâtre d’aujourd’hui, un miroir tendu au public : les effets les plus extrêmes sont permis aux amateurs de la paroisse et à leur furieuse coryphée.

 On pense davantage aux artisans du Songe d’une nuit d’été qu’à la pièce de Treplev dans La Mouette : le temps d’un après-midi, ils frappent fort, du côté du burlesque. Et « entre les actes » ? Le vie continue, bousculée par une vraie coquette et son «artiste « , alanguie par les rêveries moroses d’Isa, double légèrement ironique de l’auteur, répétitive dans la bouche d’une vielle lady.
Le spectacle a les qualités de ses défauts, en particulier un rythme bizarre, des longueurs pas désagréables, qui renvoient avec justesse à l’ambiguïté des sentiments (et de l’époque), à une Angleterre qui s’idolâtre et doute d’elle-même : on n’en est pas si loin d’aujourd’hui. Les comédiens, dirigés avec une certaine désinvolture, s’en tirent bien. Le décor assez sommaire, clos par un tulle plutôt joli, figurant une campagne naïve, n’égale pas le charme d’un vrai jardin (où le spectacle a été créé, en Picardie).
On y respire quand même agréablement, et l’on appréciera l’adaptation subtile et sensible d’Entre les actes, roman né du théâtre et pour le théâtre. Ce monde est toujours une scène, comme dirait Shakespeare.

 Christine Friedel

 Vingtième Théâtre, Paris. T: 01 48 65 97 90, du jeudi au samedi 21h30, dimanche 17h30 jusqu’au 26 juin.

La mort de Tintagiles

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La Mort de Tintagiles, de Maurice Maeterlinck, précédé par des fragments de Pour un tombeau d’Anatole de Stéphane Mallarmé, mise en scène de Denis Podalydès, conception musicale de Christophe Coin et Garth Knox

  Deux ans après la publication de Pelléas et Mélisande (1892), Maurice Maeterlinck écrit trois petits drames pour marionnettes : Intérieur, Alladine et Palomides, puis La Mort de Tintagiles. Vingt ans après la magnifique création de Claude Régy au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (1996), Denis Podalydès fraie à son tour avec les ombres de Maurice Maeterlinck.
   S’infiltre aussitôt, dans l’imaginaire, l’intérieur d’un château en ruines dont on aperçoit dans les ténèbres, les murailles  au fond d’une vallée aux arbres morts : «Il n’y a qu’une tour que le temps n’attaque point… Elle est énorme… et la maison ne sort pas de son ombre.»
Ainsi, parle  Ygraine (Leslie Menu) à son petit frère Tintagiles, en l’absence de leur sœur Bellangère (Clara Noël) , à propos de ce site maléfique, tenu sous la domination tyrannique d’une grand-mère invisible, figure monstrueuse, recluse dans la Tour fermée : «Il y a là une porte effrayante. »
Les sœurs vivent au château avec leur vieux maître Aglovale, seul ami restant.La Reine odieuse veut se saisir du benjamin et l’arracher à sa vaillante sœur aînée. L’image de la fragilité de l’enfance, et  de toute mort injuste de jeunes êtres innocents, est préparée par Pour un tombeau d’Anatole de Stéphane Mallarmé. Cette prose poétique à la beauté froide est née de ce père artiste,  dont le fils a été enlevé par la maladie à huit ans. Ce projet d’écriture est resté inachevé pour cause de trop grand chagrin : «le petit tombé dans la vallée » foudroyante image de la mort infantile:  non-sens et inacceptable des défunts trop jeunes.
Claude Régy, écrivait : «Dans Tintagiles, ce récit funambule, tout est seuil. Seuil de la lumière et de l’ombre, seul de l’éveil et du sommeil, du conscient et de l’inconscient… La colline et la vallée, la tour et les souterrains, seuil du haut et du bas… »
On tenterait en vain, toujours empêché, de protéger ou de retenir quiconque est plus fragile. Ygraine monte l’escalier jusqu’à la cime, là où se trouve une porte sans gonds, scellée dans la muraille, qu’elle ne peut ouvrir pour sauver Tintagiles. Elle distingue une fente de lumière qui pourrait s’élargir mais disparaît et se ferme. Est-ce de soi dont il est question ? D’une intériorité divisée car consciente d’elle-même, qui n’accède ni à l’unité personnelle ni à l’accomplissement existentiel. Ici, la scène est légèrement surélevée, cernée par les ombres des murs recouverts de panneaux gris, et close  en haut par une grille éclairée.
La marionnette d’Amélie Madeline: un Tintagiles, crâne nu et habillé de sombre, pieds et mains éclairés, s’insère admirablement dans des tableaux mythiques commeLe Nouveau-Né ou L’apparition de l’ange à Saint-Joseph de Georges de La Tour, avec dans l’ombre, le duo en longues robes sombres d’ Ygraine avec sur les épaules un châle rouge seyant que la flamme d’une bougie, et le feu dans un âtre, rendent plus vif et lumineux.
Un rai de lumière tombe sur Tintagiles (Adrien Gamba Gontard), quand il laisse vibrer dans l’ombre et la nuit un long cri strident d’effroi.
L’illustration sonore et musicale de Christophe Coin accompagne la représentation et la sous-tend,  avec  un jeu d’instruments à cordes métalliques, ce qui augmente la résonance et lui confère un halo sonore qui vibre justement par sympathie, et dont la harpe éolienne est le principe fondateur.
Garth Knox interprète le vieil Aglovale, joue de l’alto et de la viole d’amour, et Christophe Coin, de son côté,du violoncelle.
Un spectacle sobre et somptueux dont la vibration tragique résonne admirablement.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre des Bouffes du Nord, Paris jusqu’au 28 mai. T : 01 46 07 34 50.

