Père d’August Strindberg

 

Père d’August Strindberg, texte français d’Arthur Adamov, mise en scène d’Arnaud Desplechin

 

 

©Vincent Pontet coll. Comédie-Française

©Vincent Pontet coll. Comédie-Française

 Le dramaturge suédois signe la deuxième pièce (1887) d’un cycle naturaliste, ouvert avec Camarade (1886) et suivi  des mythiques Mademoiselle Julie (1888) et Créanciers (1889).
Après des premiers textes plus classiques, tragédies ou drames historiques, l’auteur  inscrit son univers dans un contexte contemporain et un réalisme social, mais il s’emploie  à travers Père à faire un zoom fracassant sur «la guerre des sexes », geste qui ne peut qu’intéresser ce cinéaste amoureux du théâtre, qui s’essaie pour la première fois et avec brio à la mise en scène.
La lutte à mort des cerveaux – image brute, douloureuse et éloquente – est l’objet même des considérations privées d’un artiste masculin, époux, fils et père, écartelé entre misogynie instinctive d’un côté, et  mouvements de libération de la femme, de l’autre.
Filles, épouses et mères, cette moitié de la population est peu prise en compte par la société jusqu’en cette fin de XIX ème siècle ; un féminisme avant-gardiste que le poète suédois revendicatif et visionnaire défend avec passion. Le jeu de pouvoirs entre l’homme et la femme dans  un rapport irréversible au monde et à l’autre, à jamais différent, n’a pas de fin, et les propos que s’échangent le Capitaine et son épouse, acteurs d’une vie conjugale et familiale dynamitée par des tensions, sont durs, amers et définitifs.
Si l’on considère le Petit Catéchisme à l’usage de la classe inférieure  d’August Strindberg (traduction du suédois et lecture par Eva Ahlstedt et Pierre Morizet  coll. Babel/ Actes Sud), la pensée du dramaturge se fait radicale et provocatrice.
La morale, dit-il, est la plus stricte dans les rapports entre les sexes, parce que l’accroissement de la classe inférieure en dépend. Si on laissait à la classe inférieure son entière liberté, cela pourrait nuire à la classe supérieure. Et c’est la femme qui a inventé le mariage, et qui a ainsi créé une nouvelle classe supérieure en se dérobant au travail.
Le mariage est une institution économique où l’homme, devenu esclave de la femme, est obligé de travailler pour elle. Du coup, les hommes ne veulent plus se marier… Le Capitaine – le Père - expose à la fin (tragique), l’état des lieux d’une existence personnelle incomprise : «Je crois que vous êtes toutes mes ennemies…Ma mère…Ma sœur…La première femme que j’ai connue… Ma fille… toi, ma femme, tu as été mon ennemie mortelle, car tu ne m’as pas lâché avant que je ne sois étendu par terre, et sans vie. »
Laura lui répond : «Ton existence a pesé sur mon cœur comme une pierre, jusqu’au moment où j’ai essayé de me délivrer de ce fardeau… » Et cette mésentente est alimentée par la question de l’éducation de leur fille.
Arnaud Desplechin, sensible à la thématique strindbergienne du rapport amoureux, parle de l’éternelle aspiration de la femme à se libérer, accompagnée du cri de l’homme-enfant : «Si Laura et Adolphe ne savent pas arrêter de se parler, de se blesser, c’est qu’ils ne savent pas arrêter de s’aimer. » Le capitaine se souvient de leurs promenades de jeunesse aimante, des bouleaux, primevères et merles.
Le scénographe Rudy Sabounghi joue de l’ombre et de la lumière (Dominique Bruguière) dans l’appartement spacieux d’une maison de maître. Côté ombre et univers masculin, les immenses murs de la bibliothèque, avec les dossiers scientifiques du Capitaine et chercheur, son bureau imposant et son lit militaire d’appoint ; côté lumière et univers féminin, une grande baie vitrée, presque ensoleillée qui s’impose, à mesure que cet homme de la maison – l’ennemi – bat en retraite.
Murs et portes intérieurs sont couverts de lambris, à la manière des appartements anciens, lourds d’un passé riche et mythique, qu’affectionne le cinéaste… Comme des rappels de décors d’Un Conte de Noël (2008) ou  Trois Souvenirs de ma jeunesse (2014), entre autres…
La mise en scène diffuse toute la splendeur et l’humanité d’une lumière intérieure, ambivalente et profonde, qui habite les êtres, déchirés et meurtris en dépit d’eux, victimes de contradictions et de paradoxes qui tissent l’étoffe de leurs jours. La tension dramatique est à son comble, comme un arc élevant l’embout d’une flèche furieuse, lâchée vers sa cible jusqu’au bout de la représentation.
Colère rentrée, rage transcendée, folie sourde, les comédiens ne perdent ni leur dignité ni leur liberté, quand  ils composant savamment leur personnage. Et le publi,c tenu en haleine écoute ces proférations, sous le charme discret d’une musique cristalline….
Martine Chevallier en nourrice du capitaine est émouvante, Thierry Hancisse en pasteur manifeste un beau trouble qu’il jugule avec art, Alexandre Pavloff est un médecin de famille nerveux, écartelé entre sa morale et les événements inédits auxquels il est confronté, Pierre-Louis Calixte, en soldat, joue sa partition populaire et virile avec conviction, et Claire de La Rüe Du Can en jeune fille de la maison, suggère avec tact sa position de victime donnée en sacrifice. Anne Kessler et Michel Vuillermoz , la mère et le père, sont précis, en partenaires invivables d’un duo infernal qui ressemble à celui de la vie.

 Véronique Hotte

Comédie-Française, Salle Richelieu, Place Colette, Paris, du 19 septembre au 4 janvier. T : 01 44 58 15 15
La pièce est publiée chez L’Arche Éditeur.

 


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