La Mate

la matte

FESTIVAL D’AVIGNON

 

La Mate,  texte, conception et jeu de Flore Lefebre des Noëttes

 

« Le Pate, Edouard Fervent de Lamorantière, n’a pas connu son Pate, mort à la guerre 14-18. Le Pate était médecin militaire, lieutenant-colonel, quand il fut dans l’impossibilité de travailler, tombé fou l’année de ma naissance en 1957. Le Pate est mort il y a longtemps. Il était beau et effrayant. Entre deux séjours à l’asile, Le Pate nous apprenait à lire, à écrire, à jouer aux échecs, à nager, à faire du vélo, il nous faisait faire nos devoirs en nous engueulant quand on n’allait pas assez vite .(…)
Le Pate était cultivé et intelligent, mais dans ses périodes maniaco-dépressives, ça ne se voyait plus du tout, il devenait bête, vulgaire et porno, violent et raciste ! J’ai toujours connu Le Pate en crise de folie, avec des moments de rémission. Quand ma sœur Antoinette allait naître en 1961, La Mate ne savait pas s’il fallait d’abord interner Le Pate puis aller accoucher, ou bien d’abord accoucher, puis interner Le Pate, elle finit par partir accoucher, car l’internement du Pate était un processus long et compliqué, exigeait l’accord d’un tiers et c’était toujours Tante Odile Harvard, le tiers. (…)
« De son prénom, Lili, La Mate est morte, il n’y a pas très longtemps. Elle était belle et effrayante. La Mate était une enfant malingre collée à sa mère, son Pater étant mort des suites de la guerre 14-18. Elle ne l’a connu que par une photo, habillé en militaire et partant au front dont il revint gazé. Puis, elle devint chef de meute, sous le nom de Canard Vibrant. Elle s’engagea ensuite dans la religion catholique jusqu’à être nonne chez les franciscains, en sortit très vite malade et rencontra alors Le Pate à qui elle consacra sa vie. Après Dieu le père, elle se voua à Dieu, mon père. »
Nous n’avons  pas résisté à cette longue citation pour vous donner un avant-goût de ce texte-confession, bien écrit, à la façon d’un exorcisme auquel en soixante minutes,  se livre la comédienne, seule sur le petit plateau d’une chapelle, avec un lutrin pour le livre de textes et photos qu’elle va feuilleter pour nous.

   A 58 ans, elle nous raconte cette enfance et cette adolescence dans les années soixante,  au sein de cette famille de onze enfants dont trois issus d’un premier mariage du père.  « Il y avait, dit-elle, La grande Elisabeth ou Elisabeth I morte le lendemain de sa naissance, le grand Edouard, ou  Edouard I, mort à quatre  ans dans le même accident qu’Odette et puis nous les vivants  : Suzette qu’on appelait aussi Aigle Noir, Elisabeth II ou encore Gaine Rose, Guillaume ou Guigui, moi, Juliette, Juju, ou le Puma, Edouard II ou Doudou, puis les trois petites : Annette, Antoinette et Guillemette. Nous étions indissociables les uns des autres, nous étions « la meute de la Mate ».
 La Mate, très catholique, élevait ses enfants, tout en gérant la grave maladie de son mari, et était aussi redoutable cuisinière et pâtissière, énergique organisatrice d’une chorale, d’une bibliothèque, d’un catéchisme, de  kermesses pour récolter de l’argent pour sa paroisse. Comptant ses sous et  arrivant même à en gagner en créant des boutiques de produits exotiques en Bretagne, roulant le contrôleur de la SNCF pour les départs en vacances.
A la fois passionnant et d’un temps qui n’a plus  rien à voir avec notre époque: cela se passe dans un immeuble  réservé aux seuls officiers dans la banlieue parisienne souvent dotés de noms à rallonge:les de Clermont- Tonnerre, les de Grenier de Latour, très sympas, pas croyants qui fumaient beaucoup et  buvaient beaucoup de whisky…
  De temps en temps, une chanson comme celle de Jacques Dutronc, pour aérer  les choses,  ou une sonnerie de cloche ou clochettes que Flore Lefebre des Noëttes  agite en rythme.  C’est toute une époque qu’elle arrive ainsi à recréer avec la seule magie des mots: les notes des familles nombreuses qui s’accumulaient chez Félix Potin, les voyage au long cours en train pour aller en vacances à Saint-Michel-Chef-Chef, l’encre violette dans les encriers en porcelaine de l’école, les carambars et les roudoudous, les marelles dessinées à la craie, les instituteurs qui donnaient comme punition des coups de règle sur les doigts, la  confession et la messe obligatoires, les missels avec leurs images pieuses en dentelle, la communion solennelle, vieux rite de passage à l’âge adulte… Bref, un tout autre monde disparu ou presque depuis  bien longtemps, et pourtant encore si proche: nostalgie quand tu nous tiens…
  Debout devant son lutrin, Flore Lefebre des Noëttes  a une formidable présence, et, en une petite heure, réussit à embarquer le public dans son voyage personnel, quasi ethnologique;  le spectacle est encore brut de décoffrage, et  la diction, par moments assez faiblarde, devrait être sérieusement revue à la hausse. Et les cinq dernières minutes traînent un peu comme si la comédienne avait du mal à boucler son texte. Mais bon, cela va se caler et si tous les spectacles du off étaient de cette qualité! Et, après un assez calamiteux Roi Lear dans la Cour d’honneur, dont nous parlerons demain, cette Mate fait du bien…

Philippe du Vignal

Théâtre des Halles tous les soirs à 20h.


Archive pour juillet, 2015

Hamlet en trente minutes

 Festival d’Avignon:

Hamlet en 30 minutes, par la compagnie Bruitquicourt, mise en scène de Luc Miglietta.

 PortraitFamilleEncore Shakespeare, réécrit avec cette fois, trois Hamlet pour le prix d’un, en soixante cinq minutes au lieu des trente annoncées dans le titre.
Cette version comique est généreuse… Menée à la baguette par un homme-orchestre au burlesque irréfutable qui campe aussi un Horatio «qui en fait trop», tout en tentant de rester maître du tempo du spectacle. Avec un jeu précis, furtif et hilarant, comme ses tics capillaires.
A ses côtés, trois avatars d’Hamlet donc. Une femme amoureuse, un joueur d’accordéon existentiel, un échalas sinistre. Trois clowns tristes au visage cérusé surmonté d’un bonnet de laine ajoutant ainsi un grain de folie qui annonce la couleur du spectacle…
L’histoire du Prince englué dans le royaume pourri du Danemark a ses passages obligés bien connus,  dont le quatuor se saisit avec un humour rapace. La pièce dans la pièce mise en scène pour «piéger la conscience du roi», le meurtre de Polonius, la folle entrevue d’Hamlet et Ophélie, tout comme  les duels, sont prétexte à réinterprétations décalées, efficaces en diable. La mise en scène artisanale est joyeusement célébrée. Sur ce plateau quasi nu, les objets sont détournés avec facétie et les effets spéciaux de bric et de broc, du mouchoir virevoltant au dispositif à fumée approximatif, nous enchantent.
Dans une sorte de train-fantôme brimbequebalant, le public souvent mis à contribution, visite le monument littéraire à un rythme d’enfer. Plaisir enfantin devant la théâtralité grandiloquente et blagues potaches sont aussi du voyage.