Les Mamelles de Tirésias

Les Mamelles de Tirésias de Guillaume Apollinaire, mise en scène d’Ellen Hammer

invitation TiresiasEn deux actes et un prologue, ce drame sur-réaliste (sic), mot inventé par son metteur en  scène Pierre Albert-Birot, fut créé, en 1917,  au  conservatoire Maubel, maintenant théâtre Montmartre-Galabru.
 Guillaume Apollinaire s’était inspiré du mythe du devin aveugle, Tirésias, sans doute pour mieux être plus provocant. Avec des thèses féministes et antimilitaristes évidentes et revendiquées. La première de la pièce fit scandale à cause de ses allusions transparentes à la première guerre mondiale qui n’était pas finie !
  Il y a un personnage essentiel dans la pièce, c’est Thérèse qui change de sexe pour obtenir le pouvoir, celui qu’a son mari en particulier, et les hommes en général. Pour établir enfin l’égalité des sexes. Il y a de nombreux personnages : le directeur du théâtre, Thérèse/Tirésias, son mari, leur fils, une cartomancienne, un gendarme, un journaliste parisien, Presto, une dame, le peuple de Zanzibar, «personnage collectif et muet»  joué par un seul acteur, des chœurs…
  Les didascalies de Guillaume Apollinaire sont aussi précises que celles de Samuel Beckett ; instruments prévus: «revolver, musette, grosse caisse, accordéon, tambour, tonnerre, grelots, castagnettes, trompette d’enfant, vaisselle cassée» et : «tout ce qui est indiqué comme devant être dit au mégaphone, doit être crié au public».
Avant que le spectacle soit joué au Studio de Vitry, il a été donné  dans le dépôt de vente d’Emmaüs qui qui occupe provisoirement un des  bâtiments de l’ancienne Caserne de Reuilly. Avec un incroyable entassement d’objets :  une sorte d’arbre doté de petits rectangles métalliques et posé sur le sol carrelé, des  lustres des années 50, de verres, bibelots, vaisselles, le tout soigneusement rangés et accrochés aux murs, des croûtes : paysage, portraits, tableaux en tapisserie, tout à fait en accord avec la loufoquerie d’un texte qui, cent ans après, tient encore la route.
Sur-réalistevraiment, même si Guillaume Apollinaire considérait sa pièce comme une œuvre de jeunesse, dont pourtant le ton revendicatif est donné dès le début: « Non,  Monsieur mon mari/Vous ne me ferez pas faire ce que vous voulez/Je suis féministe et je ne reconnais pas l’autorité de l’homme/Du reste je veux agir à ma guise/Il y a assez longtemps que les hommes font ce qui leur plaît/Après tout je veux aussi aller me battre contre les ennemis/J’ai envie d’être soldat une deux une deux/Je veux faire la guerre ,et non pas faire des enfants/Non, Monsieur mon mari, vous ne me commanderez plus » Ou : « Fameux représentant de toute autorité/Vous l’entendez, c’est dit, je crois avec clarté/La femme à Zanzibar veut des droits politiques/Et renonce soudain aux amours prolifiques/Vous l’entendez crier/Plus d’enfants Plus d’enfants.”
  Guillaume Apollinaire fait aussi référence à l’actualité artistique: “C’est épatant la musique moderne/Presque aussi épatant que les décors des nouveaux peintres/Qui florissent loin des Barbares/À Zanzibar/Pas besoin d’aller aux ballets russes ni au Vieux-Colombier/Aussi vais-je continuer à faire des enfants/Faisons d’abord un journaliste /Comme ça je saurai tout /Je devinerai le surplus /Et j’inventerai le reste. “On apprend de Montrouge/ Que Monsieur Picasso/ Fait un tableau qui bouge/Ainsi que ce berceau”.
 Le poète ne craint pas d’écrire en vers de mirliton dont il n’est pas dupe, et teintés d’absurde et d’érotisme, ce qui renforce encore le côté burlesque des répliques: “Qu’importe viens cueillir la fraise
Avec la fleur du bananier/Chassons à la Zanzibaraise/Les éléphants et viens régner/Sur le grand cœur de ta Thérèse”.
 La distribution est solide : Hiam Abbass, Eric Blakoski, Bass Dehm, Jean-Baptiste Sastre, et surtout Catherine Germain qui joue un clown. Étonnante comme d’habitude, dans ce personnage asexué, à la voix nasillarde. Avec une oralité et une gestualité impeccables, elle introduit une dimension bonasse et un peu inquiétante à la fois. Elle revient ensuite, démaquillée pour quelques répliques, puis se remet à sa petite table de comédienne, en bord de plateau, pour se grimer à nouveau, et placer sa perruque de tulle noir, surmonté d’un tout petit chapeau rouge, et  parsemé de pastilles blanches. Belle image, même si on l’a souvent vue…
La mise en scène d’Ellen Hammer, que l’on a connue comme dramaturge du grand Klaus-Michaël Grüber, et de Bob Wilson, est précise mais sans doute  bien trop sage, alors qu’à l’époque de sa création, le texte de Guillaume Apollinaire, avait dû faire l’effet d’une petite bombe. Son auteur,  après avoir été grièvement blessé à la guerre, malade, mourra juste avant l’armistice!  La  difficulté est identique,  quand on veut mettre en scène aujourd’hui Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac, pièce satirique, elle aussi burlesque et surréaliste, monté par neuf ans plus tard par son auteur et Antonin Artaud. Comment retrouver la charge explosive de ce genre de textes?
  Le spectacle est encore brut de décoffrage et cette version, disons de poche, souffre parfois de baisses de rythme mais cela devrait s’arranger. Bonne occasion en tout cas pour connaître ce texte rarement joué.

