Deux ampoules sur cinq

Deux ampoules sur cinq, d’après Notes sur Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, adaptation et mise en scène d’Isabelle Lafon

 

  deux_ampoules_pascal_victor_1Anna Akhmatova, la grande poétesse, a traversé presque toute l’histoire de l’U.R.S.S. Célèbre très jeune, elle a voyagé-Amedeo Modigliani a fait son portrait-elle aurait pu quitter son pays comme tant d’autres.
Non, elle est restée, par patriotisme, un patriotisme jamais démenti : elle savait qu’elle pouvait répondre à «la femme aux lèvres bleues», en quête de nouvelles de son mari au plus sombre des purges staliniennes : «Et ça, vous pouvez le décrire ? Oui, je le peux».
C’est cela, sa vocation de poète : dire cela, dire ce monde d’incertitude, de censure, dire aussi sa vie, avec son fils prisonnier, pas de thé à offrir, la peur d’être arrêtée, l’exclusion de l’Union des écrivains pour «érotisme, mysticisme et indifférence politique».
Mais «pas de désespoir, pas de honte, ni maintenant, ni jamais. Vivants». La résistance ne s’organise pas, elle chuchote, elle se vit. En 1938, Lydia Tchoukovskaïa, écrivaine elle aussi, vient voir Anna Akhmatova, qu’elle vénère. Elle va l’accompagner toute sa vie, recueillir ses poèmes, les apprendre par cœur avant de les brûler.
Elles vont s’écouter, rire ensemble, se brouiller pendant dix ans, se revoir vieillies et pareilles, et Lydia a tout consigné dans son Journal clandestin, dangereux, vivant lui aussi.
Isabelle Lafon a fait de ce dialogue, de ces deux vies mêlées, un spectacle créé la saison dernière au Terrier du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Ce lieu étroit dramatisait presque trop le propos : elle a voulu le retravailler: «Après tout, les musiciens retravaillent Mozart sans fin», dit-elle.
Ici, sur le grand plateau de la Maison des Métallos, avec Johanna Korthals Altes, elle construit l’abri nocturne des deux femmes, leur clandestinité vivante, active. Elles créent l’espace incertain d’une double et parfaite complicité : celle de Lydia et d’Anna, et des comédiennes qui les incarnent, pas à pas, mot par mot. L’une plus en douceur (Lydia), l’autre plus acérée (Anna), avec ses mains qui semblent des couteaux pointant la vérité. Chaque ébauche d’un geste, chaque souffle, la plus petite nuance d’articulation porte le texte à son maximum d’intensité.
Un travail fin, aigu, qui se fait devant nous, et avec nous. Loin d’un exercice formel: la justesse de chaque moment crée ce lien. Et le fait que la scène soit éclairée par des lampes de poches tenues par les spectateurs des premiers rangs paraît presque anecdotique. Mais cela touche à l’essentiel du propos : des lueurs semblent naître des livres empilés sur la table, effleurent les visages.
Même si deux ampoules sur cinq seulement fonctionnaient dans l’appartement communautaire, ces  lueurs existent, persistent: celles de la poésie, que rien ne peut éteindre. Métaphore immédiate, directe. Et qui rappelle que le théâtre, c’est de la vérité concentrée, non du faux-semblant.
Comment appeler à une résistance nécessaire avec les outils du luxe ? Isabelle Lafon sait comme personne, faire avec presque rien, un théâtre à haute densité. Ces Deux ampoules sur cinq constituent le premier volet de la trilogie Les Insoumises, avec Let me try, d’après Virginia Woolf, et Nous demeurons, d’après des paroles de personnes considérées comme « folles » : une création à ne pas manquer, à la MC 2 de Grenoble en mars prochain.

 Christine Friedel

 Maison des Métallos, Paris. T: 01 47 00 25 20, jusqu’au 27 septembre.
À suivre : lectures et rencontre autour du spectacle. A lire : Anna Akhmatova, Requiem, Poème sans héros, collection Poésie-Gallimard.

 

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