A coming community

 

Paris Quartier d’été

A coming community, de et par Pieter Ampe, Guilherme Garrido, Hermann Heisig, Nuno Lucas

L’un est belge né au Burundi, le deuxième portugais, le troisième allemand, le quatrième portugais. Les deux premiers: Pieter Ampe et Guilherme Garrido ont déjà perpétré quelques duos ensemble. Ils se sont adjoints deux compères pour «jouer au cons» avec eux. Ce quatuor composite aux physiques contrastés (du grand blond au petit noiraud en passant par le rouquin barbu et bedonnant et le fort en muscles basané) s’emploie, avec force énergie, à se faire de sales blagues, à courir dans tous les sens du plateau, à se déguiser ou à se mettre à poil, selon une dramaturgie d’apparence déstructurée. L’accumulation de numéros déglingués finit par lasser, même les plus complaisants des spectateurs qui s’amusent pourtant de rien.

Mais ces pieds-nickelés cachent (gâchent) leur talent derrière ces guignolades. Pour preuve un numéro de ballon très réussi qui tout à coup nous tient en haleine. Coiffé d’un énorme ballon bleu, Hermann le plus grand des quatre, prend des allures d’hydrocéphale. Les autres s’emparent de son jouet pour s’y glisser, s’en expulser tel un foetus, composer d’étranges figures : corps de latex avec une jambe, un bras, ou grosse boule bleue avec tête. La pompe à air employée au gonflage sert aussi à bien des gaudrioles: faire dresser la barbe, les poils les cheveux et même le sexe de sa victime… plutôt consentante. Mais cela ne suffit pas à sauver un spectacle décousu et sans colonne vertébrale.

 

Mireille Davidovici

 

Carreau du Temple jusqu’au 26 Juillet

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Paris quartier d’été : T. 01 44 94 98 02

www.quartierdete.com


Archive pour juillet, 2015

Ça va,ça va le monde !

 

Festival d’Avignon In

Ça va,ça va le monde ! Enregistrements publics proposés par R.F.I. , mise en lecture par Catherine Boscowitz

R.F.I. , radio internationale, diffuse des actualités de par le monde, en français et en douze autres langues. Elle s’intéresse aussi la création dans les pays francophones. Parce que le théâtre peut s’entendre à la radio,  elle organise depuis trois ans, à l’instar de France Culture, des lectures au Festival d’Avignon;  elle a lancé, l’an dernier, un Prix Théâtre destiné aux auteurs d’Afrique, des îles de l’Océan Indien, des Caraïbes, et du Proche et Moyen-Orient.
Prix qui est l’héritier, après des années d’interruption, du Concours de Théâtre Interafricain, dont Sony Labou Tansi fut plusieurs fois lauréat. Un hommage au « Diogène de Brazzaville », disparu il y a vingt ans, inaugure ce cycle de lectures, avec l’une de ses pièces phares.