Philippe du Vignal

 

Studio-Théâtre de Vitry les 12 et 13 mai.

Nos grands-mères

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Nos Grand-mères, texte de Laurent Dubost, mise en scène de Nathalie Conio-Thauvin

Ce projet est né à la Gare-Franche à Marseille, havre de paix et de création conçu par le metteur en scène Wladislaw Znorko, prématurément disparu il y a  deux ans déjà. Wlad, comme ses proches le nommaient, se nourrissait, pour créer ses spectacles, de sa propre mémoire et de celle de ses artistes. Eternel enfant, réalisateur complet qui manque beaucoup au paysage théâtral, il ne pouvait, comme beaucoup d’artistes, se défaire de son passé.
  Nathalie Conio-Thauvin, en écoutant sa grand-mère russe, Valentina Vavilova, lui raconter la deuxième guerre mondiale, a eu l’idée de faire partager son témoignage;  elle y a est un récit de Jacqueline Auriol, résistante et aviatrice, rapporté par sa petite-fille Rachel. Et d’autres témoignages venus d’Italie,Tunisie et France. Et des entretiens filmés, recueillis auprès de grand-mères dans chaque ville où se joue le spectacle.
  Une représentation de ce spectacle, qui prend à témoin le public, a eu lieu dans une maison, à Ensuès-la-Redonne, près de Marseille, maison qui a elle-même sa propre histoire, celle d’Emile Ricaud. Plusieurs mémoires s’entrechoquent dans ce théâtre documentaire, musical et participatif: au milieu de la représentation, une soupe succulente est  servie aux spectateurs qui, en même temps, assistent aux témoignages filmés de femmes de la région sur plusieurs écrans, et  ensuite, dans la deuxième partie, à des extraits de reportages sur la guerre de 40 sont projetés sur la façade de la maison peuplée de fantômes:  son propriétaire, Emile Ricaud, n’a pas survécu au décès de sa femme, et y est décédé, il y a deux ans. Ses livres d’enfant sont encore là, tout comme ses chaussures près du barbecue. Un de ses livres sert d’accessoire au spectacle…
Wlad écrivait à propos d’un de ses spectacles: «Ce sont des objets à moitié oubliés. Je leur offre une seconde vie pour servir de détonateur à leur mémoire».  Des esprits hantent cette création sensible et touchante qui se révèle être une vraie mise en abyme de la mémoire…

   Nos Grand-mères, c’est aussi  une affaire de famille!  Nathalie Conio y a fait participer sa fille, Maroussia; Luc Thauvin, son mari en a réalisé le volet vidéo  avec Romain Quartier, qui  donne une dimension dramatique à ces récits intimes; sa mère, Irina Valilova, comédienne russe qui, après une longue carrière à Moscou, a travaillé pendant plus de vingt-cinq ans avec Wlad. Et Rachel Auriol, elle,  joue aussi  avec ses enfants et son mari, auteur du texte.
Romain Quartier est interprète sa musique en direct  avec ses partenaires. Une scénographie astucieuse nous fait découvrir ces témoignages à travers les fenêtres d’une maison datant des années soixante-dix. Le spectacle s’adapte à des lieux multiples et a déjà été présenté avec succès à Nohant, dans la maison de George Sand; d’autres demeures, historiques ou non, feront bientôt revivre ces moments douloureux de l’histoire  du XXe siècle. La période actuelle, dénuée de repères, va assez vite en voir disparaître  tous les témoins, et il serait très dommage de les oublier à jamais.
  Nathalie Conio  est prête à repartir sur les routes, à la rencontre d’autres mémoires et d’autres lieux.

Jean Couturier

 Spectacle vu le 9 mai à Ensuès-la-Redonne.

Jusqu’au bout du monde

Biennale internationale des arts de la marionnette:

Jusqu’au bout du monde mise en scène de Mark Arends 
 
 photos-biam-site-internet05La Biennale de la marionnette en Île-de-France a donné son coup d’envoi. Avec un programme  varié,  pour tous les publics. Parmi les neuf lieux où se déroulent quelque vingt-huit spectacles, la Maison des Métallos ouvre la bal, et  reçoit notamment Jusqu’au bout du monde par Make Mend and do Company, un collectif qui imagine des spectacles « innovants », comprendre:  tournés vers l’écologie.
  Le public s’installe dans la pénombre: l’électricité nécessaire aux éclairages est fournie… par les comédiens qui pédalent. La narratrice, perchée sur sa selle de vélo, raconte comment une petite fille, à la poursuite d’un oisillon, découvre une île constituée de déchets au milieu de l’océan.
Cet argument simple, voire simpliste, est illustré d’un petit film d’animation aux dessins naïfs, sur lequel sont  projetés, en surimpression, des silhouettes découpées et des objets animés. Un travail astucieux dont l’originalité tient au parti pris  » zéro carbone », et au zèle déployé par l’équipe à pédaler pendant trois quarts d’heure, avec les mains et les pieds, pour la plus grande joies des enfants qui sont invités à les rejoindre.
 
