Lucien Attoun

 Pour un théâtre contemporain – Lucien Attoun, Antoine de Baecque, avec la collaboration de Claire Lintignat

 

LALucien Attoun est né à La Goulette, à cinquante mètres du port de plaisance de Tunis.  Joaillier, Maurice Attoun, son père apprend le français et l’arabe littéraire,  mais est aussi musicien et comédien de théâtre. Vedette de music-hall, il crée en 1922 avec le frère de Bourguiba-le premier président à venir de la Tunisie indépendante-une troupe théâtrale judéo-arabe avec des  chanteurs et des musiciens, qui ne joue qu’en arabe.
Le souvenir des grands cafés lumineux de Tunis, leurs chaises éparpillées et leurs musiques entêtantes, reste gravé à jamais dans la mémoire du jeune Lucien, élève à l’Alliance israélite universelle, avant d’entrer en sixième  à Boulogne-Billancourt.
«Ce que j’ai surtout découvert en Tunisie, et qui me fait froid dans le dos, c’est l’intégrisme. Quel qu’il soit. Je n’ai jamais accepté l’intégrisme hassidique des loubavitchs, pas plus que celui des catholiques… Les plus tolérants, à l’époque, étaient finalement les musulmans et les protestants. »
Il a été élevé dans l’utopie d’un communisme idéal, vainqueur du nazisme.

À l’école juive Maïmonide de Boulogne-Billancourt-où tous les enfants sont ashkénazes et lui, séfarade- il a treize ans quand il rencontre Micheline qui deviendra plus tard son épouse. Lucien est ensuite élève au Lycée Voltaire où il s’intègre, et où il n’a jamais ressenti de racisme anti-arabe en France. Sauf pendant la Guerre d’Algérie. Il se souvient d’un camarade: Bernard Sobel, parmi beaucoup d’autres.
Seul avec sa petite sœur à la mort de sa mère, Lucien abandonne ses études et fait alors trente-six boulots, fréquente les cafés, les caves de jazz et les cinémas de Saint-Germain-des-Prés : «J’ai fait mes débuts au Port du Salut, un cabaret parisien de la Rive gauche, en même temps que Guy Béart et Georges Moustaki. Eux à la chanson, moi à la plonge… »

Le café de Tournon est son quartier général, où sont clients par exemple, Daniel Cohn-Bendit, Chester Himes, Joseph Roth, Max Itzikovitch, ou encore Micheline, mariée à un polytechnicien qu’il lui ravit finalement. «Ma rencontre avec Micheline est le principal événement de mon existence, cela détermine tout. Notre histoire ressemble à un destin.» Longtemps bibliothécaire au Centre culturel américain de la rue du Dragon à Saint-Germain-des-Prés, elle en part en 1969, pour le seconder.

Enseignant dans une école professionnelle, il donne aussi des cours sur le théâtre à HEC jusqu’en 1969, puis se concentre sur la critique dramatique, journaux et radio, quand France-Culture commence. Auparavant, il a fondé en 1958 avec Alicia Ursyn-Szantyr, le Cercle international de la jeune critique, autour de Claude Planson qui dirige le Théâtre des Nations où affluent les metteurs en scène du monde entier. Luicen Attoun rencontre ainsi et, entre autres, Hélène Weigel  (la Mère Courage de Bertolt Brecht) en 1954, Ingrid Bergman, Giorgio Strehler et Luchino Visconti…
L’histoire du théâtre contemporain en France : Peter Brook, Jerzy Grotowski, Maurice Béjart, l’Opéra de Pékin, Walter Felzenstein- s’est écrite avec celle du Théâtre des Nations. La période des années cinquante et le début des années soixante, sera aussi celle aussi du Groupe du Théâtre Antique de la Sorbonne où  Lucien Attoun  joua, entre autres,  avec Philippe du Vignal.

Ce fut une époque  importante pour le théâtre français que celle de  la décentralisation théâtrale à l’initiative de Jeanne Laurent, avec la conquête du public populaire par le T.N.P. et  Jean  Vilar. Pour un théâtre contemporain est passionnant ; il restitue avec simplicité et clarté l’effervescence d’une époque de grandes créations théâtrales et artistiques.
Puis Théâtre Ouvert, Lucien Attoun, militant et découvreur de textes théâtraux, créée Théâtre Ouvert et  découvre Michel Vinaver, Bernard-Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce, Jean-Claude Grumberg, Philippe Minyana, Noëlle Renaude, Lars Noren.

