887 de Robert Lepage

 

887, texte, conception, mise en scène et interprétation de Robert Lepage

 

  lepage« La seule chance pour le théâtre aujourd’hui de survivre, dit Robert Lepage, c’est de créer, à chaque fois, un événement». C’est le cas de tous les spectacles de cet artiste québécois nous a habitué à de grandes fresques éclatantes et mémorables,  comme La Trilogie des dragons ( 2005)  Zulu Time (1999) ou Les sept Branches de la rivière Ota (1996), sans renoncer à se produire seul en scène, de manière  aussi inventive, avec des pièces plus intimistes, comme La Face cachée de la lune (2000).
De la même veine que ce succès mondial dont il tiré un film, 887, son nouveau solo est aussi éblouissant. Mêlant vie intime et histoire, il convoque ses souvenirs d’enfant et d’adolescent au sein d’une famille modeste, dans une société québécoise inégalitaire en pleine ébullition. Robert Lepage jongle avec présent et passé, et prend prétexte d’un poème qu’il n’arrive pas à apprendre par cœur, pour questionner sa mémoire, et celle de son pays.
Du Je me souviens, devise encore inscrite aussi sur les plaques minéralogiques des voitures au Québec, Thomas Chapais, dans un discours en 1895  avait dit : «La province de Québec a une devise dont elle est fière et qu’elle aime à graver au fronton de ses monuments et de ses palais. Cette devise n’a que trois mots : Je me souviens ; mais, dans leur simple laconisme, ils valent le plus éloquent discours. Oui, nous nous souvenons. Nous nous souvenons du passé et de ses leçons, du passé et de ses malheurs, du passé et de ses gloires». Mais aujourd’hui à quoi à renvoie-t-il ? Peu le savent.
Sautant de synapse en synapse, comme les pensées dans le cerveau humain dont un dessin animé retrace les circonvolutions, le soliste navigue dans les méandres du temps parmi des décors changeants. A la manière de La Vie mode d’emploi de Georges Pérec, il a conçu la façade de l’immeuble de quatre étages, situé au 887 de l’avenue Murray, où il  habita avec ses parents, son frère, ses deux sœurs et sa grand-mère, de 1960 à 1970.

  Sur la scène, dans cette maison de poupée, pas plus haute qu’un gamin de douze ans, et par le truchement de mini-vidéos, les locataires, derrière les baies vitrées, s’agitent, comme un théâtre d’ombres : les Ouellette, les Pelletier,  et bien sûr les Lepage… Tandis que l’intéressé évoque les démêlés familiaux de chacun.
Cette maquette animée fait ensuite place à d’autres décors, apparaissant et disparaissant comme par miracle: intérieur de sa cuisine aujourd’hui, bar glauque où s’affaire une cuisinière en vidéo, une rue de Montréal, le Parc des Braves… Au moment des saluts, on découvre les huit manipulateurs qui l’assistent en coulisse.
De fil en aiguille, par de subtils allers-et-retours d’hier à aujourd’hui, on glisse d’un événement à l’autre, images, décors vidéo, maquettes à l’appui : par exemple, celle de la Lincoln miniature qu’il reçoit en cadeau à Noël, et celle dans laquelle fut assassiné Kennedy, celle où défila la Reine Elisabeth II en 1964, devant les protestataires du Front de Libération du Québec, puis celle où triompha le Général de Gaulle, en visite à Québec en 1967… Autant de souvenirs de ces années-là.
Avec le renfort de petites figurines-car tout cela est vu par les yeux d’un enfant-le protagoniste plonge dans sa vie familiale, et dans les soubresauts de la révolution québécoise. Il exhibe ainsi un Charles de Gaulle de deux centimètres, tiré de la pochette de son veston, tandis qu’on entend son fameux:  Vive le Québec libre!  qui mettra le feu aux poudres.
Dans ce retour aux sources, Robert Lepage fait une grande place à sa famille,  en particulier à son père, devenu chauffeur de taxi, après avoir participé au débarquement en Europe, alors qu’il était engagé dans la Marine anglaise. C’est avec émotion qu’il le revoit garer sa Ford Galaxy miniature au pied du 887, tard dans la nuit, au son de Bang Bang, de Nancy Sinatra.
Et de regretter de l’avoir si peu connu.
Il essaye notamment de comprendre son attachement paradoxal à la langue anglaise, alors que les anglophones du haut de leur pouvoir et de leur argent, méprisent et dominent les petites gens comme lui.  En épilogue, on entendra d’ailleurs le fameux poème de Michèle Lalonde, qu’il a fini par apprendre : Speak White, point de départ et colonne vertébrale du spectacle.
« Le poème, écrit en 1968, a été lu et enregistré en 1970. précise Robert Lepage, et fut  la cristallisation du mouvement d’insatisfaction des Québécois francophones. Il fait la synthèse de cette lutte de classes, de ce rapport à la langue et de ce rapport à l’identité.(…) Je me joue moi-même, quand je suis invité à célébrer le 40ème anniversaire de sa lecture publique et que je me rends compte que j’ai un problème de mémoire. Qu’est-ce que le théâtre si ce n’est un sport de la mémoire ? »
Robert Lepage, sportif de la mémoire, magicien de l’image, virtuose du verbe (une bonne part du texte est versifié), s’affirme, une fois de plus, comme un grand poète de la scène. Alliant fantaisie, intelligence et  sensibilité, il nous offre ici deux heures de bonheur.
A ne pas manquer.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Ville/Festival d’automne jusqu’au 17 septembre. T. 0142 74 22 77 theatredelaville-paris.com ; T. 01 53 45 17 17 festival-automne.com
Et du 23 au 26 septembre, au Roma Europa Festival de Rome,  et du 3 au 10 octobre, à Bonlieu-Scène nationale  d’Annecy, et les 29 et 30 octobre au Teatre Lliure, à Barcelone.  