 Stéphanie Ruffier

 Théâtre Notre-Dame, 13 à 17 rue du collège d’Annecy, tous les jours, à 12h 45. T: 04 94 85 06 48.

Lear miniature, d’Olivier Py

FESTIVAL D’AVIGNON:

Lear miniature, texte et mise en scène d’Olivier Py

 

photo 1Ta ta ta, tatatatata !!!! Il est 21h; sur la grande place du Palais des Papes, les plus jeunes comédiens  de la version longue du Roi Lear mis en scène aussi par Olivier Py dans la Cour d’honneur imitent vocalement l’air des trompettes de Maurice Jarre qui signalaient  au public,  déjà du temps de Jean Vilar et Georges Wilson au T.N.P comme au Festival d’Avignon, l‘imminence de la représentation, et que Jérôme Savary fit rétablir à Chaillot où elles sont encore comme la signature du lieu .
  Une heure avant que ne se déploie la folie du Roi dans la Cour d’honneur, le public est aussi invité à savourer ce Lear miniature  en version express. Une charmante cour du Palais des Papes sur une estrade de quelques mètres, le tout en sapin blond. Décor planté au pied de son imposant modèle qui semble le veiller du regard. Voilà pour la mise en abyme. Côté costumes : pantalons noirs et marcels blancs, fraises élisabéthaines, justaucorps à losanges, perruques et couronne, tutu blanc et ballerines pour Cordelia suffisent à identifier les personnages.
   Dans la tradition des foires du Moyen-Age et des antipasti de la commedia dell’Arte, le jeu est enlevé, galopant, tonitruant. Trois comédiens seulement et une danseuse  absolument mutique jouant Cordelia, pour jouer  les deux intrigues entremêlées : le Roi Lear en conflit avec ses trois filles, Gloucester déchiré entre ses deux fils, le bâtard et le légitime.
Le texte, bien rythmé, quasi pédagogique, d’Olivier Py  fait mouche; le directeur du Festival d’Avignon résume ainsi  les trois erreurs du roi : « Il n’aurait pas dû diviser sa couronne en trois,  n’aurait pas dû demander à ses filles d’exprimer l’inexprimable, à savoir l’amour, et aurait dû entendre dans le silence de Cordelia, un geste supérieur et non pas une injure. » Bien vu! Car dans la version longue, également, les erreurs sont vite commises, précipitant l’immense catastrophe.
Cette version peut se déguster en apéritif; elle met en joie et facilite la digestion de l’opulent hors-d’œuvre qui suit mais  peut tout aussi bien être consommée en plat principal. La fraîcheur de ces jeunes-pousses et la tonalité primesautière sustentent les non-initiés, les enfants et les couche-tôt, comme les vieux habitués du festival.

Les couleurs du spectacle sont bien là, avec ses grands thèmes et ses répliques-clés. On apprécie beaucoup la vivacité d’esprit et la bouffonnerie qui enrobent cette mécanique noire implacable. Sur la place publique et sous le ciel étoilé, cette mise en scène d’une vingtaine de minutes exhausse les vœux d’un théâtre populaire de William Shakespeare et de Jean Vilar.
Et c’est absolument gratuit…


Stéphanie Ruffier


On confirme: Olivier Py semble beaucoup plus à l’aise dans la caricature et la dérision sur ces tréteaux, avec un texte savoureux de lui. Et il n’y a rien ici de cette fausse modernité accablante qui plombe son Roi Lear dans la Cour d’honneur mais tout le plaisir communicatif de jeunes acteurs qui s’amusent, avec la plus grande aisance, à jouer ce pastiche en trente minutes. Ne le manquez pas…

Ph. du V.

 A 21h, Place du Palais des papes, chaque soir jusqu’au 14 juillet, relâche le 9.

Bucarest sur scène

Bucarest sur scène

   Après le  festival de Sibiu (voir le récent article dans le Théâtre du Blog),  nous avons pu rencontrer quelques personnalités de la scène à Bucarest qui compte le Théâtre national et ses sept salles, le joli Théâtre de l’Odéon et son toit ouvrant sur les étoiles, plus axé sur la création contemporaine, un Festival national de théâtre indépendant. Mais il y a aussi  de nombreuses initiatives plus ou moins fragiles, plus ou moins durables, qui voient le jour, souvent portées par des femmes, depuis vingt-cinq ans, dans le sillage libérateur de la Révolution de 1989.

Le Centre national de la danse de Bucarest (CNDB)

Dans les années quatre-vingt dix, la danse contemporaine n’existait plus en Roumanie, depuis la faste période de l’entre-deux guerres, le modèle de l’expressionnisme soviétique s’étant largement  imposé. Tout était donc à construire, à quoi se sont employés quelques danseurs courageux et tenaces, dont Vava Ştefănescu, qui dirige le CNDB. Elle a créé la première Maison de la danse à Bucarest, en 1999, grâce à des fonds européens et de nombreux échanges, notamment avec la France et l’Allemagne. Après bien des aléas et des revers de fortune, voici la danse contemporaine enfin reconnue, avec pignon sur rue : une salle de cent places pour accueillir le public, un studio de répétition, des bureaux et une mission confiée par le ministère de la Culture.    
  Outre la production et la diffusion de spectacles, un centre de ressources dispense des formations aux professionnels et étudiants et constitue des archives. L’histoire de la danse contemporaine roumaine reste à explorer, par exemple, la relation qu’entretenait  le sculpteur Constantin Brâncusi avec cet art, via la danseuse Lizica Codreanu qui, selon Vava Ştefănescu, occupe une place à part en Roumanie : « Elle  symbolise cette fluidité toute contemporaine, cette mobilité entre les différents univers, entre les domaines artistiques, entre les différentes perceptions du corps et du mouvement. »
Malgré un budget minime,  cinquante projets par an voient le jour initiés par des compagnies indépendantes. Un premier festival, Like #1, a eu lieu en février-mars 2014, avec vingt spectacles. Grâce aux relations privilégiées avec le Centre national de la danse de Paris, le CNDB organise aussi des ateliers de formation menés des danseurs français, avec l’aide de l’Institut français de Bucarest.

