La Simplicité trahie

CHANTIERS D’EUROPE:

La Semplicità inganata, librement inspiré par les œuvres littéraires d’Argangela Trabotti et l’histoire des Clarisses d’Udine (en italien surtitré)

image La Simplicité trahie, qui fut publié en 1654 à Leyden sous le pseudonyme de  Galerana Barcitotti est un des livres d’une femme exceptionnelle (1602-1652) qui écrivit aussi  La Tirannia paterna, et l’Inferno monacale. Arcangela Tarabotti eut le même sort que des milliers d’autres jeunes filles de son époque, difficiles à marier parce que rebelles ou atteintes d’une défaut physique comme légèrement boiteuse et/ou pauvre, ou sans véritable dot, puisque les congrégations religiueses acceptent des dots au rabais!  Elle fut enfermée très jeune dans un couvent de Sant’Anna de Venise de par la volonté paternelle.  Avec la bénédiction du clergé masculin et  toute la société de l’époque.
    Mais elle eut le courage, et la force intérieure d’échapper quelque peu à sa condition : le Cardinal Patriarca Corner lui fait lire des livres, y compris de Machiavel et eut le droit de sortir du monastère, pour aller enseigner, et  rencontra ainsi de riches étrangers, comme l’ambassadeur de France,Nicolas Bretel et connut Gabriel Naudè, le bibliothécaire de Mazarin.
 A cette même époque, les Clarisses du couvent d’Udine dans le Frioul  contestèrent cette tyrannie absolue de ces  toute la clique  catholique qui les tenait enfermées là,  s’en prirent aux dogmes et se révoltèrent la culture masculine qui écartaient les femmes de toute responsabilité sociale et/ou politique, en particulier  contre la terrible inquisition des tout puissants vicaires généraux et autres évèques.
  Seule en scène, Marta Cuscunà  a voulu donner la parole et témoigner de l’histoire de ces jeunes femmes  qui, dit-elle «luttèrent contre les conventions sociales, en revendiquant leur droit à une liberté de pensée et de critique vis-à-vis d’un modèle social basé sur les dogmes de la culture masculine, et surtout une liberté d’inventer un modèle féminin alternatif face au modèle existant. Alors que les femmes étaient priées d’obéir soit comme filles puis comme épouses, sinon comme religieuses cloîtrées ou putains dans les nombreux bordels des grandes villes.« Et c’est de l’intérieur même du couvent, écrit Marta Cuscunà, quArcangela Tarabotti « dénonce ouvertement l’utilisation des vocations féminines religieuses à des fins économiques, en comparant les femmes contraintes à prendre le voile à des oiseaux mis en cage.(…) Je crois que le moment est arrivé d’opérer un changement de cap radical vis-à-vis du féminin et que c’est sur ce dernier que se décidera le tournant à prendre et qui pourrait nous faire sortir de cette crise globale ».
Marta Cuscunà est seule en scène en robe blanche puis noire. Dans le fond, un crucifix rappelle le pouvoir absolu de l’Eglise, et il y a six têtes de marionnettes absolument incroyables de vérité posées sur une grille, dès qu’elle la comédienne leur donne la parole, leur bouche étant seule animée par  la comédienne qui est derrière elles. Tout aussi incroyable est la tête de l’évèque aux yeux exorbités qu’elle manipule aussi.
  Marta Cuscunà raconte très bien l’étonnante histoire de cette révolte aux accents féministes évidents de ces six nonnes qui ne craignent pas d’aller à sa rencontre et d’affronter le terrible vicaire général Jacoppo Moracco avec une force  et une vérité qu’on entend rarement. L’univers sonore (parfois un peu trop envahissant) est impressionnant: chants religieux, bruits de portes en fer qui se ferment brutalement lors des vœux solennels…
  La révolte  et le revendication d’un nouveau modèle alternatif durèrent à Udine une soixantaine d’années puis l’Eglise reprit le dessus mais les choses ne furent plus tout à fait comme avant. Cette Simplicité trahie est un spectacle  tout à fait remarquable que nous a offert avec une belle conviction Marta Cuscunà en soixante-dix minutes: on espère vraiment qu’un théâtre français le  programmera  (il n’a été présenté que deux fois) , et sur une plus longue série de représentations. Tiens, au fait, pourquoi pas aux Théâtre des Abbesses, Emmanuel Demarcy-Motta?
 

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre de la Cité Universitaire le 13 juin.


Archive pour juin, 2015

Chantiers d’Europe

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Chantiers d’Europe à la Cité Internationale.