 

 


Archive pour septembre, 2015

Le Revizor de Nicolas Gogol

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Le Revizor de Nicolas Gogol, mise en scène de Ronan Rivière et Aymeline Alix

Belle surprise que cette mise en scène pertinente de cette pièce de Nicolas Gogol d’une étrange actualité, présentée au dernier festival off d’Avignon. Dans une ville éloignée de Saint-Pétersbourg, on annonce la venue d’un inspecteur général. Terrifié à l’idée que l’on découvre ses malversations, le gouverneur tente à la hâte de remettre de l’ordre dans sa ville, minée par la corruption et le laisser-aller.
Mais voilà que sa propre fille annonce avoir découvert ce revizor, installé dans une auberge où il mène grand train. Branle-bas de combat, on tente à la hâte de masquer les désordres de la ville, et le gouverneur en grande tenue se rend  à l’auberge pour tenter de prévenir la foudre de l’État qui le menace.

Le jeune Khlestakov, un fils de famille fainéant, profite de cette méprise avec habileté, accepte les pots de vin, fait mine de demander en mariage la fille du gouverneur, avant de partir avec les meilleurs chevaux rejoindre son père, au moment où on annonce la venue du vrai revizor.
Dans un décor de guingois: table, chaise et lit de travers, seul le miroir de la fin est droit. « De qui riez-vous, c’est de vous-mêmes que vous riez», il y a une belle scénographie d’Antoine Milian, une équipe d’acteurs efficaces, notamment Ronan Rivière (Khlestakhov), Jean-Benoît Terral le gouverneur.
  Il faut saluer le travail de ce collectif qui ramène au grand jour une pièce d’une actualité brûlante, la corruption et l’égoïsme qui minent notre monde.

Edith Rappoport

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 11 octobre à 20 h. T: 01 45 44 57 34

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Faim de Knut Hamsun

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Faim , adaptation du texte de Knut Hamsun, mise en scène d’Arthur Nauzyciel

