Les Sonnets de Shakespeare

Les Sonnets de Shakespeare, traduction et adaptation de Pascal Collin, composition et direction musicale de Frédéric Fresson, direction artistique de Richard Brunel

Sonnets-®JeanLouisFernandez096Les Sonnets de Shakespeare, rassemblent plus de cent-cinquante poèmes dédiés à l’amour, à la beauté et à la brièveté de la vie : «Alors je fais la guerre au temps, puisque je t’aime Et, ce qu’il prend de toi, je te le restitue. »
 Que ce soit le quiproquo amoureux, situation où l’on n’aime pas qui l’on devrait, l’éblouissement de la beauté de l’ami célébré, le comportement équivoque d’une maîtresse infidèle, le thème poétique tient ici au désir incertain : aspirations profondes, contradictions intimes et mouvements bousculés. : «Ton amour, ta tendresse effacent le vulgaire Emblème du scandale imprimé sur mon front Qu’on dise alors de moi bien ou mal je m’en fous Si tu blanchis mon vice et dores ma vertu. »
Le chemin personnel qui mène à la reconnaissance, à l’amour ou à la gloire, est semé de contrariétés, sentiments ambivalents et jalousies, à l’intérieur d’une existence sentie comme évanescente, dès qu’on veut la retenir : «Tu es pour moi le monde… Tu es pour moi l’unique, aucun autre ne peut Changer ma soif du pire en désir du meilleur.»
Le poète amoureux ne semble pas recevoir de réponse de l’être aimé, nulle consolation, et l’apparition de la femme apporte un désordre plus grand dans l’entrelacement des désirs de ces trois personnages : l’amant, l’aimé et l’aimée. La douleur de la non-réciprocité des sentiments donne à la parole libérée une belle ardeur : l’écriture ciselée, juste et acérée trouve sa légitimité dans la nécessité de se confier.
La fin du recueil de sonnets résonne de façon plus apaisée avec le consentement à la vieillesse et l’acceptation de la mort, telle une leçon de philosophie.
Ces Sonnets de Shakespeare résonnent comme des chansons, un envol de paroles poétiques interpellant, maudissant la vie, ou bien suppliant l’amant à travers prières, serments et regrets. Et c’est avec un plaisir étrange que l’on écoute ces si jolis pleurs amers : «Fatiguée de ce monde je demande à mourir lassée de voir qu’un homme intègre doit mendier quand, à côté de lui, des nullités notoires se vautrent dans le luxe et l’amour du public, qu’on s’amuse à cracher sur la sincérité, que les places d’honneur sont pour les plus indignes… Fatiguée de tout ça, je veux quitter ce monde sauf que, si je me tue, mon amour sera seul.» La relation au monde et à la vie ne quitte pas le prisonnier amoureux et jaloux.
Comme dans une loge de comédienne, avec  miroirs sans tain, instruments et panoplies d’artistes, masculines et féminines, pantalons, robes et voiles, Norah Krief chante ces poèmes avec amusement, facétie et passion. Accompagnée de Philippe Floris à la batterie et aux percussions, Frédéric Fresson au piano, et Philippe Thibault à la basse, elle danse et vole de l’un à l’autre, sûre de ses appâts, sollicitant ses partenaires ou bien les rejetant, épousant avec énergie le rythme musical installé : pop, rock, world music, refrains et mélodies anciennes.

  Familière de la langue de Shakespeare, elle passe du français à l’anglais, de la gaieté à la mélancolie, de l’humour aux pincements de cœur, traversant toutes les ondes que dégage un monde brutal et mensonger. En échange, reste la voix acidulée de l’interprète, sa liberté sur scène et ses sourires naturels, au milieu des regrets, et de la fuite éperdue du temps et des amours.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Bastille, Paris jusqu’au 3 octobre à 20h, et du 5 octobre au 9 octobre à 21h, relâche le dimanche. T : 01 43 57 42 14.