www.cndb.ro

 Festival Temps d’images 

LaTerenuri2_logoCluj, située au Nord-Ouest de la Roumanie, compte quatre cents mille habitants, dont un quart d’étudiants. Chaque automne, depuis sept ans, s’y tient ce festival international organisé par une association qui a réhabilité une fabrique de pinceaux désaffectée, où se sont installés artistes et ONG; il s’articule chaque année autour d’un thème : en 2013, « qu’est-ce qui nous nourrit? », en 2014, « Solidarité »  et, cette année, « Corps commun ».
  Miki Braniste, sa directrice, revendique la composition exclusivement féminine de son équipe, face au machisme des institutions, et nous explique qu’elle a conçu sa programmation « par rapport aux besoins de la société ». Avec un projet qui agrège des artistes indépendants de tous horizons, et des associations de l’économie solidaire.
Transdisciplinaire, Temps d’images accueille des spectacles de théâtre et de danse contemporaine comme en 2012, le Tanztheater créé par Pina Bausch), et des arts visuels. Une dizaine de compagnies étrangères sont ainsi invitées chaque année. Dans cette cité transylvaine en pleine expansion, devenue la Silicone Valley de l’Europe de l’Est, l’enjeu culturel, comme à Sibiu, est de taille : Ciuj a posé sa candidature pour être « capitale européenne de la culture » en 2021…

 En attendant, Temps d’images est un festival qui monte et qui compte, même avec des budgets en berne: depuis trois ans, les subventions européennes se sont taries! De toute façon, précise Miki Braniste, le festival vise  » la qualité plutôt que la quantité ».

 

Festival Temps d’images du 7 au 14 novembre.

www.colectiva.ro

 

Scena.ro

Depuis huit ans, Scena.ro publie un numéro trimestriel de quarante-huit pages. Créée en réaction à la disparition des rubriques culturelles dans la presse généraliste, la revue traite des arts de la scène, avec, à chaque  parution, un important dossier sur des aspects spécifiques du théâtre vivant : le 28 ° et dernier numéro, écrit en collaboration avec des critiques  polonais, est consacré à Tadeusz Kantor ; le précédent avait traité du nouveau cirque.
  La directrice de cet observatoire des nouvelles tendances de la scène, Cristina Modreanu, considère que le critique doit aussi jouer un rôle actif et stimuler la création. L’association, support du magazine, prend ainsi part à des co-productions, souvent menées par des femmes, car selon Cristina Modreanu, il y a un grand déséquilibre entre hommes et femmes dans le paysage artistique roumain.
 Elle soutient donc, par exemple, un projet financé par des subventions norvégiennes : monter des pièces d’Henrik Ibsen avec une distribution exclusivement féminine.  Pour réaliser Scena.ro, et payer les salaires des trois journalistes permanents et des collaborateurs ponctuels, l’association sollicite des fonds étrangers, car les aides nationales sont bien maigres.

www.scena.ro

 

L’Institut Français de Bucarest

 

bibliotheque_francaise01Il développe deux domaines d’intervention privilégiés, précise son directeur, Christophe Pomez.  D’abord le cinéma car il dispose d’une belle salle de projection, et peut en faire profiter la nouvelle vague du cinéma roumain, dont les réalisateurs ont du mal à diffuser leurs œuvres. Des 440 salles que comportait le pays dans les années quatre-vingt-dix, il ne reste plus que trente écrans indépendants…
 Il organise donc des soirées de promotion pour les nouveaux films roumains, favorise leur sous-titrage pour le marché français et assure le sous-titrage en roumain et la promotion de films français récents.

Le livre est le second axe important de son action, avec des aides à la traduction et à l’édition d’ ouvrages français. Pour la littérature dramatique, il apporte son concours au festival de Sibiu qui mène une importante activité éditoriale de pièces francophones.

  Malgré un budget qui a fondu de 30% en trois ans, l’Institut français doit faire face à une importante régression de la francophonie en Roumanie. Des 73% d’élèves choisissant le français en première langue, on est passé à 63% optant pour le français en troisième langue. Restent encore vingt-sept lycées bilingues proposant le baccalauréat en français, et il faut fournir de nouveaux outils de travail aux 9.200 professeurs de français subsistants.
Le plurilinguisme reste la richesse de la Roumanie, car malgré la progression de l’anglais, elle n’a rien à gagner à favoriser l’apprentissage d’une seule langue étrangère. Pourtant, la francophilie n’est plus un mobile pour choisir le français. A présent, c’est surtout un passeport pour l’émigration : la Roumanie  a perdu deux millions d’habitants en dix ans !

Christophe Pomez soutient aussi de nombreux projets de coopération culturelle avec la France, comme la reprise, en version roumaine, de Brancusi contre Etats Unis par Eric Vigner, ou la venue de Pulvérisée d’Alexandra Badea, montée par Frédéric Fisbach. L’Institut français doit aussi faire face à bien d’autres sollicitations mais il faut saluer son ouverture à des initiatives qui, sans lui, ne pourrait voir le jour.

www.institutfrancais.ro

 

Mireille Davidovici

 

Les répétitions du Roi Lear

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FESTIVAL D’AVIGNON:

Les répétitions du  Roi Lear de William Shakespeare, traduction, adaptation, mise en scène Olivier Py

   Bunker vermillon entouré de grilles, la FabricA, loin du centre historique d’Avignon, a protégé durant un mois ses secrets, à savoir les répétitions d’Olivier Py. Sur le plateau de la vénérable Cour d’honneur du Palais des papes, le spectacle ouvrira le 69e festival le 4 juillet.
Début juin, passées les lectures à la table, les grandes lignes boisées de la scénographie sont déjà présentes. Accessoires et éléments du décor gagnent jour après jour leurs couleurs : or, noir, blanc, rouge, terre. Un Wooden O naît du déchaînement des éléments et de la tempête dans la tête de Lear. Il est creusé à vue par les techniciens.
On reconnaît avec plaisir la grammaire scénographique de Pierre-André Weitz, fidèle compagnon de route du metteur en scène. Leur machine à jouer est un ingénieux dispositif en bois qui joue de l’envers et de l’endroit, se construit et se déconstruit à volonté, mettant en abyme la théâtralité.
Arrivent au compte-goutte,  des armes, quarante squelettes que chacun s’amuse à manipuler, un cerf à la taille déconcertante, sur lequel on se prend en photo … Le long d’une coursive s’étalent les lettres d’une apostrophe qui pourrait se faire aphorisme: « Ton silence est une machine de guerre ». Car il s’agit bien de représenter la Parole. Ou son absence. Et l’amour, comme on pèserait un cœur sur une balance.
Le « théâââtre » est là aussi, bien entendu. Plus particulièrement incarné par Jean-Damien Barbin et sa diction grandiloquente. Il souligne tous les moments, sacrés pour Olivier Py, où le théâtre s’exhibe. Où la représentation est au cœur de nos vies, de nos mots et de nos actes, du projet de mont(r)er Lear. « Nous sommes dans le théâtre des fous…

Apparaît Nâzim Boudjenah tenu par ses obligations à la Comédie-Française. Et la moto qu’il doit apprendre à manier : accélération, diction, manœuvres… Le texte se déploie déjà parfaitement dans l’espace. Le metteur en scène se montre encourageant, discret et direct. Il intervient sur un geste, une intention, une image qu’il purge de ses aspérités comme un photographe nettoie le cadre. Puis l’univers de Lear est transplanté dans la Cour. Au pied de ces murs chargés d’histoire, transmettre son pouvoir n’est pas une mince affaire.
  La mécanique noire des pulsions rugit à côté des délicates cordes d’un piano. Les variations sur le tutu aérien cher à Olivier Py côtoient l’armoire massive, meuble-Inconscient où sont enfouis les rêves et les ressentiments familiaux. Cordélia étire sans fin ses muscles. Cet univers politique semble si proche du nôtre. Terreur, grâce et grotesque y tracent des cercles et des tourbillons infernaux.
Dans la Cour d’honneur, la tempête se lève et cette sombre prophétie devrait ravir le public.