Mireille Davidovici
 

Le Mouffetard, rue Mouffetard 75005 Paris, jusqu’au 20 mai. T:  01 84 79 44 44 – www.lemouffetard.com
 

Woyzeck/ Ismaël Tifouche Nieto

Woyzeck de Georg Büchner, traduction de Rebecca Goldblatt et Ismaël Tifouche Nieto, adaptation et mise en scène d’Ismaël Tifouche Nieto

 4-1422110431Woyzeck est une pièce fragmentaire, écrite en 1837, année où mourut du typhus, à 24 ans, ce jeune et génial auteur, à la fois médecin, scientifique et dramaturge qui s’était inspiré de l’affaire de Johann Christian Woyzeck, ancien soldat, coiffeur sans emploi, qui avait poignardé son amante. Ludwig Büchner,  fit publier, en 1850, les œuvres de son frère: une nouvelle, Lenz, et trois pièces, La Mort de Danton, Léonce et Léna et ce Woyzeck resté inachevé.
Et il y a tout juste un siècle, Rainer Maria Rilke en avait déjà vu le potentiel scénique : «C’est un spectacle sans pareil que celui de cet homme maltraité, vêtu de son bourgeron, au centre de l’univers, malgré lui, dans le rapport infini des astres. Voilà du théâtre, voilà ce que pourrait être le théâtre».
Et Bertolt Brecht fit connaître cette pièce fabuleuse qui existe en quatre versions, et champ de tous les possibles pour de nombreux metteurs en scène, entre autres : Mathias Langhoff, André Engels, Thomas Ostermeier, Stéphane Braunschweig, ou encore Josef Nadj  (voir Le Théâtre du Blog).
Woyzeck, un jeune soldat, vit  misérablement avec sa femme, Marie, et leur  bébé. Pour les nourrir, il accepte de servir de cobaye au médecin militaire qui le paye pour lui infliger des traitements expérimentaux, et d’aide de camp à son capitaine qui en fait son souffre-douleur et ne cesse de lui infliger des leçons de morale. Maltraité dans son corps, humilié dans son esprit, et sans argent, il va perdre la raison et accusera Marie d’être l’amante du tambour-major. Woyzeck tombe dans la folie et, victime devenue bourreau, finira par la tuer d’un coup de couteau. Comme le disait très bien Thomas Ostermeier, il représente « toute la provocation faite à un être humain, et la preuve de la violence qui est en nous ».
L’adaptation de d’Ismaël Tifouche Nieto est du genre habile, et met bien valeur le texte avec ses références au Faust de Goethe  et  à La Genèse : «Il y eut un soir, il y eut un matin, et Dieu vit que cela était bon. » Mais aussi aux frère Grimm, avec  un de leurs  contes, dit par une grand-mère et que l’on entend rarement dans les mises en scène de Woyzeck…
Il a situé la pièce dans le monde contemporain; cela se passe d’abord dans une fête foraine, avec musique facile et vulgaire, et guirlandes d’ampoules de couleur un peu partout; un bateleur, en habit gris et haut-de-forme noir, propose des fleurs, une jeune femme offre des bâtons de barbe-à-papa. Il y a des rails au sol (assez casse-gueule! pour le public debout), puis on nous invite à nous asseoir sur les gradins mais on ne verra le spectacle que derrière des rideaux transparents  en plastique épais… Sur les rails, arrivent de petits praticables mus électriquement, chargés d’un des protagonistes, et où se passent certaines scènes. Ce n’est pas  sûrement pas l’invention scénographique du siècle, mais bon…
 La direction d’acteurs est précise: Ismaël Tifouche Nieto qui joue Woyzeck s’en sort plutôt bien, Pauline Caupenne ( Marie) est, elle, un peu moins convaincante. Mais il y a des moments entre Marie et Woyzeck  où passe une  véritable émotion, grâce aussi à la beauté des éclairages latéraux et en douche (Benjamin Nesne) qui créent un climat intimiste. Malgré quelques images inutiles en vidéo sur grand écran.
Et il y a une chose  que l’on ne voit jamais dans les mises en scène de Woyzeck, c’est la présence de gens du peuple (ici une quinzaine de jeunes  comédiens) qui, à la fin de la première partie, formidable image, sont tous allongés sur les rails.
Le metteur en scène a aussi bien su montrer le désarroi de ce pauvre bougre, et la domination qu’il subit, sans doute facteur déclenchant du meurtre qu’il va commettre. Et quand Georg Büchner écrivit sa pièce, c’était, dramatiquement parlant, tout à fait révolutionnaire. Comme ce langage qui n’obéit à aucune des contraintes de l’époque. Woyzeck, assez velléitaire, humilié par son capitaine, par le médecin qui le prend comme cobaye, et, croit-il,  par Marie, subit une aliénation à la fois sociale et mentale et ne maîtrise pas vraiment le langage, ni bien sûr les événements de sa pauvre vie.
Ismaël Tifouche Nieto  a traité avec finesse les nombreux monologues intérieurs de cet anti-héros, en proie à l’incompréhension d’un monde où il ne peut et ne pourra jamais trouver sa place. Avec de belles et fortes images comme ce récit de la grand-mère,  ou encore, très impressionnante : la mort de Marie dont le corps, transporté sur un chariot, percé d’un coup de couteau,  laisse échapper un flot de sang sur sa robe blanche,

