Bucarest sur scène

Bucarest sur scène

   Après le  festival de Sibiu (voir le récent article dans le Théâtre du Blog),  nous avons pu rencontrer quelques personnalités de la scène à Bucarest qui compte le Théâtre national et ses sept salles, le joli Théâtre de l’Odéon et son toit ouvrant sur les étoiles, plus axé sur la création contemporaine, un Festival national de théâtre indépendant. Mais il y a aussi  de nombreuses initiatives plus ou moins fragiles, plus ou moins durables, qui voient le jour, souvent portées par des femmes, depuis vingt-cinq ans, dans le sillage libérateur de la Révolution de 1989.

Le Centre national de la danse de Bucarest (CNDB)

Dans les années quatre-vingt dix, la danse contemporaine n’existait plus en Roumanie, depuis la faste période de l’entre-deux guerres, le modèle de l’expressionnisme soviétique s’étant largement  imposé. Tout était donc à construire, à quoi se sont employés quelques danseurs courageux et tenaces, dont Vava Ştefănescu, qui dirige le CNDB. Elle a créé la première Maison de la danse à Bucarest, en 1999, grâce à des fonds européens et de nombreux échanges, notamment avec la France et l’Allemagne. Après bien des aléas et des revers de fortune, voici la danse contemporaine enfin reconnue, avec pignon sur rue : une salle de cent places pour accueillir le public, un studio de répétition, des bureaux et une mission confiée par le ministère de la Culture.    
  Outre la production et la diffusion de spectacles, un centre de ressources dispense des formations aux professionnels et étudiants et constitue des archives. L’histoire de la danse contemporaine roumaine reste à explorer, par exemple, la relation qu’entretenait  le sculpteur Constantin Brâncusi avec cet art, via la danseuse Lizica Codreanu qui, selon Vava Ştefănescu, occupe une place à part en Roumanie : « Elle  symbolise cette fluidité toute contemporaine, cette mobilité entre les différents univers, entre les domaines artistiques, entre les différentes perceptions du corps et du mouvement. »
Malgré un budget minime,  cinquante projets par an voient le jour initiés par des compagnies indépendantes. Un premier festival, Like #1, a eu lieu en février-mars 2014, avec vingt spectacles. Grâce aux relations privilégiées avec le Centre national de la danse de Paris, le CNDB organise aussi des ateliers de formation menés des danseurs français, avec l’aide de l’Institut français de Bucarest.

www.cndb.ro

 Festival Temps d’images 

LaTerenuri2_logoCluj, située au Nord-Ouest de la Roumanie, compte quatre cents mille habitants, dont un quart d’étudiants. Chaque automne, depuis sept ans, s’y tient ce festival international organisé par une association qui a réhabilité une fabrique de pinceaux désaffectée, où se sont installés artistes et ONG; il s’articule chaque année autour d’un thème : en 2013, « qu’est-ce qui nous nourrit? », en 2014, « Solidarité »  et, cette année, « Corps commun ».
  Miki Braniste, sa directrice, revendique la composition exclusivement féminine de son équipe, face au machisme des institutions, et nous explique qu’elle a conçu sa programmation « par rapport aux besoins de la société ». Avec un projet qui agrège des artistes indépendants de tous horizons, et des associations de l’économie solidaire.
Transdisciplinaire, Temps d’images accueille des spectacles de théâtre et de danse contemporaine comme en 2012, le Tanztheater créé par Pina Bausch), et des arts visuels. Une dizaine de compagnies étrangères sont ainsi invitées chaque année. Dans cette cité transylvaine en pleine expansion, devenue la Silicone Valley de l’Europe de l’Est, l’enjeu culturel, comme à Sibiu, est de taille : Ciuj a posé sa candidature pour être « capitale européenne de la culture » en 2021…

 En attendant, Temps d’images est un festival qui monte et qui compte, même avec des budgets en berne: depuis trois ans, les subventions européennes se sont taries! De toute façon, précise Miki Braniste, le festival vise  » la qualité plutôt que la quantité ».

 

Festival Temps d’images du 7 au 14 novembre.

www.colectiva.ro

 

Scena.ro

Depuis huit ans, Scena.ro publie un numéro trimestriel de quarante-huit pages. Créée en réaction à la disparition des rubriques culturelles dans la presse généraliste, la revue traite des arts de la scène, avec, à chaque  parution, un important dossier sur des aspects spécifiques du théâtre vivant : le 28 ° et dernier numéro, écrit en collaboration avec des critiques  polonais, est consacré à Tadeusz Kantor ; le précédent avait traité du nouveau cirque.
  La directrice de cet observatoire des nouvelles tendances de la scène, Cristina Modreanu, considère que le critique doit aussi jouer un rôle actif et stimuler la création. L’association, support du magazine, prend ainsi part à des co-productions, souvent menées par des femmes, car selon Cristina Modreanu, il y a un grand déséquilibre entre hommes et femmes dans le paysage artistique roumain.
 Elle soutient donc, par exemple, un projet financé par des subventions norvégiennes : monter des pièces d’Henrik Ibsen avec une distribution exclusivement féminine.  Pour réaliser Scena.ro, et payer les salaires des trois journalistes permanents et des collaborateurs ponctuels, l’association sollicite des fonds étrangers, car les aides nationales sont bien maigres.

www.scena.ro

 

L’Institut Français de Bucarest

 

bibliotheque_francaise01Il développe deux domaines d’intervention privilégiés, précise son directeur, Christophe Pomez.  D’abord le cinéma car il dispose d’une belle salle de projection, et peut en faire profiter la nouvelle vague du cinéma roumain, dont les réalisateurs ont du mal à diffuser leurs œuvres. Des 440 salles que comportait le pays dans les années quatre-vingt-dix, il ne reste plus que trente écrans indépendants…
 Il organise donc des soirées de promotion pour les nouveaux films roumains, favorise leur sous-titrage pour le marché français et assure le sous-titrage en roumain et la promotion de films français récents.

Le livre est le second axe important de son action, avec des aides à la traduction et à l’édition d’ ouvrages français. Pour la littérature dramatique, il apporte son concours au festival de Sibiu qui mène une importante activité éditoriale de pièces francophones.

  Malgré un budget qui a fondu de 30% en trois ans, l’Institut français doit faire face à une importante régression de la francophonie en Roumanie. Des 73% d’élèves choisissant le français en première langue, on est passé à 63% optant pour le français en troisième langue. Restent encore vingt-sept lycées bilingues proposant le baccalauréat en français, et il faut fournir de nouveaux outils de travail aux 9.200 professeurs de français subsistants.
Le plurilinguisme reste la richesse de la Roumanie, car malgré la progression de l’anglais, elle n’a rien à gagner à favoriser l’apprentissage d’une seule langue étrangère. Pourtant, la francophilie n’est plus un mobile pour choisir le français. A présent, c’est surtout un passeport pour l’émigration : la Roumanie  a perdu deux millions d’habitants en dix ans !

Christophe Pomez soutient aussi de nombreux projets de coopération culturelle avec la France, comme la reprise, en version roumaine, de Brancusi contre Etats Unis par Eric Vigner, ou la venue de Pulvérisée d’Alexandra Badea, montée par Frédéric Fisbach. L’Institut français doit aussi faire face à bien d’autres sollicitations mais il faut saluer son ouverture à des initiatives qui, sans lui, ne pourrait voir le jour.

www.institutfrancais.ro

 

Mireille Davidovici

 

 


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