 

   L’année de ses 90 ans, la Cité Internationale Universitaire ouvre ses portes à la manifestation coordonnée par Emmanuel Demarcy-Mota;  directeur du Théâtre de la Ville. Il s’agit de présenter des compagnies étrangères, jouant le plus souvent dans leur langue. Cinq pays sont à l’honneur cette année : Grèce, Italie, Pologne,Turquie et Portugal. Dans ce cadre unique de la Cité Universitaire, on peut d’abord déambuler entre les différentes maisons et découvrir, à certaines heures,  Musique pour que le monde joue, et ainsi entendre le même morceau joué par une douzaine de pianistes, et dont la mélodie se découvre aux fenêtres des maisons.
Belle idée, douce rêverie … si elle avait été au point ! Mais beaucoup de pianos restaient silencieux ou, pire, étaient utilisés pour  jouer une autre musique… Le Théâtre lui,  propose aux plus courageux d’enchaîner les spectacles à un rythme  de Festival d’Avignon ! A La Resserre, l’italienne Marta Cuscunà  seule en scène dans La Ressserr avec  La Simplicité Trahie librement inspirée de l’histoire des clarisses d’Udine, ces moniales qui transformèrent leur couvent en une espace de réflexion et de remise en question du patriarcat et de la domination masculine. (voir l’article plus bas).
La grande salle du théâtre accueille elle, une adaptation en portugais d’Hamlet,en 1h15 par la compagnie Mala Voadora  qui privilégie les scènes d’action pour cet Hamlet mené tambour battant, ou le personnage-titre n’est pas omniprésent comme dans une représentation du texte intégral.  Avec des choix précis: l’histoire d’amour d’Hamlet et Ophélie est survolée, et les actes s’enchaînent rapidement.
Le théâtre dans le théâtre est une des métaphores filées de ce spectacle, d’abord dans la scénographie, puisque des toiles représentant un théâtre à l’italienne descendent puis remontent des cintres créant une belle mise en abyme, et les comédiens d’abord habillés  contemporain revêtent des costumes d’époque au fur et à mesure que l’on avance dans la pièce.
Puis Hamlet s’adresse à nous, sort de son jeu pour nous lire le texte de la pièce. Relecture très vivante et intelligente. Et c’est agréable d’entendre la tirade d’Hamlet dans cette belle langue portugaise !
A la Galerie, Aalst de l’auteur turc Radek Rychcik a pour thème  un fait divers tout à fait sordide. Dans la petite ville belge d’Aalst, un couple  étouffe le plus jeune de ses deux enfants et plante des ciseaux dans le dos de l’aîné.
 Les comédiens installés dans de lourds fauteuils, et en habit de fête, comme s’ils sortaient d’un mariage, sont  interrogés par ce qui semble être un juge, en voix off. Et ils ne bougeront pas d’un pouce durant le spectacle. Dommage si une tête devant vous vous cache un des comédiens, d’autant qu’ils sont très à l’avant-scène.
Deux musiciens, un batteur et un  pianiste  ponctuent l’interrogatoire avec une belle musique rock, des bruitages un peu incongrus (bruit de la mer, chiens qui aboient) et proposent presque une jolie musique sur des mots effroyables. Mais il ne se passe pas grand-chose sur scène à part cet interrogatoire, tantôt insoutenable, tantôt superficiel.
On se sent  un peu mal à l’aise: on ne sait si on veut nous dire que ce couple a, sinon des excuses, du moins des circonstances atténuantes ? Veut-on nous faire comprendre le geste d’un homme et d’une femme qui se savent de très mauvais parents et qui préfèrent tuer leurs enfants ,plutôt que de les voir grandir en souffrant ? Ou  nous montrer à quoi mène la marginalité et le refus de s’intégrer à la société ?
La mise en scène est plutôt bien maîtrisée mais on sort assez gêné de ce spectacle,  mollement applaudi.

 Julien Barsan

 Spectacles vus au Théâtre de la Cité Internationale le 13 juin.

 

Belgrade

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  Belgrade, d’après le texte d’Angelica Liddell, mis  en scène par Thierry Jolivet avec le collectif La Meute .