Il y a ensuite un entracte de quinze minutes que rien ne justifie, et qui casse le rythme de cette pièce courte. Dommage! Puis, on a droit à une scène (qui tombe à plat), dehors sur l’herbe et près du mur du théâtre, de la folie de Woyzeck devant le médecin, avant qu’on ne rentre dans la salle, configurée cette fois  en espace bi-latéral.
«C’est la représentation, dit le metteur en scène et interprète, qui prise dans le mouvement doit rendre compte d’une distorsion de la perception : espace et temps sont modifiés, troublés par la porosité, l’indistinction entre réalité et imaginaire : la relation scène salle a lieu de s’en trouver affectée. » Elèmentaire, mon cher Büchner !  Mais c’est beaucoup moins évident, quand on veut  faire passer ce genre d’approximations théoriques sur un plateau.

C’est donc une mise en scène intéressante pour sa direction d’acteurs, mais inégale et pas vraiment aboutie, dont il faudrait revoir l’organisation et surtout la scénographie, mais honnête et que Philippe Adrien a eu raison d’accueillir. Première étape d’un travail en cours, que l’on aimerait  revoir, après qu’il ait été resserré et affiné. Donc à suivre…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 7 juin. T : 01 43 28 36 36

 

 

Ostermeier Backstage

 

Ostermeier Backstage, Entretiens avec Gerhard Jörder, traduit de l’allemand par Laurent Muhleisen et Frank Weigand

 picture_id159_midAprès des débuts remarqués à la Baracke du Deutsches Theater où il mena un véritable travail de laboratoire  sur le jeu, comme Meyerhold ou Stanislavski, Thomas Ostermeier est nommé à trente ans, directeur de la Schaubühne de Berlin où depuis 1999, il met en scène aussi bien des classiques que des contemporains, Lars Norén, Sarah Kane ou Jon Fosse.
À 41 ans, il a signé plus de trente créations dont  Woyzeck (2004),  ou un Hamlet en rock star mélancolique, qui sont restées des joyaux. En opposition frontale avec ceux qui ont forgé le théâtre contemporain : la scène n’est pas pour lui un lieu de performance ou d’installation, mais une manière de renouer avec la narration et le personnage, dans une approche non académique.               
 Ces entretiens sont passionnants, à la fois profonds et pleins d’humour, et dévoilent les principes esthétiques et humanistes d’une création singulière, et  des pensées socio-politiques, économiques, et personnelles. Il a eu un parcours qu’on aurait pu croire paisible mais s’est construit en se posant contre l’ordre établi. Deuxième de trois garçons, d’une famille de milieu modeste, il se sent proche de sa mère.  Mais son père, un militaire autoritaire,  est un ennemi déclaré.. à qui il reconnaît toutefois des qualités d’accordéoniste et d’animateur : « C’est avec lui aussi que j’ai regardé les premiers petits films de Karl Valentin. C’est lui qui m’a transmis cette passion pour son humour subversif, si décapant, si bavarois. »
À seize ans, depuis Landshut, un « trou de province », l’adolescent rebelle, fugue et parcourt  en stop, l’Italie, les Balkans, la Grèce, la Turquie. Plus tard, celui qui mettra en scène La Forte Race de Marieluise Fleisser et Susn de Herbert Achternbusch, régle ses comptes avec la Basse-Bavière catholique : «Toute ma force vient de ma résistance à la Bavière, de ma colère et de ma haine. J’ai été élevé dans la plus pure tradition catholique, j’ai été enfant de chœur. Il existe cette maxime : tout bon catholique ayant été un jour enfant de chœur, doit devenir communiste au plus tard au début de la vingtaine. Ce principe communautariste, cette manie de la rédemption et cette volonté de sauver le monde ont à voir avec la manière dont s’est déroulée ma socialisation… »
Après avoir joué le fanfaron ludique  (réservé aujourd’hui mais toujours souriant) et s’être mis en scène auprès de ses camarades pour combler le manque de bonheur à la maison, il crée une troupe de théâtre lycéenne d’abord, puis indépendante : « Un groupe de rock indé. De vrais freaks, des types super. On fumait des roulées, on buvait du vin rouge, on discutait littérature et on faisait du théâtre. »                                                                          L’adolescent libéré rencontre là Jens Hillje, son futur bras droit à la Baracke et à la Schaubühne. Le goût du théâtre est venu au futur inventeur d’images scéniques, grâce notamment à une passion pour la lecture et la littérature transmise par sa professeure d’allemand. Il fait aussi de la musique de groupe, basse électrique et contrebasse : «une période assez sauvage, avec beaucoup de hardcore punk, des squats dans la Hafenstraße à Hambourg, des manifs, la gauche alternative, cela m’attirait.
Le théâtre est d’abord pour lui un art du conflit : «Je savais que j’étais contre mon père, contre l’autorité, contre la Bavière, contre les écoles, contre l’église, contre le catholicisme, contre les hauts salaires et contre tous ceux qui, depuis toujours, font la pluie et le beau temps, entre eux. Et je ressentais une bonne dose de haine en moi chaque fois que mes camarades de classe revenaient de leurs vacances en Italie, faisaient l’article aux filles avec ça, et en plus les invitaient ensuite à manger une glace. »
Les scénographies de  Thomas Ostermeier soulignent  la superficialité clinquante de ce qu’il appelle le nouveau Centre, fan de design.  Cet art d’un théâtre incisif connaît  un beau succès à l’étranger (moins en Allemagne !), grâce au mode de narration classique qu’il remet au goût du jour.  Il se dit le petit frère des déconstructivistes qui ont tout fait voler en éclats et l’héritier en ramasse les morceaux et les recolle, « dans l’espoir de rendre visibles les points de raccord ».