Archive pour 23 septembre, 2015

Les Somnanbules

Festival mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières

Les Somnambules, conception et réalisation de la compagnie Les Ombres portées

 visuel_les_somnambules_portrait_ss_txt_hd_c_les_ombres_portees Cette compagnie est animée par quatre marionnettistes  qui sont aussi acteurs et éclairagistes, et deux musiciens, bruiteurs et polyinstrumentistes : Olivier Cueto, Erol Gülgönen, Florence Kormann, Marion Lefebvre, Claire Van Zande, Séline Gülgönen, Cyril Ollivier…En perspective, s’élève sur le plateau une accumulation d’immeubles blancs: cubiques ou rectangulaires, polygones et tours comme dans le quartier de la Défense près de Paris, ou à Shangaï …
L’histoire contée a trait à l’urbanisme et à l’environnement de notre XXIème siècle. Au départ, s’offre à la contemplation un mélange élaboré d’habitations anciennes et modernes, paysage urbain encore humanisé dû aux projections lumineuses et aux éclairages, matière même d’un théâtre d’ombres sophistiquées, qui viennent de l’extérieur comme de l’intérieur de foyers que l’on devine chaleureux, refuges pleins d’humanité et d’histoires.

  Dans la cour centrale, un balayeur avec son balai, et trois jeunes gens dont un à bicyclette qui semblent préparer un événement. Il y aura, à vue et en direct, la chute spectaculaire d’une partie de la grue, provoquée par ces opposants à la création de ce nouveau quartier ultramoderne par des architectes et promoteurs immobiliers.  Derrière les palissades, la grue avait été installée pour des travaux de démolition avant la reconstruction du quartier. Expulsion, démolition, reconstruction, on connaît la chanson…
 La grue a été détruite mais les projets immobiliers prévus n’en seront pas moins menés à leur fin, et, après les travaux, tout a changé et est devenu froid et ordonné. Ascenseurs et solitude pour tous, salles de gymnastique, zone de supermarchés et métro souterrain avec un sentiment d’abandon sur les visages.  Et l’on voit  des appartements dont la disposition des pièces et l’ordonnancement sont les mêmes, sans âme…
 Dans l’un de ces nouveaux foyers, une femme tape à la machine : écrirait-elle un livre, portée par son imagination et un désir de liberté ? Tout à coup, sur les terrasses plates des étages élevés, poussent des arbres exotiques et des lianes, une verdure généreuse et profuse… Un autre monde serait donc possible, plus libre, plus instinctif et qui puisse s’enlacer à une existence trop modelée et cadrée. Contrebasse, accordéon, saxophone: ici,  la musique entête les cœurs.
Un travail savant, et extrêmement élaboré-presque trop! -mais si beau…

 Véronique Hotte

 Théâtre musical d’ombres et de lumières pour tout public dès 7 ans,  

Une Antigone de papier

Festival mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières:

 Une Antigone de papier, tentative de défroissage du mythe par les Anges au plafond, une histoire de Camille Trouvé et Brice Berthoud, musique de  Fanny Lasfargues, scénographie de Brice Berthoud et Dorothée Ruge.

antigone_de_papierLes Anges au plafond sont la compagnie invitée du Festival mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières. Les concepteurs – comédiens, marionnettistes, scénographes, costumiers et musiciens –  sont venus avec cinq spectacles: Du Rêve que fut ma vie, Les Nuits polaires, Une Antigone de papier, Au Fil d’Œdipe, Le Cri quotidien, et  parrainent Je brasse de l’air, par la compagnie l’Insolite Mécanique de Magali Rousseau. Il y a aussi dans l’espace urbain et à la Chambre d’Agriculture,  une exposition de photos de Vincent Muteau, un œil témoin et complice  des Anges au Plafond.
La compagnie, installée à Malakoff en 92 et fondée  par Camille Trouvé et Brice Berthoud, se situe à la croisée des arts plastiques, du théâtre et de la musique,  avec,  pour fabriquer des marionnettes étranges à taille humaine. une utilisation habile et insolite du papier, un matériau froissable et fragile, éphémère et dégradable, et systématiquement remisé ou jeté.