 Voilà certainement un des spectacles les plus intéressants de la saison  et l’on sort du théâtre différent de ce que l’on était en y entrant !  Le texte d’Angelica Liddell évoque le chaos qui règne sur Belgrade après la guerre fratricide qui a enflammé les Balkans.  En 2006, on y  honore la dépouille de Slobodan Milosevic, mort à a prison de La Haye, alors qu’il était jugé pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité  et génocide par le Tribunal Pénal  International. Plus de 50.000 personnes se sont déplacées pour la cérémonie.  Au milieu, une femme, reporter de guerre, spécialiste de « la question balkanique », mène une enquête. Le texte n’est fait que de monologues, comme s’il n’y avait plus de dialogues possibles dans ce pays déchiré.  Le collectif La Meute, formé en 2010 par des ex-élèves du Conservatoire de Lyon, aime s’approprier des textes littéraires qu’il dissèque, réécrit en y insérant d’autres, dont les leurs.  Ses  mises en scène se veulent percutantes  avec  musique, et vidéo…Et  l’a passé, ils ont obtenu le prix du Public au festival Impatience. Le Théâtre des Célestins à Lyon les a programmés pour finir la saison. Contrairement  au spectacle dont parlait Philippe du Vignal en mai 2013, la pièce ici est réduite à cinq monologues,  et augmentée d’autres textes. Une  journaliste recueille les témoignages sans intervenir mais la tension est telle qu’elle laisse éclater son désespoir  devant tant d’inhumanité, avec une violence  destructrice. En fait, Thierry Jolivet nous donne à voir un opéra-rock, « une manière de requiem pour cinq acteurs et deux musiciens ». C’est une musique suffisamment sauvage pour restituer le climat de Belgrade à ce moment. En ouverture et au final,  il a placé le récitatif d’un homme jeune, sorte de porte-parole du collectif, qui explique combien cette guerre a été importante pour leur génération  née avec  la chute du Mur de Berlin, et élevée dans l’idée d’une Europe des peuples. Quand la musique se tait, une  bande-son, omniprésente, souligne l’atmosphère des scènes qui peut être simplement  faite de soupirs, de gémissements et de sanglots. Les voix  des comédiens, équipés de mini-micros, sont très présentes, sans forcer, Rarement, au théâtre, on aura été confronté à la détresse d’un peuple qui vient de s’entretuer, et rarement aussi on aura ressenti la désillusion des citoyens devant l’incapacité de l’Europe à gérer les conflits.

 Elyane Gérôme

  Spectacle vu aux Célestins, Théâtre de Lyon / www.celestins-lyon.org

Un Obus dans le cœur

Un Obus dans le cœur, adaptation du roman de Wajdi Mouhawad, mise en scène de Catherine Cohen

 Dimageans ce récit théâtral et onirique, sont réunis les thèmes chers à l’auteur libanais, exilé d’abord au Canada, et vivant le plus souvent aussi en France : l’enfance, la filiation, la solitude, la maladie, la guerre, la mort, la langue, la poésie, la peinture.
On est invité à suivre le chemin initiatique de Wahab, qui veut  devenir peintre. qui se transforme en adulte.  C’est aussi un voyage au cœur de l’intime, de la vie et de la mort : réveillé en pleine nuit par un coup de téléphone lui apprenant que sa mère agonise à l’hôpital, Wahab sent monter en lui une colère irrépressible.
Ce face-à-face avec la mort, Wahab, l’a vécu dès l’enfance, à sept ans. Il lui a fallu alors fuir la guerre civile au Liban qu’il cite comme étant « sa sœur jumelle ». Les années ont passé et soudain en chemin, en allant retrouver sa mère mourante, une foule de souvenirs, non sans violence, l’accompagne. Cette mort éveille en lui de multiples sentiments contradictoires, colère et  révolte : « Plein de mots, plein de phrases dans la bouche pour couvrir la tempête de mon cerveau ».
Ce sont la maladie puis la mort de sa mère, qui vont provoquer chez lui, le passage douloureux de l’enfance dans le monde des adultes et son acceptation.
La mise en scène sobre, caractérisée par une chorégraphie très construite avec  des mouvements répétitifs de Grégory Baquet, rythme les différentes phases de colère, de doute, d’enthousiasme aussi, traversées par cet homme à peine sorti de l’adolescence, lors de ce parcours initiatique.
Mais la scénographie aurait pu être plus  inventive, même si elle sert habilement le texte.  Elle rappelle souvent  mais avec moins de qualité, certains spectacles de Wajdi Mouhawad, qu’il avait lui-même mis en scène. Mais ce petit espace/écrin,  qui permet d’instaurer un rapport privilégié entre acteur et public, fait bien entendre la rage et les  tourments de Wahab et qui vont  s’intensifier.
Et la tension dramatique augmente, de plus en plus oppressante. Ce renversement existentiel vécu par Wahab, ajoute une intensité supplémentaire. Grégory Baquet s’empare du texte avec fougue, et sensibilité, et sait faire  monter toute la tension poétique du texte. Il parvient à emmener avec une grande justesse, son  personnage, loin dans ses retranchements, désirs et haines enfouis jusqu’alors.
A la fin, Wahab, comme le public, semble bizarrement envahi  par une libération et une réconciliation d’avec le Monde.  Ce qui est assez plaisant parfois !