lecture 2015 Sony 5 acteurs 13165_0

 Je, soussigné cardiaque de Sony Labou Tansi,

 » La salive c’est le milliard du simple », dit Mallot, le héros de Je, soussigné cardiaque.
L’homme, du fond de sa prison, d’où il attend son exécution, revit les épisodes qui l’ont conduit dans les geôles du Lebango, un état totalitaire représenté par Perono, néo-colonialiste infect, rapace et raciste qui règne en maître sur l’administration noire du pays, rongé par la corruption.
Mallot, parce qu’il ne sait pas obéir, ni tenir sa langue, fera les frais de sa rébellion. C’est que, dans ce pays  » Nous nous sommes trompés d’indépendance, puissamment trompés ».  » Jésus, Marx, Mao, toutes les fois que descend un prophète, les hommes le détournent », clame-t-il. Pourtant  » je ne me suis pas trompé de lutte. Que tu me fais souffrir, ô pays. Pays ou seulement putainerie. Tu falsifies le rythme de mes reins(…) Tu compliques mes petits tours de viande. Tu fatigues ma fougue de respirer. Ô pays, que tu m’es douloureux! »
Lucide et désespéré, le personnage, porte-parole de Sony Labou Tansi, éreinte la fausse démocratie et met en scène la lutte de Mallot pour sa dignité, dans une horrible solitude: « Je suis seul. Seul dans cet océan de merde, de lâcheté. Seul pour seul. Noyé. Perdu. Fini. Raturé. Mâché. » « Je suis cette absence, mon absence.  » (…)  » Mais je suis éblouissant au fond de mon vide! Imprenable! Jusqu’au bout imprenable ! »
La langue de l’auteur est un éblouissement permanent. Nous avons grand plaisir à la retrouver, portée avec justesse et sans emphase par les acteurs, dans ce jardin du gymnase du lycée Saint-Joseph qui, à minuit, devient le bar des invités du festival in.
Espérons que les auditeurs de RFI goûteront l’intensité de ce poème dramatique sur les ondes.

Diffusion le 26 juillet à 12 h 10 et 22 h 10 sur R.F.I. La pièce est publiée aux éditions Hatier

 Chemin de fer de Julien Mabiala Bissila, lecture par l’auteur

Avec cette pièce, Julien Mabiala Bissila est le premier lauréat du Prix Théâtre R.F.I. Auteur, metteur en scène et comédien, il se partage entre la France, qui l’accueille souvent en résidence, et son Congo natal, où il a créé sa compagnie. Prenant en charge la lecture de sa pièce, il nous entraîne, dans sa prose hallucinée et hallucinante au cœur de la guerre.
Les trois mouvements, les trois  » souffles » du récit se déroulent d’abord aux urgences d’un hôpital de Brazzaville, où  » une colline de cadavres s’empile à l’entrée »; puis, dans un train qui fuit les massacres, sorte de vaisseau fantôme « sur un chemin de chair, sans retrouver son chemin de fer » ; enfin, dans un hôtel pour une partie de jambes en l’air, interrompue par les bombardements.
Au milieu de ce tohubohu, le protagoniste ne perd pas son humour.  » Toute guerre est une guerre autour d’une coupe de champagne entre Total et ses concurrents », persifle-t-il. Ou encore, il épingle « ces grosses voitures de la marque: pétrole contre nourriture » …
La poésie n’est pas de reste et côtoie allègrement la trivialité dans cette langue fleurie, pleine de fureur, mais de tendresse aussi. L’auteur arrive à faire rire de tant d’horreurs, il exprime aussi une rage de vivre, une énergie communicative :  » Que c’est beau d’être en vie! » sont les derniers mots de cette saga à travers le cauchemar de la guerre, un texte époustouflant de vigueur et de cocasserie. Formidable conteur,
Julien Mabiala Bissila nous a offert une belle performance, soutenue par Gilles Campaux à la batterie et Stéphane Ben au violoncelle. Comme Sony Labou Tansi, dont il se reconnaît l’influence, le jeune Congolais possède l’art de faire sonner la langue française, de détourner les mots, tout en écrivant des pièces profondément ancrés dans la réalité de son pays.

Diffusion le 2 août à 12 h 10 et 22h 10;

Le texte est à paraître chez Lansman

Mireille Davidovici

RFI : à Paris, 89 FM ou sur internet RFI.fm

Nous n’irons pas ce soir au Paradis

Festival d’Avignon:

Nous n’irons pas ce soir au Paradis d’après Dante, de et par Serge Maggiani.

