Quand le diable s’en mêle

1132480_feydeau-sur-le-gril-a-grignan-web-tete-021167368452_660x352pQuand le diable s’en mêle, d’après Georges Feydeau, mise en scène de Didier Bezace

  Nouvelle version de ces trois petites  pièces que Didier Bezace avait déjà montées en 2001 au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Léonie est en avance (1911), Feu la mère de Madame (1908) l’année où il quitte femme et enfants pour se réfugier à l’Hôtel Terminus de la gare Saint-Lazare, On purge bébé (1910). Avant de sombrer dans la folie, à la suite, dit-on, d’une syphilis contractée avec un prostitué,  (non, signale notre amie Christine Friedel et c’est encore plus noir que du Feydeau: c’est un « boy » de music-hall, qui s’est révélé être… une fille  travestie. Pas de chance pour l’unique tentative homo de Feydeau. Source : la bio de Georges Feydeau par Henri Guidel ». Mais de toute façon, il  mourra en 1921.
Ces pièces en un acte, du pessimisme le plus noir, ne sont de la même veine que ses grands vaudevilles mais comparables à  N’te promène pas toute nue et à Hortense m’a dit : « Je m’en fous », écrite l’année de sa mort  formant avec les trois premières, une sorte de cycle consacré à la vie conjugale qui tourne vite chez lui à un enfer des plus raffinés : égoïsme, mesquineries en rafale, manque de  responsabilité et  radinerie des deux  époux,  incapables  de vivre ensemble et  exaspérés par la seule présence de l’autre, mais tout aussi incapables de se séparer.
Et ici, ils sont en lutte contre un élément étranger qui vient bousculer leur pauvre petite vie quotidienne. Dans Léonie est en avance, madame est de plus en plus nerveuse, et devient même insupportable car elle en est sûre : elle doit accoucher très vite, aujourd’hui même. Sa mère est là, et Madame Virtuel, une sage-femme, insupportable dragon, va vite faire la loi dans la maison… Si bien que le pauvre mari, coincé entre Léonie, son épouse hystérique, son insupportable belle-mère, une bonne idiote, et une sage-femme qui prétend tout régenter, est prié d’obéir, et se voit  transformé illico en  homme à tout faire.
Georges Feydeau, en bon misogyne, règle ses comptes : les femmes ici, et de quelque milieu que ce soit, sont toutes odieuses et égoïstes mais le futur père, c’est vrai, n’est guère mieux traité : aussi  consternant de bêtise et de veulerie. Bref, encore plus que dans ses grandes pièces, l’humanité n’a rien ici de bien réjouissant. Et la prétendue grossesse  de Léonie était seulement nerveuse !
  Feu la mère de madame, dont l’image du couple là aussi, ne sort pas spécialement grandi, a quelque chose  de surréaliste. Monsieur rentre à l’aube, du bal des Quat’Arts où il s’était bien gardé d’emmener Yvonne, son épouse qui s’est couchée en compagnie de la bonne dans le grand lit conjugal pour se sentir moins seule ! Monsieur, qui n’a pas bu que de l’eau, a perdu sa clé, sonne donc longuement pour réveiller son épouse  qui est furieuse.  Il arrive en Louis XIV avec une longue perruque de pacotille, aussi pitoyable que ridicule, et s’empêtre dans ses justifications : la pendule soi-disant fonctionnait mal…
La nuit, déjà mal commencée, va cette fois virer au cauchemar : arrive en effet un domestique assez sinistre qui vient annoncer à Monsieur un décès, celui de sa belle-mère pour laquelle il n’avait évidemment aucune sympathie. Crise de violent désespoir d’Yvonne,  quand il se résout à lui annoncer la triste nouvelle… qui va, par la suite, se révéler fausse. Le domestique s’était simplement  trompé de porte! A quelque chose, malheur est bon : le couple, après cette nuit des plus agitées, semble prêt à se réconcilier. Seule petite touche de tendresse dans cet univers  des plus glauques.
  On purge bébé met aussi en scène un couple  bourgeois, dont la femme se laisse visiblement aller. Encore en robe de chambre, le seau de toilettes à la main à onze heures du matin. Mère abusive,  elle est affolée car son Toto est constipé et aurait besoin d’être purgé. Mais la tâche s’avère d’autant plus délicate que ce Toto est  un horrible petit monstre diabolique qui  préfigure le petit garçon de Victor ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac monté par Antonin Artaud quinze ans plus tard. Toto refuse avec la dernière énergie de prendre le purgatif, s’il n’a pas un bonbon à la menthe et, une fois qu’il l’a  obtenu, refuse à nouveau…