Elisabeth Naud

 Théâtre Les Déchargeurs jusqu’au 27 juin. 3, rue des déchargeurs. 75001 Paris. T : 01 42 36 00 50 et au Festival d’Avignon, Théâtre du Balcon.

Le texte est publié aux éditions Actes-Sud Junior

Je hais les marionnettes

Pyka Puppet  Festival:

 Je hais les marionnettes de et par Jean-Louis Heckel

 

ean louis HeckelReprenant le principe de son spectacle, Qui manipule qui,  avec sa compagnie La Nef, Jean-Louis Heckel retrouve ici la marionnette de Rosie Palmer, responsable d’une émission web radio émise en direct, et la contrebassiste Anne Shreshta.
  Il nous conte ici l’histoire d’un personnage, Victor Schimpferling, grand maître de la marionnette, fils caché d’Edward Gordon Craig et d’Isadora Duncan, vivant à Saint-Petersbourg, et mêle à  cette fiction  vie des éléments autobiographiques renvoyant à sa propre carrière théâtrale.
 L’occasion pour lui de citer des propos d’Antoine Vitez ou d’Edward Gordon Craig sur l’art du marionnettiste et d’évoquer  les diverses  esthétiques  de cette discipline. Il dialogue avec Rosie, magnifiquement manipulée par Pascal Blaison et se confronte, en silence, à une étrange figure métissée qui l’attend, assise dans un petit castelet.  Autant Rosie Palmer/Pascal Blaison fait preuve  d’une véritable assurance, autant Jean-Louis Heckel semble plus fragile dans son récit, comme si le poids du passé l’envahissait. Cette fragilité touchante, facilement perceptible dans le petit théâtre de l’Atalante, donne à cette évocation le ton  intimiste  d’une émission nocturne de France-Culture, d’autant que l’accompagnement musical s’y prête.
Entre pédagogie et poésie, Je hais les marionnettes devrait trouver son rythme, au fil des représentations.  Le spectacle,  en tout cas, traduit bien l’amour indéfectible que nourrit bien sûr Jean-Louis Heckel pour les marionnettes…contrairement à ce que nous dit le titre.

 Jean Couturier

 Spectacle joué au théâtre de l’Atalante le 9 juin.

www.la-nef.org               

Complexity of belonging

Complexity of belonging, conception, mise en scène et chorégraphie de Falk Richter et Anouk van Dijk

 