   redim_proportionnel_photo.phpEn effet, ce n’est pas au paradis que vous retrouverez les mots de Dante, mais sous le chapiteau surchauffé du Théâtre des Halles. Malgré une climatisation qui fait ce qu’elle peut, le public et l’acteur souffrent. Un peu difficile dans ces conditions de s’installer dans ce texte, ou plutôt cette explication de texte que nous propose généreusement Serge Maggiani.
   Il semble s’adresser à chacun de nous précisément pour nous expliquer Dante et sa Divine Comédie, levant aussi un peu le voile sur l’homme de lettres, ses ennemis et ses alliés. Il fait au mieux pour nous faire sentir les enjeux et l’importance de ce texte,  mais aussi sa passion pour cette langue. Il mêle ici des souvenirs de son enfance et des pans du patrimoine national italien comme la célèbre actrice Sylvana Mangano !
  Pour qui n’est pas familier de l’œuvre de Dante, il est malgré tout difficile de pénétrer dans cet univers dense et foisonnant et d’y consacrer toute notre attention. Le ton demeure un peu professoral, Serge Maggiani s’adressant régulièrement à nous pour nous demander si on connaît tel ou tel personnage et se désolant quand ce n’est pas le cas.
Sa lecture est pourtant fidèle et passionnée, mais ça n’en fait pas un objet de théâtre isolé. Ce spectacle a toute légitimité dans un cadre déterminé (festival, temps fort Divine Comédie …) et c’est en parallèle d’un spectacle de Romeo Castelluci qu’il avait été crée en 2008, avec l’aide de Valérie Dréville (voir dans Le Théâtre du Blog l’article de Philippe du Vignal qui avait beaucoup apprécié le spectacle ).
  Mais c’est toujours l’occasion de voir ou revoir un grand acteur avec toute sa délicatesse et son métier,  malgré un sujet pour le moins complexe…

Julien Barsan.

Théâtre des Halles jusqu’au 26 juillet. T : 04 32 76 24 51

L’Affamée

 Festival d’Avignon :

 L’Affamée, d’après Violette Leduc, mise en scène de Catherine Decastel

   C’est ici le premier volet d’un triptyque forgé autour des premières oeuvres (L’Affamée, Ravages et L’Asphyxie) de Violette Leduc, figure féminine et littéraire du XXè siècle dont on redécouvre l’importance aujourd’hui. Elle possède en effet une écriture, fiévreuse et passionnée d’une étonnante acuité et d’une justesse verbale,  et parvient à nous faire ressentir par le détail les affres de la passion amoureuse : tourments et éblouissement du désir féminin.
Ce premier volet est consacré à l’amour malheureux qu’elle portait à Simone de Beauvoir. Comment porter sur le plateau un tel sentiment, sinon par le seul verbe ? L’incandescence de l’écriture est déjà en soi un objet théâtral fascinant, sans qu’il soit besoin de lui ajouter décor, lumière ou musique !

Pourtant, c’est une formidable trouvaille que de faire porter ce texte par un corps féminin, qui déploie le verbe dans sa matérialité charnelle. L’actrice en robe noire, seule en scène,  comme l’auteur était seule dans son réduit d’écriture, et dans un décor aussi dépouillé que pouvait l’être la chambre nue de Violette, danse les sentiments et tous les affects qui la traversent, à la seule pensée de ses rencontres avec Simone : espoir fou, admiration, déception, béatitude de la présence, regret, toutes les nuances du désir féminin sont ici incarnées par le geste de la danseuse qui, tort à tour, déploie, magnifie son corps dans l’assomption du désir, ou au contraire le replie dans le retrait de la déception, de la solitude et du désespoir.
Sa danse évolue autour du corps de Simone, figuré par un mannequin ; mais la force du texte soutenu par le geste, dans sa rythmique propre, actualise la présence lumineuse de la femme désirée. Le spectateur, quelque peu dérouté et sceptique au départ, se laisse envoûter par ces évolutions sensuelles qui confèrent au texte toute la vie qu’il demandait.
Rarement le désir féminin, ses méandres, ses espoirs, ses déceptions, l’illumination qui lui est propre et ses béatitudes ont été données à ressentir avec une telle force. La performance de Catherine Decastel est remarquable ; elle sait avec son intelligence du texte et son corps félin, faire vivre pour nous le désarroi amoureux, non comme une négativité, mais comme un pouvoir sur le monde, pouvoir du verbe et de la chair.
« Exister. Etre seule. Vivre avec les autres, pour les autres, contre les autres, sans les autres. S’épanouir. Chercher l’altérité. Panser les blessures d’amour, les vides d’ego, les rêves secrets, les souvenirs d’enfance. Echouer encore et tenter pourtant toujours d’aimer. Aspirer à l’impossible. Vivre. Mourir. »