Stéphanie Ruffier

Le numéro de la collection Pièce (dé)montée  éditée par Canopé propose aux professeurs des pistes d’exploitation pédagogique de la pièce.

www.crdp.ac-paris.fr/piece.demontee/piece/index.php?id=lear

 

Stéphanie Ruffier

Du 4 au 14 juillet, Cour d’honneur du Palais des Papes. Relâche le 9.
www.festival-avignon.com
En tournée à partir de l’automne.

Pétition pour le Théâtre de l’Aquarium

François Rancillac évincé?

Une fois de plus, le Ministère de la Culture, avec toute l’élégance qu’on lui connaît, se distingue par ses coups bas, juste avant ou pendant l’été, histoire de faire passer les  choses en lousdé… Les vieux routiers du Théâtre du Blog n’ont pas la mémoire courte: ainsi Guy Rétoré, directeur du Théâtre de l’Est Parisien,  que l’on voulait virer en plein mois d’août n’avait dû son salut qu’à une mobilisation générale de la profession.
Un directeur du Théâtre de l’Odéon avait été prévenu de son renvoi par texto, et l’éviction de Jacques Lassalle  de la direction de la Comédie-Française avait  été annoncée quelques jours avant la fin du festival d’Avignon pour éviter les réactions…
  On comprend alors  la colère  de Bartabas, cassant le mobilier du bureau de la DRAC , où une dame très sûre d’elle  venait de lui  signifiait  avec le plus grand cynisme une baisse  très conséquente de sa subvention. Affolé, le cabinet du Ministre que Bartabas avait alerté devant une telle médiocrité, avait fait aussitôt marche arrière et avait demandé à la dame en question de revoir sa copie… Bravo!
Certes, François Rancillac est en fin de second mandat, et le Théâtre de l’Aquarium dépend du Ministère qui fait ce qu’il veut, bien entendu mais ce qui est lamentable,  c’est le manque de concertation comme d’habitude.  Qui a pris cette décision  aussi sotte? Enfin François Rancillac n’est pas seul et a le soutien du Syndéac, mais quelle confusion, quelle médiocrité!
Les rumeurs les plus folles courent sur l’avenir et la vie du Théâtre de l’Aquarium, mais aussi sur celle de la Cartoucherie, endroit des plus symboliques… comme sur le Théâtre de la Cité Universitaire. Bien entendu, comme dans n’importe quelle république bananière, le Ministère se garde bien d’annoncer la couleur!  Courageux, mais pas téméraire!
Qu’en pense Madame Fleur Pellerin, sans soute plus préoccupée de l’avenir du numérique que de celui du théâtre en France? A-t-elle même jamais mis les pieds à la Cartoucherie ? Qu’en pense Madame Hidalgo, à la tête de la mairie de Paris, propriétaire des lieux?  Fleur Pellerin, a en tout cas, intérêt à préparer ses réponses pour sa prochaine conférence de presse, et on espère qu’elle reviendra sur cette mesure. Pourquoi, par exemple, ne pas reconduire François Rancillac pour une certaine durée, et réfléchir avec lui à la future mission du Théâtre de l’Aquarium?
Ce serait à la fois plus élégant et surtout plus intelligent, et donc plus efficace que ces décisions sournoises qui donnent une déplorable image de marque d’un Ministère de la Culture qui se dit de gauche! Allez, la dernière pour la route, et encore plus élégant: Bernard Sobel, ancien directeur du Théâtre de Gennevilliers, vient de recevoir par courrier l’annonce du non-renouvellement de sa convention triennale.
On espère en tout cas que les intermittents du spectacle, et la  profession théâtrale en général, poseront les bonnes questions, et sans ménagement aucun à Fleur Pellerin devant ce fait du Prince, à sa prochaine conférence de presse, mais aussi quand elle viendra au Festival d’Avignon. qui,et elle le sait très bien-est toujours une une excellente caisse de résonance. Bon courage, madame la Ministre… Il y a  décidément quelque chose de pourri dans votre royaume!
Vous pouvez signer la pétition dont l’adresse figure en bas de page; il y a déjà 6.000 signataires…
Au fait, qu’en pense Michel Orier, directeur de la Création artistique au Ministère de la Culture qui doit recevoir prochainement François Rancillac?
 » Tant que nous pouvons garder la tête haute et tant que nous pouvons agir, il ne faut pas faiblir », écrivait déjà et avec raison, le grand Goethe. Avis aux décisionnaires maladroits et sans état d’âme…

Philippe du Vignal

Pétition pour le Théâtre de l'Aquarium sFJbEpWtvJMcFLD-800x450-noPad

 

PÉTITION POUR QUE LE THÉÂTRE DE L’AQUARIUM DEMEURE UN THÉÂTRE DE SERVICE PUBLIC :
POUR LES ARTISTES, POUR LES PUBLICS
Sous l’impulsion de François Rancillac, le Théâtre de l’Aquarium déploie depuis six ans un intense projet en direction des compagnies, des artistes de théâtre et de musique, des auteurs, des amateurs, des comédiens en formation, et en même temps tout entier consacré à la sensibilisation des publics les plus divers (notamment adolescents).
Ce projet (pour lequel F. Rancillac a été choisi en 2009 par le Ministère de la Culture), qui associe donc au quotidien création et transmission, qui est aussi fidèle aux valeurs fondatrices de ce lieu historique qu’aux missions de « service public » promues par le Ministère lui-même, ce projet en plein essor est aujourd’hui remis brutalement en question et sans motifs par les services de la Direction Générale de la Création Artistique, qui imposent à F. Rancillac de quitter son poste en juin 2016.
Pour quelle suite à l’Aquarium ? Rien n’est bien clair. Mais nous pouvons qu’être très inquiets pour l’avenir de ce théâtre, voire des autres théâtres de la si précieuse Cartoucherie…Nous, spectateurs, artistes (professionnels ou en formation), comédiens amateurs, animateurs d’espaces d’art et de culture, partenaires institutionnels, lycéens, collégiens, enseignants, qui apprécions l’Aquarium comme tant d’autres théâtres de service public aujourd’hui tellement fragilisés, nous vous demandons, Madame la Ministre,

- de revenir sur cette décision incompréhensible et dommageable pour les artistes comme pour tous ceux qui fréquentent ces lieux de sens, d’émotions et de cohésion sociale ;

- que le projet proposé par François  Rancillac, qui permettra à l’Aquarium de poursuivre son essor, puisse être enfin examiné par vos services compétents ;

- que l’Aquarium reste surtout un théâtre à part entière comme il l’est depuis 43 ans, dévolu à des œuvres engagées et généreuses, adressées en acte à la diversité des spectateurs de tous âges, de toutes cultures, venant d’Île-de-France et d’ailleurs.
Merci de votre soutien.

