Sous la glace

FESTIVAL D’AVIGNON

Sous la glace de Falk Richter , traduction de l’allemand d’Anne Monfort,  mise en scène de Vincent Dussart

 

 sous-la-glace_WEB-037La compagnie de l’Arcade, créée en 1993 et implantée en Picardie depuis 2001, défend un théâtre humaniste, un théâtre de texte,  penché sur la contradiction de l’être dans sa quête significative d’une identité et d’une relation au monde qui soit juste, en sondant par exemple, les images du couple, de la famille et du travail.
Vincent Dussart s’attaque donc comme naturellement, à un texte de Falk Richter, grand dramaturge et metteur en scène allemand rivé au réel, attentif à la contemporanéité occidentale, traquant sans complaisance ses paradoxes, ses égoïsmes, une humanité dévalorisée et perdue.
Sous la glace (2004) est un des volets du projet plus ample Das System ; la pièce expose, avec une belle rage, l’érosion existentielle provoquée par la vanité et l’absurdité des expériences professionnelles de trois consultants d’une société d’audit. Xavier Czapla, Patrice Gallet et Stéphane Szestak, costume cravate et chemise blanche, jouent ces esclaves actuels et consentants, soumis à l’exigence de résultats toujours croissants, pliant sous l’interdiction implicite car jugée dangereuse du moindre retour à soi : intimité, intériorité, vie privée.
Cela commence par une mise en lumière du plus âgé des trois, encadré, à égale distance, par ses deux collègues plus jeunes, placés à l’arrière, et dont la mission consistera pour l’heure à prendre sa place et à se débarrasser sans état d’âme de ce cador obsolète, gisant nu, sur le plateau.  Lui aussi, été jeune, et pour conserver son job, il n’a pas hésité à éjecter de l’entreprise des cadres plus âgés, appréhendés comme moins battants, moins compétitifs et moins concurrentiels, et donc dangereux pour le sacro-saint avenir menaçant.

 La roue du temps n’en tourne pas moins de plus en plus vite, et c’est au tour du tueur, jeune loup vieilli, d’être montré du doigt comme looser,  dépassé, devenu historiquement un homme fini, bon pour la remise puis la casse.
Ce héros déchu se nomme d’ailleurs Jean Personne, Mister Nobody, puisqu’il n’est pas, ne vit pas, n’est rien, uniquement dévolu à satisfaire ce qu’on attend de lui – ses parents jadis, ses supérieurs plus tard – afin de plaire toujours à l’autre, n’ayant pu faire le deuil de l’enfance pour se construire une vraie autonomie, bref, n’ayant pas grandi.
Et puisqu’accéder à «être au monde» et  à une existence pleine s’avère être plutôt un échec, il va bien falloir réussir sa propre conquête dans l’univers de l’«avoir». 
Ce qui revient, selon Falk Richter, à voir essorer le concept de Ressources Humaines comme un vieux torchon : s’animent alors des figures abstraites qui ne pensent qu’à l’acquisition de « biens » , mal-nommés : «Plus de revenus, plus de travail, plus de sexe,, plus de plans de communication, plus de belles voitures, plus de performances, plus d’évaluation, plus de rencontres interpersonnelles, plus de bouffe, plus, plus… » Plus d’argent, mais pourquoi ?
L’humanité a déserté la coquille de l’être, terrorisé par la menace du licenciement. Sur la scène, la dénonciation politique, économique et sociale est portée,  avec rigueur et clarté, avec panache et désinvolture.
Sous la glace est l’exposition d’un show – sonore, musical et visuel –, épisode spectaculaire de stridences et d’éclats, de jeux violents de lumières et de pluies sonores, à travers des appels informatisés et des notes de guitare, terrorisant le moi.
Les acteurs, telles les figures manipulées puis déshumanisées qu’ils dénoncent, s’investissent dans un jeu scénique éblouissant– large déclamation vocale, danse gestuelle et synchrone, à la fois fébrile et tenue, cascade de chutes chorégraphiées. Le souffle puissant de l’acharnement emplit le néant dévastateur de leur personnage : les tueurs sont tués sous le coup de leur propre énergie aveugle.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Lucioles, jusqu’au 26 juillet à 17h 25.

 Le texte de la pièce est publié chez L’Arche Éditeur.

 


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