Michèle Bigot

Espace Roseau, jusqu’au 26 juillet.

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La Tigresse

Festival d’Avignon:

La  Tigresse de Gianina Carbunariu,  mise en scène de François Bergoin

 
 la Tigresse Voiture & Proprietaire ok -® Jean Barak La tigresse évoque souvent une femme jalouse et agressive, ou bien sensuelle; elle devient ici  un personnage à la peau tigrée, nommé Mihaela. Un animal-personnage de théâtre tout a fait surprenant et attachant. Mais le public, à aucun moment, ne verra Mihaela, sur scène. Et pour cause ! La tigresse imaginée par cette jeune auteure roumaine, s’est échappée du zoo et se ballade dans la ville. Danger, méfiance et attirance !
Elle est celle qui dérange, son ombre est partout. Une tigresse vit dans la jungle ou cloîtrée dans un zoo, mais n’a rien à faire dans une ville. Encore moins dans une cité calme, jolie, et qui tient à sa bonne réputation et  accueille de nombreux touristes.

Mais loin d’être perdue, avec son  regard puissant et observateur, Mihaela invite le spectateur, à la rejoindre, pour l’accompagner dans son escapade, pleine de révélations sur l’état de nos sociétés occidentales et sur la présence de l’étranger. Pendant soixante-quinze minutes, nous vivons au rythme de cette ville, prise d’assaut par la tigresse. Cette échappée belle de Mihaela ameute la presse, les médias et suscite beaucoup d’excitation. Vingt-et-un personnages s’emparent de la scène: chauffeur de taxi, moineau, corbeau, pigeon, directrice de banque, médecin urgentiste, touristes japonais, retraité…
Cet événement qui frappe la ville, va délier les langues, révéler les angoisses collectives et de multiples fantasmes. Tous ces personnages hauts en couleur sont interprétés à merveille par  Marie-Luce Bonfanti, Catherine Graziani et Candice Moracchini.

La  mise en scène de François Bergoin, possède une grande qualité dramaturgique et artistique, et tout se construit sous nos yeux en direct :«On ne cachera donc rien de la préparation des neuf installations mécaniques des décors, 
aux modifications d’apparence des personnages, 
de la direction d’acteurs à la post-synchronisation.»
En effet, de par cette volonté esthétique, nous vivons en direct, et avec humour ou révolte,  le cœur battant, cette promenade fatale de Mihaela. Cela donne à l’écriture de cette pièce, toute son énergie, sa tension dramatique. Et dès le début, on nous annonce la couleur: il s’agit d’un théâtre documentaire! C’est du moins, ce que nous déclarent dans le premier tableau, qui ne manque pas d’humour et d’ironie, et les actrices,  en neuf tableaux,  interprètent vingt-neuf personnages!
La scénographie est très habile,  avec entre autres, un recours à l’image en résonance parfaite avec les  contextes dramatiques successifs. Le son de la scie musicale, le dispositif mécanique, l’estrade lumineuse rappelant certains  décors d’émission de télévision, la peau de tigre… créent un univers de pacotille.

Le vrai s’entremêle alors avec le faux. Le  public regarde cette comédie humaine joyeuse et féroce, et se demande si Mihaela la Tigresse n’aurait pas trouvé le chemin pour échapper à ce monde où mensonges, peurs et manipulations trop souvent au rendez-vous, finissent par  gagner !
A la fin,  nous sommes comme abandonnés, et perplexes:  Mihaela, une héroïne tragique contemporaine est-elle encore en vie ?  Allez-y, vous ne serez pas déçu de la réponse !