Lucien et Michèle Attoun  ont édité des textes dramatiques qu’ils ont fait entendre dans des émissions de radio,  et qu’il ont compris et analysés, grâce à « la mise en espace », une pratique scénique inventée et théorisée par eux .
Dans cet ouvrage, une sorte de bilan-manifeste de son action, l’ancien directeur de Théâtre Ouvert, Centre national des dramaturgies contemporaines, revient sur un parcours personnel atypique, sur ses rencontres inouïes et formatrices, ses petits boulots et grandes passions artistiques, ses cheminements créatifs.
Cette série d’entretiens montre aussi les méthodes originales d’un artisan du théâtre et la contemporanéité de ses aventures, leur justesse et leur nécessité. Une passion manifeste et exemplaire.

 Véronique Hotte

Le livre  est édité chez Actes-Sud 2014.

Festival d’Avignon: débat entre Lucien Attoun et Antoine de Baecque,  Maison Jean Vilar, le 11 juillet à 17h30.

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Archive pour juin, 2015

La maison et le zoo d’Edward Albee

La Maison et le zoo d’Edward Albee, traduction de Jean-Marie Besset, mise en scène de Gilbert Désveaux

 

p183784_2  Edward Albee, surtout connu  pour Qui a peur de Virginia Woolf ? qui fut adapté à l’écran en 1967 par Mike Nichols, avec Richard Burton et Elisabeth Taylor, est un auteur assez peu monté en France, malgré  une œuvre dramatique importante (quelque 34 pièces!).
La Maison écrite en 2004, en complément de The Zoo Story (1958), en constitue paradoxalement l’antichambre.
Le diptyque, rebaptisé par l’auteur La Maison et le Zoo ( At Home and at the Zoo), est l’histoire de Peter, abordé dans Central Park par le délirant Jerry qui vient du zoo, alors que lui, sort de son confortable appartement de bourgeois new-yorkais, éditeur de surcroît, après une altercation avec sa femme.

Ann lui reproche mille petits travers, avant d’aborder le sujet brûlant d’une sexualité éteinte, sans passion ni sauvagerie : « Pour baiser t’es nul ! (…) Où est passé la rage de l’animal ? »,  reproche-t-elle à cet époux aimant, et tendre qui ne comprend pas :  «Un voyage sans incident sur un vaisseau solide, c’est ce qu’on voulait tous les deux».
   La pièce débute par un dialogue, riche en sous-entendus et clichés comme dans un télé-film, et chargé du ressentiment d’une ménagère frustrée. Puis la conversation vire insidieusement aux confidences, mais le non-dit, qui est censé tendre violemment les rapports entre époux bien élevés, est passé sous silence : faiblesse de la pièce ou de l’interprétation ?
Les deux acteurs ont, en tout cas, du mal à investir le texte, et la mise en scène, sage et appliquée de Gilbert Désveaux ne sauve pas ce long prélude ; bref, on a du mal à ne pas céder à l’ennui devant tant de banalité. En effet, car c’est là que le bât blesse, la folie qui sous-tend le face-à-face entre Ann et Peter, dans leur échanges aigres-doux sur l’état de leur couple, n’est pas à la hauteur de celle qui se joue entre Peter et Jerry.
  Ce pauvre bougre entreprend Peter, tranquillement assis sur son banc, avec des histoires abracadabrantesques sur ses rapports avec la concierge, son chien, les animaux… Ses interrogations sur l’amour, la violence et la bestialité dérangent, mais excitent aussi Peter qui, à son tour, défend avec rage le banc dont Jerry veut le chasser… Jusqu’au meurtre, provoqué, sinon désiré par Jerry…
La langue âpre et précise d’Albee, dans l’adaptation de Jean-Marie Besset, prend tout son essor quand Xavier Gallais s’en empare. Jerry ambigu, il est tantôt au bord de l’hystérie, tantôt drôle et farcesque, tantôt inquiétant. Toujours sur la brèche. Comme un animal échappé du zoo. Et cette belle performance d’acteur sauve le spectacle. Mais  Jean-Marc Bourg, avec un jeu tout en réserve, a du mal, lui, à tenir le choc.
Dommage, car cette fable sur la violence originelle du mâle blanc conserve toute son actualité, puisque Jerry ira jusqu’à tuer, pour défendre un territoire aussi dérisoire qu’un banc de jardin public, encouragé qu’il est à la sauvagerie par sa femelle.
Du moins, on renoue avec un auteur, et  Xavier Gallais est à sa mesure.