Falk RichterCette création commune en langue anglaise, Complexity of Belonging de l’auteur et metteur en scène Falk Richter, de la chorégraphe Anouk van Dijk et de la compagnie de danse australienne Chunky Move est une réflexion sur le sentiment d’appartenance et sur la question d’identité :  «Qu’est-ce qui prime dans la définition de soi ? Le sexe, L’orientation sexuelle, la nationalité, une culture, une histoire, une fille, une mère, un amant? »
La communication généralisée, le caractère planétaire des phénomènes financiers, avec l’ouverture des économies nationales et régionales au marché mondial, ne garantit pas, loin de là, l’existence d’une société commune, aux ressources équitables. Mais ce n’est pas l’urgence de la question pour ces jeunes gens porteurs de la parole  politique de Falk Richter, performeurs, interprètes et danseurs qui vivent en ces temps immédiats sans émettre  de revendication. Eduqués et cultivés, ils subissent les conséquences d’un monde dont ils ne font pas partie et qui laisse beaucoup de gens sur le bord de la route.
 Chacun d’eux reçoit au moins un don, la vie elle-même, l’existence dans le monde, la possibilité de s’exprimer par le verbe et le corps.
Mais la qualité de vie de ces jeunes gens privilégiés est mise à mal, et révèle un ressentiment, au-delà du cosmopolitisme et du dialogue des cultures. Ainsi, un trentenaire  doit aller travailler très loin de sa compagne psychologue, restée en Australie qui, lasse de cet éloignement, veut aussi vivre sa vie. Telle autre, européenne, est venue en Australie pour faire des recherches sur les Aborigènes, et sur leurs relations avec la population dominante.
  Deux hommes gays, désireux d’un enfant, se posent la question de  la gestation pour autrui. Et tandis que les se sont posée ces questions existentielles, s’exprime en même temps le panache des corps dansants, expressifs et libres, dans un paysage d’immense désert australien à l’horizon céleste sur écran vidéo. Le dispositif est complété par une caméra pour les entretiens de la sociologue-ethnologue, et de skype pour conversations  entre partenaires éloignés géographiquement.
 Beaucoup sont rivés à leur ordinateur, entre contacts superficiels et réseaux sociaux, mais tous dansent, arpentant magnifiquement l’espace, jouant avec une série de fauteuils design de bureau, prenant appui sur ces sièges, se cachant derrière et au risque de perdre leur équilibre, les rangeant en ligne pour sauter de l’un à l’autre.   Gravissant ces obstacles comme autant de barrières de vie, se refusant à considérer que leur existence  doive rester confinée dans de vastes espaces de bureau anonymes,  il sont en proie à une grande solitude. Revient régulièrement l’image scénique de l’habitacle d’avion, appareil destiné à s’abîmer dans la mer, métaphore des vies humaines bousculées et perdues.
 Une danseuse, déclamant avec panache, énumère plus d’une centaine d’exigences, quant à son désir d’homme idéal auquel elle s’attacherait : elle danse royalement, tête en bas et corps contorsionné.; Les interprètes expérimentés jouent leur partition avec grâce, donnant à voir des corps pleins et vivants.

Véronique Hotte

Spectacle joué au Théâtre National de Chaillot, du 3 au 6 juin

 

Economic strip

 

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Economic strip par la compagnie Annibal et ses éléphants, mise en scène d’Evelyne Fagnen

Cela se passe sur un terrain de sport près de la Bastille à Paris. Un décor en toile peinte sur châssis pivotants très bande dessinée, représentant l’usine Vidal aux murs de brique, et divers accessoires en deux et non en trois dimensions, imaginés par Stéphane Clément. Une belle réussite, tout comme les costumes souvent peints sur toile et les perruques de Sylvie Berthou : la fois discrets et significatifs.
 Donc chez Vidal, on fabrique des bancs, mais son directeur  est  mort récemment  et  les héritiers ont  décidé de vendre l’entreprise. Vieille histoire, hélas, dans l’économie industrielle française! Les six ouvriers ont donc reçu leur lettre de licenciement mais décident de ne pas baisser les bras et de se lancer dans une lutte pour préserver leurs outils de travail ! Il y a là Maurice, Abdel de la deuxième génération d’émigrés algériens, Jorge tourneur, fraiseur, soudeur, et les autres,  pas du tout préparés à mener une telle lutte mais quand même bien décidés à ne pas se laisser faire et à se battre !
  Situation tendue comme toujours dans ces cas-là: pas facile de prendre les bonnes décisions : mais ils vont voter à l’unanimité, l’occupation de l’usine. Et ces six ouvriers se lancent  dans une loterie avec énigmes à deviner par le public pour récolter un peu d’argent… La police représentée par de très beaux châssis peints occupe à son tour l’usine, et les ouvriers seront arrêtés. Ils ne gagneront pas leur procès, devront rendre leur blouse de travail et se retrouveront sans rien…  Dans une fin magnifique : une surprise que l’on ne vous dévoilera  pas.
  C’est un spectacle proche de l’agit-prop,  au texte parfois un peu faiblard mais heureusement servi par des comédiens formidablement rompus  au théâtre de rue : Thomas Bacon-Lorent, Irchad Benzine, Jean-Michel Besançon, Frédéric Fort, Jonathan Fussi, Thierry Lorent, tous justes et excellents dans un style pas facile à maîtriser : la rue, comme on sait, c’est comme le cabaret ; elle ne pardonne aucune erreur  sur le plan gestuel et vocal: et les comédiens, comme le public, doivent faire avec les caprices de la météo …
Avec des costumes et perruques tout à fait remarquables souvent peints sur tissu qui donnent une belle distance au spectacle, ils créent très vite des personnages caricaturaux bien sûr mais étonnamment vrais. Et les images proposées sont  tout à fait convaincantes.
 Le public est ravi qu’on ne le prenne pas pour un benêt, comme souvent dans de nombreux spectacles de rue, et reste très attentif, même assis sur des coussins par terre ou sur d’étroits bancs de cirque. Le spectacle est encore brut de décoffrage mais devrait vite se bonifier : il y a quelques ruptures de rythme et longueurs, surtout vers la fin qu’il faudrait revoir.
Mais c’est de la belle ouvrage et intelligente, ce qui n’est jamais un luxe…

