Andreas

FESTIVAL D’AVIGNON:

Andreas, d’après la première partie du Chemin de Damas d’August Strindberg, mise en scène de Jonathan Châtel


La scénographie épurée de Gaspard Pinta, sous les deux platanes tutélaires du Cloître des Célestins, propose à l’imagination du public un coin de rue, un carrefour, un asile de fous, un no man’s land pour le nœud du drame.
Entre le devant de la scène et le mur de fond, une longue paroi moderne traverse majestueusement le plateau de cour à jardin, segmentée elle-même en autant d’ouvertures et de portes en fer de château, battantes mais silencieuses, d’où surgissent et disparaissent des figures de la mémoire, les personnages d’un conte existentiel. L’Inconnu, le Mendiant, la Fille, la Mère, la Religieuse, le Vieillard, la Dame, des rôles indistincts qui composent le mystère de la multiplicité des Moi.
Pauline Acquart, Pierre Baux, Thierry Raynaud et Nathalie Richard jouent sous le vent dans  les feuillages bruissant dans la nuit :

150703_rdl_1190 L’histoire relève de la comptine d’enfance; c’est  un monde peuplé de trolls et de Barbe-Bleue, de forêts et de montagnes où les origines s’estompent et les identités se confondent.
Avec un sentiment de la perte où « combattre des trolls, libérer des princesses, tuer des loup-garou » revient à vivre  de façon simple mais toujours douloureuse.
Avec aussi l’urgente nécessité du prétendant à une libération qui délivre de soi et de l’autre, et auquel nul n’échappe.
La question existentielle posée tourne autour de la solitude de l’auteur et de la réinvention qu’elle génère, l’histoire encore d’une amnésie, bref, un drame de la mémoire et du temps.
Pour le metteur en scène, ce combat représente la métaphore de l’écriture, une lutte avec soi-même, ses propres démons et ses trolls, les mauvais esprits «du cœur et de l’âme», significatifs de la personnalité littéraire et philosophique de l’énigmatique August Strindberg, comme de l’être post-moderne : « Écrire, c’est tenter de retrouver la langue maternelle, à jamais perdue, puis se taire enfin.»
Le silence représente un attrait puissant et enclenche la contemplation du monde dans la solitude, tandis que le langage revient à traverser la vie avec l’autre. Entre les deux, le cœur balance, dirait l’un ou l’autre de ces figures en jeu.
Il est beau d’entendre ce texte clair et puissant, composé de la matière même de ce qui est en jeu:  l’étoffe filée du monde et des jours auquel on appartient, déclamé par des comédiens d’envergure. En particulier, Nathalie Richard et Pierre Baux.
Le Mendiant conseille à l’Inconnu (Thierry Raynaud qui n’a pas vraiment la profondeur irradiante du personnage ) de trouver un monastère pour garder sa rage intacte, mais  la Dame, mère et amante, l’engage à rester avec elle, l’amour étant plus fort que la mort.
Un songe attirant d’où on ne s’extrait qu’avec regret, tant il est rare de reprendre le chemin qui mène à soi.

Véronique Hotte

Cloître des Célestins, jusqu’au 11 juillet.

 

 


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