Traduire/transmettre sixième édition

Traduire/transmettre  sixième édition

  Au Théâtre de l’Atalante, c’est vraiment, en mai, le printemps des dramaturgies européennes. Depuis 2010, grâce à la persévérance des trois compagnies qui étaient déjà à l’origine du projet, celles d’Agathe Alexis, d’Alain Barsacq et de René Loyon, de la Maison Antoine Vitez (Maison de la traduction théâtrale) et du Centre national du Théâtre, Traduire/transmettre invite chaque année un pays, ou une langue européenne -pour le moment- et honore les traducteurs passeurs d’une littérature à une autre.
 Après la Russie, le domaine hispanique, l’Allemagne, la Grèce, l’Italie, c’est la Hongrie qui est invitée cette année, avec Anna Lakos, fidèle intermédiaire entre le théâtre hongrois et la France. Nous n’avons pu assister qu’à deux lectures sur les six, mais on en ressort enthousiaste.
Quatuor de Georgy Spiro, traduit par Anna Lakos et Jean-Loup Rivière, met en scène un exilé de retour au pays. Après quarante ans aux Etats-Unis, il vient remercier celui qui, en 1956, l’avait aidé à s’enfuir de Hongrie, au moment où il allait être arrêté. Remerciements que  «le vieux» refuse : l’Amérique, la démocratisation, l’argent n’ont rien à lui apporter et ne peuvent remplacer son monde perdu. Sa fille, en revanche, n’a d’yeux que pour la voiture, les placements qu’elle échafaude, le monde moderne, rapide, sans mémoire. À côté, la mère est le seul personnage d’éternité : nourricière, porteuse d’on-dit, gaie et modeste, sans nostalgie.

 La pièce, nourrie de l’histoire de la Hongrie, fait pourtant écho à la situation française : le vieux, cet oublié de l’ouverture européenne, pourrait bien être un lecteur de l’Huma qui finit par voter F. N. L’auteur a déjà été joué en France et raconte  qu’il a commencé Quatuor avec une centaine de personnages, qu’il a fini par  concentrer en un quatuor dissonant qui joue pourtant ensemble une partition brutale, parfois drôle, que nous reconnaissons. Une bonne pièce, « à l’os », sur l’Europe d’aujourd’hui.
Toute autre est la pièce-fleuve de Peter Nadas, Chant de sirènes, drame satyrique, remarquablement traduite par Marc Martin qui ne s’attribue qu’un seul mérite : avoir toujours gardé, pendant son travail, la flamme de la première lecture du texte. L’auteur s’est s’inspiré de L’Odyssée et de la mythologie grecque en général, qu’il confronte à nos  deux guerres mondiales. Perséphone, Hadès, voient se presser des nuées d’âmes errantes, et les Néréïdes, insupportables pestes, ricanent dans un théâtre en train d’exploser, d’où s’enfuient quelques ouvreuses octogénaires.

 Ne dit-on pas « le théâtre de la guerre »? Les généralissimes, les héros usés et inutiles finiront mitraillés, après avoir dévoré toute une jeunesse incapable, née de pères dépassés et de Pénélope, Circé et Calypso, trois images de la femme délaissée qui ne se laissera pas enlever son fils, chéri et haï. Ce n’est qu’un tout petit bout de cette épopée géante, sarcastique, qui fait naître des images post-traumatiques  comme en peint Anselm Kiefer.  Mais ce grand opéra à l’humour sarcastique et violent, est aussi une autre façon de placer, et brutalement, l’Europe face à ses chaos. Ces quelques lignes ne peuvent rendre compte que de l’importance d’un auteur nobélisable, comme le dit volontiers son traducteur.
Voilà : Traduire/Transmettre permet de partager joies, étonnements, réflexions, et vraies découvertes. Ces  pièces sont publiées aux éditions Théâtrales, chez Plon et au Bruit du Temps. Bonne lecture !

 Christine Friedel

 

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