Le Théâtre de l’Aquarium

Vous pouvez envoyer votre signature à:

https://www.change.org/p/ministère-de-la-culture-et-de-la-communication-pour-que-le-théâtre-de-l-aquarium-demeure-un-théâtre-de-service-public

Quand le diable s’en mêle

1132480_feydeau-sur-le-gril-a-grignan-web-tete-021167368452_660x352pQuand le diable s’en mêle, d’après Georges Feydeau, mise en scène de Didier Bezace

  Nouvelle version de ces trois petites  pièces que Didier Bezace avait déjà montées en 2001 au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Léonie est en avance (1911), Feu la mère de Madame (1908) l’année où il quitte femme et enfants pour se réfugier à l’Hôtel Terminus de la gare Saint-Lazare, On purge bébé (1910). Avant de sombrer dans la folie, à la suite, dit-on, d’une syphilis contractée avec un prostitué,  (non, signale notre amie Christine Friedel et c’est encore plus noir que du Feydeau: c’est un « boy » de music-hall, qui s’est révélé être… une fille  travestie. Pas de chance pour l’unique tentative homo de Feydeau. Source : la bio de Georges Feydeau par Henri Guidel ». Mais de toute façon, il  mourra en 1921.
Ces pièces en un acte, du pessimisme le plus noir, ne sont de la même veine que ses grands vaudevilles mais comparables à  N’te promène pas toute nue et à Hortense m’a dit : « Je m’en fous », écrite l’année de sa mort  formant avec les trois premières, une sorte de cycle consacré à la vie conjugale qui tourne vite chez lui à un enfer des plus raffinés : égoïsme, mesquineries en rafale, manque de  responsabilité et  radinerie des deux  époux,  incapables  de vivre ensemble et  exaspérés par la seule présence de l’autre, mais tout aussi incapables de se séparer.
Et ici, ils sont en lutte contre un élément étranger qui vient bousculer leur pauvre petite vie quotidienne. Dans Léonie est en avance, madame est de plus en plus nerveuse, et devient même insupportable car elle en est sûre : elle doit accoucher très vite, aujourd’hui même. Sa mère est là, et Madame Virtuel, une sage-femme, insupportable dragon, va vite faire la loi dans la maison… Si bien que le pauvre mari, coincé entre Léonie, son épouse hystérique, son insupportable belle-mère, une bonne idiote, et une sage-femme qui prétend tout régenter, est prié d’obéir, et se voit  transformé illico en  homme à tout faire.
Georges Feydeau, en bon misogyne, règle ses comptes : les femmes ici, et de quelque milieu que ce soit, sont toutes odieuses et égoïstes mais le futur père, c’est vrai, n’est guère mieux traité : aussi  consternant de bêtise et de veulerie. Bref, encore plus que dans ses grandes pièces, l’humanité n’a rien ici de bien réjouissant. Et la prétendue grossesse  de Léonie était seulement nerveuse !
  Feu la mère de madame, dont l’image du couple là aussi, ne sort pas spécialement grandi, a quelque chose  de surréaliste. Monsieur rentre à l’aube, du bal des Quat’Arts où il s’était bien gardé d’emmener Yvonne, son épouse qui s’est couchée en compagnie de la bonne dans le grand lit conjugal pour se sentir moins seule ! Monsieur, qui n’a pas bu que de l’eau, a perdu sa clé, sonne donc longuement pour réveiller son épouse  qui est furieuse.  Il arrive en Louis XIV avec une longue perruque de pacotille, aussi pitoyable que ridicule, et s’empêtre dans ses justifications : la pendule soi-disant fonctionnait mal…
La nuit, déjà mal commencée, va cette fois virer au cauchemar : arrive en effet un domestique assez sinistre qui vient annoncer à Monsieur un décès, celui de sa belle-mère pour laquelle il n’avait évidemment aucune sympathie. Crise de violent désespoir d’Yvonne,  quand il se résout à lui annoncer la triste nouvelle… qui va, par la suite, se révéler fausse. Le domestique s’était simplement  trompé de porte! A quelque chose, malheur est bon : le couple, après cette nuit des plus agitées, semble prêt à se réconcilier. Seule petite touche de tendresse dans cet univers  des plus glauques.
  On purge bébé met aussi en scène un couple  bourgeois, dont la femme se laisse visiblement aller. Encore en robe de chambre, le seau de toilettes à la main à onze heures du matin. Mère abusive,  elle est affolée car son Toto est constipé et aurait besoin d’être purgé. Mais la tâche s’avère d’autant plus délicate que ce Toto est  un horrible petit monstre diabolique qui  préfigure le petit garçon de Victor ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac monté par Antonin Artaud quinze ans plus tard. Toto refuse avec la dernière énergie de prendre le purgatif, s’il n’a pas un bonbon à la menthe et, une fois qu’il l’a  obtenu, refuse à nouveau…
  Tout cela exaspère M. Follavoine qui se dispute avec son épouse; cela tombe d’autant plus mal pour cet industriel de la faïence qu’il attend pour déjeuner M. Chouilloux, un personnage important du Ministère de la Guerre. But de l’opération : réussir à remporter un très gros marché de pots de chambre destinés aux bidasses.  Bref, dans ce milieu  bourgeois, on est dans le pipi-caca jusqu’au bout devant ce représentant de l’Etat: la mère, souillon en bigoudis,  traîne avec elle son seau de toilettes, le fils est constipé et  insupportable, et le père, lui, va faire la démonstration des pots de chambre incassables fabriqués par son usine.
Bien entendu, le premier que  lance M. Follavoine, à titre expérimental, se fracasse lamentablement; le malheureux plaide sans être bien convaincant un défaut de fabrication exceptionnel. M. Chouilloux, imperturbable, reste méfiant et lance alors le second qui se fracassera aussi vite que le premier. M. Follavoine, devant un désastre programmé, préfèrera quitter la partie…
  Ces petites pièces écrites par Georges Feydeau à la fin de sa vie, sont tissées d’amertume, et comme l’écrit Didier Bezace, «semblent moins écrites qu’improvisées presque oralement, comme si l’homme arpentait sa chambre de l’Hôtel Terminus en rejouant pour lui-même les douloureux et drolatiques épisodes de sa vie à deux. il construit avec un sens aigu du banal et de l’extraordinaire des fables implacables où l’homme et la femme sont jetés comme des boules sur un tapis, s’entrechoquant et rebondissant l’une sur l’autre dans une sorte de mouvement perpétuel ».
     La cour du château de Grignan, pour magique qu’il soit, n’est pas l’endroit le plus adapté aux enfers conjugaux imaginés par Georges Feydeau. Mais Jean Haas a intelligemment imaginé un praticable en bois légèrement pentu,  commun à ces trois pièces et placé au centre de la cour: d’abord parquet  de l’appartement de Léonie Toudoux et de son mari, puis immense lit de la pauvre Yvonne murée dans sa solitude, et enfin grand bureau aux nombreux tiroirs de M. Follavoine. Ce qui donne une précieuse unité à l’ensemble un peu perdu (mais on s’en doutait) devant la grande et belle façade de Grignan.
   Ces petites pièces Feydeau exigent quand même un peu plus de proximité, voire d’intimité, même si Didier Bezace s’en tire au mieux en poussant les pièces du côté de la farce.  Avec, à chaque fois, une réincarnation du diable, et les fumées de l’enfer conjugal ,pour faire bonne mesure. Ce n’est pas dans la dentelle mais bon…Avec, aussi et surtout,  des acteurs qui font tous un très bon travail et avec une belle unité. Philippe Bérodot,  en travesti, joue une étonnante Madame Virtuel et Toto, Thierry Gibault que l’on avait déjà apprécié dans la première création, M. de Champrinet ; Clotilde Mollet est tout à fait remarquable en Madame de Champrinet et Julie Follavoine,  et Ged Marlon étonnant de vérité dans M. Chouilloux; Océane Mozas l’est aussi dans Yvonne et Clémence, comme Lisa Schuster dans  Léonie, et Luc Tremblais dans Toudoux et Rose.
Tous exceptionnels, et remarquablement dirigés par Didier Bezace, font un gros (mais invisible) effort de diction pour que les huit cent spectateurs où qu’il soient, puissent bien entendre le texte, ce qui n’est pas évident et ce qui suppose un solide métier. Puisqu’on ne peut pas jouer Feydeau juste devant l’imposante façade du château, ce qui complique donc un peu les choses.
Didier Bezace a même réussi à «bidouiller» entrées et sorties (qui sont forcément loin ) pour les rendre drôles. Chapeau…
Léonie est en avance, est un peu laborieuse, et n’est pas la meilleure des trois pièces, mais les deux suivantes, parfois inégales, se laissent voir avec plaisir; il ne faut pas être trop exigeant, mais le public  semblait ravi d’entendre ce curieux langage, aussi précis et amer que drôle qui préfigure déjà les noirceurs et les absurdités d’Eugène Ionesco.