 Ostermeier ne déconstruit pas, il reconstruit et raconte à nouveau des histoires. Réalisme narratif  compréhensible dans le monde entier, comme le cinéma vit d’histoires hollywoodiennes, et la littérature, du roman nord-américain. Et on s’intéresse partout au rôle de la femme, à la question de la famille, aux promesses de bonheur de la société bourgeoise.
La qualité de ses acteurs  fascine le public français mais lui salue en passant  le Théâtre du Soleil, entreprise et communauté réelles. Le public n’est nulle part ailleurs aussi jeune et cosmopolite qu’à Berlin,  qui agit comme un aimant et offre des rencontres inouïes  aux  artistes de tous les pays. À travers les créations du chef de file de la Schaubühne, les festivals internationaux achètent de l’identité berlinoise.

 Un ennemi du peuple de Ibsen est significatif : Berlin est l’exemple même de la culture des hipsters qui se veut végétalienne et engagée ; un thème universel. La vocation de l’artiste est de comprendre l’homme, de  raconter des histoires qui parlent de la réalité sociale et politique d’aujourd’hui : «Un théâtre émancipateur explorant, à l’instar de l’examen de conscience chez les catholiques, nos propres dispositions à la corruption, au mensonge, à l’hypocrisie, et inversement nos qualités, un théâtre émancipateur de type microsociologique, qui dissèque ce qui se passe dans les relations familiales, les relations de couples, sans qu’on en soit forcément conscient – ce théâtre-là, je le trouve absolument nécessaire et sensé. »
La représentation théâtrale est comparable à l’expérience vivante d’un saut de trapèze à contempler, selon Eisenstein et les hommes de théâtre russes, un spectacle d’une dimension à la fois physique, artistique et acrobatique.

 Shopping & Fucking de Mark Ravenhill raconte ainsi les années pré-2000, avec une jeunesse sans perspective d’avenir, la précarité de l’emploi, la drogue, le fun. Des jeunes gens vivent en collocation, sexuellement déboussolés  et n’ont aucune chance de réussite professionnelle. Une leçon de théâtre contemporain, de comique fou, suivi du choc de ces excès de violence, avec à la fin, le sermon abject d’un néo-conservateur autoritaire. «Ce que je peux dire de moi, c’est qu’en effet j’ai une grande passion pour la confrontation, pour l’activité politique, pour l’idée de transformer la réalité. »
  L’école Ernst Busch à Berlin-Est a marqué la socialisation théâtrale du futur metteur en scène, avec Stanislavski, Bogdanov… Il n’est devenu 0uest-allemand qu’à la Baracke, quand Michael Eberth lui a mis des pièces britanniques contemporaines entre les mains,  puis avec des auteurs comme Falk Richter, Marius von Mayenburg, Biljana Srbljanovic, Lars Norén  et Sarah Kane qui, selon lui,« a détruit l’un des derniers mythes de notre temps, celui de l’amour. Nous avions déjà dû abandonner le mythe de la religion, celui du communisme ou encore celui de la famille – l’amour est la seule chose qui promet encore un peu de sens pour la plupart des êtres humains. Devoir dire adieu à cette promesse de salut là est douloureux, radical. En tant qu’auteure, Sarah Kane a été suffisamment intelligente pour le faire sans simplifier, ni accuser personne.»
  Thomas Ostermeier se plaît à analyser les subtilités entre amour, et amitié,  appréciée aujourd’hui car elle n’exige rien en retour alors que l’amour a obligatoirement quelque chose à voir avec l’autre, d’où son importance : «Nous avons peur du risque émotionnel qu’il faut prendre en amour. Parce que l’autre, le souci de l’autre -nous ne savons plus ce que c’est, il est devenu trop difficile de vivre et de se confronter à l’altérité. Et c’est là qu’il faut chercher-je dis cela en passant, l’une des raisons de la crise de l’art dramatique : le manque d’empathie. »
L’œuvre d’Ibsen, prétendu peintre des états d’âme et des paysages intérieurs, ne parle selon lui, finalement que d’argent. Réalité analysée avec le regard d’un matérialiste historique, la société étant un théâtre de luttes de classes. Ses personnages, pour la plupart, appartiennent à la classe moyenne ou viennent de l’intégrer, sont obsédés par le fait qu’ils risquent de perdre leur statut : dans l’Allemagne actuelle, la peur de la faillite économique, et de la précarité hante la petite bourgeoisie.
La déchéance sociale est significative surtout dans les grandes villes. Le public de théâtre classique  appartient à la classe moyenne supérieure et, plus encore en France et en Russie, qu’en Allemagne, à la bourgeoisie intellectuelle,qui  se sent menacée par la crise économique. C’est elle, on l’a vu dans le Sud de l’Europe, qui a subi les plus grosses défaites à ce jour.
«Un Ennemi du peuple est la première pièce qui parle d’un lanceur d’alerte, longtemps avant que l’expression même n’existe. À New York, pour l’ensemble du public, ce docteur Stockmann était un personnage à la Bradley Manning, Edward Snowden ou encore Julien Assange… De quelle force dispose encore la vérité dans une société ne reposant plus que sur une logique économique, et manipulée par les médias ? A-t-elle encore la moindre chance ? »