  Tout cela exaspère M. Follavoine qui se dispute avec son épouse; cela tombe d’autant plus mal pour cet industriel de la faïence qu’il attend pour déjeuner M. Chouilloux, un personnage important du Ministère de la Guerre. But de l’opération : réussir à remporter un très gros marché de pots de chambre destinés aux bidasses.  Bref, dans ce milieu  bourgeois, on est dans le pipi-caca jusqu’au bout devant ce représentant de l’Etat: la mère, souillon en bigoudis,  traîne avec elle son seau de toilettes, le fils est constipé et  insupportable, et le père, lui, va faire la démonstration des pots de chambre incassables fabriqués par son usine.
Bien entendu, le premier que  lance M. Follavoine, à titre expérimental, se fracasse lamentablement; le malheureux plaide sans être bien convaincant un défaut de fabrication exceptionnel. M. Chouilloux, imperturbable, reste méfiant et lance alors le second qui se fracassera aussi vite que le premier. M. Follavoine, devant un désastre programmé, préfèrera quitter la partie…
  Ces petites pièces écrites par Georges Feydeau à la fin de sa vie, sont tissées d’amertume, et comme l’écrit Didier Bezace, «semblent moins écrites qu’improvisées presque oralement, comme si l’homme arpentait sa chambre de l’Hôtel Terminus en rejouant pour lui-même les douloureux et drolatiques épisodes de sa vie à deux. il construit avec un sens aigu du banal et de l’extraordinaire des fables implacables où l’homme et la femme sont jetés comme des boules sur un tapis, s’entrechoquant et rebondissant l’une sur l’autre dans une sorte de mouvement perpétuel ».
     La cour du château de Grignan, pour magique qu’il soit, n’est pas l’endroit le plus adapté aux enfers conjugaux imaginés par Georges Feydeau. Mais Jean Haas a intelligemment imaginé un praticable en bois légèrement pentu,  commun à ces trois pièces et placé au centre de la cour: d’abord parquet  de l’appartement de Léonie Toudoux et de son mari, puis immense lit de la pauvre Yvonne murée dans sa solitude, et enfin grand bureau aux nombreux tiroirs de M. Follavoine. Ce qui donne une précieuse unité à l’ensemble un peu perdu (mais on s’en doutait) devant la grande et belle façade de Grignan.
   Ces petites pièces Feydeau exigent quand même un peu plus de proximité, voire d’intimité, même si Didier Bezace s’en tire au mieux en poussant les pièces du côté de la farce.  Avec, à chaque fois, une réincarnation du diable, et les fumées de l’enfer conjugal ,pour faire bonne mesure. Ce n’est pas dans la dentelle mais bon…Avec, aussi et surtout,  des acteurs qui font tous un très bon travail et avec une belle unité. Philippe Bérodot,  en travesti, joue une étonnante Madame Virtuel et Toto, Thierry Gibault que l’on avait déjà apprécié dans la première création, M. de Champrinet ; Clotilde Mollet est tout à fait remarquable en Madame de Champrinet et Julie Follavoine,  et Ged Marlon étonnant de vérité dans M. Chouilloux; Océane Mozas l’est aussi dans Yvonne et Clémence, comme Lisa Schuster dans  Léonie, et Luc Tremblais dans Toudoux et Rose.
Tous exceptionnels, et remarquablement dirigés par Didier Bezace, font un gros (mais invisible) effort de diction pour que les huit cent spectateurs où qu’il soient, puissent bien entendre le texte, ce qui n’est pas évident et ce qui suppose un solide métier. Puisqu’on ne peut pas jouer Feydeau juste devant l’imposante façade du château, ce qui complique donc un peu les choses.
Didier Bezace a même réussi à «bidouiller» entrées et sorties (qui sont forcément loin ) pour les rendre drôles. Chapeau…
Léonie est en avance, est un peu laborieuse, et n’est pas la meilleure des trois pièces, mais les deux suivantes, parfois inégales, se laissent voir avec plaisir; il ne faut pas être trop exigeant, mais le public  semblait ravi d’entendre ce curieux langage, aussi précis et amer que drôle qui préfigure déjà les noirceurs et les absurdités d’Eugène Ionesco.