 Benoît Lavigne, le nouveau directeur du Lucernaire réalise un beau début de saison, entre respect des engagements pris par la précédente direction (Frangins) et programmation de comédiens avec qui il a beaucoup travaillé. Comme Xavier Gallais, à l’affiche de cette adaptation de Knut Hamsun : « Xavier est avant tout un ami, un frère de théâtre, un compagnon de route et de vie. Ensemble nous avons créé une dizaine de spectacles, voyageant de Tchekhov à Molière, de Shakespeare à Tennessee Williams, et Woody Allen »
  Xavier Gallais reprend ce texte de Knut Hamsun qu’il avait joué au Théâtre de la Madeleine en 2011.  L’auteur norvégien, prix Nobel de littérature en 1920, a écrit des pièces, des romans, de la poésie et  des récits de voyage.
 Faim  est un texte semi-autobiographique qui raconte la période d’errance du narrateur, sans argent et bientôt sans domicile et qui va souffrir de la faim à Christiania (Oslo). Cette souffrance est sa création, il s’écoute, ressent tous les états de manque, allant aux frontières de la conscience. Il fait le récit aussi précis et objectif que possible,  à la manière d’un scientifique, de la déchéance physique et intellectuelle qu’il vit . quand il se met lui-même à l’écart de la société et manque de sombrer dans une folie irréversible, où on le récupère de justesse.
 Xavier Gallais est déjà sur scène, assis, en retrait, sur un tapis de plumes blanches avec, à jardin, un sapin de Noël couvert de faux givre et de guirlandes lumineuses clignotantes, et, à cour, une machine à boissons automatique. Il quitte vite la lecture de son texte et, avec son regard perçant et habité, et sa voix à la parfaite modulation, il nous captive. Pourtant Faim est un récit un peu long, bien écrit mais qui se perd parfois dans les méandres et le délire de la faim.
 La scénographie n’apporte pas grand-chose : le sapin clignote quelque fois, l’automate émet une petite lumière, mais qu’importe, on lutte avec lui pour oublier un rythme d’une belle lenteur qui pose et instille les situations en douceur.
Avec  un autre acteur, ce spectacle d’une heure vingt serait devenu devenu un calvaire, mais, ici, nous sommes avec lui pour cette traversée dans la conscience, qui devient une parabole du manque et de l’exclusion.
Bravo donc à ce comédien qui prouve une fois de plus son grand talent…

Julien Barsan

Théâtre du Lucernaire Paris 75006  jusqu’au 25 septembre, à 21h, du mardi au samedi T : 01 45 44 57 34.

 

Vente de costumes de la société Régifilm

Vente de costumes de la Société Régifilm.

   imageC’est un Paris à la Robert Doisneau qui accueille les visiteurs dans le couloir menant à la découverte de 15.o00 costumes environ, avant la liquidation définitive de la société Régifilm.
Un endroit qui va, bien sûr, disparaître au profit d’un café branché pour bobos suffisants, consommant des produits alimentaires hors de prix! La crise structurelle de la société française n’est pas la même pour tous… Jean-Claude Alexandre nous accueille ici avec nostalgie : faute de repreneur, ce patrimoine culturel parisien va disparaître, et une grande partie de la collection Pathé costumes va donc être vendue par lots au plus offrant.
La dernière vente d’accessoires et d’objets de cette maison a fait la joie des brocanteurs et antiquaires qui, comme le dit Philippe Delerm dans son dernier livre, «Ont toujours l’air de s’ennuyer dans leurs foires aux antiquités-brocante. Cela fait partie de la stratégie». Que vaut «Une petite veste noire en reps et velours, une grande robe en résille noire et rose » portée par Madame Ingrid Bergman pour  Elena et les hommes de Jean Renoir en 1956″, ou « un costume fin XIXème porté par Monsieur Omar Sharif pour Mayerling de Terence Young en 1968 « ?  Cela n’a pas de valeur, seule la mémoire sensorielle est importante. Dans un monde où le livre disparaît au profit du numérique, il est presque normal que ces secondes peaux des acteurs disparaissent également. Mais ce sont les seuls témoins palpables du travail des créateurs de l’époque, que cela soit pour le cinéma, le théâtre ou la télévision.  La société familiale Régifilm existait depuis 1959 et louait son matériel aux différentes structures du spectacle. Bien sûr, l’État ne se préoccupe pas de ce genre de patrimoine, trop ancien et poussiéreux!  Si vous avez une âme nostalgique, si vous aimez encore le monde du spectacle vivant, venez voir ce lieu, venez touchez et sentir ces costumes, venez leur rendre hommage ainsi que, d’une certaine façon, à ces milliers de comédiens, qui, connus ou pas, les ont porté. Venez parler à ces fantômes de vie, ils vous en seront reconnaissants…  