Philippe du Vignal

Quand le diable s’en mêle : un théâtre populaire 

 

Bon, c’est lourd, c’est grossier, ces histoires de pot de chambre que Toudoux doit porter sur la tête par décret d’une envie de sa Léonie supposée enceinte (et qui est « en avance » : huit mois après le mariage !), pots que l’on retrouve, multipliés à l’infini par l’ambition d’une fourniture aux armées et pour le confort patriotique du soldat. Bon, les blagues sur les belles-mères, mortes ou vives, ont pris un coup de vieux. Et pourtant, ça marche. Le public des Fêtes Nocturnes de Grignan rit de bon cœur et en redemande.
Georges Feydeau, devant la catastrophe conjugale, ou, plus sournoisement diabolique, devant l’usure (rapide !) du mariage, contemple le désastre et va en chercher la clé dans les égoïsmes quasi naïfs de ses personnages, du côté du (bas) ventre. D’où le doigt pointé sur leurs appétits –Ah ! S’il pouvait manger ses macaronis, Toudoux, au lieu de promener fiévreusement sa Léonie !-, leurs ambitions et leurs obsessions (le « Ah, si je pouvais dormir ! » de la bonne réveillée par Monsieur revenu de bringue puis par la mère de Madame à qui il prend de mourir), et sur l’idée fixe de Julie Follavoine : Bébé doit prendre sa purge. On rit d’avoir devant soi des mécaniques qui renvoient à chacun sa propre image, suffisamment simplifiée pour qu’il puisse en rire sans arrière-pensée, et suffisamment reconnaissable pour que ce rire joue son rôle de « catharsis ». On purge le public, en somme, pour son plus grand plaisir.
Ça ne serait qu’une gaudriole sans le défi de l’équipe artistique. Jouer ces petites pièces, ces croquis pris sur le vif devant la belle façade Renaissance ? Une fois le diable entré par la grande porte, on l’oublie et on ne pense qu’au paradoxe d’une scène élisabéthaine déployant la vie intime : les comédiens jouent avec tout le public, autour d’eux, n’oublient personne, dans un engagement total.
C’est énorme ? On va vous le faire encore plus grand, et plus profond. Pas d’ironie, chaque situation est assumée pleinement, joyeusement (ce sont quand même des farces) avec toute la générosité et la force de ces acteurs qui ne ménagent pas leur talent. Après, on pourra même découvrir des liens invisibles à première vue, tissés par tel acteur qui change de rôle. Le propos est gros, l’écriture est efficace, et le jeu est d’une finesse et d’une précision impressionnantes.
Le théâtre populaire est peut-être bâti là-dessus, sur ce respect du public, sur cette haute exigence artistique: on donne ce que l’on a de mieux, sur la fidélité et la confiance d’oser offrir quarante représentations de suite.
Une éthique du service public qui ressemble à de l’amitié. On attend que les Fêtes Nocturnes osent, peut-être, une sortie du répertoire, avec une belle grande pièce contemporaine qui reste à écrire et qui emporterait le public.

 

Christine Friedel

Château de Grignan jusqu’au 22 août à 21h. T : 04 75 91 83 65

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Le Festival des écoles

Festival des écoles du Théâtre public

 LEMHeureuse initiative du Théâtre de l’Aquarium qui organise ce festival avec, pendant dix jours, des spectacles de sortie. Cette année, cinq écoles se produisent et il est toujours émouvant d’assister à ces représentations,  saluant l’entrée de ces jeunes acteurs dans la vie professionnelle.

 Coming out, inspiré de textes de Virginie Despentes et Chuck Palanhiuk, direction artistique de Tomeo Vergés, avec  les élèves de l’ESAD (Ecole supérieure d’art dramatique de Paris)

Un gymnase. Les acteurs se mettent  en tenue de sport, entament leurs échauffements et  se  livrent à des combats de judo…  Ils s’arrêtent parfois pour répondre aux questions d’un meneur de jeu. Après avoir livré leurs impressions, leurs réflexions, ils poursuivent leurs exercices et leurs acrobaties,  accomplis suivant l’athlétique mise en scène de Toméo Vergés.
Le chorégraphe explique que la structure dramatique adoptée ici est calquée sur l’écriture de  Chuck Patanhuik, écrivain et scénariste qui s’inspire souvent, pour ses films et ses livres de groupes de paroles. Ces dispositifs engendrent, selon l’auteur, des récits de vie, de « formidables soliloques ». capables de « captiver » l’auditoire.Conformément à la  nouvelle orientation de l’ESAD,  Coming out met en avant le travail corporel des acteurs, leur formidable souplesse, leur force et leur endurance.
La promotion 2015 porte le label: « arts du mime et du geste », et c’est sur le travail physique, l’imaginaire du corps qu’a porté la formation.  Ces jeunes  gens ont travaillé avec des professionnels du cirque, de la danse,  et  connaissent leurs corps ; ils savent s’en servir, qu’il chantent, dansent, parlent ou se livrent à des exercices muets. Chacun parvient à  utiliser ses qualités et ses fragilités physiques, pour élaborer son personnage.
Le  nouveau directeur de l’école, Serge Tranvouez, précise que les  « les acteurs ont abordé différentes techniques de jeu, et ont également été confrontés à la question du texte. ». Et ils ne sont pas en reste quand il s’agit de dire les petits bouts de monologues que comporte la pièce. Mais le caractère décousu de la dramaturgie, l’absence d’une véritable écriture, ne leur donne pas vraiment l’occasion de se coltiner avec une matière textuelle dense.  Et c’est dommage.

