L’Affamée

 Festival d’Avignon :

 L’Affamée, d’après Violette Leduc, mise en scène de Catherine Decastel

   C’est ici le premier volet d’un triptyque forgé autour des premières oeuvres (L’Affamée, Ravages et L’Asphyxie) de Violette Leduc, figure féminine et littéraire du XXè siècle dont on redécouvre l’importance aujourd’hui. Elle possède en effet une écriture, fiévreuse et passionnée d’une étonnante acuité et d’une justesse verbale,  et parvient à nous faire ressentir par le détail les affres de la passion amoureuse : tourments et éblouissement du désir féminin.
Ce premier volet est consacré à l’amour malheureux qu’elle portait à Simone de Beauvoir. Comment porter sur le plateau un tel sentiment, sinon par le seul verbe ? L’incandescence de l’écriture est déjà en soi un objet théâtral fascinant, sans qu’il soit besoin de lui ajouter décor, lumière ou musique !

Pourtant, c’est une formidable trouvaille que de faire porter ce texte par un corps féminin, qui déploie le verbe dans sa matérialité charnelle. L’actrice en robe noire, seule en scène,  comme l’auteur était seule dans son réduit d’écriture, et dans un décor aussi dépouillé que pouvait l’être la chambre nue de Violette, danse les sentiments et tous les affects qui la traversent, à la seule pensée de ses rencontres avec Simone : espoir fou, admiration, déception, béatitude de la présence, regret, toutes les nuances du désir féminin sont ici incarnées par le geste de la danseuse qui, tort à tour, déploie, magnifie son corps dans l’assomption du désir, ou au contraire le replie dans le retrait de la déception, de la solitude et du désespoir.
Sa danse évolue autour du corps de Simone, figuré par un mannequin ; mais la force du texte soutenu par le geste, dans sa rythmique propre, actualise la présence lumineuse de la femme désirée. Le spectateur, quelque peu dérouté et sceptique au départ, se laisse envoûter par ces évolutions sensuelles qui confèrent au texte toute la vie qu’il demandait.
Rarement le désir féminin, ses méandres, ses espoirs, ses déceptions, l’illumination qui lui est propre et ses béatitudes ont été données à ressentir avec une telle force. La performance de Catherine Decastel est remarquable ; elle sait avec son intelligence du texte et son corps félin, faire vivre pour nous le désarroi amoureux, non comme une négativité, mais comme un pouvoir sur le monde, pouvoir du verbe et de la chair.
« Exister. Etre seule. Vivre avec les autres, pour les autres, contre les autres, sans les autres. S’épanouir. Chercher l’altérité. Panser les blessures d’amour, les vides d’ego, les rêves secrets, les souvenirs d’enfance. Echouer encore et tenter pourtant toujours d’aimer. Aspirer à l’impossible. Vivre. Mourir. »

Michèle Bigot

Espace Roseau, jusqu’au 26 juillet.

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