Jean Couturier  

Vente Ader Nordmann, à Régifilm, 60 rue Amelot 75011, les 9, 10, 11 septembre. www.ader-paris.fr

www.drouotlive.com   

Princesse vieille reine de Pascal Quignard

Princesse vieille Reine de Pascal Quignard, mise en scène et interprétation de Marie Vialle

 mv-022Après Le Nom sur le bout de la langue, conte de Pascal Quignard qu’elle a mis en scène et interprété, en s’accompagnant au violoncelle, comme Triomphe du temps, Marie Vialle poursuit sa route avec l’écrivain qui lui a écrit un texte sur mesure.
 « Dans Princesse vieille Reine, explique-t-il, les contes seront beaucoup plus nombreux. Ce n’est plus un mouvement de sonate. C’est plutôt une longue suite baroque. Une longue suite de mouvements de danses, de robes, plus variés, plus affluents, plus contrastés. Princesse, puis vieille reine, tel est le destin des femmes. Une unique figure de femme se transforme dans de grandes robes de plus en plus belles. Une seule histoire faite de pleins d’histoires. »
En tutu de tulle vaporeux, l’actrice s’approprie l’espace en décrivant d’amples mouvements, avant d’endosser, en longue tunique, le personnage d’Emmen, fille de Charlemagne, dont elle narre les  amours clandestines. La neige est tombée pendant que les amants s’étreignent dans «la loge noire d’un bûcher ».

  Comment regagner la maison des femmes sans laisser de traces? « C’est ainsi qu’Emmen prit Eginhard à califourchon sur son dos. Sur ses hanches, la princesse Emmen retint avec ses mains les cuisses puissantes d’Eginhard. Elle avance dans la neige. (…) Titubante, sans qu’il la fasse vaciller, ni qu’il tombe, elle traverse l’étendue qui mène au palais de son père.(…) C’est depuis ce temps que les femmes ont pris l’habitude de porter les hommes sur leurs épaules. »
Après ce premier conte, changeant de rôle et de robe, Marie Vialle sera tour à tour la jeune captive, concubine de l’empereur de Chine, la maîtresse séduite et abandonnée d’un prince japonais, noyée dans la mélancolie de l’attente, une chatte voluptueuse, puis dans «un autrefois, avant tous les autrefois » une vieille reine au bout du rouleau, aux confins du monde occidental : « Je me sens lasse, je sens décembre dans mes os », se plaint-elle.
Décembre, les neiges d’antan : le blanc est la tonalité dominante de ces textes d’une grande délicatesse parfois teintés de quelques touches féministes. Malgré le style imagé de l’auteur, perlé de détails sensuels et d’une douce nostalgie, il y a dans Princesse Vieille Reine, une certaine mièvrerie soulignée par la mise en scène.

  Certes, Marie Vialle est belle et joue avec grâce, mais elle nous transporte d’une princesse à l’autre, de la jeunesse à la mort, dans un compte à rebours sans suspens. Le déploiement systématique de costumes, qu’on peut trouver agaçant, tient lieu de seule dramaturgie,  avec une juxtaposition de personnages  sans autre nécessité que la performance d’une actrice.
Un spectacle léger, aussi peu consistant que ces flocons de neige si souvent évoqués. Certains tomberont sous le charme. Peut-être….

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, Paris, jusqu’au 27 septembre, T: 01 44 95 98 21 www.theatredurondpoint.fr

Les 28 et 29 novembre à l’Equinoxe de Châteauroux ; les 19 et 20 janvier aux Espaces Pluriels, à Pau ; le 29 janvier, au Théâtre des Quatre saisons de Gradignan ; le 5 février, au Granit de Belfort et du 11 au 17 au Théâtre Garonne à Toulouse.
On pourra aussi retrouver Marie Vialle dans Ivanov de Tchekhov à L’Odéon-Théâtre de l’Europe, (reprise du 20 octobre au 1er novembre).

 Princesse Vieille Reine est publié aux Editions Galilée.