 Elisabeth Naud

 Théâtre L’Entrepôt, Avignon, jusqu’au 26 juillet. T:  04 90 88 47 71.

Le texte de la pièce est édité aux éditions Actes Sud Papiers.

 

Forbidden di sporgersi, d’après Algorithme Eponyme

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Festival d’Avignon:

Forbidden di sporgersi, d’après Algorithme Eponyme de Babouillec, mise en scène de Pierre Meunier et Marguerite Bordat

 Du lourd, mais aérien. Un ballet d’encombrants rêvant d’épure. Quand Pierre Meunier, bricoleur d’imaginaires, investit l’espace mental d’Hélène Nicole, dite «Babouillec autiste sans parole», le paradoxe règne en maître.
  Sur le plateau-laboratoire qu’il machine avec trois autres savants fous en blouse grise, sa singularité rencontre celle de la jeune femme en quête de communication. Un gigantesque mobile prend possession de la scène qui devient une chambre d’échos aux multiples percussions et résonances. Pierre Meunier projette dans l’espace des mécanismes de pensée novateurs.
  Cela commence par le tri de châssis  transparents en plexiglas. Barrières au langage. Ils tombent étrangement dans une grâce silencieuse. Puis, ça déménage ! Dans cet entrepôt des possibles, des écheveaux de câbles dessinent des gribouillis nuageux, comme ceux qui indiquent le mécontentement des personnages dans les bandes dessinées.
Une grande mèche en acier devient le moyeu d’un planétarium-mikado, une tentaculaire armoire électrique menace d’exploser, et les cordes d’une guitare électrique sont furieusement frottées à l’acier. Ici, les images, en perpétuelle reconstruction, étirées jusqu’à l’épuisement, lassent parfois et certaines sonorités sont douloureuses. Mais l’on reste ébahi par tant d’énergie créatrice et la puissante métaphore de cet autre mode de perception du monde. Impossible de rester insensible à tel déploiement. L’irritation fait partie prenante de l’expérience plastique et intellectuelle.
  Les êtres et les objets s’agitent, sans autre objectif apparent, semble-t-il, que de créer du mouvement. Danse dégingandée, ce mouvement constitue en soi un prodige, comme dans les installations de Jean Tinguely. Aussi contemplons-nous la matière grise d’un cerveau en ébullition, à la recherche d’une idée, d’un mot, d’une image qui s’impose. La difficulté d’ordonner les pensées, de se faire comprendre, est ressentie physiquement par le spectateur.
  La maladie martèle ses symptômes,  alors qu’un fantasme de fluidité, un désir d’élévation de la parole se font jour. Régulièrement toutefois, les lois de la pesanteur et les ratés techniques viennent casser les rêves. C’est superbe et foutraque. Cristallin et massif comme la joie de Babouillec. Mais terrifiant comme les obstacles qui se dressent entre nous, le monde et les autres.  Et tant pis s’il est dangereux de se pencher, comme nous en prévient le titre du spectacle, dans un étrange brassage d’anglais et d’italien.
« Penser dans le silence, est-ce un acte raisonnable ? » Non.

 Stéphanie Ruffier

Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, du 19 au 24 juillet à 18h. Le texte est publié par Christophe Chomant éditeur.