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Rond-Point, 2 bis Avenue Franklin-Roosevelt, 75008 Paris. T. : 01 44 95 98 21, jusqu’au 28 juin

Journal de ma nouvelle oreille

_PAL3698Journal de ma nouvelle oreille d’Isabelle Fruchart, adaptation et  mise en scène  de Zabou Breitman

 

 C’est l’histoire autobiographique d’un appareillage auditif et de la renaissance qui s’ensuit. Suite à des otites répétitives, Isabelle Fruchart, adolescente ne dispose que de 70% d’audition à ses deux oreilles. Sa surdité détectée à quatorze ans, est diagnostiquée à vingt-six ans mais Isabelle Fruchart n’est appareillée qu’à trente-sept ans, tant elle est conditionnée par une vision diminuée d’elle-même; c’est une épreuve qu’elle rejette d’emblée, parce que vécue comme un handicap.
Mais les progrès du numérique sont tels, qu’elle accède enfin aux sons enfouis de son enfance: repères crus,oubliés puis reconnus,  bruits de vaisselle de la cuisine familiale, bribes mystérieuses des conversations parentales,  pluie qui tombe sur les vitres des fenêtres ou sur le zinc des toits,des bruits secs et sonores, chansons perdues dont on avait oublié mais dont on  savait les paroles par cœur, bruits de papier froissé, son des  instruments de musique, chuchotements énigmatiques, les aventures d’un personnage dans tel paysage oriental saisies à la radio, grâce au merveilleux Jacques Gamblin, sans oublier les voix feutrées des mots d’amour.
La comédienne fait, jour après jour, le récit de cet appareillage et de toutes les sensations issues du monde des sens, entre salut régénérateur et douleur. Dans la mise en scène de Zabou Breitman, l’interprète va et vient entre le mal-entendre, l’audition progressive, puis l’audition parfaite. Dans une posture philosophique est celle de la comparaison entre une vie présente renouvelée et une vie d’avant faussement « normale », faite d’efforts et de contraintes où tout l’être se tend,  pour comprendre les paroles lues sur les lèvres. Notre cerveau dispose en effet de multiples moyens d’attention pour compenser les déficiences.Le corps prend donc alors les devants et s’adapte aux manques, aux faiblesses et aux fragilités.
Journal de ma nouvelle oreille est un conte sur la capacité à survivre et à s’en sortir, dans n’importe quelque situation:  cette comédienne fait du théâtre mais mime, chante et fait de la magie mentale, les yeux bandés. Costumée en Charlot, Isabelle Fruchart se place à côté d’un écran qui diffuse les bribes d’un film muet chaplinesque en noir et blanc. Elle mime l’icône mythique et comique, répétant ses pas burlesques, depuis les images jusqu’à la vie sur scène. Malgré sa déficience auditive, refusant le rêve refuge, la jeune femme a toujours foncé, prenant en même temps des cours de chant, de danse et de musique.
Quand elle joue dans Cymbeline, un spectacle d’Hélène Cinque, l’actrice se jette dans la terre humide, après avoir pris soin de retirer ses « nouvelles oreilles ». Vibre alors un monde sonore, récupéré par l’artiste dans le partage des sensations, à travers une bande-son partenaire défilant en même temps dans toutes les têtes.
La comédienne «est» d’abord elle-même sur la scène, suscitant l’admiration. Un vrai partage, une saisie de l’aventure existentielle grâce aux sons.

 Véronique Hotte

 Théâtre du Rond-Point jusqu’au 4 juillet. T : 01 44 95 98 21

 