Philippe du Vignal

Prochaines représentations les 26, 27, 28 juin à Vivacité de Sotteville-lès-Rouen,  et ensuite en tournée en France. Voir: http://www.annibal-lacave.com

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Golden hours d’après As you like it

Golden Hours d’après As you like it de William Shakespeare, chorégraphie d’Anne Teresa de Keersmaeker, musique de Brian Eno

 

Unknown« Ainsi je parle, je pense, je sens, ainsi je danse”, pourrait être la philosophie de Anne Teresa de Keersmaeker ; le principe se vérifiant à partir de l’intention, puis de l’énergie, et enfin du mouvement physique.  Le spectacle de la chorégraphe belge se situe entre mise en scène de théâtre  discrète et chorégraphie, scintillement de diverses constellations dansées d’apparitions puis d’éclatements évanescents de figures géométriques; avec un, puis deux ou trois interprètes en cercles, spirales ou diagonales, jusqu’au rassemblement  choral des onze danseurs. Accompagnés par Another Green World, album rock (1975) de Brian Eno, à l’orée de la pop électronique; le compositeur s’est depuis converti à présent à la musique d’ambiance  qui, selon le compositeur,  « suppose  de nombreux niveaux d’écoute,  et que l’on peut ignorer ou trouver intéressante « .
Sa chanson Golden Hours passe en boucle au tout début du spectacle, quand la troupe, telle une ample vague marine, avance ou recule sur le grand plateau, en rangs serrés et avec gestes au ralenti.
Marche savamment cadencée, corps harmonieux un peu inclinés, de cour à jardin puis de jardin à cour, refusant le moindre laisser aller, préférant la grâce de la retenue, ou celle de la résistance dans  l’ épreuve existentielle de l’instant qui passe.  Anne Teresa de Keersmaker fait ici l’éloge d’une temporalité dansée et d’une lenteur délibérément assumée. À cette musique à la fois légère, teintée d’humour et de mélancolie, correspond au monde de Comme il vous plaira avec sa forêt d’Arden où se réfugient deux amants, en rupture avec la corruption de la cour.
 Une pastorale où se rencontrent dans les bois un duc exilé et des amants qui souffrent de la blessure d’amour, d’autant qu’ils se sont déguisés pour mieux se cacher. La séduction amoureuse, à travers les masques, s’accomplit entre hommes, puisqu’elle vise une femme déguisée en berger, provoquant du coup, un désordre dans un couple de bergers, puisque la femme s’éprend d’une autre femme, travestie en berger.
L’onirisme poétique du texte rythmé de Shakespeare  imprègne la danse d’Anne Teresa de Keersmaeker à travers les mouvements, pas et  gestes des interprètes, aux corps pensants, habités de langage et d’intentions.
 Les danseurs-acteurs, accompagnés de leur partenaire,  qu’un troisième suit, se livrent à une grammaire amoureuse: regards accordés ou refusés, mais aussi bras et jambes pliés, pieds levés, têtes tendues, parallélismes, ruptures, reculs, pas arrière, sauts.
Les danseurs dont on n’entend que le crissement des chaussures de sport, n’émettent aucune parole;  seul  Carlos Garbin  interprète à la guitare des mélodies de Brian Eno, et une danseuse chante aussi  en s’accompagnant à l’accordéon. Tous manifestent les signes corporels et mentaux de l’accord, puis du conflit, de l’attirance et du rejet, du quiproquo et du désir.
Situations affectives indiquées au public sur un prompteur, et aussitôt dansées par les interprètes dans des solos, duos ou trios, avec ironie et jeu des attraits et rejets : «Le monde entier est un théâtre, écrivait Shakespeare. 
Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs ; chacun a ses entrées, et chacun ses sorties. 
Et, notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles.»
Entre silence et musique pop diffusée çà et là, Golden Hours se construit  dans l’austérité et l’économie de moyens : interprètes en vêtements quotidiens d’aujourd’hui, et espace scénique nu, éclairé par des barres de néons qui mettent en pleine lumière le mouvement irradiant d’êtres vivants animés par le désir du temps présent.