Noir de boue et d’obus

Festival d’Avignon :

Noir de boue et d’obus  chorégraphie de Chantal Loïal

  noir_de_boue__d_obus-2Chantal Loïal dirige depuis vingt ans la compagnie guadeloupéenne Dife Kako, qui s’inspire essentiellement des cultures africaines et antillaises. Ici, elle imagine, avec  trois danseurs et une danseuse, la rencontre de soldats enrôlés dans les bataillons d’Outremer.
 On sait que les colonies de l’Empire français ont joué un rôle essentiel dans la première guerre mondiale, ce dont veut témoigner cette pièce. Quelque part sur le front où les soldats s’entraînent sur des airs militaires et au son de discours patriotiques, la fleur au fusil !
Les pas sont rigides, contraints, mais quelques échappés ouvrent des fenêtres sur l’imaginaire des poilus : ici une silhouette esquisse une danse guillerette, symbole de l’insouciance à l’arrière, là surgissent des réminiscences de la terre qu’on a quittée, rythmées par ses chants d’ailleurs.

 Puis reprennent les combats. Les quatre interprètes ne ménagent pas leur peine pour construire des tranchées qui seront leurs tombeaux. Les scènes au sol se multiplient : l’un tombe, blessé, secouru par un autre ; un soldat sombre dans un rire de folie. Les danseurs s’immobilisent pour construire de leurs corps les statues d’un monument aux morts… Tandis qu’on entend des bribes de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, les soldats rampent devant un film d’animation très réussi, évoquant un magma mouvant de corps noirs…

Cette danse très narrative est soutenue par une bande-son composite, parfois un peu trop présente (peut-être à cause des conditions techniques limitées du lieu).
 La chorégraphe s’attache autant à figurer le contexte historique qu’à explorer les liens de solidarité qui se créent entre les individus embarqués dans cette galère, et à montrer leur humanité dans ce contexte inhumain. La sensualité des danses afro-antillaises contraste avec la rigidité des marchés guerrières.
Un travail rigoureux, généreux, et bien interprété…

 Mireille Davidovici

 Théâtre Golovine jusqu’au 27 juillet ; les 13 et 14 novembre, EPCC des Arts vivants de Guyane; le 24 novembre, Auditorium de Basse-Terre, Guadeloupe : les 27 et 28 novembre, Espace Robert Loyson au Moule de Guadeloupe.

Le Poisson combattant

 Festival d’Avignon :

 Le Poisson combattant  texte et mise en scène de Fabrice Melquiot

robert_bouvierC’est l’histoire d’une séparation. On ne s’aime plus, alors on se quitte. L’homme part, laissant « la petite » à sa femme, n’emmenant que le poisson exotique de type guerrier, qui a sauté hors de son bocal pendant la nuit.
  »C’est l’histoire d’un homme qui, pour enterrer un poisson mort, remonte le cours d’une rivière intérieure dont le flux charrie souvenirs et peurs » , précise Fabrice Melquiot qui  a écrit cette pièce pour Robert Bouvier, c’est dire si le rôle est à la mesure de son interprète. L’acteur, qui dirige une compagnie en Suisse, au physique juvénile, est ce personnage combattant contre lui-même, ses fantasmes, désirs, dégoûts, et surtout angoisses.
Sa dérive le conduit chez sa mère, au pays de son enfance, où il rencontre le petit garçon qu’il était ; puis, plus loin, dans une chambre d’hôtel à Belley, dans l’Ain, en passant par la gare d’Ambérieu en Bugey. Et enfin, en Calabre où il rendra l’animal à la mer.

  Dans cette errance, il change de peau comme de chemise, d’où l’incessant habillage, déshabillage, rhabillage de l’acteur. Cette instabilité permanente, et un jeu nerveux donnent libre cours à la prose proliférante et poétique de Fabrice Melquiot.
Mais, comme la fin nous le révèlera, il s’agit d’un voyage rêvé, d’une péripétie de théâtre située dans une boîte blanche à trois côtés, où le comédien évolue, dans un flot permanent d’images projetées sur les parois blanches.
La mise en scène privilégie les pulsations du texte, une saturation sonore et visuelle, un jeu tendu qui donnent au spectacle un rythme haletant, en contrepoint d’une partition poétique elle-même fortement rythmée. C’est un parti pris risqué mais assumé.
Une belle performance d’auteur et d’acteur…

 Mireille Davidovici

 Théâtre Girasole jusqu’au 26 juillet. Le texte de la pièce sera publié chez L’Arche.