Les Géants de la montagne de Luigi Pirandello

 Les Géants de la montagne de Luigi Pirandello, mise en scène de Stéphane Braunschweig

 

08-29gi292Devant une bâtisse squattée par d’étranges habitants, les «poissards » ( ceux qui ont la poisse), des marginaux rassemblés sous la gouverne du magicien Cotrone, arrive une troupe de théâtre non moins bizarre, traînant une charrette où somnole la comtesse Ilse.
  Malgré les échecs répétés qui l’ont ruinée et le manque de moyens (ils ne sont plus que sept), elle est animée par une mission sacrée: jouer La Fable de l’enfant échangé, pièce d’un poète qui s’est suicidé par amour pour elle. « La vie que je lui ai refusée, dit-elle, je dois la donner à son œuvre ».
  Les Comédiens font halte dans cette demeure mystérieuse. Pendant la nuit, des apparitions extraordinaires les assaillent: des pantins géants prennent vie, ce sont les figurants manquants, filles de joie et matelots qui devraient intervenir dans leur spectacle ; des simulacres s’emparent de leurs corps et de leurs rôles.
Au matin, fantômes et cauchemars s’estompent. Le magicien leur conseille de rester dans l’univers imaginaire qu’il a créé, où la vérité est celle qu’il invente : « Nous sommes ici comme aux lisières de la vie, Comtesse. Sur un ordre, les lisières se relâchent, l’invisible s’insinue, les fantômes s’exhalent. Rien de plus naturel. Il se produit ce qui normalement se produit en rêve. Avec moi cela se produit aussi en état de veille. Voilà tout. Les rêves, la musique, la prière, l’amour… Tout l’infini qui se trouve dans le cœur des hommes, vous le trouverez à l’intérieur et autour de cette villa. »
S’ils acceptent, ils pourront jouer leur pièce sans subir la barbarie d’une société, dominée par les géants  qui les rejette; des êtres incultes qui «au prix d’une énorme violence ont contraint les forces de la nature à obéir à leur volonté. Ils sont riches, entièrement dépourvus de curiosité intellectuelle. »
En cette période où sévit le fascisme, Cortone se fait, en quelque sorte, le porte-parole de Pirandello dans un (trop) long monologue où il exprime ses théories sur l’art, le théâtre, leur statut dans la société, le rapport entre réalité et fiction… Et ses rancœurs envers le pouvoir mussolinien.

  La pièce, que Luigi Pirandello ne parviendra jamais à achever, porte les stigmates d’une amertume nourrie par l’échec de son Teatro d’Arte di Roma, créé en 1924 quand  il adhèra au parti fasciste.  Mussolini fit censurer La Fable de l’enfant échangé, parce que son auteur s’en prend avec virulence au pouvoir absolu d’un roi. Ce qui porte un coup fatal au théâtre de Luigi Pirandello qui s’enfermera dans une tour d’ivoire pour panser ses blessures.
C’est cette problématique plus que jamais actuelle de la fonction de l’art aujourd’hui qui a intéressé Stéphane Braunschweig : «Ce que Cotrone propose, et qu’il a lui-même accompli, c’est une forme de retrait du monde, comme une tentation autistique de l’art de se retrouver entre soi. Cette question de l’art et de son rapport à la réalité est le cœur du débat entre Cotrone et Ilse, entre les poissards et les acteurs (…) À la misanthropie radicale de Cotrone et son désespoir du monde moderne, Ilse  oppose la nécessité absolue que l’art continue de s’adresser au monde, qu’il ne soit pas que pour soi, “art pour l’art”. Cotrone pense le combat perdu d’avance et c’est pourquoi il s’est en quelque sorte retiré du monde réel mais Ilse ne veut pas l’admettre: sans destinataire sa vie et son art n’ont pas de sens. »
Le metteur en scène tente d’éclaircir la complexité de la pièce, et nous guide dans les méandres de la dramaturgie pirandellienne, en mettant en lumière les enjeux posés par l’auteur.
«Les Géants de la montagne sont le triomphe de la Poésie, mais en même temps la tragédie de la Poésie dans la brutalité de notre monde moderne » confie Luigi Pirandello à Marta Abba, la jeune actrice dont il est amoureux. Une contradiction qu’il ne parvient pas à surmonter, et il laisse sa pièce sans conclusion. Et il a tendance à s’empêtrer dans des théories fumeuses, ce qui se ressent tout au long du spectacle, malgré le talent des acteurs qui réussissent à nous entraîner dans cette sombre histoire.
  Dominique Reymond fait d’Ilse un personnage torturé, aux humeurs contradictoires, mais toujours animé par une flamme intérieure, tendu comme un arc vers son but. Parfois au bord de l’hystérie, elle donne une image peut-être un peu trop caricaturale de «l’actrice», mais son jeu nuancé reprend le plus souvent le dessus. Claude Duparfait est un Cotrone jovial, maniant son texte avec humour. Parmi les Acteurs, John Arnold oppose, à l’exaltation d’Ilse, un bon sens populaire affirmé… Daria Deflorian, joue en italien le rôle d’une des Poissardes,  incarnant avec bonheur une paysanne en proie à des visions mystiques d’ange sauveur d’enfants.  On a le plaisir  d’entendre en version originale ce parler savoureux que le maître sicilien lui attribue.
Théâtre désaffecté selon le texte, la façade de verre imaginée par Stéphane Braunschweig pour la «villa» des Poisseux, se transforme, par d’habiles effets lumineux et sonores, en boîte à jouer, en labyrinthe peuplé de fantômes. Un dispositif pratique et cohérent mais… qui manque de magie et de poésie.
De même, les grossières figures représentant les matelots et les filles de joie et leur animation sommaire ne sont pas du meilleur effet et les comédiens ont bien du mal à contrebalancer la raideur de ces découpes démesurées.