Véronique Hotte

Théâtre de la Ville, jusqu’au 21 juin. T : 01 42 74 22 77

Celui qui tombe

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Celui qui tombe, conception, mise en scène et scénographie de Yoann Bourgeois

 

 Un long silence d’abord: la salle est plongée plusieurs minutes dans l’obscurité, ce qui oblige à faire le vide  dans notre esprit. Bien vu! Que voit-on ensuite dans la pénombre? Une belle plate-forme rectangulaire en bois, d’environ vingt m2 suspendue par quatre filins et reposant sur un axe qui va se mettre à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme la Terre vue au-dessus du pôle Nord.
  Sur cette plate-forme, suspendue aux quatre coins et dont le bois produit des grincements (amplifiés) comme ceux d’un vieux bateau soumis à une forte houle, de jeunes acrobates/danseurs: Marie Fonte, Elise Legros, Vania Vaneau, et Mathieu Bleton, Julien Cramillet, et Dimitri Jourde.
 La plate-forme va se mettre à tourner assez lentement puis plus vite: ils s’accrochent les uns aux autres, se séparent, se rejoignent entre hommes puis entre femmes et enfin en couple, jusqu’à une sorte de sarabande finale. Avec une étonnante perception de l’espace qui, on le sait, est gérée par l’hémisphère droit du cerveau qui fait fonctionner la partie gauche du corps. Ce qui expliquerait, en partie, la virtuosité quand ils vont à l’opposé du sens des aiguilles d’une montre. Mais comme sil sont tout aussi virtuoses quand ils arrivent à se diriger dans l’autre sens.
Il y a aussi quelque chose d’étonnant et qu’on appelle en japonais: ki no nagare: la remarquable fluidité des mouvements et le “zanshin”: la vigilance qui leur permet avec une grande concentration d’avoir un merveilleux équilibre sur cette plate-forme instable et qui tourne sans cesse…Tout le public absolument silencieux, regarde fasciné, avec une rare attention, ce spectacle presque muet où il y a juste une chant à la fin.
A y regarder de près, les six  interprètes adoptent une incroyable du corps stable et bien ancré quelque soit leur position sur ce sol mouvant, et dont leurs hanches semblent être le pivot central. En particulier quand ils remontent à contre-courant… C’est peu de dire que la proprioception, sorte de septième sens qui informe le cerveau de la position de chacun des membres par rapport au reste du corps, et dont les danseurs ont le secret, devient ici une nécessité absolue pour circuler sur cette plate-forme.

  Bien entendu, ici comme le dirait bien mieux encore Maurice Merleau-Ponty, il semble que le corps  expérimente et en même temps perçoit, et prend conscience d’une ouverture particulière au monde. Sans doute! Mais quel travail indispensable de répétition ! Le danseur/acrobate étant aux prises à la fois avec son corps et celui des autres dans cette mise en danger permanente, où le rapport à la perception de l’espace est la condition même de cette expérience inédite qui associe le mouvement de chacun et de l’ensemble, la rotation de la plate-forme et enfin son basculement. Avec en fond, quelques morceaux musicaux comme le célèbre Casta Diva de Norma de Bellini, ou My Way, le tube de Jacques Revaux et Claude François.
Cette drôle de mécanique, née d’un long travail de cheminement personnel, bien entendu  comme Yann Bourgeois le dit aussi a fort affaire avec un sens métaphysique: ”J’habite en montagne, dit-il, et regarde l’architecture invraisemblable que dessinent les arbres pour trouver la lumière. Je me demande comment je fais pour tenir, sachant que pour rendre expressive la légèreté, il faut montrer la pesanteur”.

  Ce qu’il fait surtout dans le second moment de son spectacle où la plate-forme va former une grande escarpolette basculant de jardin à cour avec toujours perchés dessus, ces mêmes six interprètes  qui vont  glisser sous cette plate-forme qui va continue à se balancer de façon imperturbable et va  passe à un mètre à peine de leurs corps allongés. Tout cela avec une  virtuosité exemplaire de ces acrobates, avec lesquels Yoann Bourgois  a cherché et brillamment réussi à acquérir “un point d’équilibre entre un objet, les spectateurs et tous les éléments qui entrent dans la composition d’un spectacle. “C’est lui, dit Yoann Bourgeois, que je cherche: ce point de suspension, à la fois sommet et infini, entre un sol mouvant et un ciel” .
 Il n’y a pas tous les jours, et surtout en cette fin de saison un peu terne, de spectacle aussi dense, aussi  parfait  que cette union  entre chorégraphie et acrobatie dans un tempo miraculeux. En soixante-dix minutes, tout est dit et  poétiquement bien dit. Sans longueur, sans hésitation aucune et avec un totale humilité… Chapeau!
  Le spectacle sera repris la saison prochaine  dans ce même Théâtre de la Ville:  surtout ne le ratez pas. C’est un des plus beaux de cette saison.