L’Instant Molière ou Les Femmes à l’école de la vie

Festival du pont du bonhomme:

L’Instant Molière ou Les Femmes à l’école de la vie, adaptation de Bernard Lotti, Laurent Lotti et Jacques Casari,  mise en scène Bernard Lotti

  Molière©Jean-Marie OriotComme toutes les éditions de ce festival, organisé par la compagnie de l’Embarcadère, dirigée par Christophe Maréchal, c’est dans l’amphithéâtre de plein air situé en face du magnifique et mélancolique cimetière à bateaux de Kerhervy-une marine somptueuse de carcasses de navires, gravée une fois pour toutes dans l’imaginaire-que se donne  ce spectacle, à moins qu’une pluie passagère n’exige, au dernier moment, un repli stratégique sous chapiteau.   
  L’enchantement des paysages alentour n’en reste pas moins un révélateur efficace de théâtre populaire, avec  cette dernière création de Bernard Lotti, un familier du festival qui  traque la quête du pouvoir chez Molière : le roi sur ses sujets, le maître sur ses valets, le père sur ses filles, la bourgeoise sur ses servantes, la parvenue sur ses paires plus jeunes.
   Ces «femmes à l’école de la vie», dévalorisées ou mésestimées, passent de tutelle en tutelle. Résonnent ici des scènes significatives des Femmes savantes, des Précieuses ridicules, de l’École des Femmes,  et de Dom Juan.
Des commentaires d’auteurs du XVIIème siècle,  comme Fénelon sur l’éducation des filles, alimentent le propos. Pour le metteur en scène, les hommes représentent un monde figé et ancien face au désir de vie, d’émancipation et de liberté chez les femmes.
Loin de vouloir imposer sur scène une tribune politique dont les slogans bien connus et ressassés auraient un goût de réchauffé, les femmes s’adressent au public, façon école républicaine de Jules Ferry, en maîtresses d’école au long tablier sombre, dressées debout devant leur grand tableau noir d’antan, une craie à la main.
Evocation désuète, quand l’heure est au numérique, mais qui inscrit les hommes dans un repli passéiste, tels d’éternels petits garçons, jamais grandis, obéissant à leur maîtresse d’école qu’ils voudraient et/ou aimeraient  voir enfin soumise…
On croit entendre le bon bourgeois Chrysale des Femmes savantes : «Il n’est pas bien honnête et pour beaucoup de causes, Qu’une femme étudie et sache tant de choses : Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie. »

 Le spectateur sourit aussi devant le ridicule de Philaminte, Armande et Élise, ces savantes qui s’esclaffent et se pâment devant le fameux : «Quoiqu’on die » du sonnet du bel esprit et vaniteux Trissotin.
   Mais les données humaines ne sont pas si tranchées et flirtent avec l’ambiguïté ; le spectacle donne à réfléchir sur tous et toutes, grands et petits d’un même monde. Ainsi, Arnolphe dans L’École des femmes, se plaint de la trahison de l’innocente Agnès,  précieuse qui s’ignore et qui, à son tour, reproche avec esprit, à son barbon de père adoptif, de ne pas avoir su se faire aimer instinctivement comme le jeune Horace. Célimène, elle, rétorque  à son misanthrope d’Alceste : «Des amants que je fais, me rendez-vous coupable ? Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? »
Sautant d’une pièce à l’autre, on retrouve le mythique Dom Juan répondant à Sganarelle : «Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. »
Chacun, mis à égalité scénique, est remis à sa place, sans y paraître, das ce théâtre de tréteaux avec penderie colorée en toile de fond, où circulent, de cour à jardin, les acteurs et les techniciens: Yassine Harrada, Jean-François Lapalus, Bernard Lotti, Tristan Rosmorduc, Moanda Daddy Kamono, et les femmes qui ne rencontrent guère l’autre sexe  ou si peu :Marieke Breyne, Marilyn Leray, Elizabeth Paugam, Emmanuelle Ramu et Margot Segredo. Ce sont elles qui ont la niaque et enchantent le plateau, grâce à l’évidence de leur argumentation vive, leur capacité à rire et  à se moquer des hommes balourds et suffisants, à leur malice et leurs facéties, tant dans le verbe et l’art des réparties, que dans une belle souplesse, une danse et une gestuelle éloquentes.