Sisters, Sirens and Songwriters

Sisters, Sirens and Songwriters par le Black Rock Coalition Orchestra

 4823321_2a182274-0879-11e5-a3a0-001517810e22-1_545x460_autocropBlack Rock Coalition, association créée en 1985, rassemble  de nombreux groupes et projets, dans tous les styles. Son ambition : mettre en avant la musique noire américaine qui fut à l’origine du rock et de bien d’autres courants. Sisters, sirens and songwriters : sous  ce titre mystérieux, un collectif féminin présente, deux heures durant, avec quatorze musiciennes (chanteuses et instrumentistes), un vibrant hommage aux compositrices noires: Abbey Lincoln, Nina Simone, Betty Davis, Chaka Khan, Big Mama Thornton, Sugar Pie De Santo…
 Les six chanteuses de l’orchestre reprennent le flambeau de leurs prédécesseures et nous donnent aussi à entendre des morceaux de leur cru, directement inspirés du rhythm-and-blues afro-américain. La chef du groupe, Tamar Kali, offre ainsi, en ouverture, une belle interprétation de It was you de Memphis Minnie, et chante ensuite ses propres paroles, flirtant avec le punk-rock dont elle est issue.
 Steffanie Christian nous convainc plus avec son Hit, qu’avec Nutbush city limits de Tina Turner. Amma Whatt, dont les rondeurs, soulignées par son costume, contrastent avec la longue silhouette de Grace Jones, interprète, d’elle, avec nuances et humour, Pull up the bumper, et Maybe qu’elle a composée.
 La guitariste Kat Dyson, très présente tout au long de ce concert, excelle aussi dans la partie vocale de Trying for days de Maxyan, repris en chœur par les autres chanteuses et par le public. Think d’Aretha Franklin, fait aussi un tabac…
Elles débordent toutes de talent, chacune dans son style, et nous font goûter les richesses de la musique afro-américaine du XXème siècle, soulignant ainsi le rôle important que les femmes y ont joué. Loin de présenter une anthologie, elles montrent ici qu’elles en sont les dignes héritières, avec ce beau concert, original et très cohérent.

 Mireille Davidovici

Programmation hors-les-murs de la MC93, dans le cadre du Festival Standard Idéal, au Théâtre Gérard Philipe 53 Bd Jules Guesde  Saint-Denis, jusqu’au 5 juin.  T :  01 41 60 72 72.  www.mc93.com
Et le 6 juin aux Nuits de Fourvière à Lyon

 

De nouveau: L’Art du rire de Jos Houben

De nouveau:  L’Art du rire de Jos Houben

 L-ART-DU-RIRE_GiovanniCittadiniCesi_036Déjà repris au Rond-Point en 2011 (voir Le Théâtre du Blog) puis en 2013, ce solo tourne dans le monde entier et donne toujours le même plaisir. Jos Houben explique aux spectateurs, avec une démonstration précise et loufoque, les aléas du rire : nous sommes un peuple potentiel de rieurs, mais… nous ne supportons pas d’être, un seul instant, celui dont on rit et donc l’objet moqué.
Le philosophe Henri Bergson reprend dans Le Rire, l’exemple classique de la chute, en analyse l’aspect involontaire et inadapté aux circonstances de la vie: «Par manque de souplesse, par distraction ou obstination du corps, par un effet de raideur ou de vitesse acquise, les muscles ont continué d’accomplir le même mouvement quand les circonstances demandaient autre chose. C’est pourquoi l’homme est tombé, et c’est de quoi les passants rient ».
Nul n’oserait rire de celui qui montre, jamais distrait, souplesse  et attention. L’étourdi souffre, lui, d’une certaine raideur de l’esprit, à la fois du corps et du caractère, ce qui en fait une figure comique, dont le rire est le châtiment royal. Chacun aimerait se reconnaître dans toute figure verticale de dignité, les pieds et le bas du corps du côté de l’enfer, la tête et les bras levés aspirant au ciel. Perdre sa verticalité, et préférer par accident la déclivité ou le sol,  nous exclut aussitôt.
Rire corporel, vocal ou respiratoire, les manifestations sonores sont diverses ; chacun a sa musique et en arpente les gammes à plaisir : montée du rire, rire en cascade, rire qui descend, rire-mitraillette, eau qui coule, rire aspirant ou silencieux. Jos Houben, comédien belgo-français,  a pour ambition de méditer sur le rire. Pourquoi  s’esclaffons-nous? Pourquoi, et comment, rions-nous ?
Il se propose de déconstruire le système méticuleux de cette mécanique, dans une posture qui est la même, d’un soir à l’autre, d’un public à l’autre. Avec une simple petite table de bois, une carafe d’eau et deux chaises, il s’applique à démonter les tenants et les aboutissants de situations périlleuses. Il se met à la place des autres,et,  à contre-temps, trébuche et se trompe lamentablement : Home erectus, homo sapiens, homo ludens. L’homme s’amuse en effet, et rejoue à satiété la vie et le monde…
Ainsi, Jos Houben imite une poule, ou joue un camembert, car tout a un corps et  une vérité que voit notre corps, avant même les mots qui la nomment. Avec une puissance réelle d’observation, l’acteur se commet avec humilité dans ces morceaux de bravoure que provoquent les petits accidents de la vie et les hasards de l’existence. Illusionniste, il donne le change, digne en toute circonstance.