Philippe du Vignal

Spectacle joué du 3 au 9 juin au Théâtre de la Ville, Paris.

 

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Clôture de l’amour

Clôture de l’amour, texte, conception et réalisation de Pascal Rambert

 

  cloture1_photo_marc_domageReprise quatre ans après de ce spectacle qui avait été créé au Théâtre de Gennevilliers (voir Le Théâtre du Blog). « Car ceux qui sont amoureux croient avoir un plaisir désintéressé à voir les gens qui connaissent l’amour, à parler de l’amour. Mais c’est dans l’espoir d’y retrouver leur amour à eux … », écrit Marcel Proust. De même, l’auteur, metteur en scène et comédien Pascal Rambert pose, à travers Clôture de l’amour, les jalons d’une écriture visant la quête passionnelle destinée au public qui peut s’y reconnaître, forcément ou… pas.
 Tanguy Viel évoque aussi ces deux amants qui closent leur relation «en deux monologues qui vont au bout de leur pensée, deux longues phrases qui ne sauraient s’interrompre, manière de solder les vieux comptes et marquer dans une langue poussée à bloc le territoire des corps…»
Violent, furieux, déterminé, extrêmement remonté et à bout de souffle, Stanislas Nordey, comédien talentueux éprouvé physiquement par les si beaux rôles qu’il a endossés cette saison au théâtre, entre Hinkeman et Affabulazione, joue Stan. Il  est l’agresseur et l’assaillant, face à sa partenaire Audrey (Audrey Bonnet)  réduite d’abord à recevoir, en victime désignée,  reproches doléances en vrac : «Je n’ai plus de désir pour toi, je ne peux pas le dire autrement, je te regarde et je n’ai plus de désir… j’en sors; l’amour est une secte soudain le monde s’ouvre et ce soudain c’est aujourd’hui ».
Or, l’accusée prend la parole à son tour et se rebelle, vive et solide : » À partir de maintenant, je t’interdis de dire un mot sur mon travail… maintenant tout est dehors, tu as tout déballé tout est à vue mon intériorité elle te saute au visage elle va te sauter au visage à la gorge dépecer ton extérieur flamboyant… »
Les joutes de ce concours argumentaire passent par l’évocation des étapes obligées de la vie à deux, l’amour physique, le repli consenti, le rêve de bonheur, le confort d’une «fiction», la construction d’une famille pourtant, les enfants qui naissent, avec l’occurrence symbolique du mot «ensemble», en guise de victoire féminine arrachée, ensemble: un terme honni à présent par l’époux, le compagnon, le père.
Dans ce texte, les références sont aussi artistiques : Stan s’appuie sur le commentaire que le couple faisait sur Les Hasards heureux de l’escarpolette (1767-1769) de Fragonard, à la Wallace Collection de Londres. Audrey, elle, se réfère plutôt aux Baigneuses du même peintre au Louvre.

Ce dernier tableau accompagnait leur vie, avec ces présences féminines: «Une longe invisible quelque chose qui les relie toutes qui tourne dans le tableau parmi les fleurs les bocages et le bain…c’était cela notre vie un regard commun…un moteur…la joie de vivre… »
Le plus difficile n’étant pas de rompre avec la réalité, mais avec le souvenir, le parcours et le partage spatio-temporels avec l’autre : «Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalité dans l’homme », écrit Chateaubriand.

Selon certains, la cause de la haine entre anciens amants puise dans leur amour même duquel ils craignent la perte du moi : rompre ses liens afin de constater qu’on n’est pas l’autre. Dispute poignante,  querelle captivante; les deux acteurs sont excellents, en particulier, Audrey Bonnet  en compagne  éconduite qui garde pourtant son insolence et sa fierté….

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord, du 17 au 20 juin, 21h.
De mes propres mains de Pascal Rambert, avec Arthur Nauzyciel, les 16, 17 et 18 juin à 19h.
 Libido Sciendi de Pascal Rambert, avec Nina Santes et Kévin Jean, les 19 et 20 juin à 19h

 Le texte de la pièce est publié aux Solitaires Intempestifs

 

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