On regrette que les quelques effets spéciaux réussis par ailleurs ne soient pas plus nombreux. Outre une nouvelle traduction de la pièce, Stéphane Braunschweig nous offre un dernier acte surprenant. «Les Géants sont venus au spectacle après un banquet colossal, ivres et féroces et quand l’actrice se dresse pour la défense de l’œuvre d’art, ils l’écrasent, elle et ses compagnons, comme des jouets », telle était la fin imaginée par Pirandello, quand il écrivit sa pièce. Mais il n’a pas choisi cette option et laisse donc  toute liberté aux metteurs en scène pour conclure. Certains finissent par la lecture du texte que Stefano Pirandello rédigea d’après les propos que son père lui tint sur son lit de mort. D’autres improvisent une séquence à partir de ce texte ou interrompent la représentation, là où la pièce s’arrête : l’une des actrices crie : “J’ai peur” et on entend la cavalcade sauvage des Géants descendant de la Montagne.

Stéphane Braunschweig opte pour une version abrégée de La Fable de l’enfant échangé : « C’est la réponse en laquelle croit Ilse, et c’est la raison de son sacrifice. Et c’est pourquoi je veux, lui donner la chance de défendre sa Fable face aux Géants d’aujourd’hui et de demain. »
Cette fable, dont on entend des bribes tout au long des Géants mais sans bien en saisir le sens, est une sorte de conte populaire édifiant. C’est l’histoire d’une mère éplorée à qui Les Dames enlèvent son enfant pour en faire un prince. A la fin, ce prince refuse de devenir roi dans les brumes amères du Nord et dans les villes aux architectures de fer, et rejoint sa mère dans son Sud natal.  Un dénouement qui permet de retrouver le fil des séquences éparses mais, qui, traité de manière décalée, offre aux Géants un contrepoint d’une autre tonalité, imagée et poétique. Bref, un spectacle qui ne manque pas d’intérêt et qui donne un coup de jeune à une œuvre qui s’embourbe dans ses propres thématiques. C’est un travail intelligent et fin, servi par d’excellents comédiens, et on ne regrette pas d’être venu. 

 Mireille Davidovici

 

Théâtre de la Colline jusqu’au 17 septembre, et du 29 septembre au 16 octobre. T : 01 44 62 52 52.

Bonlieu-Scène nationale d’Annecy : du 4 au 6 novembre ; Théâtre du Gymnase à Marseille : du10  au 14 novembre.Théâtre Olympia – Centre dramatique régional de Tours : du 18  au 26 novembre.

Centre Dramatique National de Besançon-Franche-Comté, du 2 au 5 décembre. Théâtre national de Strasbourg : du 10 au 19 décembre.

Le texte de la pièce, précédé de L’Enfant échangé et de La Fable de l’enfant échangé, traduction de Stéphane Braunschweig, a paru aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

 

 

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