Un clown poétique doué d’une formidable technique et  qui possède une belle complicité avec le public.

 Véronique Hotte

 Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 28 juin à 18h30. T : 01 44 95 98 21

La Sorcière

La Sorcière de Jules Michelet, adaptation et mise en scène de Julie Timmerman

 

Copie de DSC_5848 Jules Michelet (1798-1874), historien libéral et anticlérical, a écrit différents essais  dont certains lui valurent des ennuis avec l’Église d’abord, mais, aussi bien entendu, avec le pouvoir politique en place. Jusqu’à lui faire perdre son poste de professeur ; en 1862, parait La Sorcière, où il montre le rôle efficace de la sorcière au Moyen-Age,  comme contre-pouvoir envers l’Eglise, très puissante et pilier politique de la société, qu’il valait mieux ne pas affronter.
C’est une vieille histoire que ces êtres diaboliques: ils existaient déjà il y a deux mille ans en Egypte, puis dans la Bible, chez Homère avec Circé et Médée, puis chez les Romains…
Et du XVIème au XVIIème siècle, les procès, condamnations au bûcher et autres joyeusetés, que ce soit chez les catholiques ou les protestants,  fleurirent en Europe! Luther qualifiait qualifiait les sorcières de « putains du diable »!
Et les peintres en firent un de leurs thèmes de prédilection, comme ce Jacob Cornelius Van Oostanen au XVIème siècle, où l’on voit dans son Saul et la sorcière d’Endor, à la fois de vieilles sorcières nues et de très jeunes… tout aussi dénudées.

«C’est cette histoire d’asservissement et de résistance que conte la langue vivace de Michelet, l’historien des sans-grade de ceux qui n’ont pas eu d’histoire, dit avec raison Julie Timmerman. La jeune paysanne qui se marie un certain jour de l’an mille, subit le viol du seigneur et de tout le château, la lâcheté de son mari, l’isolement dans le village, les coups de fouet de l’Inquisition, la traque impitoyable pour finalement se réfugier dans la forêt, nue et meurtrie, et pactiser avec Satan».
 Soit; mais que fait-on de ce texte fort, quand on veut le transposer sur un plateau sous la forme d’un monologue ? C’est l’éternel problème des adaptations scéniques forcément réductrices , et mieux vaut donc alors  être armée d’une solide dramaturgie si l’on veut que le public s’y retrouve. Ce qui n’est pas vraiment le cas ici!
  Julie Timmerman s’est imaginée en punkette/femme de ménage en blouse Vichy à carreau verts, venue nettoyer un bureau le lendemain d’une fête très arrosée où on a dû faire l’amour jusqu’au petit matin, comme en témoignent des papiers par terre, un bouteille de Champagne vide, une paire d’escarpins abandonnés, et une robe de cocktail probablement vite ôtée, et chiffonnée dans un coin. Et, tout en faisant le ménage, et en astiquant sans cesse le sol  de ce bureau avec un ballet à franges… elle se récite le début du récit de Jules Michelet; cette jeune punkette à la magnifique chevelure va bientôt quitter sa  blouse pour apparaître en mini-robe noire très collante, plus que courte et qui se voudrait érotique, mais où elle ne semble pas du tout à l’aise.
 Et cela fonctionne ? Pas vraiment… Julie Timmerman a sans aucun doute une belle présence et une gestuelle intéressante mais cela ne suffit pas. Autant dire les choses:  la diction est ici en dessous du minimum syndical ! Ce qui est embêtant, quand il s’agit d’un long monologue, même agrémenté de quelques musiques, puisque l’on saisit des bouts de phrase mais, et pour cause,  jamais vraiment le sens ni le fil rouge de cette histoire qui semble avoir été mise en scène à l’arrache.
Par ailleurs, on ne voit pas très bien ce que cette Katia, femme de ménage, a à voir avec le texte de Jules Michelet qui lui, montre en bon historien qu’il est, comment les conditions socio-économiques ont créé l’asservissement de la femme qui va devenir, aux yeux de la société, à la fois  une guérisseuse, marginale donc maudite, séductrice, et une proie facile quand s’ouvrira la chasse aux sorcières …
Est-ce l’exploitation de la pauvre femme humiliée, que l’on veut ici nous montrer: au service des méchants hommes qui s’arrogent le droit de cuissage, autrefois dans les châteaux, et encore maintenant dans n’importe quelle boîte commerciale? Tous aux abris !
En fait,  la comédienne s’est mal dirigée: à l’impossible n’est tenu ! Et même si on aime bien Julie Timmerman, qui est une réalisatrice d’habitude plus adroite (voir Le Théâtre du Blog), ici le compte n’y est pas du tout ! Les copains ont applaudi mais peu, et  le spectacle, soyons clair,  aura du mal à tenir la route devant un public exigeant,  si, du moins, il n’est pas complètement revu d’ici là…
 Que faire avant le festival d’Avignon où il doit être présenté? D’abord, abandonner d’urgence cette fausse bonne idée de femme de ménage, revoir cette scénographie d’amateur, ces éclairages approximatifs, et ces costumes  mal conçus, et enfin surtout, surtout: réviser la diction, sous la direction de quelqu’un de compétent.
Bref, réaliser ce que l’on appelle une mise en scène… Allons, soyons optimistes: c’était une première, et le pire n’est pas toujours sûr, comme disait Popaul Claudel! Le spectacle peut donc encore être sauvé; donc, au boulot, mademoiselle Julie,  il vous reste 32 jours !