  La matière légère et palpable d’Une Antigone de papier investit l’espace entier du plateau, couvrant le sol de lais et feuilles superposées et où s’élèe, dans un espace bi-frontal, un mur physique de papier sur une ligne de démarcation symbolique à ne pas dépasser.
  Y trônent royalement les marionnettes, en feuilles d’un papier plus épais,  et  largement déployées – morceaux de vie et de vêtements, petites têtes peintes et grand corps souple- ou bien repliées, telles des fleurs endormies dans la nuit, quand le personnage disparaît du drame, invisible sur scène.       
   Dans cette petite arène de cirque, se côtoient dans la lumière, les spectateurs, les violoncellistes, les marionnettes avec chacune leur manipulatrice, et Camille Trouvé, présente aux commandes des effigies en attente…C’est elle l’apprentie sorcière qui insuffle la vie à ses poupées de papier, à la digne Antigone bien sûr, obstinée, sûre de son droit moral et de sa loi intérieure  mais aussi à un oiseau facétieux qui n’a pas le bec dans sa poche et fait office de choryphée, ou encore au roi Créon, avachi sur son trône et assoupi dans un mépris suffisant, et aux figures pittoresques du peuple : un maçon à l’accent marseillais, des gardes du mur, pieds-nickelés shakespeariens… La représentation, aussi huilée soit-elle, conserve sa gouaille naturelle, et la manipulatrice passe, en un marathon bien cadré, à tous les rôles: accents populaires de certains personnages, émotion contenue de l’héroïne, partition comique des gardes.
Tout est dit de la tragédie antique, grotesque et sublime mêlés. La construction de ce mur en papier, donne,  en nos temps bousculés,à réfléchir aussi à la vanité et l’absurdité d’un tel ouvrage humain qui jamais n’a empêché  les hommes de passer…

 Véronique Hotte

 Spectacle vu le 20 septembre.

 

Qui est monsieur Lorem Ipsum

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes – Charleville-Mézières (Ardennes)

 

Qui est Monsieur Lorem Ipsum? création et interprétation d’ Emmanuel Audibert, mise en scène de Sylviane Manuel

 

  1_zoom_yuja_-_copyright_emmanuel_audibertPhilippe du Vignal vous avait dit (voir Le Théâtre du Blog) il y a deux ans tout le bonheur qu’il avait trouvé en voyant ce spectacle. Et il ne changerait sans doute pas d’avis. Ici tout vit sur le plateau, peuplé et grouillant d’une humanité miniaturisée. Il serait plutôt question en échange, de la souffrance d’être au monde, d’une existence malmenée à tendre jusqu’au bonheur, à améliorer et à réorienter enfin.
Heureusement, les plaisirs terrestres parmi d’autres, relèvent de la musique; ici, le créateur et interprète Emmanuel Audibert, mélomane et pianiste, fait la part belle aux musiciens et à leurs instruments, solo ou orchestre entier dirigé par son chef génial.
L’inventeur donne vie sur le plateau à un peuple minuscule de figurines et instruments en papier – fil invisible, câble pour miniatures, feuille légère, allumette, baguette de bois, carton, peluche…
 Cent-trente-sept servomoteurs dirigent par ordinateurs ces marionnettes. Présentes et mouvantes ou mobiles en direct sur la scène, elles relèvent également du théâtre dans le théâtre, et  sont ainsi les personnages d’une série de télé en carton, dont l’héroïne, incomprise et moquée par les autres membres de sa famille, tente de leur faire comprendre l’état d’alerte que connaît la planète, ne serait-ce que d’un point de vue écologique, avec l’invasion des sacs en plastique, commerce mis sur pied par un grand-père fortuné.
La musique est enregistrée,  ou en direct, et  les dialogues enregistrés de télé américaine caricaturale, sont projetés en anglais sur un prompteur. Le public a l’impression de pénétrer dans un monde dévasté et annihilé, post-historique, dont ne resteraient que des rêves et des songes en guenilles, à jamais disparus mais réhabilités, dès qu’ils retrouvent une source de manipulation.Ici, tout agit sur le plateau et un monde perdu, comme  mu par un désir inextinguible, se met ici à  revivre, malgré avanies, catastrophes,  pertes et faux pas….
Emmanuel Audibert est l’homme-orchestre, le fou appliqué à donner un feu vital à ses créatures, après la disparition de l’univers. Assis sur un canapé, puis sautant par-dessus, en familier qu’il est des arts du cirque, il semble réfléchir et méditer en magicien et maître de ses propres créations.

Un monde extraordinaire, le nôtre, qu’un apprenti sorcier invite à contempler.

 Véronique Hotte

 Tout public dès 10 ans, en français, surtitré en anglais.