 Lac de Pascal Rambert, mise en scène Denis Maillefer par les élèves de la Manufacture de Lausanne

 «J’ai écrit pour eux, individuellement, en regardant parfois leur portrait. J’ai écrit pour eux Lac, une histoire où la langue est le premier sujet. Une histoire de langue mettant en ligne seize corps, moins un, face à la mort, au sexe, au crime. » Matière sonore, poétique, la pièce de Pascal Rambert est un régal de littérature, que les quinze jeunes acteurs semblent savourer.  Il a imaginé pour eux un drame, survenu au bord du Lac Léman, qui a précipité le groupe dans le deuil. Qui a tué le beau Thibault,  béguin de toutes les filles de la classe ? Comment est-il mort ?
  Ces questions tiennent le spectateur en haleine ; chaque protagoniste va donner sa version des faits et son vécu de l’affaire. Les autres, immobiles, écoutent et réagissent discrètement aux dires de leur camarade, en attendant leur tour de parole. Ils vont ainsi tracer, l’un après l’autre, la typologie d’un collectif, son histoire, mais aussi révéler les non-dits,  désirs, passions et haines qui circulent au sein de cet congrégation éphémère et hétérogène d’individus.
Pascal Rambert en profite pour faire jaillir la parole féminine, trop longtemps tue, pour dénoncer l’égoïsme innocent de la jeunesse européenne moulée dans son petit jean slim, face à la violence du monde, pour brandir un manifeste  théâtral, ou encore composer une ode à la jeunesse… C’est un exercice passionnant et périlleux qui est proposé là, et dont les acteurs s’acquittent plus qu’honorablement. Ils maîtrisent tous  très bien cette langue lyrique, qui s’entend comme un long poème dramatique à quinze voix. L’épreuve  imposée : rester debout, immobiles, et cependant présents, les spectateurs la partagent avec eux, dont l’attention soutenue est requise pendant trois heures. Ici, à l’inverse du spectacle de l’ESAD, tout est statique, et les corps sont très peu investis, sinon dans la mise en œuvre d’une oralité débridée.

 Mireille Davidovici

Punck Rock d’après la pièce de Simon Stephens, mise en scène de Cyril Teste, avec les quatroze élèves de la dernière promotion de l’Ecole du Nord

L’auteur britannique de 44 ans qui est  aussi scénariste pour des films de télé  fonde son travail sur une analyse pointue de la société contemporaine, et dans Punk Rock, il parle d’un événement tragique, celui d’une fusillade commise par un des élèves sans véritable raison apparente. C’est aussi une belle occasion pour lui de parler de cet âge intermédiaire entre l’adolescence et l’âge adulte où il faut déjà se confronter à la vie quotidienne avec ses bons moments mais aussi avec toute la violence. Et les jeunes élèves comédiens  ne sont guère plus âgés. Cyril Teste, metteur en scène et vidéaste ( voir Le Théâtre du Blog) a adapté la pièce de façon à donner en direct sur écranl, e film de l’action scénique de ce microcosme, ce qui ne manque pas d’audace et suppose un gros travail en amont quant à la direction d’acteurs.
Sur le plateau, côté jardin une sorte de mini cafeteria avec canapés, séparée par des étagères du centre scénique  où il y a six tables blanches en stratifié blanc avec quelques chaises;  et côté cour ,une petite salle  de classe fermée sur les côtés par des étagères couvertes remplies de dossiers gris. Les comédiens étant pour la plupart aussi cadreurs, perchistes, régisseurs son. sous la direction d’un chef opérateur Nicolas Doremus. Le public assiste donc à la fois à un film en train de se faire, et à une  soi-disant action théâtrale. La part belle étant quand m¨ême faite aux images filmées, car il est difficile de bien voir les deux, à la fois  d’abord parce que l’écran est placé trop haut pour les premiers rangs et parce que les acteurs, sauf ceux qui jouent à ce moment précis, ne sont guère éclairés..
C’est en fait une sorte de laboratoire qui rend compte d’un solide travail d’équipe mais où il est évidemment difficile de repérer des individualités. Sauf Baptiste Dezerces et Haini Wang, tous les deux remarquables, qui tiennent les rôles principaux.
C’est injuste mais comment faire autrement quand il  faudrait donner un petit morceau de gâteau à chacun des acteurs en 80 minutes. Il y faudrait plusieurs pièces! Eternel problème des présentation de travaux, quand on ne veut pas y passer la nuit!
Cela dit, c’est bien aussi de voir, et c’est assez peu fréquent,  comment dans une école de théâtre on enseigne le rapport à la caméra à des élèves qui auront eu là, à partir d’un texte dramatique  qui n’est pas  de première grandeur mais qu’importe, une expérience filmique des plus profitables, quand ils devront affronter le marché du travail.
Et la direction d’acteurs de Cyril Teste, précis et  fluide, est exemplaire, ce qui n’est pas évident quand il faut maîtriser l’espace et le temps, avec quatorze jeunes acteurs . C’est toujours émouvant de voir le dernier travail d’une promotion dont on sait bien qu’elle va se disperser très vite; ainsi va la vie au théâtre comme ailleurs.
« Je leur souhaite, dit Cyril Teste, de garder l’insouciance et une colère souriante, pour protéger leurs désirs et ne pas se laisser distraire par les innombrables crises qui nous assaillent. »  Quelques jours avant la nouvelle série d’attentats qui ont endeuillé la France et la Tunisie, c’était plutôt du genre bien vu
!