  Le drame familial de Lilian Hellman, The little Foxes (1939) est une pièce sur la cupidité et la brutalité, valeurs exemplaires du capitalisme. Un femme, interprétée par Nina Hoss, veut avoir son indépendance financière, contre ses frères et contre son mari, et gagne cette lutte dure contre le monde masculin.
  Ibsen et Shakespeare se partagent le cœur du dramaturge berlinois :  «Les scènes de Shakespeare sont comme des dés en verre : il y a un, ou deux, ou cinq, ou six côtés par lesquels on peut les regarder. Cet éclat multidimensionnel là est toute la beauté, mais aussi le défi.» Pour lui, Hamlet, que joue Lars Eidinger, est un gamin mal élevé et gâté, un phénomène très contemporain. Cet égocentrisme démesuré, ce narcissisme excessif, ce manque total d’intérêt pour les processus politiques, cette ignorance pleine de désinvolture avec laquelle on s’exhibe dans les réseaux sociaux, tout cela caractérise des pans entiers de cette génération.
Mesure pour mesure, avec Gert Voss (le Duc Vincentio et Lars Eidinger (le gouverneur Angelo)  passionne le metteur en scène : «Au centre, un Robespierre, un parangon de vertu. C’est à lui que le Duc, un homme sage, mais un hédoniste convaincu, permissif, confie la boutique qu’il a lui-même laissé péricliter. Vouloir mettre en place un système parfait en sachant qu’on est imparfait : il n’y a pas de description plus précise de la condition humaine. »

Réfléchir sur l‘homme, les dangers qui le menacent, la pauvreté de ses moyens, examiner ce que la société et l’économie font des sentiments : Ibsen et de Shakespeare observent les relations entre les hommes, « la manière dont ils s’exploitent mutuellement, abusent les uns des autres, s’aiment, se désirent, se heurtent à leurs propres limites, la manière aussi dont la haine se transforme en amour et l’amour en haine, avec la notion de profit qui s’immisce dans les relations – et tout cela, non pas sur le mode de la thèse, ou de la surenchère hystérique, mais dans le rendu des corps, l’expérience des comédiens.» Tel le cinéma de John Cassavetes.
 Thomas Ostermeier regrette l’absence de communication immédiate par le langage ; reste alors un dialogue de sourds  où chacun n’entend que soi. Cet amoureux de la vie et du théâtre avoue avec plaisir et gourmandise : «Je suis un observateur passionné du genre humain, dans les restaurants, dans le train, dans les cafés, dans les hôtels, toute cette microsociologie des conversations, des déplacements et des rencontres éveille mes sens à l’extrême ! »
  On en redemande encore quand on lit ce livre pour ce qui est de l’art et  des passions de Thomas Ostermeier….

Véronique Hotte

Ostermeier Backstage, Entretiens avec Gerhard Jörder, 2015 L’Arche Éditeur. 

Pédagogies de l’échec

Pédagogies de l’échec de Pierre Notte, mise en scène d’Alain Timar

 echecAu centre de la scène, un praticable, entouré d’une mer de tissus bruns froissés: un lieu isolé, rescapé d’une catastrophe, explosion ou séisme… Il ne reste plus rien que cet îlot de survie. Un homme et une femme viennent nous expliquer le propos : brosser le décor d’une ville en ruines après cette catastrophe. Alain Timar, toujours à l’affût de nouveaux textes, a découvert, un peu par hasard, cette pièce de Pierre Notte: « Au septième étage, dans des bureaux dont il ne reste ni cloisons ni fenêtres, deux employés se plient aux lois de la hiérarchie dans un monde en ruines et dépeuplé. Mais ils continuent de travailler et de se soumettre aux rôles professionnels : pouvoir et immunité de la  cadre, servilité et irresponsabilité de l’assistant de direction.
Avec mauvaise foi, rancœurs, humiliations, mises à l’épreuve, jalousies et désirs. En bas  de l’immeuble, on monte des échafaudages pour une reconstruction hypothétique mais  le coût de leur location a déjà précipité  la boîte dans la faillite. Mais les deux employés, désœuvrés, sans objectif ni projet, veulent tenir le coup, encore et malgré tout… Pédagogies de l’échec est une comédie féroce sur la vanité de l’action et des rôles imposés, la théâtralité des catégories socio-professionnelles. »
  Alain Timar  explore ici les diverses facettes de notre rapport au monde, dans ce qu’il a de plus perturbé et où se croisent deux thématiques : aliénation mentale au travail et apocalypse menaçante.  Comme Pierre Notte, qui  a une  fascination angoissée pour les rapports hiérarchiques et les jeux de domination  dans la société libérale actuelle.
  Mise en scène et scénographie d’une efficacité totale. La tension croît inexorablement, au fur et à mesure de la découverte par les deux personnages, de l’ampleur du désastre et de leur isolement. C’est un huis-clos, une île déserte où s’affrontent  ces survivants qui se mesurent, se cherchent et se fuient. Respectant d’abord les rapports hiérarchiques, puis tentant de les abolir,  se querellant…  avant de se rapprocher.
Dans leur angoissante solitude à deux, ils s’accrochent aux bribes de la phraséologie entrepreneuriale comme à des bouées de sauvetage. Sauver son image, sauver sa place au regard de l’autre, c’est tout ce qui leur reste. Mais ce verbiage économique et cette logique comptable tournent court, quant il s’agit de survie. Le corps  avec  ses besoins naturels : envie de pisser et attirance sexuelle les ramènent à une plus juste vision de leur situation, cocasse et absurde à la fois. Pédagogies de l’échec gagne en efficacité, quand montent la tension et la menace de leur disparition.
La scénographie imaginée par Alain Timar: un plateau qui s’incline et où s’accrochent les personnages, donne la mesure de cette tension. Peu à peu, ils glissent physiquement et leur maîtrise de la situation dérape aussi.  Dans  cette défaite annoncée, ils terminent leur course, accrochés au bord du plateau, et s’agrippent mutuellement avec l’espoir de  s’en tirer. Parfois, on étouffe d’angoisse, parfois on éclate de rire ou on rit jaune
.
  Il faut saluer la performance d’Olivia Côte et de Salim Kechiouche dans cette scène de naufrage. Remarquable acrobatie, diction claire, et gestuelle efficace comme une chorégraphie réglée avec minutie ! Olivia Côte est tout à fait  étonnante, dans le rôle le plus difficile, celui de cette femme d’affaires en perdition et en mal d’amour. Drôle et pathétique, elle incarne avec justesse le drame de la femme moderne, aux prises avec les logiques antithétiques du travail et de la vie personnelle.
Un spectacle tout à fait réjouissant.