 

Sevran ( Hauts de Seine): Théâtre à domicile

Sevran (Hauts de Seine): Théâtre à domicile

 

 

Une vingtaine de personnes assistent au spectacle. Une fois la représentation terminée, ils sont invités à échanger leurs impressions et leurs émotions lors d'un débat Julien Chatelin pour L'Express

Une vingtaine de personnes assistent au spectacle. Une fois la représentation terminée, ils sont invités à échanger leurs impressions et leurs émotions lors d’un débat
Julien Chatelin pour L’Express

Sevran: 50.000 habitants et peu de recettes propres car il ya peu de grosses entreprises, et un taux de chômage important chez les moins de vingt cinq ans. En  2012, Stéphane Gatignon, le maire EELV,  avait courageusement fait une grève de la faim pour faire réagir le gouvernement face à la situation critique des finances de sa ville. Le ministre de l’Intérieur  de l’époque, Manuel Vals,  le président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone mais aussi Noël Mamère, Cécile Duflot, Eva Joly lui avaient apporté leur soutien, et il avait fini par avoir gain de cause. Le François lui, toujours en retard d’un métro, trouvait que la grève de la faim, ce n’était pas des méthodes! La preuve que si, surtout quand on ne vous écoute plus, et L’État avait  aussi sec annoncé une augmentation des dotations de péréquation, dont devaient aussi bénéficier une cinquantaine de villes…
Cette année encore, comme depuis quatre saisons, le Théâtre de la Poudrerie dirigé par Valérie Suner mais qui n’a pas encore de lieu, avec l’aide financière  (la plus importante) de la ville de Sevran, propose à ses habitants  de recevoir chez eux un des douze petits spectacles qu’il leur propose. Avec, pour la saison 2015/2016, deux cent quarante représentations…
Chaque spectacle comptant de un à trois personnages  sur une  durée d’une cinquantaine de minutes, et pour  vingt personnes: famille, amis et voisins qui sont invités.
 La représentation étant bien entendu, intégralement prise en charge par le Théâtre de la Poudrerie. Chacun apporte s’il le veut quelque chose à grignoter ou à boire ensuite à l’issue du spectacle, en parlant avec les comédiens. Trois cent foyers, les années passées, ont accepté l’offre, toute classes sociales  ou origines géographiques confondues ! Ce qui est un beau succès et représente un sacré travail d’organisation en amont…Avec la possibilité pendant ces deux jours de présentation, les samedi 15 et dimanche 16 septembre de voir d’abord avant de choisir  le spectacle à faire venir chez soi.
Huit sur douze au total étaient ainsi présentés au centre culturel François Mauriac par au total; six metteuses en scène et six metteurs en scène bien connus dont… entre autres Anne-Marie Lazarini, Thomas Joly, Didier Ruiz, Jean-Michel Rabeux… ( voir Le Théâtre du Blog). Les autres créations ne seront prêtes que dans un mois.

 Dans le hall du centre culturel, un très habile support de communication: douze affiches: « Fatouma accueille le spectacle d’Ahmed Madani », ‘ »Anne Béatrice accueille  le spectacle de Didier Ruiz », Jamel  celui d’Anne-Marie Lazarini, etc…
  Le marathon a commençé dès 11h 30 avec Apéro Polar, un feuilleton théâtral  en deux épisodes de quarante et trente minutes, d’après La petite Ecuyère a cafté de Jean-Bernard Pouy. Le Poulpe est une collection de romans policiers publiée aux éditions Baleine, inaugurée en 1995 avec ce roman de Jean-Bernard Pouy, qui est aussi le  directeur de collection originel. Chacun des épisodes est écrit par un auteur différent, mais on y suit les aventures de Gabriel Lecouvreur, un détective surnommé  Le Poulpe.  La collection a été adaptée au cinéma en 1998  sous le titre Le Poulpe.
Poulpe-et-polar-a-l-apero_image_article_largeC’est à la fois un conte et un roman policier qui retrace les aventures de ce détective. Il y a une multitude de personnages, dont une jeune et charmante étudiante, un jeune punk assez bête, des aristocrates à la morale douteuse… On boit beaucoup de bières au café-tabac : 1664, Lefte, etc…. Cela se passe dans la province française, et en particulier, dans une clinique ou sur des falaises près de la mer où il ne fait pas bon s’aventurer…Et il y a deux présumés suicides et des IVG…