Philippe du Vignal

Quand le diable s’en mêle : un théâtre populaire 

 

Bon, c’est lourd, c’est grossier, ces histoires de pot de chambre que Toudoux doit porter sur la tête par décret d’une envie de sa Léonie supposée enceinte (et qui est « en avance » : huit mois après le mariage !), pots que l’on retrouve, multipliés à l’infini par l’ambition d’une fourniture aux armées et pour le confort patriotique du soldat. Bon, les blagues sur les belles-mères, mortes ou vives, ont pris un coup de vieux. Et pourtant, ça marche. Le public des Fêtes Nocturnes de Grignan rit de bon cœur et en redemande.
Georges Feydeau, devant la catastrophe conjugale, ou, plus sournoisement diabolique, devant l’usure (rapide !) du mariage, contemple le désastre et va en chercher la clé dans les égoïsmes quasi naïfs de ses personnages, du côté du (bas) ventre. D’où le doigt pointé sur leurs appétits –Ah ! S’il pouvait manger ses macaronis, Toudoux, au lieu de promener fiévreusement sa Léonie !-, leurs ambitions et leurs obsessions (le « Ah, si je pouvais dormir ! » de la bonne réveillée par Monsieur revenu de bringue puis par la mère de Madame à qui il prend de mourir), et sur l’idée fixe de Julie Follavoine : Bébé doit prendre sa purge. On rit d’avoir devant soi des mécaniques qui renvoient à chacun sa propre image, suffisamment simplifiée pour qu’il puisse en rire sans arrière-pensée, et suffisamment reconnaissable pour que ce rire joue son rôle de « catharsis ». On purge le public, en somme, pour son plus grand plaisir.
Ça ne serait qu’une gaudriole sans le défi de l’équipe artistique. Jouer ces petites pièces, ces croquis pris sur le vif devant la belle façade Renaissance ? Une fois le diable entré par la grande porte, on l’oublie et on ne pense qu’au paradoxe d’une scène élisabéthaine déployant la vie intime : les comédiens jouent avec tout le public, autour d’eux, n’oublient personne, dans un engagement total.
C’est énorme ? On va vous le faire encore plus grand, et plus profond. Pas d’ironie, chaque situation est assumée pleinement, joyeusement (ce sont quand même des farces) avec toute la générosité et la force de ces acteurs qui ne ménagent pas leur talent. Après, on pourra même découvrir des liens invisibles à première vue, tissés par tel acteur qui change de rôle. Le propos est gros, l’écriture est efficace, et le jeu est d’une finesse et d’une précision impressionnantes.
Le théâtre populaire est peut-être bâti là-dessus, sur ce respect du public, sur cette haute exigence artistique: on donne ce que l’on a de mieux, sur la fidélité et la confiance d’oser offrir quarante représentations de suite.
Une éthique du service public qui ressemble à de l’amitié. On attend que les Fêtes Nocturnes osent, peut-être, une sortie du répertoire, avec une belle grande pièce contemporaine qui reste à écrire et qui emporterait le public.

 

Christine Friedel

Château de Grignan jusqu’au 22 août à 21h. T : 04 75 91 83 65

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