Michèle Bigot

Théâtre des Halles à Avignon, présenté du 23 au 26 avril; pendant le festival, du 4 au 26 juillet (relâche le 14 juillet) à 17h.

Nouvelles représailles

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Nouvelles représailles de Hanokh Levin, mise en scène de Véronique Widock

On commence maintenant à bien connaître l’auteur israélien en France depuis 2001,  quand ses pièces ont été traduites aux Editions Théâtrales, deux ans après sa mort. Jacques Nichet, Michel Didym, François Rancillac, Stéphane Braunschweig, Laurent Pelly, Krystof Warlikovski les ont très vite montées…
  Avec des pièces à la fois satiriques, politiques et mythologiques, Hanokh Levin ne recule devant rien, se joue des rapports familiaux, religieux,  et n’hésite pas à mettre en pièces tous les tabous. Marqué par le conflit  entre Israël et Palestine, Hanokh Levin parle souvent de la guerre, de rapports avec cet ennemi imposé, et n’hésite pas à critiquer l’occupation par son pays des territoires palestiniens dans des pièces comme Shitz, Yaacobi et Leidental, Kroum l’ectoplasme, Que d’espoir ! , La putain de l’Ohio…
Après avoir monté de lui,  Soldat ventre creux en 2013, Véronique Widock  vient de monter  dix-sept textes issus de ses cabarets (Que d’espoir, Douce vengeance et autres sketches, Satire…). On y trouve donc chansons, dialogues théâtraux, et  extraits de  poèmes.

 Le spectacle commence par le discours d’un ministre croyant poser la première pierre d’une bibliothèque construite en forme de canon, qui pourrait, en cas de conflit, envoyer des livres sur l’ennemi voisin. Mais sa conseillère lui apprend au fur et à mesure qu’il y a eu une erreur dans son agenda, et qu’il est en fait à un enterrement! Il  modifie donc son discours à chaque nouvelle information. C’est très drôle, parce qu’assez proche de la réalité…
  Il y a aussi une mère  qui doit faire face au décès de son fils, un jeune homme essayant de draguer une fille qui ne cesse de le rembarrer, une femme choisie par les Chinois pour devenir leur chef d’état-major, ou encore un militaire israélien sympathisant avec un père de famille palestinien dont il vient faire exploser la maison ! Il y a aussi un monologue où un homme redoute de connaître la paix… Puisqu’il ne sait pas comment faire, il en revient finalement toujours à la violence.
  Véronique Widock, directrice artistique du Hublot à Colombes, a su mettre en scène ce patchwork de textes en évitant tous les pièges. Henri Costa, Rémi Creissels et Nolwenn Le Du ont un jeu très juste, avec ce qu’il faut de la part d’outrance présente dans l’écriture d’Hanokh Levin. Ces fragments de textes s’enchaînent dans un bel équilibre, en passant du tragique à l’absurde, et le violon d’Irène Lecoq sait donne hauteur et respiration à l’ensemble.
En montant cette large palette de textes, Véronique Widock  montre à quel point cette écriture est profonde, intelligente, jamais univoque et qu’elle peut nous amener à réfléchir au-delà de la situation représentée. Avec peu de moyens et beaucoup d’humilité dans son travail,  elle a réussi un beau et solide spectacle dont on ressort enthousiasmé. On espère que ces Nouvelles représailles, modulables dans leur forme, pourront être montrées à un plus large public!

Julien Barsan

Spectacle vu au Hublot de Colombes le 7 mai.
Le 23 mai à L’Hermine de Plouha (Côtes d’Armor).

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