 C’est Nathalie Bitan et Laurent Lévy qui jouent, assis à une table devant deux micros, tous les personnages avec changements à vue d’éléments de costumes (chapeaux, foulards…), et manipulation de vrais objets (bouteilles de bière ou de modèles réduits (voitures, rhododendrons, pancarte d’hôtel: ne pas déranger), drap tendu pour figurer un grand lit. Les bruitages sont enregistrés, ou se font en direct (petite boîte à mugissement de vache).  Et c’est souvent très drôle: le décalage avec la réalité fonctionne bien. Et ce qui ne nuit pas, le second degré n’est jamais non plus très loin.
  La mise en scène de Didier Ruiz et les deux comédiens sont impeccables, et comme le public, ils s’amusent bien. Malgré quelques petites longueurs dans la premier épisode, l’ensemble tient bien la route.
Après un café, présentation de  Portraits vidéo dans la petite salle de 70 places, dus à Alain Grasset/alias Alain Pierremont qui est aussi conseiller artistique du Théâtre de la Poudrerie. Le concept qu’il a initié depuis une trentaine d’années, est parfaitement maîtrisé: on interviewe une personne (ici un ancien ouvrier retraité de l’ usine Westinghouse proche de Sevran) pendant deux heures environ, et on en tire une sorte de portait en cinq minutes. Le texte est ensuite confié à un metteur en scène qui dirige un comédien pendant dix minutes sur la scène.
Mais règle du jeu absolue: les cloisons sont absolument étanches: seul Alain Grasset connaît bien sûr l’ensemble du travail mais les six metteurs en scène ne se connaissent pas  et chacun d’eux  découvre le comédien qui lui a été confié; et chez les intervenants et interviewés, aucun ne connaît l’autre.

  Cette mise en abyme théâtre/film, bien  agencée est assez fascinante. L’ancien ouvrier, qui parle avec intelligence et lucidité de son parcours professionnel réussi, était présent dans la salle et avait bien du mal à retenir ses larmes devant le jeu du jeune comédien qui se réappropriait avec beaucoup de justesse ses paroles qu’il  venait juste de  découvrir  à l’écran. Ce samedi, on avait seulement droit à un portrait mais l’ensemble définitif en comporte six, et dure donc environ une heure et demi. Ce qui, à la longue, pourrait être un peu systématique. Donc à suivre…
   Pas de pause, dans la salle de musique Stravinsky du centre culturel, nous avons ensuite vu La bonne Distance, mise en scène par Judith Depaule (voir Le Théâtre du Blog) qui a fait une commande d’écriture à Michel Rostain, Goncourt du premier roman, et directeur de la Scène nationale de Quimper. Il s’agit d’une conversation téléphonique entre Laura, la petite-fille d’une vieille dame récemment décédée d’un cancer généralisé et que l’on surnommait Mamilou et un homme plus très jeune. Ils ont eu autrefois, quand ils étaient jeunes et beaux, le tout début d’une histoire amoureuse sans lendemain…
Laura et lui sont assis dos à dos sur des fauteuils installés sur un praticable à roulettes. Lui, avec un téléphone portable, elle avec un appareil à répondeur qui diffuse en boucle à chaque appel, la chanson très connue  de Nino Ferrer: Gaston y a le téléfon qui son et il n’y a jamais person.
Confusion totale:  lui croit toujours vivante son amour de jeunesse, même s’il n’arrive jamais à la joindre. Il laisse de très nombreux messages qui restent évidemment sans réponse. Quant à Laura, elle, lui parle de sa grand-mère sans jamais lui avouer, sauf à la fin, qu’elle est morte, et comment.
 Il aimerait savoir plus de choses sur cette femme qu’il a aimée ou cru aimer, il y a quarante ans. Souvenirs, souvenirs!!! Et dont il croit qu’il est à nouveau amoureux. Laura, elle aussi, voudrait en savoir plus sur sa grand-mère. Lui  se demande sans cesse  à quoi peut bien ressembler cette Laura qu’il ne voit pas et qui doit avoir à peu près le même âge que sa grand-mère, quand il l’a connue autrefois… Mais la rencontre entre le vieil homme et Laura ne se fera jamais; elle n’y tient pas du tout, c’est évident.
Dialogue habile et bien ficelé mais, à la limite parfois du boulevard, qui nous laisse finalement  sur notre faim. D’autant que la mise en scène de Judith Depaule, maladroite, ne fait pas dans la légèreté. Petites chansons à la limite du supportable, et chorégraphie ridicule à la fin plombent ce petit spectacle… Dommage, d’autant que Chloé Vivarès, issue de l’ERAC et Marc Bertolini ont une belle présence, font bien leur boulot mais le compte n’y est pas tout à fait…
   Et Prodiges, texte de Mariette Navarro, mise en scène de Matthieu Roy. Cela se passe dans l’ancien studio du gardien du centre culturel. Il y a donc juste la place pour trente spectateurs…Trois personnages pour une réunion genre vente de Tupperware ou autres produits  censés libérer la femme. La monitrice (Aurore Déon), la concessionnaire (Carolyne Meydat) et  la vendeuse débutante (Johnna Silberstein). sont debout autour d’une petite table ronde, avec un Vanitycase qu’on appelait aussi autrefois baise-en-ville, et une pyramide de boîtes et flacons en plastique. C’est tout.
Les trois jeunes femmes parlent beaucoup de la condition féminine, de l’indépendance financière que procure un travail quel qu’il soit, (Tupperware avait bien ciblé les choses!), de l’obligation de se vendre aussi soi-même quand on veut vendre un produit, mais aussi de la difficulté à maîtriser parfaitement le langage pour arriver  à ses fins…
La société française a bien évolué mais les choses ont-elles si changé depuis une cinquantaine d’années? Pas sûr!
Il y a aussi tout à fait d’époque, un petit projecteur à diapos qui envoie des images de la France de l’époque,  bien propres aux couleurs bonbon, ou des  photos  de famille… Cela renvoie en boomerang à un autre monde qui fait rire un peu jaune mais personne ne peut renier ses origines…
  La concessionnaire nous remet aussi un tract surréaliste: “Pourquoi une jeune femme moderne, préoccupée de la « pleine forme » de son mari, fait-elle toujours ses frites avec Végétaline? Et un autre tract reproduit un test d’époque: “Vous donnez-vous les moyens de réaliser vos rêves?” Pour essayer d’embaucher 30.000 conseillères… A la fin, les beaux rêves de voiture, et de belle cuisine moderne s’envolent et les trois jeunes femmes  s’avouent entre elles qu’elles n’ont aucun boulot en vue..  Intelligence du texte, de la mise en scène et de la direction d’acteurs très précises, interprétation remarquable: les trois jeunes comédiennes font ici un travail d’une qualité exceptionnelle et jonglent parfaitement avec le second degré. Et c’est un spectacle qui n’aura aucune difficulté à être choisi à Sevran. Au fait, on le verrait aussi très bien sur une  véritable scène…
Un peu plus loin, dans un préfabriqué de l’Ecole de musique, Au Royaume de Marianne participe un peu de la même veine. Réalisé par Géraldine Bénichou du Théâtre du Grabuge à Lyon, le spectacle met en scène un Labo théâtre où deux chercheurs, un homme et une femme en blouse blanche, un peu foutraques, essayent de  décrypter de manière décalée les inégalités sexistes, sociales et racistes qui subsistent encore au pays de Marianne.