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été présenté à Confluences le 31 mai. Prochaine  représentation : jeudi 18 juin à 16h à l’Atelier René Loyon, 11 rue Saint-Luc 75018 Paris.  Métro Barbès ou La Chapelle.
Au festival d’Avignon: Présence Pasteur,  13 rue du Mont Trouca à 19h 15.

 

Traduire/transmettre sixième édition

Traduire/transmettre  sixième édition

  Au Théâtre de l’Atalante, c’est vraiment, en mai, le printemps des dramaturgies européennes. Depuis 2010, grâce à la persévérance des trois compagnies qui étaient déjà à l’origine du projet, celles d’Agathe Alexis, d’Alain Barsacq et de René Loyon, de la Maison Antoine Vitez (Maison de la traduction théâtrale) et du Centre national du Théâtre, Traduire/transmettre invite chaque année un pays, ou une langue européenne -pour le moment- et honore les traducteurs passeurs d’une littérature à une autre.
 Après la Russie, le domaine hispanique, l’Allemagne, la Grèce, l’Italie, c’est la Hongrie qui est invitée cette année, avec Anna Lakos, fidèle intermédiaire entre le théâtre hongrois et la France. Nous n’avons pu assister qu’à deux lectures sur les six, mais on en ressort enthousiaste.
Quatuor de Georgy Spiro, traduit par Anna Lakos et Jean-Loup Rivière, met en scène un exilé de retour au pays. Après quarante ans aux Etats-Unis, il vient remercier celui qui, en 1956, l’avait aidé à s’enfuir de Hongrie, au moment où il allait être arrêté. Remerciements que  «le vieux» refuse : l’Amérique, la démocratisation, l’argent n’ont rien à lui apporter et ne peuvent remplacer son monde perdu. Sa fille, en revanche, n’a d’yeux que pour la voiture, les placements qu’elle échafaude, le monde moderne, rapide, sans mémoire. À côté, la mère est le seul personnage d’éternité : nourricière, porteuse d’on-dit, gaie et modeste, sans nostalgie.

 La pièce, nourrie de l’histoire de la Hongrie, fait pourtant écho à la situation française : le vieux, cet oublié de l’ouverture européenne, pourrait bien être un lecteur de l’Huma qui finit par voter F. N. L’auteur a déjà été joué en France et raconte  qu’il a commencé Quatuor avec une centaine de personnages, qu’il a fini par  concentrer en un quatuor dissonant qui joue pourtant ensemble une partition brutale, parfois drôle, que nous reconnaissons. Une bonne pièce, « à l’os », sur l’Europe d’aujourd’hui.
Toute autre est la pièce-fleuve de Peter Nadas, Chant de sirènes, drame satyrique, remarquablement traduite par Marc Martin qui ne s’attribue qu’un seul mérite : avoir toujours gardé, pendant son travail, la flamme de la première lecture du texte. L’auteur s’est s’inspiré de L’Odyssée et de la mythologie grecque en général, qu’il confronte à nos  deux guerres mondiales. Perséphone, Hadès, voient se presser des nuées d’âmes errantes, et les Néréïdes, insupportables pestes, ricanent dans un théâtre en train d’exploser, d’où s’enfuient quelques ouvreuses octogénaires.