  Et l’on sourit encore à entendre laquais et servantes se faire réprimander crûment par leurs maîtres, nouveaux riches oublieux de leurs origines : « Bouvière, fripon, impudent, scélérat, mécréant… » Un théâtre de marionnettes, une mise en abyme miniaturisée et judicieuse, reprend ces figures farcesques à l’infini. Bref, un moment réjouissant, avec défilé d’insultes et jurons pleins de verdeur.

  À noter aussi  Libicoco, un solo de clownesse désenchantée et décalée d’Ingrid Coetzer, et Silento, un joli trio poétique de trapèze et musique, ode à la lenteur, avec les danseurs Marco Le Bars et Eve Le Bars-Caillet, aussi violoncelliste, et Etienne Grass à l’accordéon. Un spectacle de rue délicat sur l’art amoureux.

 Véronique Hotte

 Festival du Pont du Bonhomme  à Lanester (56), du 18 au 24 juillet.

A petites Pierres

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Festival d’Avignon : À petites Pierres  de Gustave Akakpo, mise en scène d’Ewelyne Guillaume

 

  Nous avons la chance de pouvoir rencontrer des artistes venus des territoires d’Outremer, notamment à la Chapelle du Verbe incarné, où nous avons pu voir le travail d’Ewelyne Guillaume, directrice artistique de la Scène conventionnée Kokolampoe, installée dans l’ancien bagne de Saint-Laurent du Maroni, dont les créations ancrées dans la culture caraïbe, sont menées avec des artistes de la région.
En Guyane, existent des villages hors des circuits officiels, fondés par des esclaves fugitifs dits marrons, qui ont longtemps vécu en autarcie, sans avoir accès à l’école, à la culture et à la langue françaises. Les acteurs d‘A Petites Pierres viennent  d’un de ces villages, ce qui explique l’étrangeté de leur jeu et de leur diction, et la beauté de leurs chants tribaux comme sortis des profondeurs de l’Afrique.

  Formés au théâtre à l’école de Kokolampoe qui travaille en lien avec l’ENSATT, ils sont devenus professionnels, et certains vivent leur vie d’acteurs et chanteurs en dehors de la compagnie guyanaise. Ils ont choisi de monter cette farce de Gustave Akakpo, qui traite avec légèreté, de la pourtant tragique condition des femmes, de l’excision qui les guette et de la lapidation qui les menace.
 Selon eux, la pièce écrite dans le français parlé du Togo, est proche des langues bushinangue (celle des marrons) de Guyane, et ils sont très à leur aise dans les tournures africaines,  proverbes et expressions imagées qui participe au burlesque de l’écriture.
L’argument est simple : une jeune villageoise se laisse séduire par « un qui vient de métropole ». C’est un crime! Et elle sera lapidée. S’ensuivent bien des péripéties. L’intrigue enchaîne des situations à la Molière et des quiproquos à la Marivaux, avec une truculence couleur locale.
Dans la bouche de ces comédiens, la pièce prend toute sa saveur et, grâce à la rigueur et la précision de la mise en scène, le spectacle reste sobre, sans complaisance, tout en respectant le naturel et les personnalités de la troupe.
À suivre, une tournée se prépare.

 

Mireille Davidovici

 

Chapelle du Verbe Incarnė jusqu’au 26 juillet

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