  Ils proposent des solutions parfois radicales mais loufoques pour remédier aux inégalités les plus criardes dans notre douce France, et s’en prennent entre autres, ainsi  à un certain nombre de stéréotypes du langage que continuent encore à employer sans scrupule nombre de nos politiques du type: « Français issus de l’immigration”. Et ils pointent du doigt le malaise des banlieues.
Mais on ne voit pas toujours bien si leur discours est au second degré, qui semble ici parfois rejoindre le premier. Et cette fausse conférence, passée la première demi-heure, fait nettement du sur-place.
La metteuse en scène nous explique à la fin que le spectacle est en train de s’écrire mais bon, nous avons eu la nette impression que ces petites interventions pseudo-scientifiques, comme vite écrites sur un coin de table, peuvent constituer la matière d’un sketch mais pas un spectacle de soixante minutes…
Dans un autre préfabriqué, Je suis/Tu es Calamity Jane de Nadia Xerri-L. qui donne ici sa vision de ce personnage légendaire. L’auteure/metteuse en  scène du spectacle a imaginé que Calamity Jane roule avec sa voiture sur une  route et rencontre une jeune femme qui prétend être sa fille. L’aventurière n’est pas très chaleureuse avec elle mais accepte quand même sa compagnie.
La vie très mouvementée de ce personnage de légende et  qui a fait l’objet de nombreux romans, films, documentaires, dessins animés… est ici le prétexte à un dialogue entre les deux femmes. Calamity Jane lui apprend à jouer correctement au poker et elles parlent beaucoup. A l’intérieur ou sur le toit de la voiture, une vieille Autobianchi rouge…