 Ne dit-on pas « le théâtre de la guerre »? Les généralissimes, les héros usés et inutiles finiront mitraillés, après avoir dévoré toute une jeunesse incapable, née de pères dépassés et de Pénélope, Circé et Calypso, trois images de la femme délaissée qui ne se laissera pas enlever son fils, chéri et haï. Ce n’est qu’un tout petit bout de cette épopée géante, sarcastique, qui fait naître des images post-traumatiques  comme en peint Anselm Kiefer.  Mais ce grand opéra à l’humour sarcastique et violent, est aussi une autre façon de placer, et brutalement, l’Europe face à ses chaos. Ces quelques lignes ne peuvent rendre compte que de l’importance d’un auteur nobélisable, comme le dit volontiers son traducteur.
Voilà : Traduire/Transmettre permet de partager joies, étonnements, réflexions, et vraies découvertes. Ces  pièces sont publiées aux éditions Théâtrales, chez Plon et au Bruit du Temps. Bonne lecture !

 Christine Friedel

Flagrant délit de mensonge

Flagrant Délit de mensonge, conception et mise en scène de Patrice Bigel, dialogues de Valérie Deronzier

 

IMG_7705Créé en 1989 par Patrice Bigel et sa compagnie La Rumeur, et composé à partir d’improvisations de huit acteurs, le spectacle renaît à présent avec dix-sept comédiens dans une nouvelle scénographie, et avec des dialogues de Valérie Deronzier. Rumeur, délit, mensonge, vrai et faux, illusion et réalité: bref, ce qui fait la matière du théâtre, a toujours orienté la recherche artistique de Patrice Bigel.«La vérité, dit-il, n’est-elle pas toute relative? Le mensonge relève des escrocs, des imposteurs, des tricheurs, des plagiaires et des artistes…»
Sur le plateau, c’est un va-et-vient de corps diplomatique: tenue chic pour les femmes: petite robe noire, escarpins et joli chignon, et pour les hommes: costume, de soirée, cravate, et chemise blanche. Des chorégraphies de groupes alternent avec des duos intimes, esquisse dansée et tremblante de cœurs qui soupirent pour un soir à peine. Au fond du plateau, s’agite le voile d’un grand drapeau emblématique, claquant au vent de la paix entre États : réconciliation,  arrêt des conflits et dépôt des armes..

Les hymnes nationaux, joués par des fanfares, et amplement dramatisés, donnent un aspect grandiose à la cérémonie. Plus tard, sur le tarmac de l’aéroport, surgit l’aile d’un avion. Chœurs anonymes ou scènes intimes : ces diplomates imbus du sérieux de leur mission, arrivent du monde entier pour signer des accords de paix. Tous décidés à mettre fin aux conflits planétaires…
Mais qu’en est-il du monde affectif de ces  professionnels, un rien glamour mais aux signes évidents de maturité ? Ils ont, comme en écho à la prétendue véracité des protocoles d’accords de paix, une absence ou une précarité sentimentale, une instabilité identitaire, et enfin une incertitude qui les empêchent de se sentir vivre dans le présent, un temps qui leur échappe toujours, incontrôlable à force de trahisons. « Je t’ai aimé, je ne t’aime plus. Va-t’en, passe ton chemin, je ne veux plus te voir. »
Le public regarde les scènes qui ont lieu à cour comme à jardin, selon l’orientation des éclairages et la les recoins les plus sombres imaginés par le scénographe Jean-Charles Clair. Où les sentiments vont-ils se cacher ? De l’ombre au jour, l’attention du spectateur est dirigée vers la lumière pour entendre quelques mots de complicité mi-figue mi-raisin échangés entre un homme et une femme, ou la connivence d’une dame avec un inconnu d’elle. Jusqu’à quand ?
De 1989  à 2015, la paix des nations, si fragile dans ses remises en question, est ici la métaphore de la paix si délicate des cœurs.

Véronique Hotte

Usine Hollander à Choisy-le-Roi,  jusqu’au au 7 juin. T : 01 46 82 19 63

 

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