Philippe du Vignal

Ecole internationale Jacques Lecoq: Laboratoire d’Etude du mouvement

 Au sein de la célèbre Ecole fondée par Jacques Lecoq ( 1921-1999),  en 1956, ancien professeur d’éducation physique et sportive, et fréquentée par de nombreux acteurs et metteurs en scène dont Ariane Mnouchkine, existe aussi le LEM, un laboratoire sorte de département scénographique  qu’il créée en 1976 avec l’Unité d’architecture Paris-Villette, laboratoire qui était en lien avec son activité de professeur à l’Ecole nationale des Beaux-Arts où il enseigna pendant vingt ans.
Le LEM a une orientation particulière, puisqu’il s’adresse à des élèves qui ont déjà une expérience artistique (sculpture, danses, architecture, scénographie…) qui a envie d’aller plus loin dans la relation entre théâtre au sens large du mot et arts plastiques. Avec des cours d’analyse du mouvement, de construction d’éléments scéniques  (masques, maquettes de scéno…) et d’improvisation.
Ce qui nous  est donné à voir ici est le résultat de ce travail de laboratoire qui ne prétend en aucun cas à être un spectacle mais qui est, à tout point de vue,  très enrichissant. Cela se passe au Central, ancienne salle populaire de boxe, rue du Faubours Saint-Denis, dont on peut voir les photos de combats aux murs construite à la fin du XIX ème siècle avec  une verrière et une galerie tout autour dont le bas en bois de la rambarde montre encore l’usure faite par les chaussures des spectateurs…
Salle  consacrée ensuite au judo et finalement rachetée par Jacques Lecoq en 1976,avec un beau et  parquet de chêne assez souple parce que monté sur ressorts.
Bref, un lieu indépendant quant à la gestion et à l’organisation pédagogique, et dont la fille de Jacques Lecoq assure maintenant la direction, magnifique et  paisible, dévolu à l’exercice du corps depuis maintenant plus d’un siècle en plein Paris et connu des gens de théâtre du monde entier.
Et  sur lequel le Ministère de la Culture qui n’a jamais brillé en matière d’enseignement, n’a heureusement aucun pouvoir.
Le plateau est nu, éclairé par l’éclairage zénithal naturel, par les anciennes lumières  à abat-jours en métal de la salle de boxe et quelques projecteurs. Les élèves en collant noir et pieds nus, sauf une en escarpins, se livrent individuellement, par deux ou quatre, à des exercices avec des cadres colorés, des ensembles de tuyaux en plastique, ou de fils élastiques où ils évoluent dans une belle fluidité.
Et cela dans un silence total impressionnant; le public d’une centaine de personnes retient son souffle. Difficile à décrire: cela participe à la fois de la danse contemporaine, du mime, de la sculpture  contemporaine (Dan Flavin, Don Judd…) mais aussi de l’action dramatique. Ce qui frappe surtout, c’est la grande concentration des élèves, qu’ils soient actifs sur le plateau ou pas encore, et leur parfaite maîtrise de l’espace scénique. Tous attentifs et solidaires, ce qui est loin d’être le cas dans nombre d’écoles plus conventionnelles…La magnifique image de la fin: une cinquantaine de baudruches rose bonbon déboule sur scène mue par une jeune fille invisible.
Dans un salle annexe, un très intéressante exposition de maquettes de scéno expérimentale réalisées  à chaque fois dans cube, par ces mêmes élèves, et  que l’on ne peut voir que par quelques trous. Et  avec un minimum de matériaux tout à fait ordinaires.  Travail exemplaire  en adéquation avec celui pratiqué sur scène. On ne dira jamais assez combien la France a aussi besoin de de type de travail, absolument expérimental mais indispensable, à mille lieux des théâtres de boulevard tout proches et qui, à terme, est tout à fait bénéfique.
Le concept abstrait et non pas la reproduction réaliste,  la représentation de l’objet scénique qu’il faut s’approprier jusqu’à en faire un prolongement de son corps, quoi de plus  difficile à acquérir mais aussi quoi de plus enrichissant dans une formation théâtrale.  « Le moi est en trop (…) je préfère cette distance du jeu entre moi et le personnage »disait à propos du masque Jacques Lecoq….

Ph. du V.

Ecole internationale de Théâtre Jacques Lecoq, 57 rue du faubourg Saint-Denis 75010 Paris T: 01 47 70 44 78

Le Bourgeois gentilhomme

Le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet de Molière,  musique de Lully, mise en scène de Denis Podalydès,  direction musicale de Christophe Coin

 vic12053174 Denis Podalydès propose un zoom facétieux sur un Orient de fantaisie à travers la scène du Mamamouchi, le fameux cérémonial turc inventé par Cléonte, le prétendant de sa fille Lucile pour investir Monsieur Jourdain d’un titre de noblesse oriental,  stratagème habile pour que je jeune homme puisse épouser, malgré ses origines roturières, la fille de Monsieur Jourdain, ce faux gentilhomme  rêvant de quartiers de noblesse.
  La turquerie finale, son travestissement cérémonieux de Grand Siècle, joue avec l’outrance bouffonne, les mœurs orientales attitudes grotesques de derviches aux  turbans démesurés, un « jargon sabir parlé à Tunis», et  le tour est joué.
Cette comédie-ballet avec ses airs de menuet est une mascarade, avec scènes burlesques devant lesquelles s’amusaient, sans finesse ni distinction, les courtisans vaniteux du Roi de France, dits  « gens de qualité » ou « gens d’esprit ». C’est en cela qu’elle est une comédie de mœurs et de caractère, manifestement éloignée de tout réalisme, où Molière ridiculise les prétentions du bourgeois, mais aussi celles des danseurs,  musiciens,  tireurs d’armes, et pédants philosophes, mais elle n’en touche pas moins le vrai.
Comme le note avec justesse R. Jouanny: « I
l peint le vice profond d’une noblesse qui s’arroge le droit d’avoir une morale de caste, morale, où l’escroquerie et l’abus de confiance paraissent naturels envers autrui, dès qu’autrui est roturier ».
Monsieur Jourdain ne redescend plus de son rêve magnifique, avec  plumes et de chapeaux étranges, vêtu de soieries colorées ( somptueux costumes de Christian Lacroix!), et goûte à l’enchantement de la musique et de la danse, prend plaisir à la magie de la langue française, et à ses tournures poétiques: mots d’amour, consonnes et voyelles. Séduit par la grâce d’une marquise, amante d’un courtisan et faux ami, Monsieur Jourdain aimerait lui écrire de la prose...
   Sur scène, instruments de musique, maître à danser, musiciens, danseuses et chanteurs… Un élève du Maître de musique écrit un air que le Bourgeois lui a demandé pour une sérénade. Pas de danse et airs de musique se succèdent agréablement  jusqu’au ballet final, convention théâtrale loin de toute vraisemblance,  et vértiable folie…
Pascal Rénéric incarne à merveille ce personnage ridicule, entreprenant et sympathique, souriant, ouvert aux arts et à la culture, mais qui ne peut  jamais y accéder. Raillé par sa servante Nicole, ridiculisé par les remontrances de Madame Jourdain… Mais le comédien ne quitte jamais sa fantaisie et son extravagance.
La mise en scène de  Denis Podalydès est un
rien grotesque parfois, tient souvent de la caricature appuyée, et  ne ménage pas ses effets, quand il se moque avec bonheur des vaniteux.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 26 juillet. T : 01 46 07 34 50.

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