  Comme le spectacle est parfaitement rodé, cela s’écoute et se voit (malgré le peu de lumière!) sans déplaisir  mais le texte ne nous a pas semblé d’un intérêt évident. Même si Vanille Faux et Clara Pirali, comme tous les autres acteurs de ces petits spectacles,  sont, elles, tout à fait convaincantes.
  petite_soldate-3Dernier de la liste; il est plus de 21h, mais notre attention reste entière pour voir dans la petite salle du centre culturel La Petite Soldate américaine, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux, accessible à partir de 13 ans. « C’est, dit-il finement, un conte sans fée avec moralité”.
Corinne Cicolari qui joue la petite soldate, est vraiment petite; pieds nus, elle est en pantalon noir à bretelles et chemise blanche, et chante très bien des chansons,  américaines mais pas seulement; comme son compère (Eram Sobhani) est très grand et habillé comme elle, elle  semble encore plus petite mais on ne la quitte pas des yeux.  Pour unique décor, une sorte de gros conteneur blanc en plastique couvert d’une tôle  grillagée,  et une toile peinte représentant un chêne. Côté cour, une batterie.
Lui raconte l’histoire en français, visiblement inspirée des évènements de la prison d’Abour Graib devenue,  en 2003, le Baghdad Central Detention Center dirigé par l’armée américaine! La diffusion de photographies montrant des détenus irakiens torturés et humiliés par des militaires américains déclencha un scandale. Cette petite soldate qui chantait donc très bien, un jour perdit un jour et subitement sa voix. Ce qui ne l’empêcha pas, dit-il, de partir à la guerre, de pratiquer des tortures et de se livrer aux pires exactions. Ce qui, bizarrement, lui fit retrouver sa voix. Mais ses victimes la rattrapent et  se vengent en la torturant…

 Elle aussi avait commis l’imprudence de prendre des photos de ses crimes qu’elle posta sur Internet et que  le monde entier put voir… Ses chefs alors  la condamnèrent à mort, non pour avoir torturé! mais pour  avoir fait circuler ces photos… Il y a comme une distance assez insupportable entre le récit  que lui fait des scènes de guerre et les chansons d’amour qu’elle chante du genre Ti amo, ti volio, ti amo…  On la verra ensuite debout, humiliée, sur le conteneur en grande cape noire  noire, la tête dans une cagoule les mains attachées par du fil électrique chantant Janis Joplin.
 La mise en scène comme toujours chez Jean-Michel Rabeux, est particulièrement soignée; la version du spectacle que nous avons pu voir en avant-première, est destinée à la scène et non à un appartement mais celle-ci sera bientôt prête.
« Le but, dit l’auteur et metteur en scène, c’est un théâtre qui peut se jouer partout, dans les théâtres évidemment, mais aussi ailleurs, dans les endroits les plus excentrés, les plus excentriques. Le but, c’est que quelqu’un de très proche raconte une histoire plutôt pas très rigolote, et que, bizarrement, on rigole; une histoire plutôt dure, mais avec une telle douceur qu’on soit saisi de tremblements. Du théâtre, vous dis-je ».
Nous n’avons pu évidemment tout voir de cet échantillonnage présenté ce samedi et ce dimanche, et d’autres spectacles ne sont pas encore prêts comme ce R3m3, petite forme de Richard III, mise en scène par Thomas Jolly qui va monter  la pièce in extenso à l’Odéon dans quelques mois.
Pas d’illusions: ce genre d’initiative ne  pourra pas bouleverser le paysage théâtral français, mais et on l’a constaté plusieurs fois: loin d’un Ministère qui  a bien du mal à résoudre la lamentable affaire du licenciement de François Rancillac, loin des  intrigues parisiennes, loin des spectacles avec vedettes de  cinéma, à 35 € la place, existe aussi à Sevran, une offre exemplaire: proposer GRATUITEMENT des spectacles de grande qualité à des gens qui ne pourraient jamais pousser la porte d’un théâtre, faute de fric d’abord, faute de reconnaissance aussi.
Cela ne semble pas beaucoup préoccuper le Ministère de la Culture et l’Etat français. Vous connaissez le salaire mensuel de M. Luc Bondy, directeur de l’Odéon: plus de 16. 600 €…. Vous connaissez le budget d’une seule journée à l’Opéra de Paris: 457.703 €.
Mais on peut parier  que la ville de Sevran (50.000 habitants tout de même!) ne disposera pas, au lieu d’une salle des fêtes, d’un véritable théâtre avant longtemps.  Enfin, mêlez de ce qui vous regarde, du Vignal, vous n’avez rien compris, et les choses sont bien plus compliquées.
Allez, Liberté, Egalité, Fraternité, et vive la France! Une dernière pour la route, parue dans Cassandre et signée  Jacques Livchine, directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre  de l’Unité; il avait  reçu ces mots de M. Alain Chaneaux, ancien adjoint à la Culture de Montbéliard : « Parler de culture, c’est un coup à perdre les élections, on ne gagne jamais une élection, en mettant en avant la culture »…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Poudrerie.  Direction: Valérie Suner. Pour tout renseignement: Cécile Purière. T: 01 41 52 45 30 ou Chloé Bonjean. T: 01 41 52 45 73

 

La Chienlit

La Chienlit texte et mise en scène d’Alexandre Markoff

 

Chienlit1Cette saison, le Théâtre 13 s’engage dans une véritable aventure : un feuilleton avec cinq épisodes d’une heure, de septembre à mai prochain, avec lequel il souhaite «renouer avec une certaine tradition épique du théâtre ».
 C’est donc un collectif, Le Grand Colossal Théâtre, avec douze comédiens, et sans vraiment de décor ni de costumes qui propose  une «série insurrectionnelle », avec pour cadre,  une ville qui pourrait être de la banlieue parisienne ou de province, avec son maire, son collège Victor Hugo, ses administrés qui se plaignent, et ses problèmes d’ordures ménagères.
 La première scène voit débouler les douze acteurs tous ensemble; ils prennent place autour d’une table. On ne comprendra que plus tard : dans un brouhaha indescriptible, ils parlent en même temps, et l’un d’eux nous offre un  discours très bavard, mais qui ne dit rien du tout, comme ceux auxquels on a tous assisté, Et toujours culpabilisant pour l’auditeur sur l’air de: «Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, je me suis mal fait comprendre, ma fille de cinq ans pourrait comprendre  ça »!
Puis tout  dérive : les comédiens se mettent à faire un cercle autour de la table, deux  chorales  se forment et reprennent les phrases énoncées plus tôt ; bref, c’est un beau bazar qui donne lieu à des moments de théâtre très drôles, même si on ne comprend pas encore tout ce qui se passe.
  Paul Poupon, habitant de la résidence voit débarquer chez lui l’association des habitants mécontents,  sans qu’il ait prévu quoi que ce soit. Il cherche à remonter la filière pour savoir qui a organisé cette réunion sans l’avoir prévenu, et les gens s’installent dans son salon. La situation fait  bien sûr, penser au personnage du Château de Franz Kafka, victime de son destin. On ressent ce même sentiment  quand un peu plus tard, le maire se déplace en cortège pour trouver en vain  une salle de réunion: tout le monde est présent en même temps!
 Le texte bénéficie d’une écriture intelligente mais, malgré un rythme de jeu soutenu, certaines scènes n’évitent pas un humour un peu facile, et même si cela a l’avantage de plaire au public, cela gâche un peu l’aspect «saga dramatique» qui pourrait poindre. Et nous ne retrouvons pas  la tonalité des  Vivants et les morts de Gérard Mordillat qui avait une réelle intensité dramatique (voir Le Théâtre du Blog). Pour durer, il faut aussi savoir faire rire le public…
  Les comédiens sont dans l’ensemble très bons, mais on se demande comment ces épisodes pourront faire sens dans une série… Bien sûr, on finira par s’attacher à ces personnages et  on est curieux de savoir ce qu’ils vont devenir, comme dans n’importe quelle série de théâtre ou de télé.
Mais dans ce premier épisode, il n’y a pas vraiment d’attente, et la fin du spectacle, un peu abrupte, nous est signifiée par une scène qui fait très télé, avec des questions qui finissent par le traditionnel :  «Vous le saurez dans le prochain épisode de La Chienlit ».
Le découpage est aussi un peu curieux, avec cinq épisodes dont le premier durait à peine plus d’une heure !  Il aurait sans doute mieux valu en faire  moins mais un peu plus longs…
Le jeu est-il surtout de nous faire venir cinq fois au théâtre ? Et il n’est pas prévu de jouer une intégrale (mais le spectacle est à peine créé); c’est pourtant ce qui fait la force des vraies bonnes séries, et personne ne voit d’objection à aller voir un spectacle de neuf heures, quand, par exemple, il est signé  Wajdi Mouawad !
On reste cependant impatients quant à l’évolution de cette saga. Ce collectif a pris  avec courage un beau risque théâtral et nous aura mis en haleine. Le public jeune et nombreux a longuement applaudi les douze comédiens … Avant de les retrouver en novembre pour un deuxième épisode.

Julien Barsan

Théâtre 13 Seine. Premier épisode le 28 septembre (complet). Pour les épisodes suivants:   http://www.theatre13.com/

 

 

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